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Full text of "Les peuples du Caucase et leur guerre d'independance contre la Russie"

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LES PEUPLES 

I DU CAUCASE 

ET 

I LBUR GUEKRR D'INDÉPENDANCE 

,j LA RUSSIE 

1^1 * PODR 3BHVIR A L'HISTOIRB LA PLUS RÉCENTI Dl L'ORIEHT 

jl FRÉDÊRtC BODENSTEDT .'/ 

Traduit par le prince E. de SAUl-ETASmifi. 



PARIS 
E. DKNTU, LIBRAlRE-ÉDiTEU'R, 



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LES 



PEUPLES DU CAUCASE 



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LEUR GUERRE D'INDÉPENDANCE/ •':... 



• • • • 



CONTRK 



LA RUSSIE 



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selon le degré dlmportance de chaque contrée, d'es- 
quisses historiques plus ou moins considérables ; mais 
il est des peuples qui n'ont point d'histoire, ou qui, du 
moins, en ont une si confuse que je n'ai eu égard pour 
eux qu'à leur situation actuelle. Chez une nation 
presque encore à l'état sauvage, il est moins impor- 
tant de connaître l'origine de son existence et de ses 
faits, que d'analyser les éléments propres à aa grandeur 
future. Il ne s'agit point ici de savoir si elle a accom- 
pli de grandes choses, mais jusqu'à quel point fnic- 
tifieront les germes qui sommeillent en elle . 

A mon point de vue politique, je partage l'avis de 
ceux qui ne voient pas seulement l'Est menacé par la 
Rusaiei mais bien aussi l'Ouest. Goethe l'a dit avec 
raison : « Nous nous sommes accoutumés depuis long- 
ce temps à tourner nos regards vers l'Ouest avec la 
« crainte d'en voir surgir tous nos périls, mais la 
« terre s'étend bien loin encore vers le Levant * . » 



! Voir : Relations ultérieures avec Goethe^ dans l'ouvrage de 
H. Ludcn inlitulé Retour sur ma vie. 



PRÉFACE 



DE LA DEUXIÈME ÉDITION. 



* • 



La première édition de cet ouvrage a paru il y a 
près de sept ans, et mes paroles ont acquis depuis une 
valeur et un intérêt que je n'espérais pas alors. L'in- 
eendie, restreint à cette époque dans une partie de 
Tisthme caucasien, a envahi non-seulement l'Orient 
tout entier, mais il a dû être étouffé par les plus 
puissantes nations de TOccident. Cependant le foyer 
de la guerre s'étend toujours de plus en plus menaçant 
et trouve sans cesse de nouveaux aliments ; la situa- 
ticm se complique de jour en jour, et les événements 
se succèdent avec une rapidité telle qu'à peine si la 
plume de l'historien parvient k les suivre. 

Je ne puis ni ne désire me soustraire à l'obligation 
que je me suis imposée de compléter et d'étendre mon 
ouvrage sous sa nouvelle forme, par le récit le plus 
exact possible de ces complications et de leur cause. 
Mes premières révélations fournissent la preuve la plus 
certaine que ces nouvelles difficultés se relient aux an- 
ciennes, n'en sont que la conséquence naturelle et leur 
doivent être attribuées. C'est le seul point, dans le.=5 
écrits qui ont paru sur la question d'Orient, sur lequel 
on ne se soit pas nssez arrêté; aussi m'attacherai-je 



— VllI — 

précisément à le faire ressortir. La question d'Orient, 
du reste, a été le sujet de tant de bonnes et habiles 
études, que Ton trouverait difficilement à dire quel- 
que chose de nouveau. Mais il est évident que le nom- 
bre même de ces écrits, publiés par les divers partis, 
a plus égaré qu'éclairé le jugement de la foule ; tout 
le monde ne sait pas lire, et peu de gens sont à niême 
de discerner la vérité au milieu de ces feux croisés 
d'opinions. 

On en est arrivé aujourd'hui au point de ne plus 
se préoccuper de ce que Von dit à ce sujet, mais de 
celui qui le dit. On veut connaître la garantie qu'offrent 
Tindividualité, le caractère, la position et les talents 
de l'auteur, qui prétend, aux yeux du public, émettre 
son opinion dans cette question d'un intérêt si uni- 
versel. 

La première édition de cet ouvrage a été favorable- 
ment accueillie par les hommes compétents et par 
les savants orientaux les plus célèbres de notre 
époque. Les vues et les arguments politiques et his- 
toriques qui y sont émis n'ont rencontré nulle part 
d'opi)osition fondée , et mes descriptions du pays et 
des habitants de l'isthme du Caucase font partie des 
ouvrages d*étude et des livres populaires. J'ai l'espoir 
que cette seconde édition de mon ouvrage, fort aug- 
mentée et corrigée, ne rencontrera pas moins de sym- 
pathie. 



F. B. 



Munich, 6n nvril 1S54. 



LES 



PEUPLES DU CAUCASE 



BT 



LEUR GUERRE D'INDÉPENDANCE 

CONTRE LA RUSSIE 



■»-c®>-o 



LIVRE PREMIER 

LA RUSSIE ET LA QUESTION O'ORIENT 



CHAPITRE PREMIER. 

Préliminaires. 

Le différend entre la Turquie et la Russie, ou, pour 
mieux dire, le différend russe byzantin (car fl s'éleva 
bien avant que la Turquie existât en Europe) date de 
la création de la Russie ; son origine commence avec 
l'origine de l'empire des czars, et il ne se terminera 
qu'au jour où l'empire ottoman aura cessé d'être en 
Europe. 

Le premier acte du premier souverain russe, lors- 
qu'il se sentit appuyé d'une armée suffisante, fut une 
expédition de conquête contrje Constantinople. 



2 CHAPITRE 1. 

« Oleg (successeur de Rourik) déposa en 907 ses 
troupes à terre. Elles pillèrent et incendièrent, selon 
les anciennes coutumes de la guerre, un grand nombre 
de maisons et d'églises , massacrèrent les habitants , 
les pendirent , les noyèrent et les martyrisèrent par 
toutes sortes de moyens. Oleg fit ensuite construire 
des roues par ses gens , et les adapta aux navires. Le 
vent était propice, les voiles se gonflèrent et les pous- 
sèrent devant Constantinople. A cet aspect, les Grecs, 
frappés de terreur , lui expédièrent des ambassadeurs 
en le priant d'épargner la ville, et de fixer un tribut à 
son choix. Oleg arrêta la marche de son armée. On 
apporta de la ville du vin et divers comestibles en 
profusion, mais ils furent refusés, ils pouvaient conte- 
nir du poison. « Ce n'est pas Oleg, s'écriaient les 
Grecs, dans leur effroi également frappés d'admira- 
tion , ce n'est pas Oleg qui nous combat , c'est saint 

Démétrius envoyé par Dieu pour nous châtier. » 

En signe de victoire, Oleg fit suspendre son écu aux 
portes de Constantinople, et, chargé de butin, reprit 
par eau le chemin de la Russie. > 

Voici les termes du chroniqueur russe * , et depuis 
l'expédition d'Oleg, l'ambition dont toujours a été alté- 
rée la Russie reçut dès l'abord une impulsion dccisiveé 

Byzance secoua le joug des Russes, et aussitôt Igor, 
qui succéda à Oleg , se mit en campagne contre la 
Grèce. 



t Nestor, tome 1, chap. m, comprenant VHistoirê ancienne de Russie^ 
par Lomonossoff, édition allemande (Riga et Leipzig), 1768, pages 81 
et 8uiy. 



PRÉLIMINATRE?. 3 

€ Le souverain russe aborda sur les côtes de l'Asie 
€ Mineure ; il attaqua la Bithynie , la Paphlagonie et 
€ le territoire nicomédien jusqu'à Héraclée. La 
€ Grèce eut lors de cette invasion beaucoup à souffrir 
€ du pillage et de la dévastation des Russes , une 
t multitude d'hommes furent taillés en pièces , d'au- 
€ très tués à coups de fusil , d'autres immolés avec 
€ cruauté en leur enfonçant des clous dans la tête. » 

On sait que cette expédition ne se termina point 
pour les Russes aussi heureusement que la première. 
Théophanes détruisit la flotte russe au moyen d'un 
feu surnommé grégeois, qui brûlait sous Teau, et Igor 
se retira battu avec les restes de son armée mise en 
fuite. Douze ans après il revint néanmoins à la charge, 
et Constantinople était menacée de forces si considé- 
rables, que les empereurs grecs Roman, Constantin et 
Etienne implorèrent humblement la paix, et se décla- 
rèrent tributaires de leur plein gré. Il conclût avec 
eux un traité (945) qui commence en ces termes : 
€ Le grand-duc de Russie Igor et tous ses sujets 
vivront en paix continue et inviolable avec les empe- 
reurs grecs Roman , Etienne et Constantin , aussi 
longtemps que le soleil luira et que la terre subsistera. 
Celui qui manifesterait l'intention de rompre cette 
bonne entente sera atteint, s'il est bon chrétien , par 
la vengeance de Dieu tout-puissant , qu'il soit damné 
temporellement et éternellement ! S'il n'a pas reçu le 
baptême, Dieu et le Peronne * l'abandonneront , son 

* La plus hante divinité de la vieille SlaTonie. 



4 CHAPITRE L 

bouclier ne le couvrira point ; il sera massacré par son 
épée; et chacun tournera ses propres armes contre 
lui-même, et ils vivront tous dans un esclavage perpé- 
tuel! »••• etc. 

Les ambassadeurs russes confirmèrent ce pacte en 
prenant leur dieu païen Peronne à témoin ^et jurant 
sur leurs armes ; les Grecs chrétiens prêtèrent serment 
en foi de la sainte Trinité, dans l'église de Saint- 
Élie. 

Igor donna son assentiment à ce contrat. « Il gravit 
le tertre où se dressait la colonne du dieu Peronne , 
il y déposa ses armes , son bouclier et de Tor , et jura 
la paix en présence des envoyés grecs , ainsi que les 
boyards et les chefs militaires qui raccompagnaient. » 

Favorisé de la fortune et non content du butin que 
lui avaient rapporté ces expéditions , Igor chercha à 
soumettre les Drewliens comme tributaires; mais 
ceux-ci* , ainsi que le fait remarquer Thistorien , se 
rappelèrent c que le loup une fois accoutumé à voler 
les moutons finit par emporter tout le troupeau , si 
Ton n'a soin de le tuer ; » ils coururent aux armes , 
firent périr Igor et tous les siens devant Coroste, leur 
ville principale. 

Swiètoslaf succéda h Igor et Olga, d'après le 
témoignage de Nestor. Quatre-vingts villes de la 
Bulgarie tombèrent en son pouvoir, et il déclara la 
plus grande d'entre elles, Péréaslawez, sa résidence. 

Les Petchenègues mirent son absence à profit pour 
menacer la capitale russe Kiew , qui lui dépêcha des 
exprès chargés de représentations. Le discours avait 



PRELIMINAIRES. O 

pour exorde : c Gracieux maître , tu convoites des 
terres étrangères et tu négliges les tiennes ! 9 

Ces paroles, valables encore aujourd'hui, renferment 
r histoire entière de la politique russe , dont le but 
principal a toujours été d'acquérir puissance et auto- 
rité au dehors, mais se préoccupant fort peu de la 
situation intérieure du pays. 

Le chevaleresque Swiètoslaf fut malheureux dans sa 
lutte avec les Grecs : il perdit dans les efforts infruc- 
tueux de la conquête de Constantinople la meilleure 
partie de ses troupes. Lui-même, en abandonnant la 
Grèce, fut tué ainsi que tous les siens sur les rives du 
Dnjepr par les Petchenègues , qui firent enchâsser son 
crâne dans un cercle d'or avec cette inscription : 
< Qui convoite le bien d'autrui perd le sien propre. % 



Je viens de tracer en peu de mots l'histoire de la 
guerre byzantine des trois grands-ducs païens Oleg, 
Igor et Swiètoslaf, pour démontrer que le penchant de 
la Russie pour Constantinople est de plus ancienne date 
que son origine chrétienne , et qu'il n'y a pas que 
Rome où mènent bon nombre de chemins. 

Encore sous Wladimir, — qui, on le sait, embrassa 
plus tard le christianisme et força son peuple à suivre 
son exemple — les sacrifices humains étaient en usage 
en Russie. Wladimir, dit Nestor, voulait témoigner par 
là sa reconnaissance aux dieux des premières victoires 
remportées, € 11 fallait trouver une jeune victime, les 
prêtres tiraient alors au sort, et s'arrangeaient de 



(> CHAPITRE L 

façon qu'il tombât sur le fils d'un notable war^e 
habitant Kiew. » 

L'établissement du christianisme en Bussie est, 
sous le rapport de la politique autant que de TÉglise , 
"un événement d'une portée si immense et qui s'accroît 
tellement chaque jour , qu'il ne nous semble pas in« 
utile d'arrêter un instant nos investigations sur ce 
sujet. Nous allons voir comment l'arbre sacré byzan- 
tin moscovite, dont les branches s'étendent actuelle* 
ment sur une population de soixante raillions , prit 
d'abord racine sur le territoire russe, . 

€ Les nations limitrophes, — raconte Lomonos- 
sof *, — croyaient retrouver chez Wladimir l'esprit 
inspiré de Dieu de l'antique législateur romain 
Numa. Aussi chacune d'elles s'empressait-elle d'enga- 
ger le grand prince à embrasser sa religion , non-seu- 
lement dans l'espoir de propager celle-ci , mais aussi 
avec celui de contracter avec le puissant empire 
russe un pacte avantageux et les liens, d'une amitié 
forte. 

« Les Bulgares firent les premières tentatives , et 
dans une ambassade particulière envoyée à Wladimir, 
ils lui conseillèrent d'adopter la religion mahométane. 
Le précepte de la polygamie , qui était l'objet de sa 
principale passion (il avait, ainsi que Salomon, mille 
concubines ) et devait lui être même assurée après sa 
mort , était tout à fait de son goût ; mais la circonci- 



' D'après Nestor, dans les annales et les livres autrement appelés 
(gradués. 



FKËLlMlNÂIBfiS. 7 

non lui déplaisait d'autant plus, et il lui parut impos- 
sible d'introduire en Russie la défense du vin et celle 
de la jouissance de la viande de porc... Les proposi- 
tions des Bulgares furent donc rejetées. 

c Vinrent ensuite les délégués du pape , qui prô* 
nërent les lois de TÉglise d'Occident. A cette époque, 
il n'y avait pas encore eu de concile ecclésiastique par 
lequel elle se séparait de l'Église grecque ; néanmoins 
la grande désunion des deux croyances avait déjà 
mainte fois dégénéré en désordres publics. Lorsque le 
grand-duc eut écouté leurs préceptes : < Aucun de 
nos aïeux, dit-il en les. congédiant vers le pape , n'a 
été de votre religion ; elle ne peut s'approprier à nos 
usages. > 

€ Les juifs qui vivaient parmi les Ehazares , sur la 
mer Noire, s'efforcèrent aussi d'amener Wladimir u 
l'adoption de leur religion. Ils lui disaient : c Jésus- 
Christ, auquel croient les chrétiens, a été crucifié par 
nos anoètres. Nous reconnaissons et adorons un Dieu, 
le créateur de l'univers entier; nous avons la circonci- 
sion et nous jeûnons chaque samedi, selon la loi que 
Dieu nous a transmise par la voie de son favori 
Moïse. 

€ La circoncision, que Wladimir avait en horreur , 
suffit à déjouer les projets des juifs. Il leur adressa 
cependant cette question : < Ou est votre patrie ? — 
A Jérusalem , répondirent-ils. — L'habitez^vous ? » 
ajouta -t-il encore. A cette demande leur mine s'al- 
longea : « Dieu , dirent-ils , courroucé par les pochés 
de nos aïeux, nous a épari)iUcs sur tout le globe ter- 



8 CHAPITRE I. 

restre, et a donné notre patrie à des peuples étran- 
gers. » Wladimir indigné leur dit alors : t Puisque vous 
êtes repoussés de Dieu et disséminés sur des terres 
étrangères, il ne peut agréer votre religion. Votre 
intention serait-elle de nous détourner uniquement 
dans le but de nous voir traités aussi durement par 
lui ? » C'est ainsi que les juifs furent congédiés sans 
avoir réussi, couverts de honte et d'outrages. 

< Enfin se présenta devant ce grand prince Constan- 
tin, philosophe choisi par les empereurs grecs eux- 
mêmes. Il combattit par de forts arguments les faux 
préceptes et les erreurs des coreligionnaires qui l'a- 
vaient précédé. 

Wladimir lui demanda de Tinstruire brièvement 
dans sa religion. Le philosophe remplit les désirs du 
prince avec Téloquence qui le caractérisait... En ter- 
minant son discours , il lui montra en peinture le 
jugement dernier. L'aspect lamentable des damnés et 
le spectacle magnifique des élus nageant dans les 
rayons d'une joie céleste accrurent l'impression que 
les paroles du philosophe avaient déjà faite sur l'esprit 
de Wladimir. « Bienheureux , dit le prince en soupi- 
rant, sont ceux-ci à la droite ; malheur à ceux de la 
gauche qui sont mis à lecart ! » 

< A son départ, Constantin fut entouré d'honneui*s, 
et le prince prit la résolution d'attendre une occasion 
favorable pour embrasser le christianisme , et jusque- 
là il ordonna une étude approfondie des enseignements 
des diverses religions.. .. Dix hommes des plus sages et 
des plus intelligents furent élus ; on les envoya d a- 



PRÉLIMINAIRES. 9 

bord en Bulgarie, sur la Volga, puis à Rome, et enfin 
à Constantinople auprès des Grecs. Les Juifs ne 
fîirent pas jugés dignes d'un pareil honneur , parce 
que la justice de Dieu leur avait enlevé leur pays et le 
libre exercice de leur service divin. 

« Les envoyés parcoururent bien des villes et des 
pays, et selon les ordres de Wladimir ils étudièrent 
les différentes religions avec le plus grand soin . De 
retour enfin à Kiew, et pareils à de riches marchands 
portant d'immenses trésors de connaissances , Wladi- 
mir les chargea de faire un rapport fidèle en présence 
des plus notables boyards , qui par leur âge et leur 
intelligence étaient en grande estime. Us devaient 
déclarer sur chaque religion, non ce que la renommée 
leur en avait appris , mais bien ce dont ils s'étaient 
assurés de leurs propres yeux. Ils s'accordèrent à 
dire ; < Les Bulgares ont un service divin triste et 
pitoyable, ils sont tous là debout sans ceinture dans 
un metschét (mosquée) vide et dénué de tout ornement. 
Après avoir fait une révérence ils s'accroupissent à 
terre et tournent leur visage hébété de coté et d'autre, 
comme s'ils étaient pris de folie. Leur sotte religion 
n'inspire au cœur aucune sensation consolante et n'é- 
lève.nuUement l'âme vers Dieu. A Rome, il est vrai, 
le service divin y est mieux organisé, mais il lui man- 
que l'ordre, le chant harmonieux et la richesse des 
églises que nous avons vues chez les Grecs. Lorsque 
nous arrivâmes à Constantinople et que nous eûmes 
été introduits dans l'église Sainte-Sophie , que Justi- 
nien le Grand construisit à là gloire de la sagesse 



10 CHAPITRE I. 

divine, les vases d'or splendides, les habits précieux, 
les parfums agréables et Téclat des cierges allumés, les 
prières aussi régulières qu'inspirant la dévotion , les 
chants élevés et harmonieux nous remplirent d'une 
telle admiration , que nous nous crûmes transportés 
par une force divine dans les régions éblouissantes du 
ciel. Nous nous sommes approches de ces lumières et 
nous en avons goûté les bienfaits. Seigneur, nous ne 
pouvons vivre plus longtemps dans nos ténèbres, et 
nous vous prions, tout au contraire, de nous permettre 
de devenir citoyens grecs et chrétiens !>.... c Où nous 
donnera-t-on le baptême ? » leur dit alors Wladimir. 
£t ils répondirent d'une voix unanime : < Où il vous 
agréera, seigneur et maître!... » 

« Et déjà ses entrailles émues , comme le cerf aux 
abois , aspiraient aux sources du saint baptême ; mais 
comme il songeait à la supériorité sur les Grecs de 
ses armes et de celles de ses aïeux, il chercha à dissi* 
muler son projet sous l'apparence d'une entreprise 
importante , afin que les empereurs et la nation grec- 
que ne considérassent pas cet acte comme une humi» 
liatioU) et ne pussent s'enorgueillir de ce que les 
Russes leiur aient demandé le baptême. » 

L'histoire nous a tous appris comment Wladimir 
entreprit une nouvelle campagne, à la suite de laquelle 
il se rendit maître de Théodosie, il envoya un message 
à Constantinople , épousa la princesse Anne de Grèce 
et reçut le baptême. 

On sait encore que Wladimir, — auquel son peuple 
douna le surnom de < grand » et T Eglise celui de 



PRËLiMINAlKËS. i 1 

€ saiot » ) — par le partage de la Russie entre ses douze 
fils, travaillait secrètement à la souveraineté future 
de la Mongolie , ce qui interrompit jusqu'à notre 
époque les expéditions conquérantes de la Russie 
contre la belle Czargrade (Constantinople), 

Mais toutes les misères et les infortunes, que la 
Russie eut à supporter sous le long et lourd régime 
d uu pouvoir étranger, s'effacèrent auprès de Tavan* 
tage inappréciable de voir i^urgir un peuple affaibli 
jusqu'alors par la division et les querelles de race, et 
s'affiranchir du joug tartare* 
* Ce joug, par un grand hasard, n'avait attaqué ni la 
religion, ni rorganisation intérieure, ni les usages du 
pays. Les khans de la Mongolie se contentaient de 
centraliser l'État, et de recevoir un tribut des princes 
russes. Ces princes continuaient à gouverner comme 
autrefois, avec la seule différence qu'ils se trouvaient 
sous la domination des khans, et que, dansiez occa- 
sions solennelles et aux yeux du peuple , ils étaient 
oUigés de mettre au jour leur servilité de la façon la 
plus humiliante. 

Les premiers efforts de la Russie vers la liberté, 
pour s'affranchir du joug tartare, datent de la même 
époque que la chute de l'empire byzantin. 

Tandis que Constantinople succombait après une 
lutte longue et acharnée (1453) sous les forces des 
Osmans , une nouvelle ville — d'une extraction 
obscure — s'élevait au cœur de la Russie, ville appe* 
lée à devenir un jour l'héritière de la capitale de 
l'empire byzantin , et la métropole de l'empire nais- 



12 CHAPITRE I. 

sant des czars. L'Église grecque, devenue impuissante 
en sa patrie, relevait son pouvoir en Russie, etByzance 
nourrissait en Moscou une vengeresse formidable. 

Le vieil esprit de conquête des souverains russes 
contre Constantinople avait dû nécessairement se 
calmer, car la Russie , après avoir chassé les Taitares 
de son territoire, était longtemps encore après trop 
épuisée à V intérieur, et l'on n'aurait pas eu alors 
aussi bon marché de la Turquie , qui ne demandait 
qu'à se battre, qu'on Tavait eu de la Grèce énervée et 
dégénérée. Néanmoins la convoitise de la Russie à 
l'égard de Constantinople était invariablement restée 
la même. Les nouvelles croyances avaient créé entre 
la Grèce et la Russie de nouveaux liens d'union, et de- 
puis la souveraineté turque l'Eglise établie à Byzance 
portait les yeux vers sa fille qui régnait à Moscou, la 
regardant comme sa libératrice future. 

Après la victoire qu'il remporta sur les Tartares , 
Joann Wassiljewitsch cherchait à prendre pied sur la 
mer Noire et dans le Caucase, se conformant en cela 
au but de toute politique russe, de se rapprocher tou- 
jours de la conquête de Constantinople. 

Avec le czar Féodor s'éteignit la maison régnante 
des Rourik. L'élévation de Boriss GodunoflF sur le 
trône des czars, Tapparition du faux Démétrius, et les 
funestes guerres avec la Pologne furent la source de 
tant de calamités et de désorganisation en Russie, qu'il 
lui fallut une main vigoureuse et de longues années 
pour la sauver d'une perte totale et lui donner le 
temps de se remettre. 



PRÉLIMINAIRES. 13 

La noblesse et le peuple se livrèrent pour ainsi dire 
les mains liées à leur propre élu, leczar Michel Soma- 
Bofiy fils âgé de dix-sept ans du métropolitain Phi- 
larète; il convoqua une diète composée de la noblesse, 
du clei^é et de députés des villes qui émirent une 
législation fondamentale pour l'Etat. Ces lois levaient 
les anciennes réserves et assuraient au czar et à tous 
ses descendants le pouvoir le plus absolu. 

L'activité avec laquelle les czars de la maison des 
Bomanoff ont repris les plans russes byzantins, la 
fermeté et la constance avec lesquelles ils les ont 
poursuivis jusque de nos jours et les avantages qu'ils 
y acquirent sont assez connus en général , et seront 
du reste traités dans un autre chapitre de ce livre. 

Mon intention se bornait ici à démontrer, par un 
coup d'œil rapide jeté sur l'histoire de la Russie, que 
la domination de Constantinoplé a depuis mille ans 
été la pensée qui guidait la Russie dans sa politique 
extérieure, que cette pensée est passée dans le sang et 
la chair de son peuple, qu'elle est devenue une pensée 
nationale, et que les czars n'ont jamais perdu une seule 
occasion de se rapprocher peu à peu de son accom* 
plissement. 

Le but a toujours été le même, les prétextes seuls 
pour y arriver ont varié selon les circonstances. 

Le paganisme , le christianisme et l'islamisme ont 
servi tour à tour à la politique d'envahissement russe 
pour atteindre ce but. 

Les antiques suzerains païens tenaient à honneur 
de € suspendre leurécu iiiix portes de Byzanc^.... » 



i 4 CHAPITRE I . — PKlÎLmiNAlRES . 

Us marchaient sur Constantinople pour combattre les 
ohrétiens et se les rendre tributaires, — et tous le» 
souverains chrétiens de la Russie depuis Pierre le 
Grand se sont du moins dirigés vers Constantinople 
pour protéger les chrétiens— et exiger d'eux le tribut. 

Il est donc évident, et c'est un fait dont convient 
toute personne en Russie et l'empereur Nicolas lui- 
même, qu'elle a toujours ambitionné et qu'elle ambi^ 
tionne encore l'empire ottoman. (Seymour, dans ses 
Secrets dévoilés^ rapporte que l'empereur dit qu'il 
voulait garder pour lui Constantinople — comme 
la tête — et les Dardanelles — comme le cou — « du 
malade, > et que quant aux autres membres, il les di- 
viserait ou leur laisserait le choix d'une vie indépen- 
dante.) On ne comprend donc pas comment, après cela, 
il se trouve encore de braves gens chez nous, qui met- 
tent tout leur sérieux à croire que la tendance russe 
n'ait d'autre motif et d'autre levier que la protection 
du christianisme contre Tislamisme. 

L'aversion qu'éprouve tout bon croyant moscovite 
pour les chrétiens d'autres communions est plus forte 
même que pour les Turcs ; et les difiërentes procla- 
mations russes qui nomment tous les peuples de l'Oc- 
cident < des païens » devraient avoir ouvert les yeux 
de ceux que leur propre expérience ou des descrip- 
tions de voyage dignes de foi n'ont pas suffisamment 
instruits. Je veux en outre citer un exemple dont j'ai 
été le témoin oculaire, et l'on verra ce que l'on doit 
penser de la protection russe à l'égard de l'Eglise 
chrétienne. 



CHAPITRE IL 



La RiiMie protectrice da christienitme. 



•o^ ««. 



J'assistais le 4 "janvier 1846, à Tiflis, à un événe- 
ment étrange : la rue principale de la ville, qui mène à 
la porte dans la direction de Gori , regorgeait d'une 
foule immense. Des Cosaques et des employés de la 
police poussaient devant eux un certain nombre de 
moines à barbe grisonnante de Tordre des capucins , 
qui, sur des ordres supérieurs, devaient être chassés, 
disait-on, de la ville et même au delà de la frontière, 

La commune catholique romaine de Tiflis tout 
entière accompagnait les expulsés en faisant entendre 
des gémissements et témoignant de sa désolation . Une 
foule de Géorgiens , d'Iméréthiens et d'Arméniens 
terminait le cortège. 

Mes lecteurs, après ce préambule, seront peut-être 
tout aussi curieux que je le fus alors moi-même de 
connaître le délit commis par les capucins , pour être 
ainsi forcés de quitter subitement la ville et le pays 
en présence de la population et h Tépoque du nouvel 



m CHAPITRE II. 

an. Tous les actes concernant cette affaire me sont 
passés sous les yeux ; j'en extrais les faits principaux 
dans ce qui va suivre. 

n existait à Tiflis et à Routais depuis 1661 , sous la 
protection particulière du roi de Géorgie, une mission 
de la congrégation De propaganda fide.. Tiflis était 
le siège du préfet de la mission , et le clergé catho- 
lique des autres villes transcaucasiennes lui était 
subordonné. 

Le nombre des catholiques romains établis dans le 
pays avait du reste toujours été comparativement 
fort minime, et les tentatives de conversion des capu- 
cins ne s'étendaient qu'aux populations païennes ou 
mahométanes des montagnes. Il n'y avait pas à songer 
à faire de la propagande avec les Géorgiens et les 
Arméniens, qui depuis quinze cents ans avaient leur 
église chrétienne. 

La mission néanmoins était fort aimée des habitants, 
et les capucins, qui comptaient toujours quelques 
médecins parmi eux, avaient non-seulement fpndé 
une pharmacie, mais ils donnaient encore, sans diffé- 
rence de religion, gratuitement leurs soins aux mala- 
des; ils étaient en outre plus miséricordieux, plus 
actifs et plus intelligents que les prêtres géorgiens 
et arméniens, aussi indolents que gourmés de leur 
religion. 

Lorsqu'au commencement de ce siècle la Géorgie 
tomba au pouvoir de la Russie, oïl renouvela et l'on 
confirma aux capucins les droits et libertés qui leur 
avaient été accordés jusqu'alors. L'empereur Alexan- 



LA RUSSIE PROTECTRICE DU CHRISTIANISME. 17 

dre, dans son manifeste rendu au peuple géorgien le 
12 septembre 1 804 , dit positivement : • qu'un chacun 
demeure en la jouissance de ses biens, des prérogatives 
de son état et du libre exercice de sa religion. » 

Mais le gouvernement russe regretta bientôt d'avoir 
confirmé de nouveau les anciens privilèges de la mis- 
sion catholique, qui exemptaient celle-ci de ses devoirs 
comme sujette. 

L'activité des capucins fut mal vue, et Ton trouva 
déjà maintes fois occasion de la blâmer dans le cours 
des années suivantes. 

Ce fut encore à T époque où le général Tzitzianoff 
avait le commandement supérieur dans le Caucase, 
que la proposition de se détacher de Rome et d'entrer 
dans l'union des sujets russes fut adressée pour la 
première fois à la mission. Elle se refusa naturelle- 
ment d'acquiescer à cette demande ; alors T2âtzianoff 
engagea le gouvernement à faire venir de jeunes moines 
de Tordre des capucins, et à. éloigner ensuite les mis- 
sionnaires. Le gouvernement avait en ce moment de 
plus graves soucis : l'affaire en resta là, et ne fut 
reprise qu'à l'époque où le général Yermoloff fut 
investi du gouvernement des Etats du Caucase. 
Yermoloff, quoique ardent russophile, se prononça en 
cette circonstance en faveur des capucins, dès qu'il 
eut pris une connaissance approfondie de leurs droits, 
et que de minutieux renseignements lui eurent fait 
connaître les bienfaits de leur présence. 

Il démontra dans son adresse à la régence que, de- 
puis plus d'un siècle et demi que datait l'existence delà 



18 CHAPITRE II. 

• 

mission, elle n'avait donné aucun sujet de méconten- 
tement et n'avait jamais manqué aux lois de F Etat; • 
qu'au contraire elle s'était rendue utile à celui-ci en 
plus d'une circonstance. Elle avait fait construire des 
églises et des écoles, les pauvres recevaient d'elle des 
soins gratuits, elle faisait d'abondantes aumônes et 
amenait les païens à la conversion ; en un mot, sa 
conduite ne laissait rien à souhaiter comme ordre 
chrétien. Il serait injuste d'exiger de ces religieux la 
renonciation à leur autorité ecclésiastique, condi- 
tion qu'ils ne pourraient remplir qu'en devenant par- 
jures.... 

Les choses en demeurèrent encore une fois là, jus- 
qu'au jour où le gouvernement rendit un oukase par 
lequel le préfet catholique romain fut subordonné au 
consistoire du pays catholique arménien, soumis lui- 
même au pouvoir nisse. Une loi spéciale parut ensuite 
qui ordonnait à tout prêtre de la mission nouvelle- 
ment arrivé de prêter serment de fidélité à l'empe- 
reur, pour le temps de son séjour sur le territoire 
russe, et de déclarer en même temps par écrit qu'il 
n'appartenait point à l'ordre des jésuites. Pareille 
déclaration avait toujours été exigée de chaque prêtre 
attaché aux catholiques d'origine arménienne dispersés 
en Transcaucasie. 

( On n'ignore^ pas sans doute qu'au milieu du 
XIV siècle, une église et un couvent furent élevés à 
Maragha, dans l'Arménie du Nord, par l'entremise de 
l'évêque romain Bartholomée, de l'ordre des moines 
prédicateurs. Un grand nombre d'Arméniens avaient 



LA KUSSIE PROTECTRICE DU CHRISTIANISME. 19 

déserté leur Eglise reposant sur la foi de Nicaï, pour 
entrer dans le giron du siège catholique romain.) 

La dépendance de Rome des catholiques arméniens 
était un sujet d'irritation pour le gouvernement russe. 
n offrit en conséquence à ceux qui embrasseraient 
la foi russe de grands avantages et de fortes récom- 
penses, et il favorisa aussi la tendance d'individus 
qui prenaient à tâche d'aigrir les rapports avec Rome 
ou de les rompre même tout à fait. 

Ces dispositions éveillèrent naturellement des dis- 
sidences de partis au sein de l'Eglise ; de là des désor- 
dres qui devaient amener enfin une rupture totale. 

A la suite de la conquête du pachalik d'Âkâltsiké 
par les Russes, le général Paskjéwitsch nomma pour 
vicaire un prêtre de la foi catholique arménienne, et 
subordonna celui-ci, dans les affaires ecclésiastiques, 
au préfet catholique romain de Tiflis. 

L'archevêque de Constantinople, qui avait intérêt 
à conserver son influence sur l'Église arménienne 
d'Akâltsiké, confirma cette nomination, et conféra 
une partie de ses droits archiépiscopaux au préfet de 
la mission catholique à Tiflis. 

Âkâltsiké se trouvait encore sous la domination 
ottomane, lorsqu'un prêtre arménien, du nom de Paul 
SchachgouUian, fut appelé à la dignité de vicaire 
ad hoc. 

SchachgouUian, élevé à Rome au collège de la Con- 
grégation, s'était signalé de bonne heure par de bril- 
lantes qualités, mais surtout par une ambition sans 
bornes et par son esprit d'intrigue. 



20 CHAPITRE II. 

Il s'attira dans cette charge de dures pénalités, pour 
avoir enfreint à plusieurs reprises les lois de VÉglise, 
et pour désobéissance envers Tarchevêque de Con- 
stantinople. Comme il semblait incorrigible, il fut en 
dernier lieu dépouillé de toutes ses dignités ecclé- 
siastiques, et envoyé à Tiflis au couvent de la mission 
avec un emploi subalterne. 

Il y resta dix années, et sut mettre ce laps de temps 
si bien à profit pour se concilier les faveurs du préfet 
d'alors, le père Filippo, que celui-ci s'intéressa vive- 
ment à lui et obtint sa grâce , et plus tard sa réin- 
stallation à son ancien poste. 

A peine rétabli dans ses ordres et dignités, Schach- 
goullian n'ambitionna rien moins que de s'élever à 
Vépiscopat des catholiques arméniens. 

Mais comme il ne pouvait espérer l'agrément du 
Saint-Père , il chercha à déterminer ses frères en reli- 
gion à se séparer derÉglise de Kome. Il attaqua ouver- 
tement en chaire l'autorité du pape, et sa parole 
éloquente lui gagna des partisans aussi bien parmi le 
clergé que panni le reste de la population. 

Est-il vrai que Schachgoullian, comme on le pré- 
tendait alors à Tiflis, fut encouragé secrètement par 
le gouvernement russe dans ses idées ambitieuses ? 
C'est ce que nous nous abstiendrons déjuger ; mais il 
est certain qu'on usa d'indulgence à son égard. Eût- 
on souffert sans cela la conduite qu'il tint si ouverte- 
ment à Akâltsiké ? 

Le nouveau préfet de Tiflis, le père Damian, moins 
tolérant que son prédécesseur, jugea les actes de 



LA RUSSIE PROTECTRICE DU CURISïUNlSME. 21 

SchacbgouUian sans ménagement et le démit de sa 
charge de vicaire ad hoc^ en lui substituant le père 
Bonaventnra, catholique romain d'une foi éprouvée. 

SchachgouUian se refusa d'obéir aux ordres du 
préfet. Il se maintint opiniâtrement en son poste, 
prêcha publiquement la révolte et la poussa si loin 
qu'il adressa au gouvernement russe une plainte par 
écrit, signée de quinze prêtres arméniens. Celle-ci 
renfermait une foule d'accusations contre le préfet de 
Tiflis. 

Le commandant en chef actuel du Caucase, le général 
Neidhardt, instruisit une enquête qui prouva que 
toutes ces accusations étaient sans fondement. Schach- 
gouUian, au contraire, fut convaincu de désobéissance 
envers son autorité ecclésiastique, ainsi que d'usur- 
pation d'une dignité à laquelle il n'avait aucun droit ; 
et enfin de l'excitation à la rébellion de la commune 
catholique cortre le clergé romain. Il fut démis de sa 
charge et on l'évinça d'Akâltsiké. 

Le général Neidhardt, dont le nom est devenu pro- 
verbial en Eussie pour son amour de la justice (vertu 
rare en ce pays), était d* autant moins partial en son 
jugement, qu'il n'appartenait ni à la secte russe- 
grecque, Il à l'Église catholique romaine. ^ 

On avait d'autres projets à Saint-Pétersbourg. 
SchachgouUian connaissait les dispositions qui y 
régnaient ainsi que le but que poursuivait le gouver- 
neiùent. Il ne se laissa nullement déconcerter par la 
conduite du général Neidhardt. Il promit au ministre 
Perowsky d'amener peu à peu tous les catholiques 



22 CHAPITRE II. 

arméniens du Caucase à embrasser la foi nisse, à la 
double condition, de la part du gouvernement, de le 
reconnaître comme autorité supérieure de ses coreli- 
gionnaires, et d'éloigner à tout prix du pays la mis- 
sion catholique romaine, qui mettait obstacle à Texé- 
cution de ses vues. Lorsque SchachgouUian émettait 
ces propositions , un serment le liait déjà aux au- 
torités russes, car il avait déclaré par écrit que, vu 
son grand âge (il avait alors soixante-dix ans), sous 
aucun prétexte il ne se mêlerait des affaires de VÉglise 
du pays. 

Cela n'empêcha nullement aussi le gouvernement 
russe d'accepter ses conditions. SchachgouUian vint à 
bout de tout ce qu'il s'était proposé, et l'homme con- 
damné au tribunal séculier comme au tribunal ecclé- 
siastique et deux fois reconnu coupable, le prêtre démis 
de toutes dignités, reçut la sanction impériale à sa 
nomination de chef de la commune catholique armé- 
nienne ; tandis que d'autre part et peu de temps après 
le générai Neidhardt tombait en disgrâce et était rap- 
pelé de son poste important. 

La mission de Bome à Tiflis reçut ensuite l'ordre 
de prêter sans réserve serment comme sujette de la 
Russie, ou de quitter immédiatement le pays. 

Les missionnaires répondirent ne pouvoir prêter 
ce serment sans l'autorisation de leur supérieur , et 
demandèrent instamment qu'on leur accordât le temps 
et la permission de réclamer cette autorisation. 

A quoi le ministre Perowsky leur répondit que 
ce qui se passait en Russie n'exigeait nullement 



LA RUSSIE PROTECTRICE DU CHRISTIANISME 23 

une autorisation en dehors de la Russie! C'était 
la volonté de Sa Majesté T Empereur, que toutes rela- 
tions immédiates du clergé fixé en Eussie eussent à 
cesser avec le siège apostolique ; quiconque désobéirait 
à cette volonté aurait à quitter sur-le-champ le ter-* 
ritoire. 

Le gouverneur chargé de communiquer cet ordre au 
préfet prit sur lui d'adresser à Saint-Pétersbourg 
quelques observations. € La commune catholique 
romaine du Caucase , si l'on éloignait les missionnai- 
res, resterait sans pasteurs , parce que les quelques 
prêtres catholiques d'origine polonaise ne compre- 
naient pas la langue du pays. £n outre un homme 
condamné précédemment pour plusieurs délits rendus 
publics, et livré au mépris général de la population, 
td que le prêtre SchachgouUian , ne pouvait rester 
plus longtemps à la tête du clergé arménien , honteux 
lui-même d'une semblable autorité, > 

La réponse fut brève, en voici la teneur : Les mis- 
sionnaires auront à quitter le pays immédiatement , 
le gouvernement enverra des pasteurs de Russie, et 
le prêtre SchachgouUian, que Sa Majesté honore 
d'une bienveillance particulière , est maintenu à son 
poste. 

Cependant l'hiver survint et fit irruption avec une 
intensité si inaccoutumée en Géorgie , que les plus 
vieux habitants ne se rappelaient jamais avoir ressenti 
un pareil froid ni vu de semblables rafales de neige. 

Les routes d'ordinaire mauvaises de Tiflisà Redoute- 
Kalé par Gori et Koutaïs étaient impraticables en voi- 



24 CHAPITRE II. 

ture et praticables seulement à cheval après dlmmen- 
ses obstacles et les plus grands dangers. A cela venait 
se joindre — à part les difficultés générales du voyage 
par mer en hiver — surtout encore la difficulté parti- 
culière de trouver un embarquement pour traverser 
la mer Noire; parce qu'à cette époque il n'y avait 
aucune navigation régulière établie, et Ton dépendait 
tout à fait du bon vouloir des conducteurs de bar- 
ques grecs , pirates invalides qui se faisaient payer 
chaque coup d'aviron d'une pièce d'or. 

En vue d'empêchements aussi grands, le gouver- 
neur crut pouvoir intercéder auprès de la régence et 
appuyer la requête des missionnaires de leur permet- 
tre d'attendre à Tiflis le retour du printemps. Mais, 
avec une promptitude digne de meilleurs desseins , 
l'ordre de faire transporter les missionnaires au 
delà de la frontière arriva de Saint-Pétersbourg ; 
et si le voyage sur la mer Noire leur paraissait trop 
dangereux l'hiver, ils n'avaient qu'à prendre la route 
de terre à Trébizonde par Alexandropol. 

Il n'y avait plus à reculer devant des explications 
aussi précises; le gouverneur, malgré son humanité, ne 
pouvait s'opposer à ce qu'il ne pouvait empêcher , et 
c'est ainsi qu'eut lieu de Tiflis, à l'époque du nouvel 
an 1845, l'expulsion des missionnaires de Rome. 

La voix manqua aux capucins en disant la messe 
pour la dernière fois dans l'église où leurs frères célé- 
braient le service divin depuis deux siècles. L'af- 
fluence et l'intérêt de la population sont indescrip- 
tibles. Tous voulaient les voir une fois encore , leur 



LA RUSSIE PROTECTRICE DU CHRISTIANISME. 25 

serrer les mains à leur adieu. Les grand'-mères 
étaient portées à Téglise par leurs petits-enfants , de 
pauvres vieillards se traînaient sur leurs béquilles, 
aucun œil ne resta sec... Je tairai les déboires et les 
durs traitements que les missionnaires expulsées 
eurent encore à supporter jusqu'au moment oii ils 
eurent franchi la frontière. Ils allèrent chercher pro- 
tection auprès des Turcs contre les chrétiens. 



J'ai tracé le récit de cet événement avec quelque 
détail, parce que j'en fus le témoin, et que chaque 
mot avancé peut être justifié par les copies des pièces 
relatives à cette affaire en ma possession. La de- 
scription authentique de ce fait particulier donne la 
mesure la plus certaine pour juger d'autres faits sem- 
blables, et Dieu sait s'il en manque en Russie ! 

Dans mes excursions au Caucase, je rencontrai des 
communes entières de chrétiens de confession grecque 
chassés de Tintérieur de la Russie vers l'Asie. Leur seul 
crime venait de ce qu'ils professaient c les vieilles 
croyèinces, » c'est-à-dire qu'ils gardaient la foi de 
leurs pères, et ne voulaient reconnaître quant à la 
fidélité dans la personne du czar que leur seigneur 
et maître séculier, mais non leur patriarche. 

En i 844, une troupe de ces chrétiens chasses k cause 
de leur croyance s'arrêta aux portes de Tiflis, à 
leur passage vei's les steppes inhospitaliers. Je sortis 



26 eu AUTRE 11. 

de la ville pour les voir, et je n'oublierai de ma vie ce 
spectacle. 

Assis au milieu des chariots et des tentes , entou- 
rés de leurs femmes et de leurs enfants , au bord du 
Kour, ils pleuraient comme autrefois les Juifs sur les 
rives de TEuphrate , en songeant à la patrie qu'ils 
abandonnaient. 

Ici une mère pressait son nourrisson contre sa poi- 
trine, là une autre balançait le sien dans ses bras pour 
arrêter ses cris ; autour des feux du camp, qui se reflé- 
taient dans l'onde trouble du Kyros, les femmes pré- 
paraient leur nourriture et les vieillards venaient 
réchauffer leurs membres engourdis, car la soirée était 
fraîche. 

Une grande foule était accourue de Tiflis, avide de 
ce nouveau spectacle d'émigration ; elle distribuait 
des vivres et des boissons à ces pauvres gens. Le 
tableau était varié, mais il portait à la mélancolie; 
le charme du pittoresque tombait sous ^impression 
du malheur. 

Et une fois encore , qu'avaient fait ces pauvres mal- 
heureux pour être arrachés au sol natal et exilés dans 
des landes incultes ? ^ 

On leur faisait un crime d'être restés fidèles à la foi 
de leurs pères, et de s'être refusés à reconnaître en la 
personne du czar un patriarche et une autorité spiri- 
tuelle ; et pourquoi ? c'est qu'ils savaient trop bien 
comment les czars sont parvenus à cette dignité ecclé- 
siastique. Ceux de nos lecteurs qui l'ignorent en seront 
instruits par les quelques explications qui vont suivre. 



LA RUSSIE PROTECTRICE DU CHRISTIANISME. 27 

La Buseie, déjà à la fin du XYi* siècle, s'était éman- 
cipée de rÉglise mère grecque, et avait fondé une 
Église € russo-grecque > avec un nrchevêque métro- 
politain , dont le ressort était tout à fait en dehors 
du patriarche de Constantinople. Le pouvoir de VÉ- 
glise byzantine ( trop souvent exalté par d'ignorants 
historiens), quoique l'ombre perpétuelle de sa sœur 
l'Eglise romaine, semblait néanmoins aux czars, qui ne 
voulaient en elle qu'un instrument de police, toujours 
trop indépendant encore et trop étendu. 

Pierre le Grand qui, il faut le dire à sa louange, ne 
professait pas un culte particulier pour la communion 
grecque ni pour ses serviteurs, profita en l'année 1700 
de la mort du patriarche Adrien, pour laisser à tout 
jamais le siège patriarcal vacant en Bussie. Un exar- 
que à la tête du collège épiscopal fut chargé des 
affaires. Il n'y avait rien d'extraordinaire dans cette 
direction provisoire ; on n'avait jamais ûgi autrement 
en pareille circonstance jusqu'au jour de l'élection 
d'un nouveau patriarche ; mais ce qui avait lieu, de 
surprendre, c'était que cette direction provisoire se 
prolongeât indéfiniment, et que lorsque le clergé, après 
une vaine attente de vingt années, demandait à grands 
cris cette élection, Pierre jetât son épée sur la table 
et s'écriât : t Y oilà votre patriarche ! » 

A partir de ce jour, l'Eglise fut en Russie l'officieuse 
servante de l'État. La dignité patriarcale fut réunie 
à celle des czars, et l'empereur Pierre I" qui s'était 
essayé en toutes choses, comme charpentier, comme 
serrurier, comme dentiste, comme marin, comme 



28 CHAPITRE II. 

militaire et même comme tailleur, ne put résister au 
désir de jouer plusieurs fois en public le rôle de pa- 
triarche. Cette scène tragi-comique se renouvela plus 
tard sous Tempereur Paul, qui parut à son couron- 
nement avec un costume moitié clérical, moitié guer- 
rier, et donna lieu aux plus étranges interprétations 
par cette réunion des pouvoirs séculiers et spirituels 
en Sussie. 

Il suffit de rappeler quelques noms pour envisager 
la situation sous son juste point de vue : Catherine I", 
ancienne femme d'un trompette de la Livonie; Anne 
Joannowna, avec tous les souvenirs qui se rattachent 
à son amant, récuyer Byron, fait duc deCourlande; 
Elisabeth, fille de Pierre le Grand, qui déjà, lorsqu'elle 
était grande- duchesse choisissait de préférence ses 
nombreux amants parmi les grenadiers de la garde, 
et comme impératrice s'adonnait tellement à l'usage 
des liqueurs fortes, .qu'elle n'avait pas un moment 
lucide pendant l'espace de semaines entières ; enfin 
Catherine II, princesse d'Anhalt-Zerbst, dont il est 
inutile de nier les qualités éminentes comme régente 
pour soulever néanmoins à l'esprit quelque doute sur 
sa vocation religieuse, — qu'on se représente donc ces 
femmes patriarches, et jugez s'il est vraiment éton- 
nant de rencontrer en Russie bien de bons et fidèles 
croyants qui infirment la sainteté d'un semblable 
patriarcat.... 

Aucune religion n'a engendré autant de sectes que 
l'Eglise byzantine russe. L'histoire de ces sectes forme 
la partie la plus intéressante et la plus instructive 



LA RUSSIE PROTECTRICE DU CHRISTIANISME. 29 

de celle de la Russie , et V une ne se comprend bien qu'à 
l'aide de Vautre *. 

L'église byzantine russe, excepté les sectes surgies 
de son sein, n'a donné aucun témoignage de son exis- 
tence. Ces sectes ont été pendant longtemps en Russie 
l'unique salut de l'activité scientifique ; mais les trai- 
tements inouïs de cruauté dont usait l'Église souve- 
raine à l'égard de ces sectaires en forcèrent des mil- 
liers à rémigration (ils se fixèrent en Turquie), et pous- 
sèrent le reste à un tel fanatisme , qu'ils se donnaient 
en masse la mort volontairement. Ils s'enfermaient par 
centaines dans une grange, y mettaient le feu et expi- 
raient au milieu des flammes en récitant des chants et 
des prières. De semblables faits ne sont pas rares 
encore aujourd'hui en Russie, et en général il se passe 
ici des choses dont nos russophiles ne se sont jamais 
fait idée. 

Le caractère chevaleresque de l'empereur Alexandre, 
et plus encore l'extérieur imposant et les grandes qua- 
lités dont on ne peut nier que soit doué son succes- 
seur Nicolas, ont ébloui plus d'un œil , égaré plus 
d'un jugement. Faites aussi la part de la distribution 
adroite d'ordres, de tabatières, de bagues en brillants, 
d'impériales et d'autres faveurs du monarque, et vous 
saurez pourquoi l'état des afiaires en Russie apparaît 



'Nous recommandons à ceux qui voudraient prendre à ce sujet 
de plus amples connaissances l'ouvrage important du comte Kra- 
sinki : The RèUçions History of ihe Slavonic Nations, L'on trouvera 
en outre dans les Études sur la Russie , par Haxthausen, de riches 
matériaux. 



30 CHAPITRE IL — LA RUSSIE, ETC. 

SOUS un jour plus favorable que la vérité ne le com- 
porte. 

Nous ne voulons pas dire par là que la préférence 
qui règne dans certains cercles pour la Russie soit 
achetée pour cela : non, — comme nous l'avons déjà 
fait observer, — il existe beaucoup d'honnêtes gens 
pour lesquels la Russie représente Tasile du chris- 
tianisme et le foyer de Tordre pour tous les États. Ils 
croient sérieusement que l'empereur dans sa croisade 
contre les Turcs ne fait la guerre qu'au profit et pour 
le salut de l'Église chrétienne ; ils sont bien loin de 
s'imaginer que ce souverain ait d'autres projets, tels 
qu'un envahissement de territoire, agrandissement 
de son influence politique, etc. 

La Russie prétexta pour cause première de la 
guerre son mécontentement de l'issue ^u différend 
ayant rapport « aux lieux saints, ï> dont les peuples 
chrétiens de TOccident s'étaient jadis disputé la 
possession avec les infidèles pendant des siècles 
entiers. L'ancien zèle religieux s'est éteint depuis en 
Occident; le Russe seul, bon croyant, a l'âme assez 
élevée et assez exaltée pour tirer l'épée en faveur de 
la foi... 

La Russie , on le sait , souleva la première cette 
cause qui alluma la guerre actuelle, en mettant à 
profit cette question particulière « des lieux saints » 
pour régler en général sa position vis-à-vis de la 
Turquie. 

Nous verrons dans le chapitre suivant quelle est la 
valeur de cette querelle à propos des lieux saints. 



CHAPITRE III. 



La question des Uenz saints. 



On entend par c saints lienx > les églises en Pales- 
tine, construites à l'endroit où se passèrent les plus 
remarquables incidents de la vie de notre Rédemp- 
teur *. 

Ces lieux saints et églises sont au nombre de 
douze : 

V L'église de T Annonciation, à Nazareth ; 

2"* L'église de la Nativité de Jésus-Christ, à Beth- 
léem; 

3** L'église de la Samaritaine , à Sichem ; 

4* L'église où Jésus-Christ changea l'eau en vin, à 
Cana; 

5* L'église où saint Pierre reçut du Sauveur ses 
pouvoirs, à Tiberiade; 

6* L'église de la Présentation, à Jérusalem ; 

V L'église de la Flagellation, ibidem ; 



^ Comp. SoJutionnouvélUde la question des saints lieux ^ par M. Tabbé 
Hichon. Paris, 1659. 



% 

1 



32 CHAPITRE m. 

8«» L'église du Saint- Sépulcre, à Jérusalem; 
9* L'église des Apôtres, ibidem ; 

10^ L'église de T Ascension de Jésus-Christ sur 
la montagne des Oliviers, idem ; 

11* L'église du Tombeau de la sainte Vierge, à 
Gethsémani ; 

12' La grotte de la Passion , de même à Gethsé- 
mani. 

L'une de ces douze églises (celle qui fut construite 
par sainte Hélène à Sichem) a été entièrement détruite; 
trois servent aux Turcs comme lieux de prières ; qua- 
tre sont la propriété particulière des catholiques 
romains ; une appartient exclusivement aux Grecs , 
et les trois autres enfin sont la possession commune 
des différentes confessions du christianisme : les 
Romains, les Grecs, les Arméniens , les Syriens , les 
Coptes et les Abyssiniens. 

C'est à ces trois églises, celle du Saint-Sépulcre, la 
grande église à Bethléem et celle du Tombeau de la 
sainte Vierge que se rattache la question des € saints 
lieux. » 

Chacune de ces trois églises renferme divers sanc- 
tuaires, que s'attribuent comme propriété particu- 
lière les adeptes des différentes communions. Mais 
comme il n'existe à ce sujet aucuns statuts écrits, 
où le droit de chacun commence et oii il finît , les 
sanctuaires ont toujours été la pomme de discorde et 
le prétexte de continuelles querelles entre les Grecs et 
les Romains , querelles qui souvent dégénéraient en 
scènes des plus brutales et même en voies de fait. 



LA QUESTION DES LIEUX SAINTS. 33 

D n'y a pas de touriste ayant visité Jérusalem qui ne 
rapporte le récit de batailles entre les moines latins et 
les moines grecs. L'administration turque avait pour 
mission de vider les querelles de ces singuliers chré- 
tiens, et de maintenir Tordre aux lieux du saint 
sépulcre. Les grandes puissances chrétiennes se con- 
tentaient ensuite d'utiliser ces puériles disputes des 
€ saints lieux », pour en faire Tobjet de démarches 
diplomatiques avec la Forte , et augmenter leur 
mfluence en Turquie de tous les avantages qu'elles en 
avaient conquis de la sorte. 

La Eussie déployait toujours en ces circonstances 
l'activité et la fermeté la plus grande , et acquérait 
par là une prépondérance effective , qui avait encore 
plus d'importance à cause du nombre prédominant de 
chrétiens grecs en Turquie ; tandis que les droits des 
Latins, représentants de la France, étaient sans contre- 
dit les plus directs. 

Les anciens pactes avec la France, qui se considère 
comme héritière du royaume de Jérusalem, ont été 
récapitulés en leur ensemble dans le plus récent traité, 
celui de 1740; il forme encore à présent la base des 
rapports entre la France et la Porte Ottomane. 

Ce pacte reconnaît aux Latins le droit de propriété 
des « saints lieux » dedans et autour de Jérusalem , 
qui s'est toujours trouvée entre leurs mains de 
toute antiquité , sans toutefois mentionner les lieux 
saints. 

L'Eglise grecque ne possède aucun contrat semblable 
cvui concerne spécialement les « mnts lieux ». Il 

3 



34 CHAPITRE III, 

existe cependant au sujet des deux Églises une foule 
de firmanSj mais ce ne sont que les dispositions par- 
tiales et révocables du sultan. 

Remontons maintenant à Forigine mesquine de la 
nouvelle querelle entre Grecs et Latins. 

Depuis des siècles une étoile d'argent était suspen- 
due à la voûte de la grotte où naquit Jésus-Christ. La 
disparition subite de l'étoile (qui eut lieu le i •' novem- 
bre 1847) fut pour les moines grecs et les moines la- 
tins une nouvelle occasion d'exercer entre eux leur 
humeur belliqueuse. 

La grotte divisée en deux sanctuaires était la 
propriété commune des deux partis. La place où 
naquit Jésus-Christ était échue en partage aux Grecs , 
et celle du râtelier qui lui avait tenu lieu de berceau 
aux Latins. 

Ceux-ci prétendaient que les Grecs avaient sous- 
trait rétoile d'argent de la grotte, ceux-là accusaient 
les Latins du vol. 

Les Latins prouvèrent par d'antiques documents 
que l'étoile était leur propriété absolue, et il s'en- 
suivait qu'ils ne pouvaient être les voleurs , attendu 
que personne n'a coutume de se frustrer soi-même ; 
l'étoile avait en outre disparu au moment où les Grecs 
seuls se trouvaient dans le sanctuaire. 

Moins les Grecs avaient de bonnes raisons à donner 
pour leur justification, et plus ils élevaient la gamme de 
leurs accusations . La querelle prit un caractère de vio- 
lence et d'animosîté tel que le gouvernement ottoman 
dut enfin s'interposer. Il s'offrit, pour satisfaire les 



LA QUESTION DKS LTEITX SAINTS. 3?) 

deux partis, à remplacer aux frais de l'État Té toile sous- 
traite ; mais cette oftre n'eut l'agrément ni des Latins 
ni des Grecs. Ils s'étaient disputé à propos de l'accu-' 
sation du vol, ils se disputaient maintenant encore le 
droit d'offrir une nouvelle étoile. 

Un autre fait de semblable nature mit le comble à 
la confusion : la coupole de Téglise du Saint-Sépulcre 
menaçait ruine , et nécessitait une prompte restaura* 
tion. Jusqu'alors les Latins s'étaient chargés de ces 
sortes de réparations, et en avaient acquitté les 
frais; seulement, la dernière fois, après un incendie 
(12 octobre 1808), la reconstruction avait eu lieu aux 
dépens des Grecs. On les avait accusés d'avoir mis le 
feu volontairement à l'instigation de la Russie, afin 
d'établir ses droits de propriété par la restauration 
immédiate du bâtiment. 

On convint que l'incendie avait été mis avec inten- 
tion, mais les Grecs en rejetèrent la faute entière sur 
les Arméniens. 

Aujourd'hui , quarante années se sont écoulées 
depuis cet incendie, la coupole exigeait de nouvelles 
réparations. Les Grecs— on pouvait cette fois le leur 
prouver avec certitude — étaient les propres auteurs 
des dégâts, qui avaient pour but de rendre nécessai- 
res quelques restaurations, dont le soin leur revenait 
par le cas précédent. Mais les Latins s'y opposèrent, 
soutenus par la France, qui demandait qu'à la nou- 
Telle reconstruction les inscriptions grecques eussent 
à être remplacées par les inscriptions latines qui s'y 
trouvaient primitivement. 



36 CHAPITRE III. 

Le gouvernement ottoman s'offrit encore à faire 
rétablir la coupole à ses frais. D'abord le ministère de 
Louis -Philippe vit dans cette proposition une humi- 
liation pour r Eglise et une offense pour les grandes 
puissances chrétiennes. Il finit néanmoins par accep- 
ter Toffre , à la condition que les inscriptions latines 
seraient apposées. Les Grecs , protégés 4)ar la Russie, 
accueillirent aussi la proposition de la Turquie, mais 
à la condition que les inscriptions grecques seules 
revêtiraient la coupole. 

L'année tumultueuse de 1 848 survint sur ces entre- 
faites; la monarchie française s'écroula, et le gouver- 
nement révolutionnaire * s'occupa bien moins encore 
des < saints lieux > que celui de Louis-Philippe, qui 
cependant avait adressé plusieurs fois à la Porte des 
représentations catégoriques pour le maintien des 
droits de l'Eglise latine , mais n'avait jamais assez 
tenu à ce qu'elle remplit ponctuellement ses engage- 
ments. 

Louis-Napoléon, comme président de la république 
française, en redoublant d'énergie chercha à réparer les 
fautes commises par le roi-citoyen. Il réclama définiti- 
vement la restitution des sanctuaires usurpés par les 
Grecs, et invita par une circulaire toutes les puissan- 
ces chrétiennes à faire cause commune avec la France. 

Cette démarche produisit une grande effervescence 
parmi les Grecs , et la Porte fit observer à la France 
que sa conduite alimenterait les haines religieuses, et 
rendrait la question de plus en plus difficile et embar- 
rassante. 



LA QUESTION DES LIEDX SAINTS. 37 

Le général Aupick , ambassadeur de France à 
Constantinople, fut chargé de sonder le terrain et de 
soumettre un rapport exact. L'ambassadeur lui-même, 
peu an fait de Taffaire, écouta les conseils de person- 
nes compétentes, mais passionnées catholiques. La 
conséquence fut que Ton considéra en France la ques- 
tion comme facile à résoudre, et que la Porte fut in- 
vitée à se prononcer catégoriquement : si elle recon- 
naissait le traité de 1740, oui ou non ? 

La réponse fut naturellement affirmative ; la 
France alors réclama la nomination d'une commis- 
sion mixte par les deux intéressées au traité de 1 740 : 
la Porte choisit, outre le drogman du divan, Emir- 
Ëffendi , le logothète du patriarche grec , Aris- 
tarchi. 

Cette commission avait d'abord à examiner les 
prétentions des Latins à chacun des < saints lieux » . 
Le traité de 1740 ne contenait rien là-dessus. Ils 
avaient cependant des firmans entre les mains , plus 
anciens que le traité lui-même, ils pouvaient prouver 
que la grande coupole de l'église du Saint-Sépulcre^ la 
grande église de Bethléem , le tombeau de la sainte 
Vierge et une partie du jardin autour de V église de 
Bethléem étaient leur propriété. 

Les Grecs , eux aussi, exhibèrent des firmans qui 
leur allouaient les mêmes localités , mais ces firmans 
étaient plus anciens que ceux des Latins, ou plus 
récents que le traité de 1 740. Les Latins prétendirent 
que les firmans plus anciens étaient annulés par les 
plus nouTcaux qui leur avaient été accordés , et que 



38 CHAPITRE III. 

les nouveaux depuis le traité ne pouvaient être oppo- 
sés à celui-ci, parce qu'un traité qui a force de loi a 
naturellement plus de valeur qu'un décret particulier 
et révocable. 

Les choses en étaient là lorsque la Russie intervint 
en sa qualité de protectrice de TÉglise grecque , non 
par la voie ordinaire, mais en adressant une lettre de 
V empereur au sultan. 

Depuis plusieurs années déjà Ton avait adopté cette 
forme de préférence, dans le but, ainsi qu'on 1^ pré- 
tend en Turquie , de considérer toute réponse négative 
comme une injure personnelle à l'empereur ^ • 

La missive de Tempereur exigeait le maintien 
absolu des privilèges et immunités de l'Eglise grecque, 
et adressait au ministre turc, en termes fort durs, le 
reproche d'avoir reconnu le traité de 1740 avec la 
France, parce que cette reconnaissance pouvait ame- 
ner le changement du statu quo. 

La Porte se trouvait entre deux feux. Elle ne pou- 
vait et ne voulait nullement changer le traité de 1 740, 
sur lequel reposaient ses relations internationales 
avec la France. Elle ne vit rien de mieux à faire que 
de dissoudre la commission mixte, mesure qui déplut 
au gouvernement français, pour en nommer ensuite une 
autre, composée toute d'oulémas ou d'employés turcs, 
afin que la question fût Tobjet de l'examen le plus 
impartial. 



* C'est ropiniond'un membre du diyan, dans un traité turc sur U 
question des lieux saints. 



LA QUESTION DES LIEUX SAINTS. 39 

Mais la Bossie , tout en faisant un reproche à la 
Forte du traité de 1 740 , proposa au gouvernement 
français de s'arranger, directement avec elle ; Ton 
obligerait bien ensuite en commun la Porte à accepter 
les résolutions prises. 

Cette démarche secrète n'avait d^autre but que 
d'amener la France à reconnaître bientôt ensuite ses 
prétentions au protectorat des sujets grecs. 

La France rejeta la proposition et en fit part à la 
Turquie. Avant que les travaux de la commission fus- 
sent mis en train , la Porte engagea les deux puissan- 
ces à s'entendre pour que tous les sanctuaires appar- 
tenant exclusivement à Tune d'elles devinssent la 
propriété commune des deux. Ce projet ne fut pas 
mieux accueilli. La France en proposa un autre 
comme terme moyen; il eut le même sort. C'est 
alors que la commission entama ses travaux. Il en 
résulta un rapport fort détaillé et très-scientifique, 
dont voici en peu de mots le résumé : 

La grande coupole , consacrée également chez les 
deux partis comme lieu saint dans l'église du Saint- 
Sépulcre, est en commun. 

loL petite coupole appartient aux Grecs. 

Le tombeau de la sainte Vierge est en commun 
(auparavant les Latins en étaient exclus, les Arméniens 
et les mahométans au contraire y étaient admis) ; mais 
les Latins après chaque service divin devaient enlever 
les ornements de leur culte. 

La grande église de Bethléem est aux Grecs. Néan- 
moins, comme la crèche de Jésus-Christ se trouve 



40 (HAPITRE III. 

SOUS Tautel en commun avec tous les autres cultes , 
et comme la nef sert de passage pour y arriver , les 
Latins auront droit à deux clefs de Tautel et à une de 
réglise , mesure qui ne portera nullement préjudice 
quant à la propriété de celle-ci. 

Les deux jardins autour de T Eglise demeurent en 
commun, et le statu quo est maintenu pour les autres 
sanctuaires. 

Ces propositions eurent Tagrément de la Porte , et 
furent soumises tant à Tambassade de France qu'à 
celle de Russie. Le sultan fit en outre part à l'empe- 
reur de son résultat dans une lettre particulière. Par 
là, la Russie obtenait un gage tout nouveau : une 
notification semi-officielle des dispositions concernant 
les saints lieux. Elle alla plus loin cependant, et 
réclama à ce sujet un firman. Malgré les efforts de la 
France pour entraver cette demande , le firman fut 
accordé , et le vice-chancelier du divan , Asif-Bey , 
partit pour Jérusalem porteur de cet écrit , qui aupa- 
ravant avait été communiqué aux ambassades fran- 
çaise et russe. 

La Russie, encouragée par ce résultat, redoubla 
d'exigences, et contesta aux Latins le droit de posses- 
sion d'une clef de la grande église de Bethléem. La 
Porte tint^ cependant sa promesse ; nous verrons plus 
tard toutes les difficultés qu'elle eut à surmonter 
pour la maintenir. • 

Pour calmer en quelque sorte la France, qui pro- 
testait contre ce firman tout en faveur des Grecs, le 
patriarche grec à Constantinople , d'accord avec le 



LA QUESTION DES LIEUX SAINTS. 41 

gouvernement ottoman, promit à l'ambassadeur de 
France, M. le marquis de Lavalette, d'éviter la lecture 
solennelle du ûrman à Jérusalem. 

Aussi la surprise et Tembarras d'Asif-Bey furent- 
ils à son comble, lorsque le consul russe de Jérusalem 
réclama la lecture publique du firraan. Un pareil 
acte public c'était livrer à un mépris si manifeste 
les ordonnances de la Porte , qu'Asif - Bey ne vou- 
lut point y donner son assentiment avant d'y avoir 
été autorisé par son gouvernement. Il fit son rap- 
port à Constantinople au ministre des affaires étran- 
gères^ et le consul russe à Jérusalem agit de même 
à regard du chargé d'afiaires impérial auprès de la 
Porte. Celui-ci évita de s'adresser au ministère des 
affaires étrangères, et représenta directement au grand 
vizir Méhmed-Ali-Pacha , gendre du sultan, que le 
refus de la lecture publique du firman était une of- 
fense pour la personne de Tempereur. Il ne lui parlait 
pas à lui en qualité de grand vizir , mais comme au 
gendre du sultan, attendu qu'il était ici question d'un 
crime de lèse-majesté. 

La Porte céda alors, malgré la promesse faite à la 
France, et Asif-Bey reçut Tordre de lire publiquement 
le firman avec lesformalités d'usage, c'est-à-dire devant 
le grand conseil de Jérusalem, en présence du gouver-' 
neur, du cadi et d'un certain nombre de membres des 
differentes'communions religieuses. 

Voilà quelle fut la marche des événements dans 
toute leur vérité. La circulaire Nesselrodc prétend à 
tort qu'il ait été parlé de restrictions. 



42 CflAPlTKE lU. 

Mais la France protesta contre ce qui se passait, et 
demanda satisfaction de rbumiliation qu'on lui fai- 
sait subir. 

Asif-Bey, à la remise «des clefs, eut à soutenir une 
nouvelle discussion avec le clergé grec ; celui-ci ne 
voulait pas que les Latins eussent la clef de rentrée 
principale du temple, mais seulement celle d'une 
petite porte latérale. Encore une fois des courriers 
furent expédiés des deux parts à Constantinople , et 
la diplomatie russe remit de nouveau tous ses ressorts 
en jeu pour terminer à son profit la dispute des clefs. 
Mais cette fois la Porte ne s'y laissa plus prendre : le 
sultan ordonna qu'aucune mesure exceptionnelle ne 
fût exercée , et qu'au contraire toute l'affaire eût son 
cours légal. Asif-Bey eut ordre de délivrer aux Latins 
la clef qui leur appartenait, et de remplacer aux frais 
de l'Etat l'étoile d'argent qui avait été soustraite. 

Cette mesure de Fuad-Effendi, ministre des affai- 
res étrangères, donna lieu dans la note verbale de 
Mentscbikoff, du 7/19 avril 1853, à l'expression de 
€ duplicité de ce ministre fallacieux. » 

La Russie avait reproché à la Turquie la recon- 
naissance du traité de 1740; aussi Fuad-Effendi 
demanda-t-il que la Russie s'entendît par une note 
'avec la France, et dégageât la Porte des obligations 
que lui imposait ce pacte. 

Et, pour terminer le différend concernant les clefs 
du temple, Fuad-Effendi voulait qu'on nommât un 
portier turc préposé à la garde de l'église, comme on 
l'avait fait pour d'autres lieux saints ; cette personne, 



LA QUESTION DES LIEUX SAINTS. 43 

ehoigie d'un commun accord, laisserait rentrée libre 
aux Latins , sans que pour cela les titres de possession 
des Grecs en fussent lésés le moins du monde. 

Voici la réponse de la Russie : « Parla lettre auto- 
graphe de Tempereur au sultan, Tafifaire a atteint des 
proportions trop élevées pour qu^on se contente de 
démarches diplomatiques ou de tentatives médiatri- 
ces. On doit s'en tenir à la demande de Tempereur. .• » 

Sur ses entrefaites, le prince Mentschikoff débarqua 
à Constantinople et remit à la Porte, le 1 6 mars 1 853, 
une note dont voici la teneur principale : le 1 fé- 
vrier 1832, Tempereurde Russie recevait du sultan 
la notification de la solution définitive de la question 
des € saints lieux » ; cette déclaration formelle avait 
aussi été confirmée par un hattischerifi* du sultan et 
ensuite par un firman ; mais les ministres turcs ne se 
seraient pas conformés a ses ordres, et auraient pris 
même de» mesures diamétralement opposées. Ce fiiit 
était une violation des croyances religieuses de Tem- 
pereur et des égards dus à sa haute personne. 

Le prince était donc non-seulement chargé de 
demander la régularisation à ce manque de légalité^ 
mais encore la conclusion de conventions durables pour 
mettre un terme au mécontentement des sujets grecs 
du sultan , et leur assurer à tout jamais une garan- 
tie certaine et inviolable. 

H faut avouer que le moment de formuler de pareil- 
les demandes semblait heureusement choisi. L'em- 
prunt ottoman, dont l'essai avait échoué , la conduite 
du comte de Leiningen et la prompte condescendance 



44 cuAriTRE m. 

de la Porte dans l'affaire du Monténégro paraissaient 
autant d'indices favorables de la faiblesse turque. 
Ajoutez à cela que l'attitude des Grecs en Turquie, 
excités et enhardis par la Russie , était menaçante 
alors , et l'on, comprend pourquoi Mentschikoff pen- 
sait que sa présence seule suffirait à subjuguer la 
Porte. Il parut accompagné d'une suite plus brillante 
et plus nombreuse que celle qui d'ordinaire entoure 
de nos jours les plus puissants souverains, et traita le 
gouvernement turc avec un dédain qui ne laissait pré- 
sumer rien moins que des intentions pacifiques et 
conciliantes. 

Sa nombreuse suite avait pour but d'en imposer à 
la population, et ses manières brusques d'intimider le 
divan. Ces deux moyens manquèrent leur effet, quoi- 
que le moment et les circonstances leur vinssent sin- 
gulièrement en aide. Des forces considérables se diri- 
geaient sur la frontière moldave pour prêter en cas 
de besoin appui à ses paroles , et le cabinet turc était 
dans un complet isolement, car en ce moment ni l'am- 
bassadeur d'Angleterre ni celui de France ne se trou- 
vaient à Constantinople. Lord Stratford de Redcliffe 
était en voyage à Londres ; le marquis de Lavalette 
était rappelé, et son successeur, M. H. de Lacour, 
n'était pas encore arrivé à son poste. Le prince Ments- 
chikoff avait donc les coudées franches , et il rencon- 
tra auprès de la Porte une condescendance qui le 
rendit de plus en plus hautain et arrogant , parce 
qu'il la prit pour une marque de peur et de faiblesse. 
En effet, il paraissait trop évident que le but principal 



LA QUESTION DES LIEUX SAINTS. 45 

(le sa mission était de provoquer la Turquie à la guerre, 
ou de lui causer uue humiliation telle aux yeux de tous^ 
qu'elle perdît toute considération et souffrît encore 
davantage par là que si la guerre lui eût été funeste. 

Nous avons déjà vu plus haut que les griefs de la 
Russie contre la Porte n'étaient que simulés. Si 
quelqu'un avait lieu de se plaindre de l'issue de la 
question des c saints lieux, » c'était la France et non 
la Russie. Les chrétiens grecs n'avaient d'autre sujet de 
mécontentement que la remise d'une clef du temple 
aux chrétiens latins, et la permission qu'ils avaient 
obtenue de prier dans le môme sanctuaire. La déci- 
sion prise à cet égard ne pouvait être taxée d'injus- 
tice , parce que la Porte n'avait aucun intérêt , on 
n'aurait pu lui prouver le contraire, à témoigner de 
la partialité à l'égard des Latins ; et qu'en général les 
termes de cette affaire étaient si confus et si indécis , 
qu'elle ne pouvait se terminer qu'au moyen d'un 
jugement équitable. 

On pouvait donc s'étonner justement d'entendre le 
prince Mentschikoff adresser à la Porte les reproclies 
les plus amers et en termes inusités jusqu'alors; il 
l'accusa d'avoir blessé les droits et privilèges de 
l'Eglise grecque , et dans chaque réponse de la Porte , 
quelque modérée et amicale qu'elle fût, il voyait 
une offense envers l'empereur. 

Il était impossible au sultan de satisfaire aux exi- 
gences de l'empereur sans se dépouiller lui-même de 
toute dignité de souverain, sans livrer sa personne et 
son pays à la merci de la Russie. 



46 CHAPITRE lîl. 

Les avocats russes de la presse allemande préten- 
dent, pour combattre cette opinion, que la Turquie 
avait déjà conclu plusieurs traités avec des puissances 
étrangères concernant son organisation intérieure : 
ainsi, par exemple, ceux de Soliman II, en 1585, 
d'Achmed I", en 1604, de Mahomet IV, en 1673, et 
ceux de Mahmoud I", en 1 740 avec la France, à propos 
de Vexterritorialité accordée aux Français résidants 
en Turquie ; — mais cette objection n'est pas admis- 
sible lorsqu'on approfondit mieux la situation. Tous 
les traités entre la Turquie et la France ont été annu- 
lés par le dernier, celui de 1740, qui formait, jusqu'au 
jour où éclata le différend actuel, la base des rapports 
internationaux des deux pays. 

Mais ce pacte est loin d'assurer des garanties cer- 
taines et inviolables j et, dans le cas où la Turquie vien- 
drait à abuser de son autorité, de conserver les pri- 
vilèges et droits accordés aux Latins. Si le traité 
avait eu ce pouvoir, la querelle à propos des « saints 
lieux » ne se serait pas élevée. 

La France se trouvait déjà blessée des firmans 
accordés tout à l'avantage de la Russie; la Porte, 
cédant tour à tour à deux courants opposés, avait 
pris des mesures qui se contredisaient réciproquement 
pour satisfaire aux doubles exigences des Latins et 
des Grecs. 

Il est vrai que la France avait interjeté appel du 
tort que Von faisait en Orient à TEglise latine en fa- 
veur de l'Eglise grecque, mais ces cas isolés ne sem- 
blaient pas un motif suffisant d'entamer la guerre. Seu- 



LA QUESTION MS LFEUX SAINTS. 47 

lement lorsque la Russie fit voir nettement qu'elle 
avait l'intention de n'entreprendre rien moins que la 
conquête de la Turquie par voie diplomatique, la 
France se crut en droit de prendre des mesures 
sérieuses. 

Le 21 mars 18S3, M. H. Drouyn de l'Huys écri- 
vait à l'ambassadeur de France à Saint-Pétersbourg, 
M. le général de Castelbajac : « Les nouvelles de 
Constantinople confirment assez les craintes que je 
vous exprimais dernièrement touchant la mission du 
prince MentschikofF, La conduite de cet ambassadeur 
ne témoigne que trop qu'il est venu moins avec des 
intentions négociatrices qu'avec le projet arrêté de 
formuler un ultimatum ; la réunion de trois corps 
d'armée dans la Eussie méridionale et les préparatifs 
extraordinaires à Sébastopol ne nous laissent plus le 
moindre doute que le cabinet de Saint-Pétersbourg 
a envisagé comme possible l'éventualité d'une, guerre 
avec la Porte. • Il est dit encore plus loin : < Toutes 
les demandes que doit adresser le prince Mentschikoff 
de la part de son gouvernement à la Porte ne sont 
pas encore positivement fixées ; nous savons néan- 
moins que le différend de la question des saints lieux 
est le prétexte apparent de sa mission. La Turquie 
n'est pas seule en jeu dans cette question ; nous sommes 
partie comme ellCj et, après les notes échangées il y a 
peu de temps entre nous et le cabinet de Saint- 
Pétersbourg, nous devions supposer que les choses ne 
prendraient pas une tournure aussi vive ni aussi 
brusque, et que la Russie n'élèverait pas ses préten- 



48 CHAPITRE III. ! 

tions au point d'exiger d'un gouvernement indépen- 
dant, en le menaçant , la violation de ses engage- 
ments envers nous. 

« Mais en dehors de cette question privée, il s'en 
élève une bien plus sérieuse encore. Depuis 1815, 
et surtout depuis 1830, les grandes puissances avaient 
pris pour règle un principe fort salutaire. La France, 
l'Angleterre, la Prusse et la Russie, sans se lier et 
agissant en toute liberté , avaient coutume de s' en- 
tendre dans toutes les occasions concernant leurs inté- 
rêts généraux^ qui pouvaient avoir des conséquences 
funestes à l'équilibre européen. Les efforts de leur 
diplomatie levaient ensuite les difficultés, qui en 
d'autres temps n'auraient pu être résolues que par 
la force des armes. C'est grâce à ce système que la 
paix du monde fut conservée au milieu des éventua- 
lités les plus difficiles, et la France est d'autant plus 
en droit de le rappeler, qu'en 1840, à l'époque du 
traité du 15 juillet, les autres puissacuces, dans une 
circonstance qui avait rapport à l'Orient, n'ont point 
fait de difficultés de s'entendre, pour ramener cette 
question dans le cercle d'un acte et d'une politique 
mutuels touchant la Turquie. Enfin, en 1811, les cinq 
grandes puissances ont signé un traité qui rétablit 
l'entente générale et dont la teneur ne prête point à 
de fausses interprétations. Les cabinets ressentaient 
le danger qui avait failli amener leur désunion, et 
Tacte auquel ils adhérèrent tov^j le 17 juillet, signifiait 
au moment de sa conclusion que le statu quo en 
Orient était placé sous la plus puissante garantie qui 






LA QUESTION DES LIEUX SAINTS. 49 

ait jamais été accordée à un État débile, et que sa 
dissolution par des moyens violents serait la cause 
d'un bouleversement général. La mission du prince 
Mentschikoff, vu les circonstances concomitantes, sem- 
ble s'éloigner complètement de Tesprit de ce contrat 
important. Il est h craindre que le cabinet de Saint- 
Pétersbourg ne soit décidé à exercer sur la Porte une 
pression qui, si celle-ci venait à céder, lui enlève- 
rait le peu de prestige qui lui reste, ou bien si elle 
avait recours à la résistance, lui susciterait des dan- 
gers incalculables. £t la Russie n'a pas pris vis-à-vis 
du gouvernement ottoman une attitude si proche de 
TofiFensive après avoir mis, comme en 1826, ses alliés 
à même déjuger de retendue et du bon droit de ses 
griefs; non, c'est dans le plus grand secret qu'elle a 
dirigé ses mesures, elle a agi avec la promptitude de 
l*éclairj et sans que C Europe ait eu la moindre idée de 
se prémunir contre le coup qui la menaçait. 

€ Une pareille situation ne peut se prolonger sans 
froisser tous les intérêts sur lesquels repose la paix 
européenne, et nous devons à tout prix déchirer le 
mystère dont elle s'entoure encore. Veuillez donc lire 
cette dépêche au comte de Nesselrode, et lui deman- 
der si le cabinet de Saint-Pétersbourg, mettant de côté 
le principe qui régit depuis trente ans les rapports des 
grandes puissances entre elles , compte se faire seul 
juge des destinées de la Turquie^ et si la Russie veut 
remplacer cette politique d'entente^ à laquelle le monde 
doit la paix, par une politique isolée et absolue, qui 
forcerait les autres cabinets , dans la crise qui se pré- 



l 



30 CHAPITRE III. 

pare, à ne consulter également que leur propre intérêt 
et à ne suivre que leurs vues particulières. > 

Cette phrase indique bien où en était la question 
d'Orient, avant que les épées fussent tirées pour en 
arriver h une solution. La Russie voulait marcher 
seule et terminer seule ses différends avec la Turquie; 
les grandes puissances ne pouvaient et ne devaient pas 
le souffrir sans sanctionner la rupture du bon droit 
de la Russie, et perdre elles-mêmes toute Influence 

en Turquie. 

Les autres incidents qui suivirent sont trop connus 
de tout le monde et sont encore trop présents à notre 
mémoire pour que j'aie besoin de les décrire longue- 
ment. Il me sera facile de les retracer tous en peu de 
mots, quant à leur substance réelle du moins. 

La Russie occupait les Principautés danubiennes 
sous le prétexte ^ de se procurer un gage matériel de 
son protectorat sur rÉglise grecque en Orient, assuré 
par les traités de Koutschouk-Kaimardshi et d'Andri- 
nople, protectorat confirmé plus tard par des firmanâ 
plus étendus encore. 

*■ L'arrivée des flottes aDglaise et française daDsla baied e Bésika 
et plus tard dans la mer de Marmara et le Dosphore était la conse- 
quence des démonstrations militaires de la Russie ; elle ne les précéda 
po*, comme l'annonce àtort la lettre de l'empereur Nicolas. Comparez 
la dépêche envo/écparM. Drouyn de L'Hujs, le 21 mars 1853 au géné- 
ral Castelbajac, où il est dit:« J'espère encore Monsieur le général, 
queledépUcemenl de nos forces maritimes, qui, je le r^pèie, n'a eu lieu 
que souB Vinfluence de notre étonnement, en voyant Vattitude subite- 
ment hostile que prenait la Russict n'apportera point de nouvelles com- 
plications h. cette crise, que nous nous sommes toujours efforces de 
conjurer. ^ 



LA QUFJTIOK D«S lieux SAINTS- Ki 

Toutes lei autres grandes puissances déclarèreHt 
d'un œmmnn accord avec la Turquie, l'occupation 
militaire de la Russie , la rupture dit traité i elles s'é- 
puisèrent en d'inutiles efforts de médiation pour 
maintenir la paix. La Russie ne voulait point de 
conciliation. Elle n'avait pas de fortes craintes à 
regard de la flotte anglo-française, et comptait réussir 
à s'arranger avec la Turquie par voie militaire, avant 
que les puissances occidentales fussent en mesure de 
venir à son secours avec des troupes de terre en nom* 
bre suffisant. La Russie avait oublié de mettre en 
ligne de compte la résistance de la Turquie, qu'elle ne 
puisa qu'en ses propres forces, et qu'elle déploya réel»- 
lement à la surprise générale. 

Néanmoins, il est fort vraisemblable que l'armée 
russe , malgré le peu de succès de ses armes , aurait 
petit à petit regagné sa supériorité, grâce à sa ténacité 
et à sa persévérance réfléchie , et aurait fini par trou- 
ver le chemin de Constantinople, sans l'intervention 
des Anglais et des Français. Les partisans du czar en 
Allemagne en voulurent beaucoup à ces nations de 
cette intervention. On taxa la politique des puis- 
sances occidentales de « politique de boutique » 
et de « visées intéressées, » celle de la Russie au 
contraire de tendances « généreuses et désintér 
ressées : » comme s'il était présumable, en effet, que 
l'empereur Nicolas envoyât un demi- million d'hommes 
en campagne , et allumât une guerre universelle dans 
Tunique pensée d'obtenir des Latins la clef d'un tem- 
ple au profit des Grecs ! et qu'il fût possible que deux 



32 CHAPITRE ni. — LA QUESTION DES LIEUX SAINTS. 

puissances oomme FÂngletenre et la France fissent 
couler le sang de lenrs fils, et soulevassent les mers du 
tonnerre de leurs flottes, pour d*autres motifs que de 
très- « intéressés ! » Les élans du cœur sont plus vite 
eDCore réprimés en politique qu'en afiSedres d'ai^ent , 
et ce serait une grande puérilité politique que de s'i- 
maginer qu*ane grande puissance exposerait de nos 
jours sa flotte et son armée au ftu des batteries enne- 
mies par pure abnégation chrétienne et pour le seul 
amour du prochain. 

Qu^on se rappelle les paroles de madame de Staël : 
«La modeslie et Tabnégation de soi-même sont de belles 
qualités individuelles , mais le patriotisme des nations 
doit être égoïste* » Et cette femme illustre pensait 
qu il siérait Im» à la nation allemande d'être un peu 
plus imlHie de ce précepte qu'elle ne Test. 



CHAPITRE IV. 



La question de droit et la question des intérêts. 



-O — -^)- 



La démarcation du droit et des torts des deux par- 
tis n'est jamais tellement précise ni tellement res- 
treinte, qu'il soit juste de mettre le bon droit unique* 
ment d*un côté et les torts tout à fait de l'autre. On 
trouve d' habitude en faveur de chacun une foule de 
bonnes raisons; mais, aux yeux d'un appréciateur 
équitable et impartial , le point qui décide dans la 
situation des choses est d'avoir raison dans le prin- 
cipal. 

J'aurais été bien malheureux dans le choix de mes 
expressions et fort maladroit dans celui de mes témoi- 
gnages, si le lecteur exempt de préjugés n'avait puisé 
dans les chapitres précédents la conviction du mauvais 
droit de la Russie , quant au point principal de la 
question d'Orient. On ne peut nier cependant que la 
presse russe en Allemagne n'ait exalté avec succès des 
faits tout à fait en sous-ordre, et ne les ait substitués 
à l'affaire essentielle afin de mieux tromper l'opinion 



5* CHAPITRE IV. — LA QUESTION DE DROIT 

publique. La Russie trouvait toujours à opposer à ses 
emportements et à sa conduite violente et absolue des 
cas précédents à peu près identiques, et les couvrait 
d'une apparence de justice. Elle était assurée que les 
puissances occidentales ne s'engageraient point dans 
une guerre pour une cause subalterne ; elle attachait 
peu d'importance aux notes diplomatiques et aux pro- 
testations , et c'est ainsi qu'elle remportait , poursui- 
vant son but et l'accomplissement de ses plans , un 
avantage après l'autre , se faisant à chaque nouvel 
excès un cas i)récédent de droit de chacune des vio- 
lentes atteintes portées avec bonheur. 

Les autres grandes puissances de l'Europe avaient 
commis une grande faute d'omission en laissant agir 
la Russie, et en souffrant qu'elle agrandit cet empire 
déjà colossal aux dépens de ses voisins plus faibles ; 
pourquoi ne jetaient^elles pas plus tôt ce ori : «Jusque- 
là, mais pas plus loin ! 9 Cette faute leur porte une 
rude atteinte maintenant , comme tout ce que l'Eu- 
rope a fait ou laissé faire pour l'élévation et la puis- 
sance de la Russie. 

Depuis que Pierre I" a jeté à bas la muraille qui la 
sc])arait jusqu'alors de l'Durope, depuis que ses plans 
gigantesques de réforme ont donné, grâce à la violence, 
en peu d'années l'impulsion à une ère de culture nou- 
velle, qui, d'après le cours ordinaire des événements 
n'eût été que l'œuvre de siècles entiers, on suivait en 
Europe avec un intérêt toujours croissant le prompt 
élan et la valeur politique de cet État slave régénéré. 
On s'était h^.bitué avant cet acte de régénération à 



£T LA QUESTION D£S INTÉRÊTS. 55 

ne loi accorder qu'une importance équivalente à celle 
de la Chine, de la Perse ou de la Mongolie. 

Cette sympathie extraordinaire pour la Russie 
trouvait un aliment tout naturel en la personne de 
son grand monarque, qui, non-seulement répandit 
dans toutes les directions ses lumières créatrices pen- 
dant son glorieux règne, mais marquait encore à ses 
successeurs la voie qu'ils avaient à suivre, leur suggérait 
des idées , et leur laissait de vastes plans avec les 
moyens de les réaliser. 

On célébrait les triomphes de la Russie comme 
ceux de la civilisation, et l'on oubliait que Pierre I", 
malgré la puissance de ses facultés , était lui-môme 
Tun des plus grands barbares que cite l'histoire. On 
supposa le peuple civilisé, parce que l'empereur lui fit 
couper la barbe (qui depuis cette époque a crû de plus 
belle ) , et fonda des écoles ( qui mâme encore aujour- 
d'hui sont à peine fréquentées). 

On estimait Pierre un grand homme de guerre , 
parce qu'il gagna la bataille de Pultawa, où les Suédois 
se battirent un contre diœ , et seraient néanmoins 
restés vainqueurs , si la contrée inhospitalière et un 
hiver rigoureux ne leur avaient causé bien plus de 
dommages que les armes des Russes. On ee réjouit des 
forces militaires immenses créées par Pierre le Grand 
à la Russie ; on favorisa de toutes façons ce déploie-» 
ment guerrier : des officiers anglais et des constnic- 
teura de navires hollandais jetèrent les fondements de 
la flotte russe; — des officiers allemands et français 
organisèrent l'armée ; on fit tout pour fortifier la 



56 CIUPITRE lY. — LA QUESTION DE DROIT 

Russie, et Toii s'étonna ensuite de sa puissance et de 
l'usage qu'elle voulut en faire. 

On laissa la Russie rompre tranquillement ses trai- 
tés avec la Suède, la Turquie et la Perse; fouler aux 
pieds tous droits des nations, chaque fois qu'il s'agit 
d'étendre son territoire et son influence politique — 
et Ton fut surpris ensuite de ce qu'elle se fît une pré- 
rogative légale de ses anciennes injustices pour en 
commettre de nouvelles, et de ce qu'elle tournât le fer 
contre ceux-là mêmes qui avaient armé son bras. On 
envisageait enfin avec stupeur et défiance le pouvoir 
de la Russie s'accroissant chaque jour, mais sans rien 
faire pour y mettre un frein. La Russie sut impliquer 
l'Autriche et la Prusse dans l'affaire malheureuse 
de la Pologne : pourquoi celles-ci s'étonnèrent-elles 
plus piB:). d'en porter le châtiment? Après avoir tout, 
fait pour amener la Russie sur un terrain en pente, 
vous voulez l'arrêter dans sa marche, et vous exigez 
que le torrent de son histoire soit moins fort que les 
traités et les actes écrits que vous lui opposez comme 
digues. 

L'historien impartial ne doit point passer de pareils 
faits sous silence ; ils offrent en faveur de la Russie 
une riche matière d'excuses, — malgré la rupture de 
ses traités et ses abus, — et un prétexte à de justes 
accusations contre les autres grandes puissances, — 
malgré les droits écrits qui sont de leur côté. 

C'est là que gît, pour ainsi dire, le germe de la ques- 
tion : dans le droit historique qui s'est formé par la 
force des événements , et dont le droit formel n'est 



ET LA QUESTION DES INTÉRÊTS. 57 

seulement queTenveloppe, qui variait selon les circon- 
stances. 

Nous avons vu que la possession de Constantino- 
ple est depuis mille ans un sujet de convoitise chez la 
Russie , et qu'elle n'a perdu depuis ce temps aucune 
occasion de se rapprocher toujours de son but. Nous 
avons vu que divers événements ont concordé à affer- 
mir la Russie dans la croyance qu'elle était appelée 
par la Providence à devenir Théritière et la régénéra- 
trice de Fempire byzantin. — L'histoire nous apprend 
que le règne de TÉglise byzantine commençait h Mos- 
cou à la même époque où il s'éteignait à Constanti- 
nople. Nous savons aussi que cette Église n'agissait 
nullement sur l'instruction et la culture du peuple , 
mais qu'elle fut toujours un excellent mobile au 
fanatisme et au déploiement des forces militaires ; 
elle était en outre un prétexte derrière lequel les czars 
s'abritaient pour se mêler, comme protecteurs des chré- 
tiens grecs , aux affaires intérieures de la Turquie , 
et pour accroître leur influence politique sur le Bos- 
phore selon les circonstances, ou saisir l'occasion 
d'une guerre. Nous n'ignorons pas enfin qu'ainsi, peu 
à peu la Russie , non contente de s'approprier les plus 
belles provinces de la Turquie et d'imposer seule s» 
domination sur la mer Noire , opprimait encore 
la Porte à un tel point, que sa conquête par Tépée fût 
devenue presque superflue sans l'intervention des 
grandes puissances. 

Nous étonnerons-nous donc encore après cela que 
la Russie ne reste i)oint stationnaire, et désire termi- 



oH CHAPITRE JV. — LA QUESTION DE DBOIT 

lier sou C0(uvr6 commencée, qu'elle veuille en un mot 
récolter ce qu'elle a semé? 

Les partisans russes en Allemagne sont donc 
fort maladroits de n'avoir point fait valoir davantage 
ces faits, sur lesquels roulent, pour ainsi dire, \e^ 
principaux événements, et de ne point s'y être arrêtés 
davantage , puisqu'ils sont tout en faveur du czar. 
Leur but eût été mieux atteint qu'en interprétant 
faussement et ridiculement le sens des traités , et 
qu'en répétant les phrases insipides et rebattues de 
l'abnégation chrétienne du czar, de sa magnanimité et 
de sa modération. Il est vrai que les ignorants et les 
incrédules, dont la plupart des russophiles allemands 
font i)artie, sont faciles à persuader ; mais quiconque 
a un peu mieux scruté l'histoire russe sait que cha-»- 
que proclamation qui suivait la prise de possession ou 
la conquête d'un territoire étranger commence par 
l'assurance que l'empereur ne s'est point laissé guider 
par un sentiment d'égoïsme ou d'intérêt mondain, en 
agrandissant un empire dont les limites sont déjà trop 
étendues ; mais qu'il a bien voulu se charger de ce 
nouveau fardeau par pure miséricorde chrétienne. 

De pareilles phrases suffisaient à propos des enva- 
hissements territoriaux en Asie , parce que peu de 
personnes en Europe s'en préoccupaient, et que la 
majeure partie ignorait ce dont il s'agissait. Mais à 
c la prise de gage » des principautés, on s'était déjà 
assez familiarisé en Europe avec la situation pour 
savoir ce qu'on était en droit d'attendre des tendan- 
ces • chrétlenpes ^ de la Russie . Tout lecteur de jour- 



fiT J4A QUESTION DES INTÉRÊTS. 5ft 

Baux se disait que le gouvernement ru^e n'ftvait qu'à 
accéder aux propositions des puissances occideutalea, 
defrcndre^ tous les habitants chrétiens de la Turquie 
sous une protection commune , si véritablement il avait 
en seidement en vue la protection des cbrétiena 
turcs, 

Stahl lui-même, dans son discours tant vanté sur 
la question d'Orient, avoue franchement que roocu-» 
pation des principautés par les Busses était une rup- 
ture manifeste des traités , et il ne trouva pas de 
meilleure excuse è* lui opposer qu'en disant que 
l'Angleterre s'était rendue plusieurs fois coupable 
d'actes tout aussi arbitraires ! Ne diraiton pas un 
larron qui se prévaut des actes de brigandage de aea 
prédécesseurs ? 

Enfin f quoi qu'il en soit, nous admettons volontiers 
que l'Angleterre n'ait point meilleure consoienoe que 
laBussie, et qu'à ce sujet ces grandes puissances 
n'aient rien à se reprocher. Notre intention dans le« 
lignes suivantes n^est nullement de nous arrêter à la 
question de droite qui dans les révolutions historiques 
du globe ne joue toiyours qu'un rôle secondaire, et 
noua nous occuperons seulement de la question bien 
plus sérieuse et bien autrement péremptoire des intérêts^ 

V Quel intérêt la Bussie a-t^elle à l'occupation de 
la Turquie ? 

%" Quel intérêt ont les puissances occidentales, à 
empêcl^er la Bussie de s'emparer de la Turquie? 

3* Quel intérêt a l'Allemagne à prendre parti pour 
ou contre la Bussie ? 



60 CHAPITRE IV. — LA QUESTION DE DROIT 

Nous laissons au docteur F. -A. Ungewîtter, Tun 
des plus habiles avocats russes de la presse allemande, 
le soin de répondre à cette première et difficile ques- 
tion. Dans son ouvrage sur la Turquie * , il s'est posé 
en champion si ardent des intérêts de la Russie, qu'on 
supposerait ce savant personnage déjà entré dans le 
sein de TEglise moscovite orthodoxe. M. Ungewitter 
s'imagine que la Russie est Tunique asile de la vraie 
chrétienté et de Tordre gouvernemental , non-seule- 
ment en Europe , mais en général de tous pays. Par 
conséquent tout bon chrétien doit passer du côté de la 
Russie, et s'efforcer de lui préparer la victoire : € Car^ 
en peu de mots, dit-il, il s'agit ici d'un combat à mort, 
d'un combat de chrétiens à antichrétiens, d'un com- 
bat entre le principe monarchique et le principe révo- 
lutionnaire. C'est un combat décisif que celui dont 
l'issue fixera essentiellement et atout jamais le sort de 
l'Europe, et par là celui des autres parties du monde*. 
Si les adversaires de la Russie parviennent par leurs 
machinations à obtenir au prochain 'congrès de paix la 
prorogation de l'existence politique de la Turquie, la 
révolution acquerra des forces nouvelles à cette vic- 
toire. Nous assisterions de nouveau à son ancien réper- 
toire, et la révolution atteindrait tôt ou tard son but 
certainement et sûrement ; les derniers remparts de la 
monarchie tomberont , les trônes européens seront 
renversés et la république rouge et sociale sera procla- 
mée sur leurs débris. La Russie^ au contraire^ remporte- 

1 La Turquie présente, future et pasMée. Erlangeoi 1854. 
> Ihid., page 385. 



ET LA QUESTION DES INTÉRÊTS. 61 

t-elle une victoire complète dans toutes ses. propositions; 
lancienne plaie qui a son siège en Turquie , et dont 
souffre l'Europe depuis quatre siècles, sera guérie en 
une fois ; Y Angleterre serait humiliée pour toujours , et 
la révolution aurait sur le continent la tête tranchée 
d'un seul coup^. • 

M. Ungewitter dans son livre paraît si bien instruit 
des plans de la révolution , que nous l'eussions cru 
capable d'y avoir mis la main, s'il n'était aussi ardent 
partisan de Tordre des choses en Russie, au point, de 
trouver tous les autres gouvernements antichrétiens. 
Après avoir mis dans son véritable jour la mission 
chrétienne de la Russie , et désigné l'empereur Nicolas 
comme le sauveur de notre ère : « Mais, ajoute- 
€ t-il , la Russie a encore un autre intérêt particu^ 
t lier. 

€ Qui connaît l'histoire de cet empire depuis 
Pierre I" sait aussi que cette puissance , mue par des 
intérêts essentiellement ma^ériefc, avait toujours désiré 
trouver un débouché à son vaste territoire, et n'eut de 
cesse que lorsqu'elle lui eut ouvert le canal le plus 
naturel dans l'ouest, la mer Baltique. On comprend en 
outre que la Russie ne se soit pas moins efforcée de 
rompre dans le sud les limites politiques du Bosphore 
et des Dardanelles , et qu'elle ait tenté de s'ouvrir 
également un passage dans la mer Méditerranée. > 

M. Ungewitter, à ce qu'il paraît, attache peu d'im- 
portance au traité d'Andrinople, qui confère à tous les 

» La Turquie prénente, fuUvre et pasx^e, page 293. 



6î CHAPÎTÈB IV.-^LA QUESTION DE MOIT 

bfttimente de commerce tusses le droit de navigation de 
la mer Noire à la Méditerranée et de la Méditerranée à 
la mer Noire. La Turquie tout entière doit entrer sous 
la domination moscovite: • Car, — dit-il*, —la Rus- 
iie doit positivement et nécessairement posséder une 
marine imposante, et c'est la Turquie qui précisément 
tbet obstacle à Taccomplissement complet, à raccrois- 
sament et au développement de sa marine. En effet, la 
flotte russe est assez forte déjà maintenant; tîiais 
probablement elle ne serait pas encore en état de se mesu- 
rer avec la flotte anglaise et tout au plus avec celle de la 
Fiance ou celle des États-Unis. Aussi, est-ce devenn 
une nécessité intérieure et extérieure pour l'empire 
russe d'être maître d'une imposante flotte de guerre, 
jC5apable de résister à ces puissances maritimes. Sans 
une flotte qui tienne en respect et contre-balance 
r Angleterre, la Russie aurait bien le pouvoir de peser 
indirectement, mais pas toujours directement sur tous 
les événements politiques extérieurs , Comme il con- 
vient à un Etat aussi colossal.» 

Devrait-on croire qu'un savant allemand éprouve 
un pareil enthousiasme pour la domination russe 
Universelle! qu'il existe des Allemands qui s'inté- 
ressent plus au Wolga qu'au Danube , et qui livre- 
raient bien volontiers leur patrie de gaieté de cœur 
à la Russie , afin de voir plus tôt se réaliser leur 
rêve de cette domination universelle ! — Croirait-on 
que nous vivons entourés d'une foule de semblables 

^ La Turquie présente t future etpaêsée, page 295. 



ET LA QUESTION DES INTtÎRÊTS. 03 

patriotes ^ et que M. Ungewitter soit Tun des mem- 
bres les plus honorables de ce « faible mais puissant » 
parti I 

M. Ungewitter se distingue avantageusement de ses 
autres collègues, en ce qu'il ne dénature p(is positive^ 
ment la vérité^ mais quil la tait lorsqu'elle nuit à ses 
arguments, ou qu'elle pourrait ternir l'auréole des 
C8ars,<!'est ainsi qu'il s'applique à grands frais à dénon* 
cer les abus qui régnent en Turquie, et qu'il recherche 
avec une patience égale à celle d'un essaim d'abeilles 
dans les écrits les plus obscurs toutes sortes de vieux 
contes et d'anecdote?, afin d'éveiller ou d'entretenir de 
toute façon notre aversion contre les Turcs. Il rapporte 
des histoires à donner le frisson, où des barbares turcs 
violent des jeunes filles chrétiennes, où de cupides 
pachas dépouillent de riches chrétiens de leurs tré^* 
sors. La loi , selon lui , n'est qu'une lettre morte en 
Turquie ; le pouvoir du sultan le mieux intentionné 
ne suffit pas à mettre un frein à la dépravation gêné* 
nde et à la corruptibilité de ses employés. 

Quelque vives que soient ces couleurs, et quoique 
la vérité fasse défaut à uiie grande partie des lectures 
que M. Ungewitter a faites en toute bonne foi sur la 
situation de la Tul'quie, — nous acceptons tout 
comme argent comptant, et nous admettons que 
rétat des affaires intérieures de la Turquie soit déplo- 
rable ; — mais nous poserons ces questions : Les condi- 
tions sont- elles meilleures en Russie? La loi y est- 
elle mieux respectée? L'individualité et la propriété y 
sont^Ues plus en sécurité qu'en Turquie? Les em* 



64 CHAPITRE IV. — LA QUESTION DE DROIT 

ployés russes sont-ils moins incorruptibles que les 
employés turcs? Les serfs nisses (qui portent aussi le 
nom de chrétiens , et qui forment la plus grande par- 
tie delà population) possèdent-ils plus de droits poli- 
tiques que les rajahs turcs? Et les filles de ceux-ci 
sont-elles moins exposées aux caprices de leurs sei- 
gneurs que les filles des derniers ne le sont à ceux de 
leurs maîtres turcs ? Qui prétendrait résoudre toutes 
ces questions affirmativement , connaissant la Russie 
ce qu'elle est ? 

La seule différence qui existe réellement entre les 
deux pays est qu'en Russie les chrétiens sont oppri- 
més par des chrétiens , et qu'en Turquie les chrétiens 
le sont par des Turcs ; qu'en Russie tous ceux qui ne 
font pas partie de T Église souveraine sont en butte 
aux poursuites les plus mesquines et les plus vexa- 
toires jusqu'à ce qu'ils soient amenés peu à peu for- 
cément à embrasser la foi orthodoxe *, — et qu'en 
Turquie les adeptes de toutes les communions jouis- 
sent de là même liberté dans le culte de leur religion, 
sans qu'on songe jamais à faire commerce de pro- 
sélytisme^ ; — enfin que la Russie, dans ses réformes 
européennes, a quelque peu devancé la Turquie en ce 
qui touche ses janissaires russes (strélitz), immolés 
déjà au siècle dernier, sous le réformateur Pierre I". 



* Dans les seules provinces de la mer Baltique, on annonçait danji 
les journaux deux mille cinq cents de ces conversions forcées dans 
l'espace de deux années. 

• Voy. Ficquelmont : le Côté reUgieux de la question oHentale , 
Vienne 1854. 



ET LA QUESTION DES INTÉRÊTS. 65 

et que la Turquie a sacrifié les siens seulement en ce 
siècle, sous le réformateur Mahmoud... 

Il est aisé de fermer les yeux lorsqu'on ne veut pas 
voir une chose* d'éviter la vérité lorsqu'elle est 
incommode. 

Retournons maintenant , après cette digression 
complémentaire sur la Russie , à M. Ungewitter, que 
son zèle russophile a entraîné à aborder directement 
le sujet que ses collègues marqués au même coin n'a- 
vaient toujours fait que contourner ou indiquer. 

Il faut espérer que la question de savoir quel intérêt 
a la Russie à la conquête de la Turquie , est résolue 
d une manière satisfaisante. Voyons donc quelles espé- 
rances M, Ungewitter rattache à la domination russe 
sur mer* : « Les immenses ressources delà Russie lui 
permettent non-seulement de créer , mais aussi d'en- 
tretenir une marine composée de plus de cent vais- 
seaux de ligne, et d'un nombre équivalent de fréga- 
tes, corvettes , etc. Appuyé de ces forces navales , le 
commerce maritime russe peut atteindre à des propor- 
tions inouïes; ses possessions en Asie et en Amérique 
sur la mer Pacifique acquièrent une importance incom- 
mensurable, et en général les sources de sa richesse in- 
térieure y gagnent un développement incalculable. 
C'est ce que sait et a pressenti iport^itementr Angleterre, 
elle ni'gnore pas non plus, quàpartir du jour oii la Rus- 
sie aura atteint son but, unpeuplu^ tôt un peu plus tard 
la domination britannique s^ur mer aura cessé d'être. » 

• Page 297. 

5 



66 CHAPITRE IV. — LA QUESTION DE DROIT 

Ainsi vous avouez tout naïvement que les efforts de 
la Russie tendent à ruiner V Angleterre, et vous trou- 
vez mauvais que la t perfide Albion > y mette obsta- 
cle, et préfère bloquer les ports russes que d'attendre 
le moment où la Eussie compterait assez de navires à 
sa disposition pour bloquer à son tour les ports 
anglais I II en est de même pour la France ; ainsi Fin- 
térôt qu'ont les puissances occidentales à arrêter la 
Russie dans la marche de sa conquête de la Turquie 
serait prouvé assez clairement. A cela vient se joindre 
un autre point encore très-essentiel à la t politique de 
boutique » de l'Angleterre. Elle rend hommage, eu 
f ayeur de son industrie , au principe de la liberté du 
commerce^ et la Russie rend hommage, à Tégard de la 
sienne f au principe de Y entrave du commerce , ou du 
système d'interdiction. La Turquie, dont les droits 
d'entrée sont fort bas, est pour l'Angleterre une abon- 
dante source de débouchés. Mais la Turquie viendrait- 
elle à tomber aux mains de la Russie, celle-ci la favo- 
riserait naturellement des bienfaits de son système 
d'entraves, et le commerce anglais dans le Levant (en 
même temps celui de l'Allemagne et de la France) 
verrait bientôt arriver son terme , ou du moins serait 
gravement compromis. 

Il nous reste à examiner à quel parti l'Allemagne 
trouve intérêt de s'abandonner, à celui des puissances 
occidentales ou à celui de la Russie. 

L'Allemagne, en favorisant et en aidant les plans de 
la Russie , travaille à sa propre perte, La possession 
de la Turquie serait pour la Russie le signal d'une 



ET LA QUESTION DES INTÉRÊTS. 67 

domltiation tîniyerselle ; ceci est un fait pour toute 
personne qui connaît la situation si favorisée de la 
nature de ce bienheureux pays. La Turquie, forte sur 
ses derrières d'un territoire complexe , dont la popu- 
lation étroitement unie compte 60 millions d'âmes, 
attrait une importance bien autrement effrayante 
que si elle poursuivait son existence isolée , ou que si 
elle échéait en partage, partie à rAUemagne, partie 
aux puissances occidentales. 

Si la Kussie est presque inexpugnable de Texte - 
rieur et invincible à Tintérieur dans son étendue 
actuelle, quelle puissance acquerrait - elle si la 
forte muraille des monts Balkans, le Bosphore et les 
Dardanelles tombaient en son pouvoir ! La conquête 
de Constantin ople ne s'arrêterait pas à la « la Corne 
d'or, r La Grèce, l'Italie, le Danemark avec ses 
duchés, deviendraient sa première proie. Les provin- 
ces-slaves de TAutriche ne tiendraient pas longtemps 
à Tattraction immense de Tempire slave, maître des 
mers. Rien avec le temps ne finirait par lui résister , 
à moins qu'une guerre européenne, dont Tissue serait 
problématique, ne vînt à s'allumer. Le tout naturelle- 
ment au nom du christianisme, de la religion , de la 
paix et de l'amour dont est doté le .monde, et qui 
pour ses véritables adeptes n'a rien de commun avec 
la guerre — quelque nom qu'elle porte — pas plus que 
le jour ne ressemble à la nuit. Le Sauveur et ses 
apôtres ont-ils jamais donné l'exemple de la propaga- 
tion de leur dogme en s'aidant du fer et du feu ? C'est 
en Gela justement que le christianisme se distingue 



68 CHAPITRE IV. — LA QUESTION DE DROIT 

des autres religions, et principalement de rislamisme, 
c'est que pour conquérir le monde il n'a pas eu 
recours à la force brutale , mais qu'il fit usage de 
moyens pacifiques et de l'esprit d'amour, d'humilité 
et de conciliation. Jésus-Christ n'arma pas le bras de 
ses disciples d'une épée, mais il l'ôta des mains de 
celui qui la tirait pour défendre son seigneur et maî- 
tre, en disant : « Mon empire n'est pas de ce monde ! » 

^es czars patriarches , qui se nomment les repré- 
sentants de Jésus Christ, sont, il est vrai, d'un avis 
différent. Leur empire est fort de ce monde, et pour 
eux la croix s'est changée en glaive. Au lieu de l'a- 
mour ils répandent la haine, et l'esprit de conciliation 
est remplacé chez eux par celui de discorde et de 
vengeance. Mais est-ce à notis de les seconder dans 
leur œuvre impie ? Devons-nous rendre hommage à 
leur démence , ouvrir les voies à cet empire de la 
force? Quel bien ferions-nous, et quel avantage en 
résulterait-il pour nous? ' 

Les seuls bienfaits que nous apporterait l'amitié 
russe se borneraient , au dire des plus ardents parti- 
sans de la Russie , à nous offrir une protection et un 
puissant rempart contre la révolution. Mais en cela 
on se trompe aussi étrangement que dans l'opinion 
émise ci-dessus : que la Russie est le dernier asile du 
christianisme. Il n'y a pas de^pays en Europe, où, 
comme en Russie , il existe dans toutes les classes de 
la société autant de matières incandescentes favora- 
bles à une révolution * ; seulement ici la population, 

* Le lecteur trouvera des preuves à cetle affirmation dans tout iti- 



ET LA QUESTION DES INTERETS. 69 

disséminée chétivement sur une immense étendue de 
terrain , ne se prête pas aisément à une action com- 
mune , et les mouvements isolés qui se renouvellent 
presque chaque année à l'intérieur n'arrivent que 
rarement à notre connaissance au delà des frontières. 
Tout compte fait, à elles seules les révolutions issues 
du sein du peuple ont déjà coûté plus de sang en 
Bussie que celles de France et d'Angleterre réunies. 
Qu'on lise seulement l'histoire de l'insurrection de 
Pugatschew , et l'on aura une idée des forces que met 
sur pied un mouvement populaire en Russie. Vien- 
nent ensuite les révolutions d'en haut, les révolutions 
de palais ! Depuis l'avènement au trône de Boriss- 
Godounoff, qui assassina le dernier rejeton de la mai- 
son souveraine des Rourik , l'histoire des régents 
russes nous offre-t-elle autre chose qu'une suite pres- 
que non interrompue de révolutions de palais et de 
meurtres? 

Quelques exemples seulement parmi un grand 
nombre : Pierre III égorgé dans sa prison ; Paul I" 
immolé dans ses propres appartements, victime d'une 
conspiration , et l'empereur actuel régnant glorieuse- 
ment, qui n'est monté sur le trône qu'après avoir 
muselé l'insurrection , où il n'échappa que par mira- 
cle à l'assassinat. Le crime de lèse-majesté est-il moins 



néraire de voyage en Russie un peu important, môme dans celui de 
M. de Haxthausen, écrit entièrement sous l'influence russe {Etudes 
tur la RutHe), On puisera aux meilleures sources dans l'ouvrage 
d'un émigré russe : Du Développement des idées révolutionnaires en 
Russie, par Alexandre Uerzen, Londres, 1853. 



70 CHAPITRE IV. — U QUESTION DE DROIT 

grand, lorsque la haute aristocratie attente à la vie 
de son monarque, ou que la populace grossière se rend 
coupable du môme forfait ? 

Et c'est un pays où de pareils faits s'accom* 
plissent i où aucun prince n'est assis sur le trône en 
toute sécurité , qui prétend être l'asile de l'ordrç 
ecclésiastique et gouvernemental ? 

Je sais bien, et dans le cours de cet écrit, je l'ai dit 
plus au long déjà , qu'on se laisse trop gagner par Tin-- 
dividualité — vraiment imposante — de l'empereur 
Nicolas, et qu'on se crée une image d'un pays par le 
souverain qui le gouverne, — souverain doué à tous 
égards de brillantes qualités. — Il est plus aisé sans 
doute de se former ainsi un jugement superficiel, que 
d'approfondir sérieusement les événements qui se 
passent en Russie. Voilà d'où proviennent les juge* 
ments erronés sur le compte de cet État, et cet écrit 
a pris à tâche de les écarter par une description fidèl§ 
de son histoire, 

Quelle que soit l'amitié personnelle de l'empereur 
de Russie pour les maisons souveraines de T Allemagne, 
l'antipathie du peuple russe pour la nation allemande 
subsiste toujours invincible. Qui n'a pas visité ce 
pays ne peut se rendre compte de cette haine pow 
les Allemands qui anime toutes les classes de la 
société. 

Les caractères tout à fait disparates des deux 
nations n'en sont pas l'unique motif; le plus grand 
est la préférence accordée sur les Russes aux Alle- 
mands en service par les czars réformateurs , préfé- 



£T LA QUESTION DES INTERETS. 7f 

rence qu'ils auraient obtenue si les réformes eus- 
sent été appelées à se réaliser autrement que sur 
le papier seulement. La plupart des hommes d'État 
et généraux éminents des temps modernes sont, 
on le sait, d'origine allemande. Partout où un poste 
d'administration considérable exigeait un homme 
de confiance , c'était sur un Allemand que tombait 
le choix , car la confiance est une vertu rare chez 
les Eusses. Tous les pharmaciens en Russie doivent 
iire Allemands^ ainsi le veut la loi; parce que, pour 
une industrie aussi grave, il faut une conscience que 
ne possède le Russe que lorsqu'il est surveillé rigou- 
reusement. Ainsi le maître d'une pharmacie a le 
droit de prendre un aide russe ; mais aucun Russe ne 
peut être à la tête d^une pharmacie en son propre pays 
(du moins il en était encore ainsi à l'époque de mon 
séjour en Russie, et je ne sache pas qu'il j ait eu chan- 
gement depuis). Par le même motif, la plupart des 
boulangers des villes russes sont Allemands. Il n'existe 
pas de loi à ce sujet , mais cela a lieu, parce que les 
Russes aiment mieux acheter leur pain aux Allemands 
qu'à leurs propres compatriotes , en raison du pen- 
chant tout particulier de ceux-ci pour le mélange du 
sable avec la f urine, afin de donner à leurs produits le 
poids requis par la police. 

Veut-on faire gérer certains domaines de la cou- 
ronne ou des biens particuliers avec soin ; l'on a for-* 
cément recours à des Allemands, que les paysans rus- 
ses considèrent comme leurs tyrans et comme des bour- 
reaux sans pitié ; aussi les exècrent-ils cordialement. 



72 CHAPITRE IV. — LA QUESTION DE DUOIT 

L'artisan russe hait son collègue allemand, parce que 
celui-ci a plus d'adresse que lui-même. Les employés 
russes haïssent les Allemands, parce qu'ils sont doués 
de plus d'aptitude, de plus d'instruction, et qu'ils 
sont moins corruptibles. Les militaires russes haïssent 
les Allemands , parce — malgré l'égarement moral des 
idées dont il faut être possédé pour hasarder sa vie au 
profit d'une patrie étrangère — ^le sentiment de l'hon- 
neur, le zèle au service et les connaissances sont plus 
innés chez ceux-ci que parmi eux, et qu'ils parviennent 
par conséquent plus aisément à de hautes positions. 

Enfin les motifs sont peut-être diflFérents, mais 
cette haine est partout la même en Eussie. Les uns la 
leur vouent à cause de leur bonnes qualités, les autres 
à cause de leurs mauvaises. Après avoir fait connaî- 
tre les bonnes, je ne saurais taire les mauvaises. 

Je n'hésiterai pas à reconnaître qu'il n'existe pas 
de gens plus méprisables que la classe des «Allemands 
russes p , qui fournit au gouvernement ses espions , 
son contingent d-e police secrète, de censure et autres 
fonctions semblables plus ou moins entachées. 

Mais après cette digression, revenons à ce* que nous 
avons à répondre à la question de savoir quel inté- 
rêt nous avons à aider à la domination universelle de 
la Russie. 

Serait-ce par intérêt pour la civilisation? 
• Qu'a fait la Russie pour la civilisation depuis mille 
ans qu'elle subsiste? Sommes-nous redevables aux Rus- 
ses d'une seule découverte utile , d'un progrès quel- 
conque, soit dans les sciences, soit dans les arts , soit 



ET LA QUESTION DES INTÉRÊTS. 73 

pour la culture des mœurs? Une histoire de mille an- 
nées qui n'a rien à enregistrer que les excès de la force 
brutale , que des oppressions , des insurrections , 
des révoltes de palais et des guerres de conquête, — 
une telle histoire donnerait facilement à penser que 
la Providence, dans ses décrets impénétrables, n'a ac- 
cordé à ce peuple d'autre faculté que celle de* se ran- 
ger en ligne de bataille, et de tuer ou de se faire tuer 
à la voix du commandement. 

Notre intention cependant n'est pas de contester au 
peuple russe la perspective d'un meilleur avenir, sur- 
tout s'il applique désormais à la culture et à la fécon- 
dation intérieures, les forces qu'il déployait pour des 
exterminations extérieures. Ces conquêtes ont, dans 
toutes les directions, étendu assez loin les limites delà 
Russie; elles lui ont fait franchir l'Aras , la Weichsel 
et le Danube ;— en moins d'un siècle, ces acquisitions 
territoriales ont quadruplé sa population. A l'avéne- 
ment au trône de Pierre I", elle comptait 15 millions 
d'âmes; à celui de Nicolas I", elle était portée à 
60 millions ! 

Il n'est pas probable qu'après une tendance si im- 
périeuseà l'extension, il survienne tout à coup un es- 
prit de sage modération et de restriction personnelle ; 
l'expérience, au contraire, nous a appris que plus la 
Bussie devenait forte , et plus elle abusait de sa 
puissance. Avons-nou5 lieu de la favoriser encore ? 

On a beaucoup exalté les avantages des bons rapports 
d'amitié de l'Allemagne avec la Russie. En quelles 
circonstances celle-ci lui en a-t-elle donné des preu- 



71 CUAPITKE IV. — LA QUESTION DE DROIT 

yes ? jgtait^'ce lorsqu'ôUe cherohait à s'enteudre avec 
la France oontre les intérêtà de T Allemagne, pour faoi* 
Uter ges menées en Orient ? ou bien lorsqu'elle fermait 
le Danube , et qu'elle mettait par là artifioieUemeut 
obstacle au commeroe germanique dans le Levant? 

Un mémoire russe du 10 février 1850^ s'exprima 
en termes paiiaitement ironiques sur le compte des 
efforts de l'Allemagne, qui voudrait voir les embou- 
chures de la Soulina ouvertes au commerce allemand, 
(Ce mémoire confond à tort ces efforts avec la tension 
tf révolutionnaire, m pour mieux étouffer la voix de la 
vérité et de la raison par ce mot de * révolution, » ) 
€ On oubliait, — est-il dit à l'endroit désigné, — ou 
l'on omettait alors différentes circonstances ou stipu* 
lations : d'abord, c'est que la Soulina n'est pas située 
dans la Moldavie turque , mais se trouve dans la Bes* 
sarabie russe, et qu'il aurait fallu une guerre pour s'en 
rendre maître et la conserver ; on oubliait encore que 
la Bussie pe^ul, en vue d'éventualités, bloquer les boucher 
du Danube avec une corvette ; qu'une flotte de douze 
vaisseaux de ligne domine complètement la mer Noire. 
£n admettant qu'une flotte allemande s'improvisât ou 
descendît des cieux dans la mer Noire , il faudrait 
d'abord lui creuser un port de sûreté, car il n'en existe 
aucun depuis Koustendsche jusqu'à Trébizonde.» 

Les lignes précédentes, bien qu'elles émanent d'une 
plume hostile , nous indiquent assez les devoirs que 
doit se proposer l'Allemagne dans la solution de la 

< Tire de la collection de M. Paalzow^ dans les Acla de Diplomatie 
russe, ferlin, 1854. 



ET LA QUESTION DES INTÉKÊTS. 75 

question d'Orient : la barrière russe et la quarantaine 
devront être levées à V embouchure du Danube j et la mer 
Noire délivrée de la domination russe. L'une de ces 
conditions sans l'autre serait purement illusoire ; nous 
ne parviendrons pas à les atteindre toutes deux au 
moyen d'une entente cordiale avec la Russie ; aussi 
est-il de notre intérêt de nous mettre contre elle , 
jusqu'à ce que nous ayons obtenu ce qui nous est dû, 

L'Allemagne seule n'est pas assez forte pour anéan- 
tir sur la mer Noire la domination russe, aussi doit- 
elle s'allier à cet effet aux puissances occidentales , 
dont les intérêts, sur ce point, concordent tout à fait 
avec les siens, particulièrement ceux de l'Angleterre. 
(On sait que chaque navire qui arrive d'Angleterre 
et passe le Danube est tenu de payer au consul russe 
2 roubles d'argent pour chaque ballot , sans par- 
ler d'une quantité d'autres frais, ce qui impose cha- 
que navire en totalité d'une somme de iOO livres 
sterling environ. Cet impôt une fois acquitté, le bâti- 
ment est considéré comme sain ; mais, au contraire, 
s'il ne Test pas , le bâtiment est dirigé sur Odessa 
comme suspect, pour faire quarantaine*). 

L'opinion même que , la flotte russe détruite, la 
mer Noire ne deviendrait pas libre , mais tomberait 
au contraire sous la domination de l'Angleterre , ne 
serait pas une raison suffisante pour affaiblir notre 
assertion. La domination anglaise repose sur la liberté, 
la domination russe sur les entraves du commerce. 



« Voy. The Myatery of Ihe Danube, etc. , by David Urquhart. Lon- 
don, 1851. 



CHAPITBE V. 



Llatégrité de la Tnrqnie et rémancipation des durètiens. 



■0*- O ■ 



Après avoir éclairé suffisamment le côté religieux 
et politique de la que^ion d'Orient, après avoir dé- 
montré les droits et l'intérêt des participants, une 
tâche nous reste encore : celle d'examiner l'objet même 
de la discussion et de ramener à sa juste mesure la va- 
leur des termes qui forment l'intitulé de ce chapitre. 

La Turquie, malgré l'étonnante et vigoureuse rési- 
stance qu'elle déploie momentanément, est un État 
voué à la ruine ; elle traînera peut-être encore son 
existence chétive quelque dix ans, mais plus proba- 
blement encore elle succombera plus tôt à sa destinée. 

Je porte ce jugement (peut-être à tort, mais il est 
fondé sur la plus sincère conviction) d'après l'impres- 
sion que m'a laissée la situation de la Turquie et le 
souvenir que mes yeux en ont gardé. Les vices exces- 
sifs que j'ai découverts en Eussie ne m'ont nullement 
aveuglé quant aux défauts plus grands encore qui en-* 
traînent la Turquie à sa perte. 



78 CHAP. V. — l'intégrité de la TURQUIE 

La polygamie, qui entrave toute vie morale de fa- 
mille, base des forces vitales d'un gouvernement sain, 
— et la pédérastie — ^vice, qui malheureusement ronge 
aussi bien la population chrétienne que la population 
turque de l'empire Ottomatt^-^otit tellement démora- 
lisé, énervé et ébranlé la Turquie, qu'elle ne s'en relè- 
vera jam&is 6ntièi*ement< 

£n Kussie, la pédérastie est un mal qui cause bien 
des victimes , mais elle n'existe que dans la classe éle- 
vée ; la grande masse du peuple est encore restée 
pure à cet égard. Les anciennes lois de police indi- 
viduelle des communes et des provinces, malgré la 
servitude qui subsiste encope, n'ont pas disparu aussi 
complètement en Russie qu'en Turquie, où les réfor- 
mes ont mis tout sens dessus dessous. 

Si^ sous l'ancien régime, les excès de tout genre ne 
faisaient pas faute, il régnait néanmoins pour la grande 
généralité— surtout en Anatolie— une certaine sta- 
bilité dans la marche des affaires^ d'où résultait pour 
la population un bien-âtre équivalent. Les Déré-Begs 
(princes de la vallée) ou chefs de district, sous les 
ordres du pacha, remplissaient presque toujours leur 
charge à vie, et bon nombre d'entre eux avaient rendu 
par leur bonne administration leur dignité héréditaire « 
Ils avaient intérêt à se faire bien voir de la population 
au milieu de laquelle ils devaient passer leur vie ; il en 
résultait des rapports mutuels, fondés sur les mœurs 
et les coutumes plus que sur la loi écrite, et qui 
donnaient les plus heureux résultats. Les maisons et 
les édifices qui se voient encore de nos jours dans les 



ET L'ÉMANCIPATION DES CHRÉTIENS. 79 

villes et les villages de TAnatolie contrastent singuliè- 
rement, par leur apparence confortable et parfois 
lomptueuse) avec l'aspect de la misère des populations 
appauvries en peu de temps sous le nouveau régime. 

Les Déré-Begs, qui conservaient leur vie durant 
leur charge, et la reportaient parfois sur leurs enfants, 
ont disparu ; ils ont fait place à des employés dont le 
poste est vénal comme leur personne, et qui ne portent 
un intérêt au pays qu'ils régissent que pour le sucer 
le plus promptement possible, afin de ne plus rien 
laisser on peu de chose du moins à leurs successeurs. 

Le sort de ces employés dépend de celui du pacha 
qui tient les rênes des affaires à Constant înople. 
Chacun sait que son temps est mesuré, aussi s'efforce- 
t-il de bien l'utiliser à son profit, c'est-à-dire & s'enri- 
chir par toutes sortes d'exactions, afin de s'assurer 
avec ce butin une existence tranquille, lorsque sa place 
aura été vendue à un autre. C'est de là que provient 
la misère du peuple croissantde jour en jour, c'est là 
aussi qu'il faut rechercher la cause des séditions fré- 
quentes à l'intérieur de l'empire. 

Il est vrai que les réformes, tout en ruinant par la 
conduite vicieuse de ses employés la force nutritive du 
peuple, ont redonné au même degré un nouvel élan 
à sa farce de résistance. L'armée , réorganisée sur le 
modèle européen, répond mieux aux besoins de l'art 
militaire actuel. Mais les avantages qu'on y a gagnés 
ne peuvent être de longue durée, parce que la force 
nutritive n'est pas en rapport avec la force défensive. 
A cette effervescence momentanée succédera l'épuisé* 



80 CHAP. V. — l'INÎtIgRITE de la TURQUIE 

ment, qui mène cet État à une ruine inévitable. // y 
aurait eu moyen d^éviter cette crise^ si les diplomates 
européens siégeant à Constantinople avaient uni leurs 
efforts pour les rendre sérieusement efficaces au bien 
de la Turquie, ce qui malheureusement ne fut nulle- 
ment le cas. 

Les représentants des grandes puissances à la Porte 
dissipaient leurs forces dans de mesquines jalousies et 
de creuses formalités, où ils se surpassaient souvent 
d'une façon surprenante en s'aidant de toute leur in- 
fluence. Dans les dix dernières années, M. de Titoff 
et sir Stratford Canning, maintenant lord Redcliffe, 
comptèrent pour les plus marquants. 

M. de Titoff, homme d'une érudition profonde, aidé 
du prince Handjery, (-}-) premier drogman de Tambas- 
sade russe, représenta les intérêts de la Russie à Con- 
stantinople mieux qu'aucun autre de ses collègues ne 
le fit à regard de leur nation respective. On a beaucoup 
vanté les qualités de lord Redcliffe comme homme 
d'Etat: j'ignore encore aujourd'hui ce qui lui a mérité 
cette réputation. 

A tout propos il employait son influence à ébranler 
la dignité du sultan, et forçait les autres représentants 
des grandes puissances à suivre son exemple; il fut 
ainsi le fondateur de cette politique d'intimidation 
qui fit plus de tort à l'empire Ottoman que les flottes 
alliées ne' lui feront jamais de bien. 

Le premier diplomate venu à Constantinople qui 
se soit, à mon avis, véritablement distingué par ses 
qualités éminentes comme homme d'Etat, est Tinter- 



ET l'*!mAîîC1PATI0N des CHRETIENS. 81 

nonce autrichien M. de Bruck. Malheureusement il 
arriva trop tard pour remédier au mal déjà fait. La 
constante condescendance de son monarque, d'un ca« 
ractère doux et pacifique, avait rendu la Porte le 
jouet de la Bussie, de l'Angleterre et de la France, 
et depuis longtemps elle n'était plus libre dans ses 
résolutions. Toutefois, lorsqu'il s'agissait de queslions 
vitales^ comme en cette circonstance à propos des 
demandes de la Kussie, le sultan ne pouvait céder 
sans se dépouiller du dernier atome de pouvoir. Par 
cela même que la Eussie exigeait une chose impomble^ 
et faisait un cas de guerre de ce que l'on ne se pliait 
pas à sa volonté, elle donne le droit qu'on l'accuse 
hautement d'avoir évoqué la guerre de gaieté de cœur. 
On a dit : Pourquoi la Porte a-t-elle accordé aux puis- 
sances alliées ce qu'elle avait refusé à la Bussie? Nous 
répondrons à cela qull existe une grande différence 
jK)ur le sultan entre placer les onze millions de chré- 
tiens de son empire sous la protection de quatre États 
différents, qui ont un intérêt manifeste et essentiel à 
la conservation de la Turquie, ou les livrer à un état 
voisin et puissant, dont les efforts et les calculs ont 
toujours évidemment tendu à perdre la Turquie. 

A partir du jour où le sultan convint avec les puis- 
sances protectrices d'émanciper- les chrétiens de son 
État, et accueillit leurs flottes et leurs armées à bras 
ouverts, Vintégrité de la Turquie et l'indépendance de 
la Porte, se trouvaient atteintes, il faut l'avouer, mais 
dans l'intérêt de sa civilisation et de son avenir. Il est 

inutile assurément de s'étendre, davantage sur ce sujet. 

6 



8Î CUAP. V.— I/INTÉGUITF^ de la TURQUIE. 

J'easse- évité même de répéter encore une fois ces 
phrases rebattues^ si elles n'étaient appelées à devenir 
la base des négociations et traités futurs. Comme au* 
cttne puissance ne peut accorder à l'autre la possession 
exclusive de Constantinople, il e>st de leur intérêt 
mutuel de maintenir la Turquie. Mais il est fort 
douteux que les alliés^ tnôme en unissant leurs efforts, 
réussissent à faire concorder longtemps enêemble Vecds* 
tence dé la Turquie avec l'émancipation des rajahs» 
Ce sont deux conditions hétérogènes. 

Tant que 11 millions de chrétiens se laissaient 
opprimer par 3 millions de Turcs, ils ne méritaient 
pas un meilleur sort. Mais depuis que le sentiment 
de leur indigne condition leur est venu, et,— qu'en 
partie du moins— ils ont senti le besoin de s'affranchir 
de la domination turque, la situation a bien changé. 

L'effervescence une foi^ en activité prendra tou- 
jours plus d'extension, et grandira à mesure que 
Topposition sera pliis forte. Les chrétiens ne se con- 
tenteront plus à la longue des concessions, - quelque 
grandes qu'elles soient, — qu'on leur aura faites. Ils 
demanderont plus qu'on ne peut leur accorder, et ils 
amèneront par là de nouvelles et incalculables com- 
plications; une révolution sérieuse ne s'arrête jamais 
à moitié chemin. La* Grèce sera irrésistiblement en- 
traînée dans le torrent du mouvement nouveau, et 
les puissances protectrices obtiendront justement, 
h cause des moyens qu'elles emploient, le résultat 
qu'elles veulent éviter : la ruine de l'empire ottoman. 



CHAPITRE VI. 



donôitislôii 



k Eh bien! donc, — diront les rilssophlles, — l'em- 
pereur Nicolas a eu raison, sentant le moment pro- 
pice, d'accepter Vhéritage qui lui venait de Byzance. 
C'est Byzance qui conféra le christianisme à la Russie, 
c'est à By^ance que la Russie veut reporter le chris- 
tianisme : — quoi de plus naturel ? > 

Nul homme sensé ne trouverait quelque chose à 
opposer à cela, s'il s'agissait uniquement et véritable- 
ment du christianisme, la religion bénie de Tamour. 
Mais le christianisme, — on ne peut assez le répéter 
ni le dire trop haut,— n'est pour le césaropapisme 
qu'un moyen de parvenir à son but politique, et 
rÉglise russe, sous le patriarcat des czars, n'a rîen de 
commun avec les doctrines de notre Rédempteur; 
elle n'est,-— -comme la désigne si bien Fallmerayer, — 
qu'un islamisme chrétien. 

Dans une excellente appréciation faite par YAllge- 
meine Zeitung^ à propos du livre de Stahl, le Pro' 



84 CHAPITRE VI. 

testantisme comme principe politique , le critique 
déclare nettement antichrétiennes, païennes, des in- 
stitutions d'Etat semblables à celles qui régissent la 
Russie. Il nous démontre que dans l'antiquité la 
particularité d'un État païen, si complètement carac- 
téristique sous l'empire romain, ne consistait pas 
tant dans les formes de sa constitution que dans le 
mélange de la vie politique et religieuse et dans l'unité 
de la force suprême. Le christianisme s'opposait à 
cet ordre social, en exigeant que l'on donnât à Dieu 
ce qui est à Dieu et à l'empereur ce qui est à l'empe- 
reur. La religion et la politique, l'Église et l'État, 
leur organisation et leurs devoirs divergent aussi 
essentiellement entre eux que Dieu et l'empereur. 
La religion n^est pas le principe politiquCy c'est-à-dire 
la base de l'Église n'est pas à la fois celle de l'État, 
— voilà le principe politique du christianisme. 

L'Eglise byzantine pendant la durée de quinze cents 
ans n'a évoqué que haines, dissensions, professions 
mensongères des lèvres et arguties théologiques. Elle a 
étouffé la culture païenne, sans lui donner en échange 
les lumières chrétiennes. Son sein n'a engendré aucun 
germe vital de civilisation. Elle s'excuse en disant 
qu'elle n'a plus trouvé dans l'empire grec que des 
races appauvries et dégénérées qu'il n'était plus pos- 
sible de féconder ; mais la Russie offrait à l'héritière 
de Byzance, à l'Eglise, un champ riche et fertile, qui, 
à l'heure qu'il est, n'a produit aucuns fruits; ce fait 
réfute donc son excuse. Et l'introduction du christia- 
nisme date de plus de huit cents ans ! 



CONCLUSION, 85 

Nous nous sommes déjà rendu compte des dangers 
auxquels nous exposaient l'extension et la puissance 
de la Russie, si elle atteignait son but invariable, la 
conquête de Constantinople. La nation allemande 
ressent instinctivement l'imminence de ce péril, aussi 
notre aversion pour la Russie naît-elle de notre amour 
de la patrie. Et, en vérité, trop de contrastes distin- 
guent ces nations pour qu'on ne s'écrie à bon droit : 
Celui qui est pour TAUemagne ne peut être avec la 
Russie I 

Malgré les faux dehors de civilisation dont ils s'en- 
tourent, les Russes ne jouent actuellement aux yeux 
de TEurope civilisée d'autre rôle que celui qu'avaient 
autrefois les Tartares de la Mongolie, — dont les héri- 
tiers fournissent au czar des tribus entières de cava- 
liers, — et que celui des Turcs, dont l'Autriche ne s'est 
pas eflfbrcée vraiment de faire écrouler la prospérité, 
pour la voir refleurir en Russie. 

Si les périls qui nous menacent eussent été moins 
grands, une alliance comme celle de la France avec 
l'Angleterre se serait-elle jamais effectuée? La Russie 
a /in en sa destinée de régner sur le monde ; c'est 
l'affaire des puissances occidentales de la détromper ; 
qu'elles rognent donc les ailes à la vanité moscovite, 
et lui soumettent de plus dignes emplois que celui de 
personnifier l'image de la terreur des peuples. 

Semblable aux paroles que Tite-Live met dans la 
bouche du dive Romulus^ en s'adressant à Julius Pro- 
culus : « Va, et annonce aux Romains que c'est la 
volonté céleste, que ma Rome marche la première du 



86 CHAPITRE VI. 

globe terrestre 1 i — La vocation de la Bussie & gou- 
verBer V univers est devenue le thème de toute his* 
toire, théologie ou poésie russe. Cette nation s'est 
habituée à Tidée de sa mission chrétienne, car hors 
des limites de son territoire elle ne voit plus que des 
païens. C'est une folie, mais une folie dangereuse. 

Les puissances occidentales, d'accord avec l'Aile-- 
mague, doivent prendre à tâche de détruire cette folie 
et convaincre le peuple russe que, pour longtemps 
encore, il a assez à faire de s'occuper de lui-même, et 
n'a pas à s'inquiéter du salut des autres peuples. 

Les intentions de la Russie sont émises trop nette- 
jnent dans un écrit remarquable, dans le testament 
politique de Pierre I", pour que les gens sensés con- 
servent aucun doute sérieux à cet égard. 

Je sais bien que beaucoup de braves gens, qui se 
croient très-perspicaces, abaissent un regard proteo* 
teur sur ceux qui croient à la réalité de ce testament 
politique; je n'hésite pas néanmoins à reconnaître que 
je fais partie de ces crédules. Il est fbrt indifférent 
que Pierre I" ait conçu ou pon lui-même cette pièce 
remarquable ; nul n'est à même de fournir une preuve 
l^-dasaus. Mais ce que personne ne niera, c'est qu'elle 
soit dictée dans son sens et toute dans son esprit, et 
qu'on la suive à la lettre; l'histoire en fait foi. 

J'ai placé ce testament politique comme supplément 
à la suite de ce chapitre, convaincu qu'un Allemioid 
ne peut l'avoir trop souvent sous les yeux, ni assez 
présent à la mémoire. Celui qui le lira attentivement 
la carte en main, verra avec surprise et combien est 



CONCLUSION. 87 

effrayante la quantité de paroles qui se sont déj^ réa- 
lisées, lies puisBances occidentales doivent s'opposer 
à raeoomplissement de ce testament politique, et 
rAUdmagne doit s'unir à elles pour les aider de tous 
ses efforts. Les puissances alliées ne peuvent y paiv 
venir qu'en resserrant le pouvoir russe dans des limites 
plus étroites que celles qu'il occupait avant le com- 
menwment de la campagne actuelle. 

Les traités, que la Russie a violés la première, ne 
peuvent plus être rétablis. L'Autriche ne doit plus 
permettre à la Russie de reprendre le droit de protec* 
tion sur les provinces du Danube. Les intérêts de 
TAllemagne concordent en cela tout à fait avec ceux 
de VAutricbe. L'Allemagne par sa position géogra- 
phique« autant que par sa valeur militaire^ occupe dans 
la guerre actuelle un rang assez important, pour tenir 
en sa main la décision d'une manière essentielle. 

Bans son secours, les puissances occidentales par* 
viendront difficilement à humilier la Russie, nécessai- 
rement assez pour lui ôter l'envie et la force de reve- 
nir un jour à son vieil esprit de routine, et de 
troubler de nouveau aussi gravement qu'elle le fait la 
paix européenne. Avec l'aide de l'Allemagne la guerre 
serait bientôt terminée. 

Mais elle ne doit i)a8 non plus jeter son épéedans 
la balance en faveur des puissances occidentales, avant 
d'avoir réglé avec elles la convention positive de 
rompre à tout jamais les liens qui mettent les races 
grecques slaves sous la dépendance de la Russie , et 
remplacé le protectorat russe par calui de TAutricho 



88 CHAPITRE VI. 

Si TAutriche, si rAllemagne comprennent les obli- 
gations qu'elles ont à remplir , elles pourront réaliser 
ce qui n'était qu'apparence chez la Russie : Tasile du 
christianisme en Orient. Les sympathies des chrétiens 
grecs dans l'empire ottoman ne sont pas aussi fortes 
pour la Russie qu'on se l'imagine d'ordinaire ; elles 
penchaient pour la Russie, parce qu'aucun autre État 
ne s'intéressait à eux. Ils sont parfaitement instruits 
des intentions actuelles de la Russie , qui n'en veut 
qu'à leur liberté, et n'en faisait que les instruments 
de son ambition; et ils n'ont nulle envie de choir 
dans le ruisseau turc pour retomber dans Tégout 
russe . 

Depuis les dépêches dévoilées par lord Seymour , 
les sympathies pour la Russie se sont aussi bien 
refroidies dans le royaume de la Grèce , qui tend ar- 
demment à reculer ses frontières étranglées hors na- 
ture. Là où tant de fautes politiques, touchant même 
au passé le plus récent, nécessitent une réconciliation , 
l'Autriche de concert avec le reste de l'Allemagne 
devrait, en vue du bien de la Grèce, rechercher de 
nouveaux points de ralliement, et resserrer de nou- 
veaux liens d'union. 

Les puissances occidentales ne pourront éviter de 
réparer en partie les torts dont elles se rendirent 
coupables envers la Grèce — si l'Allemagne ne leur ac- 
corde son secours qu'à ce prix. 

Ce n'est qu'en adoptant le plan général indiqué 
ci-dessus qu'on pourrait conjurer la tempête qui tôt 
ou tard éclatera en Turquie , même dans le cas où la 



CONCLUSION. 89 

Bassie consentirait à une soumission momentanée* 
Mais si cette entente de rAUemagne avec les puis* 
sances n'avait pas lieu, et si la fiussie parvenait par 
ses artifices diplomatiques à gagner du temps et à 
traîner la guerre en longueur, Tavantage qu'elle en 
tirerait la dédommagerait au centuple des pertes 
qu'elle a éprouvées jusqu'à ce jour. 

La Sussie, dont l'immense étendue territoriale 
forme à elle seule un monde, a plus qu'aucun autre 
État européen le moyen d'entretenir une guerre de 
longue durée. Plus la civilisation d'un peuple est en 
retard, moins celui-ci éprouve de besoins, et moins se 
font sentir chez lui les secousses que lui imprime la 
guerre. 

La Russie, avec sa population disséminée par- 
cimonieusement sur des terres fertiles, peut attendre 
bien tranquillement les effets d'une guerre de longue 
haleine. Un corps de troupes russes est-il exterminé, 
un nouveau le remplace sans beaucoup d'éclat, et sans 
qu'il eu résulte de grands deuils de familles. Dès l'in- 
stant où il entre au service, le soldat russe est consi- 
déré comme un membre perdu du genre humain, et il 
ne peut jamais rentrer dans la communauté dont il 
est une fois sorti. La guerre du Caucase coûte à elle 
seule annuellement quarante mille victimes : — qu'im- 
porte que ce chiffre soit doublé pendant une série de 
quelques années ! La nation sait très-bien qu'elle 
n'est devenue puissante et redoutable à ce point qu'au 
prix de tant de sang versé ; et les Russes qui ne sont 
pas appelés eux-mêmes k l'état militaire ont vrai- 



90 CHAPITRE VI. 

ment le gentiment de la grandeur nationale et de la 
terreur qu'ils inspirent ; ils se complaisent à Vidée que 
leur pays est l'effroi des autres nations. L'armée russe 
se compose en grande partie de serfs, qui, après vingt 
années de service (rarement atteintes), deviennent li- 
bres. Hors cela, elle est considérée comme une institu- 
tion correctionnelle. C'est ici un égal châtiment d'être 
exilé en Sibérie ou d'être incorporé dans l'armée. 

La bourgeoisie russe (s'il est permis de dénommer 
ainsi la classe moyenne de ce pays) est libérée du 
service militaire, et la garde et la cavalerie seules re- 
crutent leurs officiers dans la haute société. 

Lorsqu'un propriétaire rural a des conscrits à four- 
nir, il choisit naturellement parmi ses serfs les plus 
mauvais sujets, et ceux qui sont doués de moins d'ap- 
titude. Le nombre suffisant n'est-il pas atteint, il 
s'adresse à d'autres possesseurs d'esclaves et fait avec 
eux des échanges où deux mauvais sujets équivalent 
à un bon j ils vaudront toujours assez pour porter 
rhabit impérial. 

Il est évident que, dans une armée composée de 
semblables éléments, une bataille perdue ou la mort 
de quelques milliers d'hommes ne soit pas aussi sen- 
sible en Russie qu'en Allemagne, par exemple, où les 
drapeaux réunissent autour d'eux le noyau et la fleur 
de la population. 

Je n'énumère que quelques-uns des nombreux avan- 
tages que la Russie compte sur les autres peuples dans 
de longues guerres. L'histoire nous enseigne qu'elle 
en est toujours sortie victorieuse et comme fortifiée. 



C0HCLU810N. 91 

Ses fiûts d'armes contre les Tartares, les Polonais, les 
Suédois, les Persans et les Tares en sont des preuTes 
vivantes. 

Chaqae fois que la Russie paraissait proche de sa 
perte, un miracle venait la préserver. Les artifices de 
muTuption de Catherine ne sauvèrent-ils pas Pierre ?% 
lorsqu'il était cerné sur le Pruth par V armée turque? 
L'hirer rigoureux de 1 813 n'ensevelit'il pas les troupes 
invincibles de Napoléon sous les neiges moscovites ? 

Ces souvenirs fortifient le peuple dans la foi qui 
lui est prêchée par ses popes, qu'il est protégé parti- 
culièrement du i Dieu de la Bussie, > et qu'il est 
appelé à l'extermination des 4 païens, » ou à les goun 
mettre à ht domination de la < sainte Bussie* . • > 

Les mêmes motifs, qui rendent désirable et favora* 
ble à la Hussie la conduite lente de la guerre , à c^use 
de ses moyens de transports défectueux sur son vaste 
territoire, et de la difficulté k réunir promptemenfr de 
grandes masses de troupes et à les mettre en mouve-i 
ment, font un devoir péremptoire à ses .adversaires 
d'user de la plus grande diligence dans leurs opéra- 
tions. Aussi, que ce qui doit être entrepris contre la 
Eussie le soit promptement, car chaque moment rend 
la Bnssie plus forte et ses adversaires plus faibles. 



Je termine ici ces dissertations sur la question 
d'Orieat, pour passer à l'objet essratiel de ce livre 



92 CUAPlTRfi YI. 

la description du Caucase et de ses habitants. Le but 
que je me suis proposé dans les pages précédentes 
était principalement l'exposé de la question orien- 
tale dans son ensemble historique, et l'indication des 
dangers qui nous menacent aussi du coté de la Russie. 
Four l'atteindre, il me suffisait de rapporter les 
principaux faits , et je me suis abstenu d'énumé* 
rer tous les détours et démarches diplomatiques, 
qui n'ont en rien changé ni arrêté le cours dés évé- 
nements. 

Certains passages rapportés ici légèrement, — entre 
autres Tbistoire des traités entre la Russie et la Tur- 
quie, — trouveront leur développement et leur complé- 
ment dans la partie suivante de cet ouvrage, qui fait 
connaître les rapports de la Russie avec les peuples du 
Caucase. 

Quoique je me sois efforcé partout de rendre mes 
descriptions objectives, je n'ai pu m*abstenir, dans 
les endroits qui concernaient la Russie, d'enfler un 
peu mes expressions ; j'avais en vue de démasquer 
sérieusement les périls auxquels Vamitié plus que l'in- 
imitié de la Russie nous expose. 

Outre le « faible, mais puissant > parti, qui, à vrai 
dire, est à la solde russe, il se trouve encore en Alle- 
magne une foule de gens qui attendent leur salut de 
cet empire, uniqtiemefit imbus de l'extravagante et 
malheureuse pensée que T Allemagne est affaiblie par 
l'âge, qu'elle s'est survécue, et qu'elle a besoin d'un 
débordement de la population russe pour se rajeunir. 

Bien au contraire de cette erreur politique morale, 



CONCLUMON. 93 

qui sacrifie sa nationalité à une idée fixe, nous voyons 
en Russie Ums les partis réunis sous les drapeaux de la 
nationalité. Les conservateurs comme les révolution- 
naires, les gens contents comme les mécontents, s'ima- 
ginent que la Bussie a le privilège d'asservir l'Europe 
décrépite. Les motifs, les espérances ou les craintes 
qu'ils rattachent à cette conviction sont aussi divers 
que les partis, mais la foi inébranlable de cette mis- 
sion de la Bussie est la même partout. 

La profession de la politique gouvernementale à cet 
égard a été le plus nettement possible formulée dans 
le mémoire nisse de à 848 : c L'Occident, est-il dit à 
la fin, approche de sa ruine. Tout s'écroule et dispa- 
raît dans la flamme dévorante. L^ Europe de Charte-- 
magne aussi bien que l'Europe des traités de 1815, la 
papauté, à Bome, et tous les royaumes de Test, le 
catholicisme et le protestantisme, la foi si longtemps 
perdue, la raison avilie jusqu'à l'absurdité, l'ordre 
civil devenu impossible, la liberté rendue pour tou- 
jours impossible aussi, — tout s'en va, et la civilisa- 
tion foulant toutes ces ruines s'étrangle de ses propres 
mains. 

« Et, rencontrant sur cet immense océan de dévas- 
tations, semblable à une arche sainte, un empire bien 
plus immense encore, qui se refuserait à croire à sa 
mission divine? Nous sied-il à nous, ses enfants, de 
douter et d'hésiter désormais? * 

Les chefs du parti révolutionnaire en Bussie, qui 
sont tous socialistes, et, qui plus est, fort dange- 
reux, attendent de la soumission de l'Europe par les 



94 citAPimË n. 

Bosses rftccomplissement de leurs plans socialistes *. 
' En Russie, Torganisation des communes (comme en 
général l'état slave) repose entièrement sur des bases 
communistes, ce qui fait supposer qu'elle se prêterait 
plud facilement à une révolution socialiste que tout 
autre pays de l'Europe, sans en excepter même la 
Fraiice. En toat cas, ceux qui présument que la do* 
mination universelle de la Russie inaugurera la révo- 
lution sont plus ?ûrs de ne pas se tromper, que ceux 
qui en attendent l'assurance de la paix et du repos. 



Outre les partis énumérés ci-dessus qui, éblouis ou 
gagnés , coopèrent à la réussite des plans de la Rus- 
sie, parce qu'ils s'exagèrent la puissance et l'avenir 
certain de ce pays , il en existe encore un tout aussi 
dangereux. Celui-là pèche par des motifs tout oppo- 
sés : il n'attache aucune importance à la situation de 
la Russie, et n'a ni yeux ni oreilles pour les périls qui 
nous menacent à l'est. 

Les adeptes de ce parti se tranquillisent à la seule 
idée du caractère grave et de la civilisation de l'Alle- 
magne, qui leur paraissent une garantie suffisante 
contre les débordements delà Russie, et ils croient tout 
dit parce qulls tournent en dérision le colosse du 
Nord , en le qualifiant de « géant aux pieds de faïence. » 



1 Voyez à ce sujet l'ouvrage important déjà maintes fois cité de 
M. A. Heraen : Du Dévehppemtnî det idées révolutionnaires en Russie, 



CONCLUSION. 9B 

Ils ne considèrent la Russie que comme un abimè 
de barbarie et de corruption, revêtu d'un certain 
clinquant de civilisation européenne, et le regardent 
comme un peuple flétri avant maturité, et dont il n'y 
a ni grandes actions à attendre, ni crainte à avoir. 

£n effet, il est difficile de dépeindre Torganisation 
intérieure de la Russie sous des couleurs trop arden- 
tes. La corruption et la corruptibilité qui parcourent 
toutes les classes des fonctioimaires sont si grandes 
et engendrent tant de monstruosités, que les plus for- 
tes débauches de l'imagination auraient peine à jamais 
atteindre la réalité* 

Mais le vrai peuple , le pajsan russe , est resté 
étranger à ce mal qui mine l'Etat ; il supporte autant 
que possible le tort qui lui en revient, ou instinctive- 
ment il s'efforce de l'éviter de son mieux;— -mais il ne 
perd pas courage pour cela, et ne reconnaît ses actes 
ni comme légaux, ni comme honnêtes. La Un inspire 
aussi peu de respect en général que ses interprètes 
eux*même8,-^to crainte seule du châtiment est la véri- 
table loi. Dans les circonstances où le Russe verra la 
possibilité de l'enfreindre impunément , il n'hésitera 
pas à le faire. Il ne se courbe que devant le pouvoir , 
et il évalue exactement la considération d'une per- 
sonne d'après l'étendue de l'autorité qui lui est délé- 
guée. Que celui qui manque d'argent pour gagner le 
juge se garde de procès. Le Russe ne se plaint jamais 
d'être foulé aux pieds par d'autres, — c'est tout au 
plus s'il regrettera de n'être pas en position lui-même 
d'humilier ses semblables. Les petites gens trouvent 



96 CHAPITRE VI. 

tout naturel d'être opprimées et pressurées par ceux 
qui sont au-dessus d'eux. L'usage en est une fois éta- 
bli ainsi dans le pays, et ils n'ont pas à leur disposi- 
tion d'autres moyens de résistance que la patience et 
la ruse, deux qualités féminines, qui sont développées 
chez le Russe à un degré bien plus intense que chez 
toute autre nation européenne, àl'exception des Grecs 
peut-être. 

La preuve de la grande force et de la persévérance 
tenace qui animent ce peuple est qu'il a conservé tant 
de fraîcheur, d'envie de vivre et d'activité , malgré le 
cours déplorable des choses dans ce pays, malgré la ser- 
vitude, la cormptibilité, malgré la volonté arbitraire 
et le mépris absolu des lois. C'est ici que se vérifie le 
passage de Zacharie * digne d'être pris en considéra- 
tion, où il est dit : c Quelque pénible que soit le règne 
de la force , l'énervement du peuple qu'il opprime 
n'en est cependant pas toujours la conséquence ; tan- 
dis qu'une constitution qui repose sur une police 
toujours active est certaine d'engourdir le peuple, 
car les coups de main rencontrent opposition ou 
imitation. Mais de légères escarmouches se renouve- 
lant sans cesse courbent, ainsi que les misérables pei- 
nes et soucis de la vie^ le front le plus orgueilleux. » 

La nature chez la nation russe s'est presque tou- 
jours passée d'aide , et où cela a lieu , il faut qu'il y 
ait encore bien de saine étoffe. Malgré cette longue 



* C.Sal. Zacharie^ du Danger delà police {Quarante livres sur VEtat), 
IV, page 996 ei suiv. 



CONCLUSION. 97 

habitude de se courber, le dos du peuple est resté 
droit et il y a gagné de la souplesse ; quiconque a 
observé le paysan russe^ dans sa vie de famille et 
dans l'exercice des fonctions publiques, est bientôt 
convaincu que cette nation est encore appelée à un 
avenir où commencera seulement pour elle une nou- 
velle ère. 

Cette future destinée peut s^accomplir sans con- 
quête ; mais elle y aurait recours , si Ton ne songeait 
à tenîps à la repousser dans ses bornes naturelles, et 
à opposer au torrent populaire des digues assez for- 
tes pour le contenir. 



^ 



APPENDICE 



TESTAMENT POLITIQUE DE PIERRE LE GRAND 



-o— o- 



a Au nom de la très-sainte et indivisible Trinité, 
nous, Pierre, empereur et autocrate de toute la Rus- 
sie , etc. , à tous nos descendants et successeurs au 
trône et gouvernement de la nation russienne. 

€ Le grand Dieu de qui nous tenons notre exis- 
tence et notre couronne nous ayant constamment 
éclairé de ses lumières et soutenu de son divin appui, 
etc. » 

Ici, Pierre I" établit que d'après ses vues, qu'il 
croit celles de la Providence, il regarde le peuple russe 
appelé dans l'avenir à la domination générale de TËu* 
rope. Il fonde cette opinion sur ce que, selon lui, les 
nations européennes ont atteint pour la plupart un état 
de vieillesse voisin de la caducité, ou qu'elles y mar- 
chent à grands pas ; il croit qu'elles doivent être faci- 
lement et indubitablement conquises par un peuple 
jeune et neuf, quand ce dernier sera arrivé à toute sa 
force et à toute sa croissance. Le monarque russe 



100 LE TESTAMENT 

regarde cette invasion future des pays de l'Occident 
et de r Orient par le Nord comme un mouvement pé- 
riodique arrêté dans les desseins de la Providence, qui 
a ainsi régénéré , dit- il , le peuple romain par l'in- 
vasion des barbares. 11 comj)are ces émigrations des 
hommes polaires au flux du Nil, qui, à certaines épo- 
ques, vient engraisser de son limon les terres appauvries 
de rÉgypte. 11 ajoute que la Russie , qu*il a trouvée 
rivière et qu'il laissera fleuve^ deviendra sous ses suc- 
cesseurs une grande mer destinée à fertiliser T Europe 
épuisée , et que ses flots déborderont malgré toutes 
les digues que des mains affaiblies pourraient leur 
opposer, si ses descendants savent en diriger le cours. 
C'est pourquoi il leur laisse les enseignements dont la 
teneur suit, et qu'il recommande à leur attention et 
à leur observation constante , ainsi que Moïse avait 
recommandé les tables de la loi au peuple juif. 

« I. — Entretenir la nation russienne dans un état 
de guerre continuelle, pour tenir le soldat aguerri et 
toujours en haleine; ne le laisser reposer que pour 
améliorer les finances de l'État, refaire les armées et 
choisir le moment opportun pour l'attaque. Faire 
ainsi servir la paix à la guerre et la guerre à la paix , 
dans l'intérêt de l'agrandissement et de la prospérité 
croissante de la Russie. 

€ II. — Appeler par tous les moyens possibles, de 
chez les peuples les plus instruits de l'Europe, des capi- 
taines pendant la guerre et des savants pendant la paix, 
pour faire profiter la nation russe des avantages des 
autres pays sans lui faire rien perdre des siens propres. 



DE PIERRE LE GRAND. iM 

« III. — Prendre part en toute occasion aux affaires 
et démêlés quelconques de l'Europe , et surtout à 
ceux de r Allemagne, qui, plus rapprochée, intéresse 
plus directement. 

« rV. — Diviser la Pologne en y entretenant le trou- 
ble et des jalousies continuelles; gagner les puissants 
à prix d'or ; influencer les diètes, les corrompre , afin 
d'avoir action sur les élections des rois ; y faire nom- 
mer ses partisans , les protéger , y faire entrer les 
troupes russiennes , et y séjourner jusqu'à l'occasion 
d'y demeurer tout à fait. Si les puissances voisines 
opposent des difficultés , les apaiser momentanément 
en morcelant le pays, jusqu'à ce qu'on puisse repren- 
*dre ce qui aura été donné. 

c V. — Prendre le plus qu'on pourra à la Suède , 
et savoir se faire attaquer par elle pour avoir prétexte 
de la subjuguer. Pour cela, l'isoler du Danemark et le 
Danemark de la Suède , et entretenir avec soin leurs 
rivalités. 

€ VI. — ^Prendre toujours les épouses des princes 
russes parmi les princesses d'Allemagne, pour multi- 
plier les alliances de famille , rapprocher les intérêts , 
et unir d'elle-même l'Allemagne à notre cause en y 
multipliant notre influence. 

c 7IL — ^Kechercher de préférence l'alliance de 
l'Angleterre pour le commerce, comme étant la puis- 
sance qui a le plus besoin de nous pour sa marine, et 
qui peut être le plus utile au développement de la 
nôtre. Échanger nos bois et autres productions contre 
son or, et établir entre ses marchands, ses matelots , 



102 L£ TESTAMENT 

et les nôtres des rapports continuels , qui formeront 
ceux de ce pays à la navigation et au commerce. 

. € VIII. — S'étendre sans relâche vers le nord, le 
long de la Baltique, ainsi que vers le sud, le long de 
la mer Noire* 

€ IX.— Approcher le plus près possible de Con- 
stantinople et des Indes. Celui qui y régnera sera le 
vrai souverain du monde. En conséquence , susciter 
des guerres continuelles, tantôt au Turc , tantôt à la 
Perse; établir des chantiers sur la mer Noire; s'empa- 
rer peu à peu de cette mer , ainsi que de la Baltique , 
ce qui est un double point nécessaire à la réussite du 
projet: hâter la décadence de la Perse; pénétrer jus- 
qu'au golfe Persique ; rétablir , si c'est possible , par 
la Syrie, l'ancien commerce du Levant , et avancer 
jusqu'aux Indes, qui sont l'entrepôt du monde. 

€ Une fois là on pourra se passer de l'or de l'Angle- 
terre. 

€ X. — Rechercher et entretenir avec soin l'alliance 
de l'Autriche ; appuyer m apparence ses idées de 
royauté future sur l'Allemagne, et exciter contre elle, 
par-dessous main, la jalousie des princes. 

€ Tâcher de faire réclamer des secours de la Russie 
par les uns ou par les autres , et exercer sur le pays 
une espèce de protection qui prépare la domination 
future. 

« XL— Intéresser la maison d'Autriche à chasser 
le Turc de TEurope, et neutraliser ses jalousies lors 
de la conquête de Constantinople , soit en lui susci- 
tant une guerre avec les anciens États de l'Europe, soit 



DE PIEKRE LE GRAND. 103 

en Itil donnant une portion de la conquête qu'on M 
reprendra plus tard. 

t XII.— S'attacher et réunir autour de ^oi tous 
l6ft &r0Cs désnnll ou achismatiqués qui «ont répandus, 
soit dans la Hongrie, doit dans la Turquie, soit dans le 
midi de la Pologne; se faire leur centre, leur appui, 
et établir d'avance une prédominance universelle par 
une êorte de royauté ou de suprématie sacerdotale : 
ce seront autant d'amis (ju^on alira chez chacun de ses 
ennemis. 

€ Xni. — ^La Suède démembrée^ la Perse vaincue, 
la Pologne subjuguée , la Turquie conquise , nos ar- 
mées réunies, la mer Noire et la mer Baltique gardées 
par nos vaisseaux, il faut alors proposer séparément et 
très-secrètement, d'abord à la cour de Versailles, puis 
à celle de Vienne , de partager avec elle l'empire de 
l'univers. 

« Si Tune des deux accepte , ce qui est immanqua- 
ble , en flattant leur ambition et leur amour-propre , 
se servir d'elle pour écraser Vautre ; puis écraser à 
son tour celle qui demeurera , en engageant avec elle 
une lutte qui ne saurait être douteuse, la Russie pos- 
sédant déjà en propre tout l'Orient et une grande par- 
tie de l'Europe. 

€ XIV, — Si, ce qui n'est point probable , chacune 
d'elles refusait l'ofl^re de la Russie, il faudrait savoir 
leur susciter des querelles et les faire s'épuiser Tune 
par l'autre. Alors, profitant d'un moment décisif, la 
Russie ferait fondre ses troupes rassemblées d'avance 
sur l'Allemagne, en même temps que deux flottes 



loti LE TESTAMENT DE PIERRE LE URAND. 

considérables partiraient, Vune de la mer d'Azof , et 
Vautre du port d' Archangel, chargées de kordes asia- 
tiques , sous le convoi des flottes années de la mer 
Noire et de la mer Baltique. S'avançant par la Médi- 
terranée et par T Océan, elles inonderaient la France 
d'un côté, tandis que FAllemagne le serait de l'autre, 
et, ces deux contrées vaincues, le reste de l'Europe 
passerait facilement et sans coup férir sous le joug, 
c Ainsi peut et doit être subjuguée l'Europe I » 



LA RUSSIE 



ET 



LES PEUPLES DU CAUCASE 



LIVRE SECOND 



LA RUSSIE ET LES PEUPLES DU CAUCASE 



Tandis que la Perse et le puissant empire ottoman 
allaient au-devant de leur engourdissement politique, 
et que le pouvoir du croissant, qui jadis avait fait 
trembler le monde, semblait devoir être anéanti, nous 
vîmes avec surprise deux petits peuples pleins de vie^ 
jusqu'abrs inconnus dans l'histoire, surgir du sein de 
Tislamisme et affronter, les armes à la main, les deux 
pins grands États de l'Europe. Leur hardiesse exci«- 
tait alors notre étonnement ; leur énergie et leur per- 
sévérance leur valurent plus tard notre admiration. 

L'on a souvent comparé la guerre des Français 
contre les Arabes à celle des Russes contre les Tcher- 
kesses; on ne peut cependant établir de rapproche- 
ment entre ces puissances qu'actuellement, et non 
dès l'origine. 

A la prise d'Alger, tout le monde connaissait bien 
à peu près exactement les desseins que se proposait 



108 LA RUSSIE 

la France dans ses opérations, et les motifs qui les 
justifiaient. Les pièces étaient étalées, pour ainsi dire, 
aux regards de Tunivers, et l'on était à même de 
suivre avec quelque certitude les événements depuis 
le commencement de la guerre jusqu'au dernier 
jour. 

La guerre russe tcherkesse se fit tout différem- 
ment. C'est à peine en Europe si Ton sait où elle 
remonte, et quant à son développement et à sa phase 
actuelle, le peu de renseignements que nous ayons à 
cet égard est dû aux récits de quelques voyageurs, 
instruits eux-mêmes par ouï-dire. 

Quels motifs poussèrent la Russie à couvrir de son 
armée les terres du Caucase ? Quel est son bitt, et com^ 
ment le justifie-t-elle? 

La Russie tout récemment a senti la nécessité de 
répondre à ces questions, et d'expliquer sa conduite 
conquérante. Nos recherches nous indiqueront ensuite 
jusqu'à quel point la réponse est satisfaisante. 

Un diplomate russe connu , le conseiller d'État 
Fonton^ publia d'après les ordres de l'empereur un 
ouvrage ^ , qui dépeint en traits hardis la position que 
la Russie se croit appelée à prendre vis-à-vis des peu- 
ples de l'Asie. 

L'ouvrage de M. Fonton est sans contredit un tra- 
vail fait avec soin et connaissance de cause ; il nous 
représente la politique russe sous le masque éblouis- 
sant dont elle se pare depuis Catherine II, et qu'elle 

* La Russie dans VAsie Mineuret etc., etc. Paris, 1840. 



ET LES PEUPLES DU CAUCASE. 109 

s'efforce de faire passer aux yenx de l'Europe pour 
son véritable visage. 

En ce sens, — c'est-à-dire comme expression de la 
politique russe sanctionnée par la main impériale, — 
le livre de M. Fonton est de la plus grande importance 
pour nous. Aussi y arrêterons-nous un instant nos 
observations pour Tutilité de nos lecteurs et celle de 
la bonne cause ; nous en extrairons les passages prin- 
cipaux en y ajoutant par-ci par-là quelques modestes 
commentaires. 

Après nous avoir d'abord remémoré en peu de 
mots les hauts faits de l'armée russe, l'auteur émet le 
regret que les Eusses eux-mêmes aient si peu fait 
pour sa glorification historique, c Comme chez toutes 
les nationalités neuves, » — poursuit-il, — t le présent 
au milieu du cours si rapide des événements occupe 
tous les esprits. Chaque jour nouveau efface le sou- 
venir du passé. Les noms de quelques lieux célèbres : 
Foltawa, Kagxl, Ismaïl, Kimnik, quelques chants 
guerriers et populaires sont les seules traces des 
grandes choses accomplies au siècle passé. Tandis que 
chez d'autres peuples moins indifférents à la renom- 
mée, l'historien naît pour ainsi dire du sein de l'his- 
toire, le Eusse, dont les regards se portent avec trop 
de confiance vers l'avenir, laisse sa gloire nationale 
se noyer dans les flots du temps. » 

Afin de remédier à ce mal pour l'avenir, et de 
dédommi^r l'univers de la négligence des écrivains 
russes à rappeler les traits héroïques de son peuple, 
M. Félix FonUm charge sa plume du soin de faire à 



iiO LA RU88II; 

la postérité ébahie le récit des nouvelles campagnes 
des Russes en Asie, dont les suites peuvent avoir une 
si haute importance. 

Le principe qui régit T ouvrage entier pourrait ae 
résumer en quelques mots dans les termes suivants : 
le Caucase, de tout temps et aussi loin que date notre 
connaissance de Thistoire de ces contrées, a été le 
théâtre de luttes sanglantes entre l'Asie et l'Europe. 
Les acteurs seuls parfois changeaient dans la marche 
dévastatrice de ce drame, qui dura plus de mille ans; 
il n'y avait que le cours des événements et les rôles 
qui restaient toujours les mêmes. La Russie s'est pré- 
parée depuis des siècles à celui que lui prescrivait le 
sort, et lorsque enûn, mue par la puissance des é véne* 
meuts, elle pénétrait* les armes à la main, daxis les 
gorges du Caucase, elle ne faisait qu'accomplir la loi 
de sou destin immuable. 

En résumé, tel est V argument perspicace de M . Féliœ 
FonUm^ qui, s'il était juste, devrait être d'une signi'* 
fioation des plus menaçantes. En effet, où trouver un 
pays, qui, aussi loin que remonte l'histoire, n'ait été 
le théâtre d'agitations sanglantes renouvelées fré« 
quemment. Et, qui saurait d'avance à quels rôles 
encore la Russie ne se sentirait appelée par la Frovi* 
dence, et jusqu'où la force des événements entraînerait 
encore ses armées? 

Parmi les peuples cités dans l'histoire, les Grecs et 
les Persans furent les premiers à se disputer la pos« 
session de ces contrées ; les combats meurtriers des 
Romains et des Parthes succédèrent à leurs guerres 



ET LES PEUfLEg DU CAUCASE. il4 

4e dépvédatioBs ; le troiaième aote de ce drame ensaii- 
gIftDté fqt rempli par Vépouyante universelle inspirée 
par ces bordes de barbares, qui, débordant de l'Asie 
centrales apportèrent l'effroi et la ruine jusqu'au 
(Msur 4e r£arope« 

JjO christianisme, importé en Géorgie au commun- 
oameiit du ly' siècle, ne fut qu'une source d'in* 
fortune» pour oe pays, à cause de la baine des partis 
rdipeiiJ^ qu'elle engendra et des guerres qui s'en 
saivirtut ; la concorde ne se rét^^blit qu'avec la néces« 
site absolue de faire face fortement unis à un nouvel 
et Içraiidabl^ ennemie 

À r^yéaement au trône du khan Ârdsohir-Babé, 
fondateur de la dyiii^tie d^s Sassonides, commence 
une longue période d§ misère t^t celle des poursuites 
auxqueUçil furent en butte les populations chrétiennes 
du Caucase *, elles rencontrèrent dans 1^ adeptes du 
dogoie de ZoroastrQi qui reprenait alors une nouvelle 
vogue en FersC) des ennemis impitoyables et prêts à 
attaquer leur religion. 

Et lorsque l'Etat des Sassonides, morcelé par les 
dissensions, était sur le point de crouler sur ses bases, 
et que de la terre imprégnée dç sang surgit l'arbre du 
ehristâanisme, après avoir pris de fortes racines en 
Colobide et en Arménie, un nouvel orage, avec le 
drapeau vainqueur du prophète de la Mecque, fit 
irniption dans ces contrées qui aspiraient en vain au 
repos. 

Le règne glorieux de David II, époque marquante 
de l'histoire géoigienne, et celui de sa noble héritière 



112 LA RUSSIE 

de Thamar, tant célébrée, semblèrent n'accorder aux 
populations lasses de la guerre les courts bienfaits de 
la paix, que pour leur faire sentir plus douloureuse- 
ment et plus vivement Tapparition de nouvelles heures 
d'efiroi et de désolation. Les hordes des Tartares 
mongols , pour ainsi dire, les effrayants traînards des 
grandes émigrations populaires, se ruèrent sur ces 
contrées le fer et le feu à la main, et tinrent pendant 
deux siècles et demi sous leur domination d'airain le 
pays qui s'étend depuis le Kour jusqu'au Borys- 
thène. 

Nous n'entamerons pas le récit de^ luttes opiniâtres 
et des scènes abominables enfantées plus tard par le 
schisme des sectes à' AH et d'Omar^ et nous nous 
hâtons d'arriver au punctum saliens de nos observa- 
tions, c'est-à-dire à peser les graves événements qui 
forcèrent la Russie à pénétrer dans le Caucase à main 
armée. Écoutons ce que dit M. Fonton^ dans le chapi- 
tre consacré à ce sujet: Appariiion de la Ruisie^ p. 72. 

< En effet, après avoir secoué le joug des Tartares, 
le grand-duc de Moscou, devenu le représentant de 
l'unité russo-slave, enleva Kazan (1533), et détruisit 
en outre la horde d'Astrakan par la prise de cette 
ville (1557). L'éclat de ses hauts faits avait porté son 
nom au delà du Caucase ; des relations commerciales 
étaient nées sur la mer Caspienne. Des colonies de 
marchands russes florissaient dans le khanat de Che-* 
makka (Chirvan), sur Vile de Salin, Maîtresse de tout 
le cours du Volga, la Russie s'empare des bouches 
inférieures du Térék et du Koïssou, et soumet les 



ET LES PEUPLES DU CAUCASE. H 3 

princes du Tumen *. La Russie était également, dans 
les circonstances les plus propices pour agir contre 
les khans de Crimée, et s'ouvrir un débouché jusqu'à 
la mer Noire, etc., etc. > 

Ces phrases parlent d'elles-mêmes et peuvent se 
passer de commentaires. Si, parce qve le Volga lui 
appartient (ce fleuve, on le sait, se jette dans la mer 
Caspienne), la Russie se croit en droit d'aspirer aussi 
à la possession du Térék et du Koiasou, attendu que 
ces rivières se jettent également dans la mer Cas- 
pienne; — si elle soumet en outre les maîtres de Tou- 
roen, afin de donner plus d'extension à ses relations 
commerciales dans le Daghestan, — et si, une fois ces 
faits accomplis, elle convoita la Crimée, qui se rendit 
plus tard, nous ne pouvons que reconnaître en cela 
les efforts constants de la Russie à s'accroître et à 
s'agrandir dans toutes les directions. Mais c'est en 
vain que nous recherchons Vurgence des événements 
qui l'auraient poussée à cet envahissement, et sa con- 
duite violente nous semble n'avoir d'autre mobile que 
le droit du plus fort. M. Fonton^ bien convaincu peut- 
être lui-même de la faiblesse de ses arguments et de 
son impuissance à nous persuader, s'attaque à la sen- 
sibilité du lecteur : il lui fait une longue et touchante 
description des cruelles poursuites des infidèles musul- 
mans, auxquelles les chrétiens de la Géorgie étaient 
soumis autrefois. En outre, pour mieux éloigner tout 



* Tumen, ancien nom du Tarkhou ou Tarkii 



Ili LA RUSSIE 

soupçon d'intérêt personnel ou d'esprit de conquête de 
la part de la Russie, Vauteur met toute son éloquence 
à contribution pour prouver que c'est par pure charité 
chrétienne que, cédant aux longues et continuelles 
prières de V extérieur, la Russie accourut au secours de 
ses frères en religion de la Géorgie, et que plus tard 
elle fut forcée d'accepter de ses protégés eux-mêmes 
le sceptre et le trône de Géorgie. 

Nous lisons, page 79 : « Persuadés que leurs mal- 
heurs toucheraient le cœur de leurs coreligionnaires, 
les Géorgiens ne cessèrent pendant un siècle d'implo- 
rer leur assistance, en leur faisant entendre leur§ cris 
de détresse. Les archives delà Russie, les inscriptions 
tumulaires des princes Karvels, morts à Moscou vic- 
times des spolations turques et persanes, sont pour 
ainsi dire les épopées douloureuses des longs tour- 
ments qui déciment ces peuples. Sans se laisser décou- 
rager par le peu de succès de leurs démarches, ils 
reviennent à la charge avec une constance inébran- 
lable C'est une chose curieuse que cette persévé- 
rance avec laquelle, poursuivant leur but, ils enlacent 
de plus en plus la Russie dans un réseau de stipula- 
tions diplomatiques, et la forcent enfin de lui prêter 
l'appui de son bras. > 

Je ne veux point fatiguer la patience du lecteur 
par la répétition des tirades interminables que 
M. Fonton met en œuvre pour prouver que la Russie, 
loin de céder à quelque considération d'intérêt parti- 
culier, n'a écouté dernièrement que la charité chré- 
tienne en réunissant la Géorgie à ses possessions. 



ET LES PEUPLES DU CAUCASE. 115 

Seulement parfois, — lorsqu'il s'agit de faits qui ne 
sont plus des secrets pour personne, — M. Fonton 
découvre sous le voile de Tamour chrétien de la 
Russie la griffe de la cupidité. 11 fait aussitôt jouer 
tous les ressorts de son éloquence et s'efforce de 
nous convaincre que la Russie, en rendant service 
à nn pays, acquérait par là naturellement le droit de 
se dédommager sur un autre. 

C'est ainsi qu'il nous avoue (page 82) que Pierre le 
Grande après un essai infructueux pour s'emparer des 
cotes orientales de la mer Noire, avait reporte tous 
ses soins à la possession des Indes. Sa mort prématu- 
rée l'empêcha malheureusement de réaliser ce projet; 
mais il le légua comme un héritjage sacré à ses succes- 
seurs. 

< La pensée de renouer des relations avec cette 
contrée si riche préoccupa surtout Pierre I". Dès 
1717, une expédition fut dirigée sur Khiva; elle 
manqua. 

€ Imbu de cette idée, Pierre reporta son attention 
sur la mer Caspienne. Toute la Russie pouvait y dé- 
boucher au moyen de ce réseau de canaux et de com- 
munications fluviales qu'il avait jeté sur le pays, et 
dont le Volga était l'artère vivifiante. Dominer la mer 
Caspienne, c'était donc ouvrir à la Russie le com- 
merce de toutes ses côtes, et rétablir h son profit cette 
ancienne route conmierciale de l'Inde, que nous avons 
vue exploitée tour à tour par les Grecs et par les 
Romains. » 

Ce passage seul, je pense, indique suffisamment 



\ 



H 6 LA RUSSIE 

les véritables intentions de la Russie, pour qui cette 
rapsodie de pitié et cle devoirs chrétiens n'est qu'un 
masque. 

Les motifs qui ont engagé la Russie à se mêler des 
affaires des peuples du Caucase sont identiques à ceux 
qui poussèrent Philippe de Macédoine à s'immiscer 
îi celles de THellade. Mais l'avenir nous réserve la 
solution de la question de savoir si le résultat sera le 
même. 

La Russie accordait sa protection a (e/pays, pour 
avoir le droit de troubler tel autre; il était tout natu- 

» 

rel qu'elle n'allât pas chercher ses protégés parmi les 
fils de l'islamisme, mais s'adressât plutôt aux tribus 
chrétiennes du Caucase. 

Enfin, dans les dernières années du siècle passé, 
après une série d'intrigues et des plus révoltantes 
machinations, au moyen de la corruption et de la 
violence, la politique moscovite réussit à déterminer 
George XIII, le plus faible des princes qui régnèrent 
en Géorgie, à déposer en faveur de la Russie sa dignité 
et sa couronne, en son nom et en celui de ses héri- 
tiers. L'acte remarquable qui contient ces stipulations 
fut rédigé sous le règne de l'empereur Paul, le 28 sep- 
tembre 1800. 

€ Pendant ce siècle, la Russie ne franchit la limite 
du Caucase qu'avec hésitation et à de rares interval- 
les ; après des succès incontestables, elle repasse tou- 
jours les monts ; ce n'est enfin que lorsque l'huma- 
nité, autant que la politique, lui impose cette charge, 
lorsque les peuples chrétiens de ces contrées sont a 



ET LES PEUPLES DU CAUCASE. H7 

la veille de voir périr leur indépendance et leur reli- 
gion, lorsque, de son côté, elle se voit dans Talter- 
native, ou de renoncer à la possession si importante 
des littoraux de la mer Noire et de la mer Caspienne, 
ou de courir les chances incertaines de conquêtes au 
delà des monts, qu'elle se résout à accepter le legs 
des rois de Géorgie, p 

Il est assez triste que, durant tout le xvnr siècle, 
la Russie n*ait pas écouté les prières de la nation 
géorgienne, et ne lui ait prêté assistance que lors- 
qu'elle lui arrivait trop tard! Elle contempla tran- 
quillement le peuple et le pays passer trois fois con- 
sécutivement au pouvoir des Turcs ou des Persans. 
Elle laissa s'accomplir, sans s'y opposer, les guerres 
dévastatrices de Mohamet V et du schah Nadir, et 
lorsque, Tiflis une fois détruite par le khan Âgha- 
Mehmed, la Russie pénétrait en Géorgie à main ar- 
mée, nourrissait-elle d'autre projet que de jouer le 
quatrième acte de ce drame sanglant? 

George XIII, en récompense de sa renonciation 
extorquée,, hérita de la haine et de la malédiction de 
toute la noblesse du pays. La reine elle-même fut 
indignée de l'acte de faiblesse de son imbécile époux. 
La conduite de cette noble princesse, qui, sur les 
ordres de l'empereur, devait être transférée de vive 
force à Saint-Pétersbourg, donne la mesure la plus 
juste des sentiments de son peuple. 

Le colonel Lazarew , chargé de cette expédi- 
tion, pénétra, accompagné d'un interprète et sans 
se faire annoncer, dans les appartements où la 



118 LÀ RUSSIE 

reine était assise sur un divan , auprès de ses 
enfants qui sommeillaient. On sait combien Tasile des 
femmes est respecté en Orient, et Ton se figure 
aisément que la reine, alors jeune et belle, témoigna 
hautement sa surprise et son indignation au visi- 
teur qui la bravait. Au lieu de s'excuser, le colonel 
montre ses papiers et ordonne à l'infortunée souve- 
raine de le suivre sur-le-champ. La fière Marie ne 
peut croire qu'une pareille insulte lui soit faite au su 
de l'empereur ; son courroux s'allume, elle se refuse à 
obtempérer aux ordres du colonel, et sans lui répon- 
dre elle lui désigne ses enfants endormis. Lazarew^ 
impatienté de ses lenteurs, saisit son pied pour la 
forcer à se lever. La reine, enflammée de colère, fait 
un bond, tire un poignard de son sein et en frappe 
au cœur l'oflFenseur, qui tombe aussitôt inanimé. 
Cependant, au même instant, l'interprète s'élance sur 
elle et lui fait avec son sabre plusieurs blessures 
dangereuses. Elle serait morte sous ses coups, si le 
bruit de la lutte et les cris des enfants n'eussent at- 
tiré du monde dans la pièce... 

A peine l'héroïque princesse fut-elle un peu réta- 
blie qu'elle fut dirigée, escortée d'un autre officier et 
accompagnée de ses enfants, vers la capitale de la 
Russie, où, il y a peu d'années, elle termina une 
existence remplie d'alternatives. 

L'auteur de ce livre eut occasion de voir la 
reine Marie dans sa modeste et presque miséra- 
ble habitation, peu avant sa mort, et il peut affir- 
mer qu'elle emporta dans la tombe la haine con- 



ET LES PEUPLES DU CAUCASE. 419 

tre ceux qui lui avaient ravi le trône et la liberté. 

Les différentes révolutions qui éclatèrent plus tard 
en Gréorgie sont le plus sûr témoignage du souvenir 
terrible que conserve son peuple de Vaffront fait à sa 
reine Marie. Un fait historique est là pour démontrer 
toute rhorreur qu'inspirait aux populations de Kar- 
wel le joug moscovite : c'est que les princes géor- 
giens implorèrent jusqu'au secours de leurs anciens 
ennemis les Persans et les Turcs, pour chasser dere- 
chef les Russes de leur territoire. 

Le prince Alexandre, fils du roi Héraclius de Géor- 
gie, ne pouvait supporter Tidée de voir le trône de 
ses pères en leur pouvoir. Il préféra faire cause com- 
mune avec les montagnards, après avoir vainement 
tenté d'exciter à une levée de boucliers les grands de 
la Géorgie contre les Russes. Ceux-ci ne voulaient 
s'engager dans une révolte ouverte que dans le cas 
où une puissance étrangère leur viendrait en aide. 
Que pouvaient les tribus de Karwel, dont toute la 
populatio!! comptait à peine quelques centaines de 
mille âmes, contre la Russie, bien plus forte qu'elle? 
La Géorçie avait été tvo\) épuisée et trop ébranlée 
par les dernières guerres du khan Agha-Mehmed 
pour qu'il fût possible k ses habitants de résister 
longtemps au colosse du Nord. 

C'est à cette circonstance seule, et non a\ix sym- 
pathies présumées des princes géorgiens pour la Rtis- 
sie, qu'il faut attribuer la cause de l'insuccès des 
plans guerriers du czarewitsch Alexandre. Tous les 
autres moyens lui faisant défaut, il s'as?ocia aux 



120 LA KUSSIË 

montagnards et chercha à obtenir des anciens enne- 
mis de sa patrie un appui dans ses entreprises contre 
lu Russie. Ses projets échouèrent tant en Perse qu'en 
Turquie, où il s'enfuit d'abord pour monter une in- 
surrection contre le czar. Les exploits des Eusses 
étaient encore trop présents à la mémoire des deux 
nations, les dernières guerres les avaient trop épuisées 
pour qu'elles s'exposassent de nouveau à leur incer- 
titude. 

Alexandre fut accueilli avec hospitalité à Schous- 
cha, par le khan Ibrahim^ maître de Karabagh; il 
chercha à entraîner les peuples des montagnes à la 
révolte. Omar, le chef redouté des Awares, et lui s'u- 
nirent dans la même haine contre les Russes ; elle fat 
le mobile de plusieurs entreprises favorables à ce 
puissant prince, qui réunit sous sa bannière victo- 
rieuse les principaux peuples du Daghestan. 

L'automne de l'année i 800 fut désigné par Alexan- 
dre et le khan Omar pour l'opération d'un coup déci- 
sif en Géorgie. Environ vingt mille hommes, pour la 
plupart formés d'excellents cavaliers du Leghistan, 
étaient sous les ordres à^Omar. Alexandre avait un 
nombreux parti parmi les grands de la Géorgie, aussi 
le pays aurait-il été perdu pour les Russes, s'ils n'a- 
vaient eu connaissance de bonne heure des prépara- 
tifs du khan des Awares. 

Le général Lasarew, à la tête d'un gros corps d'ar- 
mée récemment arrivé, gagna sur les bords de l'Iora 
une bataille acharnée sur les peuples des montagnes 
(succès qu'il dut principalement a l'eflFet d'une nom- 



ET LES PEUPLES BU CAUCASE. 121 

breuse artillerie), et mit par là le premier jalon de 
Tincorporation de la Géorgie à la Russie, qui suivit 
de près. 

Les essais tardifs et successifs d'Alexandre pour 
chasser les Russes de la Géorgie rencontraient, il est 
vrai, toujours de vives sympathies parmi la popula- 
tion, qui au fond de son âme abhorrait le régime 
russe ; mais ils demeurèrent sans résultat durable en 
présence de la supériorité écrasante de leur ennemi 
du Nord. 

Une conjuration fort étendue de l'aristocratie 
géorgienne eut encore lieu en 1 832 ; elle fut néan- 
moins étouffée à son germe, les chefs terriblement 
punis, — il se trouvait dans le nombre des rejetons des 
célèbres maisons princières Tschawschewadse, £ris* 
taw, Andronikow, Tschalekaiew, etc.,T-etles rigou- 
reuses mesui*es des Russes rendirent plus tard aux 
Géorgiens toute nouvelle tentative de révolte impos- 
sible. 

Après ces quelques indications, dont nous pour- 
rions faire un volume, si l'espace nous le permet- 
tait, nous croyons le leeteur suffisamment éclairé 
pour juger les déclamations suivantes. 

Dans le chapitre cité plus haut : Etablissement 
de la Russie au delà du Caucase 3 M. Fonton dit 
(page 94) : 

€ Lorsque l'empereur Alexandre, par son mani- 
feste du 12 septembre 1801, acceptait le trône légué 
par les rois de Géorgie, il obéissait à une impulsion 
généreuse. Ce n est pas, disait-il en s'adressant à la 



124 LA KUSîME 

nation géorgienne, pour accroître nos forces, ce n'est 
pas dans des vues d'intérêt, ou pour étendre les 
limites d'un empire déjà si vaste, que nous acceptons 
te fardeau du trône de Géorgie; le sentiment de notre 
dignité^ P honneur, r humanité seuls nous ont imposé 
le devoir sacré de ne pas résister aux cris de souf- 
france partis de votre sein, de détourner de vos têtes 
les maux qui vous affligent, et d'introduire ei\ Géor- 
gie un gouvernement fort, capable d'administrer 1h 
justice avec équité, de protéger la vie et les biens 
d'un chacun, et d'étendre sur tous l'égide de la 
loi. » 

Et, pour éviter tout malentendu, M. Fonton 
ajoute sous forme de complément : ces assertions 
n'étaient pas de vaines déclamations I 

Si la Russie avait rempli une seule des promesses 
ci-dessus énoncées, nous lui pardonnerions toutes les 
violences, dont elle se rendit coupable pour arriver à 
la possession de la Géorgie ; car la force pousse à la 
soif de la domination, et toute domination engendre 
la violence. Si T histoire offrait un seul exemple qu'un 
pays tombé au pouvoir moscovite fût deveim })lus 
florissant et ses habitants meilleurs, on serait disposé 
à éloigner tout à fait la question de savoir si la 
Russie s'emparait à tort ou à raison du trôné de 
Géorgie. Car, après tout, aucune nation puissante n'a 
parcouni sa carrière terrestre sans avoir commis sur 
de plus faibles voisins quelque iniquité ou quelque 
exaction, et, dans toutes les occasions où le droit du 
plus fort prévalait pour le bien du plus faible, il était 



ET LES PEUPLES DU CAUCASE. 423 

admis et sanctifié devant le tribunal de justice de 
rhistoire. 

Mais^ — comme c'est ici le fait de la Russie^ 
— lorsque la force n'agit que pour opprimer au 
lieu de protéger, que pour détruire au lieu de con- 
struire, que pour répandre la dévastation au lieu des 
bienfaits, alors la haine des honnêtes gens se tourne 
en masse contre elle, D est du devoir de toute 
personne que le hasard ou l'envie de s'instruire a 
conduite sur la voie de ces violences, de contribuer 
autant que possible à arrêter l'envahissement du tor*- 
rent destructeur; la connaissance entière du mal est 
le premier pas et aussi le plus important. . . 

Betoumons cependant à l'examen du livre ouvert 
sous nos yeux* M. Fonton cherche à nous rassurer, en 
nous affirmant que le manifeste d'Alexandre, cité ci- 
dessus, n'est pas une simple déclamation ; pour con* 
firmer son opinion, il nous donne une courte der 
scription de la désorganisation et de la situation 
pénible, en effet, de la Géorgie, qu'elle doit en par- 
tie à l'abjection intérieure, aux guerres continuelles 
et aux manœuvres de la politique russe. Mais au lieu 
d'ajouter, ainsi que la vérité l'exigeait, que cette 
abjection et cette fâcheuse situation nationale arri- 
vaient aux Russes fort à propos pour l'accomplisse- 
ment de leurs futurs projets, et que ces causes résul- 
taient en grande partie de leurs manœuvres , il 
poursuit, se fiant à la crédulité du lecteur : < Il fal- 
lait, certes, de l'abnégation, il fallait un bras puis- 
sant pour faire éclore de ce chaos moral, physique et 



JS4 LA RUS8IE 

])olitique, un état de choses régulier. Si la Russie 
accepta ce lourd fardeau, il est juste aussi qu'on lui 
en tienne compte, que Ton n'attribue pas à l'ambi- 
tion, h la soif des conquêtes, une extension de limites 
qu'elle avait toujours regardée comme excentrique, 
et qu'elle savait ne pouvoir conserver que par les 
armes. » 

Après l'occupation de la Géorgie, les Russes suivi- 
rent de point en point l'exemple de Potemkin^ qui, 
sans coup férir et par ses intrigues, soumit au sceptre 
russe les khans de la Crimée. On établit une espèce de 
chambre de réunion, chargée de s'enquérir de toutes 
les nouvelles géographiques et historiques propres à 
appuyer les prétentions de la Russie aux pays voi- 
sins *. Avec cette méthode de procéder, on pense 
bien que la Russie avait toute facilité d'action tant 
qu'aucune puissance européenne ne s'immisçait dans 
ses aflFaires; elle pouvait aisément convaincre à sa 
guise des montagnards aussi ignorants en géographie 
qu'en histoire, sans être arguée d'erreur. 

Essayons par quelques exemples de montrer la 

* L'habile auteur de cet ourrage des plus importants : Anecdotes 
sur la vie de Po<emJbtn, etc. , etc., dit à ce sujet : c par son savoir^ 
faire et ses eutretiens avec l'aucien kbau, grâce aux détestables 
instigations de Potemkin, cette commission éftiblie fit valoir les pri- 
vilèges les moins contestables sur les pays que Von convoitait. Les 
czars de Karthli et de Kaketi, en un mot toute la Géorgie, la Bessara- 
bie et les fMTovinces du Kouhan^ furent désignés comme empire et pays fai- 
sant partie de la Crimée. » 

Xous ne sauf ions trop recommander ce Vwto [Freistadt^sur-îe-Rhin 
1792},^ où le lecteur curieux d'apprendre la direction intérieure de la 
Russie trouvera une foule de pièces remarquables. 



ET LES PEUPLES DU CAUCASE. t2o 

justesse et la validité dont elle appuyait ses pré- 
tentions et ses arguments. 

1"* La Russie maintient son droit à la possession de 
la Kabardah ; et voici sur quoi elle le base : 

a- Le czar Iwan Wassiljewitsch le Cruel avait 
pour femme la fille de Temroukj prince kabarde ; il 
s'ensuit que les Kabardes avaient déjà à cette épo- 
que des relations amicales avec la Eussie. 

b' Une expédition entreprise eu Tannée 1717 par 
les Busses contre le khan de Ehiva était commandée 
par Bekovitsch Tscherkaski, prince kabarde, qui 
s'adjoignit une troupe de ses compatriotes. Preuve 
qu'alors déjà les Kabardes combattaient sous les dra- 
peaux nisses ; par ponséquent, la Russie a droit de 
souveraineté sur les Kabardes. (Pages 74^ 82.) 

Tremblons, nous autres Allemands si patients, 
qu'un jour la Russie ne vienne à se prévaloir envers 
notre patrie de pareils droits et de semblables argu- 
ments I 

Combien comptons-nous de princesses allemandes 
mariées à des princes russes ? Que de généraux alle- 
mands ont servi sous les drapeaux russes I 

Cependant continuons à relater les autres réclama*- 
tiens de la Russie : 

2"* La Russie prétend à la possession des provinces 
situées sur la mer Caspienne, parce que, déjà du 
temps de Pierre le Grande des comptoirs russes y 
furent établis. 

Nous avons vu plus haut de quel droit Pierre le 
Grawrf fonda ces établissements, obtenus par la force 



126 LA RUSSIE 

des armes : t Parce que la Russie était maîtresse de 
tout le cours du Volga, elle s'empara des boftches 
inférieures du Térék et du Koïssou ! » (Page 72.) 

Les populations des côtes, ^ui dans leur simplicité 
n'étaient pas à même de bien comprendre les syllo- 
gismes moscovites, cherchèrent à reconquérir, à la 
première occasion favorable, ce qui leur avait été 
extorqué par les mêmes moyens. Ils chassèrent les 
colons russes de Schemacha, massacrèrent ceux qui 
leur opposaient résistance, et déjouèrent pendant 
quelque temps les vastes projets commerciaux de leurs 
ennemis. Pierre le Grande irrité de ces pertes nom- 
breuses, médita une vengeance éclatante contre les 
montagnards, et voulut à tout jamais s'assurer 
leurs domaines. « Non, ajoute M. Fonton^ comme 
complément, non pour étendre les limites de son 
empire par des conquêtes excentriques, mais afin de 
prouver la facilité qu'aurait la Russie de prendre pied 
sur le littoral de la mer Caspienne, pour y consolider 
ainsi son influence, régulariser les rapports des diffé- 
rents Etats, et faire naître sous son égide puissante 
un ordre de choses accessible au développement des 
relations commerciales. 

€ Sans songer à pousser la Russie au delà des limi- 
tes gigantesques tracées par la nature, et à la jeter 
ainsi au milieu d'un pays presque totalement inconnu 
et dans des complications inextricables (n'est-ce pas 
touchant 1), il voulait dessiner de sonépée la position 
qu'elle était appelée ii prendre. 

€ Telle était la pensée de Pierre! j> (Page 83.) 



ET LES PBUPLB8 DU CAUCASE. iî7 

Noiis avons vu précédemment la Russie, par crainte 
d'être taxée d'ambition, résister pendant tout un 
siècle à toutes les prières et à toutes les larmes, avant 
de se décider à accepter le fardeau du trône de Géor- 
gie. C'est uni([uement lorsque V humanité lui en fit un 
devoir qu'elle prit cette grave initiative. 

Nous avons vu en outre pour quels innocents et 
nobles motifs l'armée russe envahit le domaine des 
montagnards ; après cela, Taimable lecteur donnera 
gans doute raison à M. Fonlorij lorsqu'il prétend qu'il 
est juste que l'on n'attribue pas à Fambition, à la soif 
des conquêtes, une extension de limites que la Russie 
avait toujours r^^arciee comme excentrique. (Page 95.) 
Qui a jamais accusé la Russie d'ambition, de soif des 
conquêtes? Quia jamais prêté à la Russie des pensées 
envahissantes, excepté lorsque l'humanité et la <iha- 
rité chrétienne lui en faisaient une obligation?! 

Quel dommage que les. montagnards du Caucase, 
trop amis de la liberté, n'aient pas compris les inten- 
tions humaines et désintéressées qui guidaient les expé- 
ditions désastreuses de la Russie ! Quel dommage que 
leur défense héroïque leur ait fait perdre les bienfaits 
si dignes d'envie qui leur seraient certainement échus 
en partage sous le sceptre si doux des Moscovites! 

Mais, comme dit Heeren dans son célèbre ouvrage 
sur les peuples de l'antiquité : « Rien n'est plus ombra- 
geux que l'amour pour la liberté^ et Vexpérience ne 
nous a que trop appris^ hélas ! qu'il pouvait y avoir 
des motifs de crainte * ! 

* Heeren, Idées, etc., tome III, page 267. 



128 LA RUSSIE 

Nous espérons que les passages cités suffiront à 
mettre le lecteur à même de constater lui-même les 
droits sur lesquels reposent les entreprises des Russes 
contre les habitants du Caucase de Test (constamm-ent 
dégagés de tout désir de conquête, ainsi que s'exprime 
Tempereur Nicolas en plusieurs endroits dans son 
manifeste). Nous allons parler des Tcherkesses pro- 
prement dits, en passant sous silence une foule de 
faits de nature semblable. Les glorieux combats de 
ces populations entières de la mer Noire contre les 
Russes, qui leur étaient bien supérieurs en nombre, 
méritent notre admiration au même titre que les 
guerres des Grecs contre les armées de Xerœès et de 
Darius, 

Les prétentions de la Russie à la domination des 
régions situées sur les côtes du Pont se fondent sur 
le traité d'Andrinople (1829), par lequel le sultan 
remet aux Russes tout le territoire situé entre le 
Kouban et la mer Noire * . 

Mais il est un fait dont la preuve exacte est facile, 
c'est que les Tcherkesses n'ont jamais été assujettis 
au pouvoir ottoman, pas même nominativement, et 
que le sultan n'avait aucunement le droit de disposer 
selon son bon plaisir de leur pays. Les Tcherkesses, — 
pour la plupart mahométans, — ainsi que les autres 
peuplades avoisinant les côtes : celles de Schapssouch, 
des Oubyches, des Dshighetis, etc.; n'ont eu avec 
le sultan d'autres rapports que ceux qui subsistent 

* Depuis les bouches rhi Kouban jusqu'au forl Sain('Nico1as. 



ET LES PEUPLES OU CAUCASE. 129 

chez tous les catholiques romains h l'égard du pape. 
Ils le considéraient et le révéraient comme chef spi- 
rituel de leur culte; mais quant au temporel, ils lui 
étaient aussi peu soumis que les nations catholiques 
romaines de l'Europe le sont au pape. 

La question de savoir si le sultan a jamais exercé 
en Circassie le droit de souveraineté, et aurait été par 
conséquent le maître de céder ce territoire, a été, en 
1838^ Tobjet de vifs débats au parlement anglais, à la 
suite de la prise connue du Vixe. M. Bell, propriétaire 
du Vixe^ a démontré d'une manière incontestable dans 
son plaidoyer que les Tcherkesses n'ont jamais dé- 
pendu ni de droit ni de fait de la Turquie, et que par 
conséquent les prétentions de la Russie à leur terri- 
toire étaient de toute nullité ^ . 

€ Il n'est sans doute que trop vrai, remarque 
M. Bell h ce sujet, que si Tempereur eût été à même 
d'adjoindre à ses Etats la Circassie^ non-seulement sur 
le papier j mais encore en réalité, il serait parfaitement 
inutile maintenant de discuter après coup l'irrégula- 
rité d'un pareil acte, ou de chercher à prouver que le 
pays ne lui appartenait pas. Mais une simple procla^ 
mation , par laquelle le souverain d'un pays déclare 
un territoire étranger incorporé à ses Etats , sans 
qu'il puisse faire suivre le fait à la parole, laisse le 
droit de souveraineté exactement comme il était aupa- 
ravant*.» 

* Voir rAppendice de l'ouvrage de Beli : Tico years résidence among 
the Circasêiana. 
» T. H, p. 339. 

9 



{âû LÀ RUâSIC 

Il s'agit d^abord de fournir la pi»aT€ que la Bii«sie, 
0ialgré la cession de la Circassie, extorquée an sultan 
(seulement sur le papier bien entendu), n'a aucun droit 
sur ce pays, puisque ses habitants n'ont jamais dépendu 
du sultan. 

Pour arriver à cette conclusion, nous sommes 
fiM'cé de recourir à d'anciens traités entre la Russie 
et la Turquie, qui précédèrent celui d'AndrinopIe et 
qui lui senrirent pour ainsi dire de base. Nous tâche - 
rons d'être le plus br^ possible dans nos citations et 
dans les notes à l'appui, parce que le lecteur qui 
aurait intérêt à prendre plus ample connaissance des 
{ttèces en question les trouverait dans le Recueil des 
traités, de Martens. 

£n 1774, un traité fut stipulé entre la Russie et 
la Turquie, après l'issue d'une guerre opimâtre, dont 
le résultat avait été marqué d'alternatives de part et 
d'autre; ce traité est connu sous le nom de Eout- 
schouk-Kiiinardji; voici le trobième article : 

€ Tous les peuples tartares, ceux de la Crimée, de 
Budjiak, du Kouban, les Ëdissons, les Geamboucluks 
etlesËditschkulB seront reconnus* sans aucune excep- 



1 II faut remarquer ici que sous la dénomination de Tariares d« 
^Louban — nommés aussi simplement c les Koubans ou les Kouba- 
nans » — il s'agit des Tcherkesses proprement dits, qui, du reste, 
ainsi qu'on pourrait le supposer en consultant le traité ci-dessus , 
n'ont jamais été sous la domination des khans de la Crimée : lisez là^ 
dessus l'ouvrage déjà cité sur Potemkin, page 153, où il est dit : 

< Les Koubans occupent le pays situé sur les montagnes du Cau- 
case entre les Palus-Méotides (Azow) et la mer Noire, au sud d'Azow. 
Les habitants sont de vrais Tarlares; et, comme leurs établissements 
■'étendent le long de la rivière du Kouban, ils portent le nom de 



ET LES PEUPLES DU CAUCASE. i31 

Hqu par les deux empires pour nations libres et entiè- 
rement indépendantes de tout« puissance étrangère , 
gouyernées par leur propre souverain de la race 
de Chingiskan, élu et élevé sur le trône par tous les 
peuples tartares; lequel les gouvernera d'après leurs 
anciennes lois et usages , n'en rendant aucun compte 
que ce soit à aucune puissance étrangère ; c'est pour- 
quoi ni la cour de Bussie, ni la Forte Ottomane ne 
devropt se mêler sous quelque jffétexte que ce soit 
de l'élection dudit khan, non plus que de leurs affaires 
domestiques , politiques , civiles et intérieures ; mais 
au contraire avouer et considérer ladite nation tar* 
tare dasis son état politique et civil sur le même pied 
que les autres puissances qui se gouvernent par elles- 
mêioes et ne dépendent que 4c Dieu seul ; quant au:^ 
cérémopies de religion , comme les Tartares profes- 
sent le même culte que les musulmans, ils se régle- 
ront à l'égard de Sa Hautesse comme grand cajife du 
mahopiétisme, selon les préceptes que leur prescrit leur 
loi, sans aucun préjudice néanmoins de la confirmation 
de leur liberté politique et civile, p 

Tout ce qui suit n'a pour but que de confirmer et de 
fortifier les pl^rases précédentes , et l'article se ter- 
mine ainsi : 

€ Fareillemeut la Sublime Porte s'engage de la ma- 
mèrç la plus solennelle et promet de n'introduire n^ 
eptpetenir à l'avenir aucune garnison ou gens armés 

Tartares du Kouban. Le peuple na de fait jamais appartenu, soit au sut" 
tan, soit au "khan de la Crimée. > Ceci était écrit en HQS, ainAi dix- 
huit années aprëa la conclusion du traité de Koatscfaouk-Kainar^ji. 



132 LA RUSSIE 

quelconques dans les susdites villes, forteresses , ter- 
res et habilfitions, ni dans Fintérieur de ces Etats 
aucun intendant ou employé militaire de quelque 
dénomination que ce soit , mais de laisser tous les 
Tartares dans la même parfaite liberté et indépendance 
que leur laisse l'empire de Russie. » 

Après ces citations, il est évident que la Russie aussi 
bien que la Turquie reconnaissait les pays en question 
libres et soumis à Dieu seul , maintenant et à tout 
jamais. 

Si le lecteur conservait encore le moindre doute 
• sur le sens de ces paroles, la lecture des articles prin- 
cipaux d'une autre pièce qui se rattache exactement 
au traité de Koutschouk-Kainardji lèverait toute 
incertitude à cet égard. En i 77»^, la Russie et la Porte 
conclurent une sorte de « convention explicative », 
dont on trouvera l'origine en prenant connaissance 
de Vacte lui-même , ce qui nous dispensera de nous y 
arrêter pins longuement. Il est dit au préliminaire : 

« Depuis la conclusion du traité de paix éternelle 
entre Tempire de toutes les Russies et la Porte Otto- 
mane àKainardji, le 10 juillet 1774, etderhégire il 88, 
il est survenu sur quelques articles de ce traité et 
particulièrement à raison de la . transformation des 
Tartares de la Crimée et autres en une puissance 
libre , indépendante et soumise à Dieu seul , divers 
malentendus et contestations qui sont parvenus au 
point de priver les sujets respectifs de la jouissance 
des fruits de la paix, qui sont la bonne harmonie et 
la sûreté. Pour éteindre et écarter une fois pour 



ET LES FEUFLES DU CAUCASE. 1 33 

toutes des inconvénients aussi désagréables, qui peu- 
vent occasionner entre les deux empires la discorde 
et des hostilités, on est convenu mutuellement et 
amiablement, par le moyen des plénipotentiaires des 
deux empires, munis de pleins pouvoirs, d'entamer 
une nouvelle négociation à Constantinople , dans la 
pure intention d'éclaircir et d'expliquer le susdit 
traité de Kainardji. » 

L'article 1" de cette convention est ainsi conçu : 

€ L'on confirme par cette nouvelle convention le 
traité de la paix éternelle de Kainardji conjointement 
avec ses deux articles, dans toute sa force et dans 
tous ses points sans exclusion, chacun selon son sens 
littéral, comme si ledit traité eût été inséré ici mot 
pour mot dans toute son étendue, à l'exception des 
articles qu'on a expressément et précisément dé* 
signés et éclairés dans le» articles de la précédente 
convention. » 

L'article 2 de la convention renferme encore des 
définitions plus précises de l'article 3 du traité de 
Kainardji, dont la reproduction textuelle nous en- 
traînerait trop loin. Aussi nous contenterons-nous de 
ne rapporter ici que le punctum saliens qui sert de 
conclusion. 

t La Sublime Porte ayant déjà renoncé dans le traité 
de paix de Kainardji à tous ses droits temporels sur 
toutes les hordes, tribus et races tartares ; elle s'engage 
de nouveau dans la présente convention de ne jamais 
les renouveler sous quelque prétexte que ce soit , 
mais de reconnaître et considérer ces peuples comme 



13i LA RUSSIE 

nation libre et indépendante, selon le contenu du troi- 
sième article du traité ci-dessus mentionné, lequel 
article, outre ce qui est énoncé dans celiii-cî, doit être 
regardé comme s'il y était rappelé mot pour mot. i 

Il nous semble superflu d'ajouter le moindre com- 
mentaire aux pièces que nous venons de produire; elles 
sont conçues, quant aux points principaux, avec 
trop de netteté et de clarté pour qu'il semble pos- 
sible de se niéi)rendre sur leur sens ou de le coiitour- 
ner. Nous verrons bientôt, et en temps et lieu^ com- 
ment la ftussie le tenta néanmoins, et trancha le 
nœud quand la subtilité de ses doigts 'diplomatiques 
eut com])létement échoué. 

Les Turcs observaient leurs traités avec une fidélité 
et une persévérance qu'ils eurent bientôt à déplorer 
amèrement. 

A peine quatre années s'étaient écoulées, (Jue Vîm- 
pératrice Catherine, au mépris du traité de Kainardjî, 
à l'instigation de son ambitieux favori Potemkinj 
envoya une armée en Crimée, dans le but de s'empa- 
rer par la ruse ou par la force de ce pays fertile. Je 
croîs nécessaire de rappeler ici un passage de l'ou- 
vrage sur Potemkin % cité plusieurs fois déjà, et qui 
a rapport à cette entreprise; l'histoire de ce't homme 
d'Etat si mal famé y est reproduite eii détail avec une 
parfaite exactitude. 

« Sahin-Giréi, dernier khan de là Crimée, se voyait 
poussé à toute extrémîtc par les intrigués (ïes députés 

1 Pages 148-149. 



ET LES PEUPLES DU CAUCASE. 138 

de Piftèmkin^ qnl lui offraient leurs services et letirs ste 
cours; les grands alors Tabandonnèrent^ le temmt 
pour un traître qiii s'était rangé du côté des Russes, 
leurs plus mortels ènfiemis ; ils le forcèrent à prendre 
la fuite et à cAereher sort Salttt auprès de dfes derniers. 
On s'imagine aisément qttte Pôteinkin traita dfe tbUte 
sa hauteur ce khart qu'il avait égaré lui-mêtne , et 
'quelles conditions il lui imposa. Toutes représenta* 
tions étaient inutiles. Le khan n'avait d'autre alter- 
faatîve que de livrer sa signature pour lui et ses suc- 
cesseurs, ett abandonnant à la Russie la souveraineté 
de la Crimée contre une rente annuelle de cent mille 
roubles *. A peine cette concession de la Crimée, en 
apparetïce volontaire , tuais de fait arrachée de vive 
force, fut-elle signée, que Potemkin^, au hôta de Tîm^ 
pératrice, en prit possession . Non- seulement il rendit 
à ciette pïtequllé, mais encore à tôhs les potts dé 
rtier et villes leurs anciens noms grecs, afin d'fehgager 
les G«cs dispersés en Turquie, attachés à Vamôur 
de l'antiquité , à revenir avec leurs biens el léSih- 
fortune s'établir dans les villes habitées jadis par 
leiïTC aiteux. Il ne se contenta pas d'avoir réuni 
la Crimée à la Russie , mais encore , en hfibîle 
homme d'État, c'est-à-dire parfois en gt*andbrigiihd, 

< Le titre que les empereurs de Russie concédèreot au khan de 
Crimée était celu»-ci : Dei gratia Magna Borda Crimensis Domina' 
tus frairi nostro N. N. lUajestati amicam îalnt&m. 

Ce titre» q«i ne fait nullement mention du littoral situé entre le 
Kouban et la mer Noire, sert de nouvelle preuve à notre asseriion, 
que les populations de ces contrées, c'est-à-dire les TcherkesRes 
De furent jamais seus la domination des kbans de Crimée. 



I3t> LA RUSSIE 

il S* efforça de saustraire^ soit aux Turcs^ soit à d'autres 
peuples les pays adjacents y soi^ leprétexlequ^ils avaient 
appartenu autrefois à la Crimée, etc. » 

An nombre des pays dont Potemkin convoitait la 
yos&ession sous le prétexte spécieux qu'ils avaient ap^ 
partenu autrefois à la Crimée, se trouvait le terri- 
toire des Tcherkesses, situé entre le Kouban et la 
mer Noire. Tandis que ses voisins, bien plus forts en 
nombre,- tombaient, lassés de la guerre, au pouvoir 
des Russes, cette nation avait résisté victorieusement 
jusqu'à présent aux baïonnettes comme aux intrigues 
et aux tentatives de corruption de ses plus mortels 
ennemis. Le fait est vraiment digne de respect, et 
mérite notre admiration... La chute du khan de la 
Crimée, Sahin-Giréi et la prise de possession de son 
territoire, dont la liberté et Tindépendance lui avaient 
été garanties solennellement pv Fimpératrice dans 
le présent autant que pour l'avenir, prouve assez 
qu'elle foula aux pieds tous les traités conclus avec la 
Turquie; tous les articles, comme nous l'avons vu, 
en avaient été réglés avec autant de netteté que de 
précision^ et semblaient rendre toute cx)ntroverse im- 
possible. 

Personne n'ignore que même les plus gmnds excès 
se fondent toujours sur quelque apparence de droit; 
on sera peut-être curieux d'apprendre comment Cathe- 
rine s'y prit pour accorder ses paroles avec ses actes. 

Elle publia, à la date du 8 avril i 781 , un manifeste 
dont voici le résumé : le but principal du traité de 
Kainardji, et de la Convention explicative qui le 



ET LES PEUPLES DU CAUCASE. 137 

suivit étant le maintien et la durée de la ])uix entre 
la Russie et la Forte Ottomane , en reconnaissant la 
liberté et l'indépendance de la Crimée, cause de fré- 
quents malentendus et de démêlés entre les susdites 
puissances, on avait cru terminer et prévenir toutes 
contestations; que Timpératrice cependant, trompée 
dans ses espérances , avait dû recourir à d'autres 
moyens : c C'est pourquoi ( nous donnons ici la tra* 
duction textuelle de la conclusion de ce manifeste re- 
marquable); c'est pourquoi, animée du plus sincère 
désir de confirmer la paix et de la maintenir, en cher- 
chant à remédier aux querelles sans cesse suscitées 
par les affaires de Crimée, notre honneur, l'obligation 
où nous sommes de veiller à la sécurité de notre em* 
pire, nous font un devoir de prendre la ferme résolu- 
tion de mettre fin, une fois pour toutes, aux troubles 
de la Crimée. A cet effet, nous réunissons à notre 
empire la presqu'île de Crimée, Vile de Taman et tout 
le territoire situé entre le Eouban et la mer Noire, 
comme juste dédommagement des pertes et des frais 
que nous avons supportés pour le maintien de la paix 
et de la prospérité dans lesdits pays. » 

Les Tartares de la Crimée méritent leur sort, puis- 
qu'ils se sont soumis aussi facilement k leur condition. 
Mais les Tcherkesses, malgré les manifestes et les 
expéditions des Eusses, ont prouvé, les armes à la 
main, qu'ils étaient dignes de la liberté, .qui depuis 
des temps immémorables avait été leur héritage. 

C'est à dessein que M. Fonton ne mentionne dans 
son ouvrage aucun des traités que nous avons donnés 



Iâ8 LA RUSSIE 

en partie plus hatit ; il cunsidère an contraire les pré- 
tentions de la Russie h lit souveraineté de la Clrcas- 
sîe comme une chose toute naturelle, ht qui n'a 
nullement besoih d'être justifiée. Il nous ret)résente 
les Tcherkesses comme Itile horde de sauvages, qui ne 
tivent que de déprédations et de meurtres, et la Russie 
teomnieune natioh agissant selon la justice etoiFrant 
ie modèle de toutes les autres vertus. Le Iwit de Tem- 
pereur, en étendant la main sur les États roîMns, 
îest de les attirer dans un cercle enchanteur de béné- 
dictions et de bienfaits, dont se félicitent tous les 
peuples qui vivent sous sa domination. Les ignares 
ihontagnards ne Veulent pas le coïiiprendre, saurait-on 
les aïnen^r h cette conviction autrement que par la 
force? Rlétt n'est plus naturel I 

« Dans ces dispositions , dit M. Fonton (imgesB 
124-125); dans ces dispositions de la Russie, les 
excitations dû dehors sont un vrai malheur. Nous ne 
voulons pas leur concéder tout le poids qu'elles s'at- 
tribuent; mais tout faible qu'il est, il doit son origine 
moins à des sentiments d'humanité qu'à la haine poli- 
tique contre la Russie. 

(c Peut-on en juger autrement, lorsqu'on voit des 
inidîvidus appartenant à des nations honorées pat 
l'abolition de la traite des nègres chercher à favoriser 
le commerce infâme des esclaves ; car leurs excita- 
tîonè ne sauraient conduire à aucun autre résultat. > 

S'il ti'étàit pas ridicule de voir un peuple comme le 
peuple russe élever la voix pour blâmer chez d*au- 
tres nations le ïûal qui est le ret rongeur de sou pro- 



ET LES PEUPLES DU CAUCASE. 139 

pre arbre de salut, nous prendrions la peiné de citet 
bon nombre d'exemples où la Eussie, même en dehors 
de ses limites proprement dites, non-seulement tolère 
le commerce des esclaves, maïs l'encourage môme 
lorsqu'elle y trouve avantage. Nous n'aurions, sous 
ce rapport, qu'à nommer le traité connu dé tout le 
inonde, conclu l'automne de 1845 entre le prince "VTo- 
ronzoff et les peuplades de lia c8te de la mer Ivoire, 
qui accorié aux Tcherkesses, au nom dé la Russie, là 
liberté îllîmltéé dû commerce des esclaves. Cette na- 
tion s'est flétrie par cet 'acte indigne; elle à éteint Ta 
deriiîère luebr de justice qiiî lui servait encore à ais- 
sîmiiîer ses violences aux regards de Tunivers. 

Aussi les argumentations de M. FontoUy qui repo- 
saient principalement sur la volonté supposée de là 
Sasisîé de mettre un terme au commerce des esclaves*, 
bé s'ont-eilés maintenant que de vaines déclama- 

Le lecteur pourrait-il en juger différemment, lors- 
que les dernières observations émises par M. Fonton^ 
an Kàjet deà guerres russo-caucasiennes, lui seront 
])assées soiis les yeux ? 

Or, 'dans ces circonstances, t que veut, s'écrîe-'t-n 
naivètaenl (pages l26-i27); que veut, que fait ta 
fiùssie? 

k ï)éjâ elîé a anéanti le commerce înfôme des es- 
claves* àujourdTiui elle veut rendre les montagnards 
inoffensîfs. La ptilantbropîe et Vintérôt politique le 
commandent : la première, pour faire cesser de cruelles 
dévastations et une guerre perpétuelle; Vautré, pour 



HO LA RUSSIK 

asseoir sur une base solide ses possessions transcaii- 
casiennes. 

€ Un temps viendra où les belles côtes de TAbkhasie 
seront rendues au monde civilisé, où le voyageur de 
l'Europe ira y admirer cette belle nature, cett€ végé- 
tation luxuriante, et trouvera des peuples bénissant, 
au sein de l'abondance, la main qui les aura retirés de 
la barbarie. Tels sont les résultats que la Russie veut 
léguer à ses neveux ; et ses efforts, méconnus aujour- 
d'hui, seront appréciés, nous en avons la conviction, 

par une postérité plus impartiale. > 

Qu'il nous soit permis de placer en regard de cette 
séduisante prophétie l'opinion d'un homme au moins 
aussi compétent que M. Fonton sur cette matière, 
Topinion d'un homme à la fois de nationalité russe et 
proche parent du général Golowine, (qui, on le sait, 
eut pendant plusieurs années le commandement en 
chef dans le Caucase), par conséquent qui mérite 
notre confiance à juste titre. 

• Avec les moyens et les hommes d'aujourd'hui, 
dit Ivan Golowine dans son ouvrage sur la Russie 
(pages 487-488) ^, la guerre du Caucase est donc une 
guerre stérile, et l'obstination que met le gouverne- 
ment russe à la continuer n'aboutira qu'à une effusion 
de sang inutile, qu'a envenimer les animosités, et à 
rendre tout rapprochement impossible. La guerre qu'il 
devrait faire avant tout, c'est à ses propres employés, 
qui sont ses plus grands ennemis, et qui, après avoir 

' La Russie sotu Nicolas /*>'. 



KT LES PEllPLEfi M* OAlICASE. H\ 

provoqué la lutte, la rendent si funeste en pillant et 
volant sans pitié. Ils vendent à Fennemi jusqu'à de 
la poudre. Ils cachent le nombre des morts, et le 
corps d'armée du Caucase est si mal approvisionné 
qu'il n'y a seulement pas un seul appareil de chirurgie 
qui mérite ce nom. Les généraux, de leur côté, traî- 
nent la guerre en longueur, pour conserver une source 
de fortune et d'avancement; et tant qu'il n'y aura pas 
de soldats qui sachent tirer, les pertes seront toujours 
du côté des Russes, leur artillerie ne leur servant de 
rien dans cette guerre tout irrégulière. > 

Cependant, trêve de citations et de preuves à l'ap- 
pui ! Nous espérons en avoir dit assez pour convaincre 
de la vérité de ce que nous avancions en commençant 
ces pages : c'est que les Russes, dans leurs expéditions 
conquérantes et dévastatrices du Caucase, n'ont eu 
d'autre mobile que le droit du plus fort. Le seul but 
que nous nous sommes proposé dans ce résumé était 
d'exposer les événements sous leur véritable jour, 
car nous savons trop bien que les discours et les argu- 
ments les plus concluants ne peuvent faire que ce qui 
est accompli ne le soit pas. 



LE GÀUGASfi ET SES HABITANTS 



-O-c®>-0- 



LB CAUCASE 



HfT(|iE DES MONTA«pE$ 

La grande chaîne du Caucase, ayant deux merg 
à ses pieds et séparant deux parties du monde, s'étend 
le long des terres de la côte orientale du Pont, où se 
sont établies les races chevaleresques de Schapssouch 
et d'Adighé, dans la direction du sud-est, jusqu'à \vi, 
courbe aiguë en forme de bec de la presqu'île Apché- 
ron^ qui s'avance dans la mer Caspienne. C'est là que 
brûlent de^ feux étemels, et que les derniers disciples 
de Zoroastre ont trouvé un asile. 

En comptant ses monts de second ordre et ses rami- 
fications, le Caucase, dans lequel on distingue trois 
diaînes de montagnes, a en largeur une étendue de 
trente milles en général. Au sud et près de la mer 
Noire, il se relie, par le moyen de collines de moindre 
importance, à la grande chaîne de TArarat ; au nord, 
ses dernières hauteurs se perdent dans les steppes de 
la Russie méndionale. 



H 4 LE (AUC'ASR 

De ces steppes, nous reportons nos regards de cha- 
cune des grandes chaînes de montagnes sur le point 
naturellement le plus proche, c'est-à-dire sur le Bech- 
Tau ou les montagnes de Pjaeligorsk, qui forment en 
quelque sorte le poste avance de cette chaîne princi- 
pale. Nous gravissons ensuite la Traohéoiide Elbrouz, 
qui dépasse en hauteur toutes les autres montagnes; 
de la, notre vue s'arrête sur les collines qui bordent 
les côtes orientales du Pont; nous la reposons un 
instant sur la route militaire qui coupe en deux la 
grande chaîne, et nous nous dirigeons enfin vers le 
sud-est, du côté de la mer Noire. 

Le Bech Tau (par corruption de BeschDagh^ c'est- 
à-dire les cinq montagnes) est l'ancienne patrie des 
Tcherkesses, que nous nommons maintenant les Ka- 
bardes. Au sud-ouest de Georgiewsky sur la route de 
Constantinogorsky s'élèvent, à peu de distance les unes 
des autres, quatre de ces montagnes couvertes de 
forêts, reliées ensemble par une crête surnommée le 
Dos de Pane. Il résulte de cette formation une ouver- 
ture circulaire, du milieu de laquelle surgit la cin- 
quième et la plus haute montagne, en forme conique ; 
sa cime est presque toujours voilée de nuages, et forme 
un plateau en pente rapide d'un espace si restreint 
qu'à peine six hommes y trouveraient place. Le A/a- 
chouka ou Metchouka^ au pied duquel jaillissent de 
célèbres sources d'eaux thermales sulfureuses, est la 
seule des quatre autres montagnes qui mérite d'attirer 
notre attention. Le bras qui relie à la grande chaîne 
du Caucase le Bech-Tau^ dont la formation présente 



ET SES HABITANTS. HS 

une masse de rocs de nature granitique, superposée 
de chaux de gangue, court entre le Kouma et le Kou- 
ban, grandissant au sud-ouest toujours de plus en 
plus, jusqu'à ce qu'il vienne rejoindre enfin Y Elbrouz j 
la plus haute de toutes les montagnes du Caucase. 

L'Elbrouz^ création la plus belle et à la fois la plus 
hardie de la puissance volcanique, et qui a donné nais- 
sance à ces masses gigantesques, s'élève isolément de 
la partie antérieure des montagnes qui l'entourent, à 
travers un plateau oblong haut d'environ dix mille 
pieds, traversé et dominé par des rochers à crénelure 
bizarre. Leurs pentes rapides forment en quelque sorte 
la bouche d'un cratère, du centre duquel surgissent les 
deux pics coniques de l'Elbrouz, sans cesse couverts 
de neige, et déjà visibles à l'œil nu, par un ciel pur, 
à une distance de quarante milles. 

Les légendes merveilleuses qui se rattachent à ce 
mont géant , — dont la hauteur, tel qu'on Ta mesuré 
tout récemment, était de dix-sept mille trois cent cin- 
quante-deux pieds de Paris, — sont aussi variées que 
les noms qu'on lui a donnés. Les Persans et le^ Tar- 
tares l'appellent Kaf-Dagh^ d'où le Caucase entier a 
tiré le sien ; chez les Russes, il porte celui de SchatU 
gora ou de mont Schatt ; chez les Abchases, on l'ap- 
pelle Or/î-/^t*6; et chez les Adighés, Oschga-Machua, 
c'est-à-dire la montagne des Heureux. La dénomina- 
tion la plus répandue chez les montagnards est Dskin- 
Padischah (le Roi des Esprits), parce que ses gorges, 
selon la légende, donnent entrée au Dshinnistan ou 
Pays des Esprits, où habitent les vaporeuses et bien- 



lit) LE CAUCASE 

heureuses fées de TOiient, les péris^ dont le temps 
respecte la jeunesse et la beauté. 

Sur ses sommets inaccessibles aux hommes siège 
Simourg ^ Tantique dieu des oiseaux, voyant d'un 
œil le passé et de Vauti^e l'avenir. Lorsque Simourg 
parcourt les airs, la terre tremble au bruyant batte- 
ment de ses ailes, les vents hurlent et la mer se soulève 
à de grandes hauteurs, le mugissement de ses vagues 
éveille tous les esprits endormis dans les profondeurs 
du globe. 

Parfois, des plaintes et des gémissements font 
vibrer le trône éthéré du sage oiseau prophétique ; 
alors les gazouillements cessent dans les forêts, les 
fleurs penchent leurs tiges, les torrents bouillonnent 
avec plus de fureur, et les montagnes, en signe de 
deuil, voilent de sombres nuages leurs couronnes 
rayonnantes. 

Mais parfois aussi, le trône vaporeux et élevé de 
bimourg semble retentir du chant des bienheureux 
au son de mille cymbales. Alors le ciel revêt une 
teinte azurée, les rayons du soleil se reflètent, comme 
des pensées dorées, sur la cime blanche des monta- 
gnes ; la fougue du rapide torrent devient un réjouis- 
sant murmure, les fleurs répandent des parfums aussi 
doux que Vhaleine qui s'exhale des lèvres des péris... 

J'ai cité ce passage comme une goutte échappée à 
la source des anciennes légendes du Caucase, qui 
aspire au sein des montagnes une jeunesse éternelle. 

Au nord-ouest d'Elbrouz, le long de la côte du 
Pont (où la légende place le roc de Promélhéé)^ le 



ET SES HABITANTS. i47 

Pelaw-Tepesch ou la calotte de Saffar-Béy^ et VOsch- 
ien, dans le pays des Abchases et des Abadses ; Vldo- 
kapas et le Schapssouch , dans le pays des Adighés, 
sont les plus h^uts pics* 

Au sud-est de TElbrouz, dans le pays des Ossètes, 
tout près de la route militaire de la Géorgie, s'élève 
le Kasbék, à une hauteur de quinze mille cinq cents 
pieds environ ; il est, pour ainsi dire, le centre de la 
grande chaîne de montagnes. En suivant la route mi* 
litaire qui traverse le Caucase par le milieu, du nord 
au sud-est, a quelques lieues plus loin, nous attei- 
gnons le Krestoicaja^Gora^ ou le Kreuzherg^ monta- 
gne couverte de neiges éternelles, au pied de laquelle 
se trouve la station de poste de Kobi. Ici , la route 
étroite qui se fait jour au travers des masses de ro- 
chers amassés à une grande élévation, épars ça et là, 
et longe d'affreux précipices, atteint une hauteur de 
sept mille quatre cent vingt-cinq pieds de Paris. 

A une lieue environ de Kobi, nous atteignons le 
célèbre hameau de Baïdar^ habité par de pauvres Os- 
sètes, qui passent péniblement leur existence à secou- 
rir les voyageurs égarés par les temps de neige ou les 
ouragans.. Un peu plus loin, les montagnes commen- 
cent à s'affaisser au sud, et se perdent enfin en de 
riantes collines qui s'étendent jusqu'au cœur de la 
Géorgie, au milieu des vallées prospères de VAragua. 

En prenant le Kasbék comme point central et sui- 
vant la grande chaîne vers le sud-est, jusqu'à la pres- 
qu'île d'Apscheron, nous rencontrons d'abord, dans le 
Lesghistan, le Barbela, qui dépasse de beaucoup la 



148 l'E CAUCASE 

ligne des neiges; ensuite, le Schah-Dagh (montagne 
du Roi), dans la province de Kouba; leDost-Dagh 
(montagne de l'Ami), et le Baba-Dagh (montagne du 
Père), entre Scheki, Schirwan et Bakou; et enfin, tout 
près de la mer Caspienne, où vivaient les Amazones 
guerrières dont nous parle Hérodote, se présente le 
Besch'Parmakj'Dagh^ ou montagne des Cinq Doigts, 
qui s'élève à environ trois mille pieds au-dessus de la 
mer, et dont le nom rappelle la structure. 



VÉGÉTATION 

La végétation de ces contrées est aussi grandiose 
et aussi remarquable par son étonnante variété que les 
montagnes elles-mêmes qui les embrassent. L'on trouve 
ici, dans les gradations soumises au site, au terrain, 
au climat, et dans la plus riche abondance, la plupart 
des produits du royaume des plantes des deux zones 
tempérées. Tandis qu'à des hauteurs qui donnent le 
vertige des forêts de sapins et de pins planent, fré- 
missantes, au-dessus de riantes vallées, le rossignol 
chante dans la plaine, perché sur le laurier; les ceps 
de vigne s'enroulent dans les airs au tronc des ormes 
touffus, les cyprès élégants s'élancent, pareils à de 
vertes tourelles, du sanctuaire des bois; le vent fris- 
sonne à travers le feuillage du pin pignier, du noyer, 
du platane, du tamarin; le rhododendron et Yazalea 
pontica y fleurissent d'une magnificence et d'une 
beauté remarquables. 



ET SES HABITANTS. 149 

D'épaisses et interminables forêts, des terres fer- 
tiles, de riches pacages se déroulent tour à tour ; la 
nature a vidé sur ces contrées sa bienfaisante corne 
d'abondance, mais elle ne doit son œuvre qu'à elle 
seule, et Thomme ne Va aidée en rien. Tous les pro- 
duits de la terre sont pleins de vigueur et de fraî- 
cheur ; ils sont sauvages comme les habitants de ces 
parages, mais en revanche aussi ils ne sont pas gâtés 
par la main de la civilisation ; néanmoins, Thomme 
tire peu de profit des dons que lui a accordés la na- 
ture avec tant de libéralité, et il s'écoulera bien des 
années avant que l'agriculture et les industries de la 
paix aient élu domicile en ces lieux. Tant que les 
serres avides de la double aigle russe s'attacheront 
aux rochers du Caucase, le seul progrès qui s'eflFec- 
tuera sera celui de la destruction. Au lieu de char- 
mes, les canons sillonnent la terre; au lieu de grains, 
ce sont des os humains que Ton sème ; au lieu de la 
faucille, c'est une épée sanglante que Ton promène 
sur les récoltes, et cet anniversaire de la mort revient 
chaque année! 

La région boisée ne dépasse pas en général une 
hauteur de plus de sept mille quatre cents pieds ; à 
une plus grande élévation le dernier arbrisseau rabou- 
gri se perd dans des tapis de verdure ou dans des so- 
litudes pierreuses. Les forêts impénétrables sont pour 
les Susses un grand obstacle à la poursuite des mon- 
tagnards, elles favorisent au contraire admirablement 
les attaques à l'improviste, les embûches et la fuite 
de ces derniers. Les journaux nous ont appris que 



150 T.E CAUCASE 

depuis quelque temps les Russes ont adopté le sys- 
tème d'incendier les forets, mais jusqu'à présent cette 
mesure leur a été 4'nn mince profit. 

Les longs plateaux et les collines peu élevées situés 
sur les côtes orientales de la mer Noire sont couverts 
d'épaisses forêts ; les buis, les érables [Platanus orien- 
talis]y les aunes, les frênes, les chênes, les noyers, les 
arbres à fruits sauvages de toutes espèces, y atteignent 
une grosseur et une élévation qui surprennent la vue 
du touriste. L'on rencontre dans le bas pays à'Osse- 
thi des chênes, des- ormes, des hêtres et des aunes 
d'un voluiiie gigantesque; les montagnes d'ardoises 
qui s'étendent à l'est sont particulièrement bien boi- 
sés. Il en est de même du pays des Kistes. Les longs 
plateaux des provinces du Daghestan sont couvertes 
de forêts dans toutes les directions; des platanes, des 
peupliers, des hêtres, des frênes et des tilleuls véné- 
rables croissent partout sur ces hauteurs inaccessi- 
bles, et atteignent en repos le plus fort degré de 
végétation et de vétusté que la nature leur ait dévolu 
en partage. Les fruits qui méritent le plus de mention 
sont d'admirables pêches, les abricots, les pommes, 
les poires et les cerises griottes. 

Le Caucase est la patrie de la vigne, et l'on voit ici 
des ceps d'une grosseur et d'une élévation prodigieu- 
ses. On montrait à Tiflis, en 1843, une grappe de rai- 
sins qui pesait quatorze livres. On cultive avec soin 
la vigne dans les vallées florissantes du Kour^ du Pha- 
sis, de VAlasan et de VIora. Kakhethi est particulière- 
^ ment en faveur, et renommé pour la qualité de ses vins. 



ET SES UABITANTS. ib\ 

Dans les provinces russes, principalement dans les 
plaines fertiles entre Scheki et Schirwan , la culture 
du mûrier et du cotonnier donnent de très-bons rap- 
ports; celle de la canne ti sucre elle-même a été intro- 
duite avec succès dans le khanat de Talisch. 

En fait d'articles d'exportation, outre la soie et le 
coton, qui sont en grande abondance, nous citerons 
encore la garance, le safran, le vin, le riz, le millet, 
Torge, le maïs, le blé et le tabac. Le Daghestan est 
surtout riche en grains de toutes sortes dans la partie 
du nord. Le khanat des Awares est le moins propice 
à l'agriculture ; de là provient la profonde misère de 
ses habitants. Les Kasikoumykes et les sujets du ter- 
ritoire de Jélissoui s'adonnent de préférence à l'élève 
du bétail. 



CLIMAT. 



La grande diversité de situation et de conformation 
naturelle des terres du Caucase, on le pense bien, 
engendre nécessairement dans le climat les différences 
les plus sensibles. Tandis qu'une couche de neige ou 
de glace impénétrable enveloppe la cime et la crête 
des montagnes, où les rayons du soleil viennent briser 
leur impuissance, la neige et la glace, dans les régions 
plus basses, appartiennent aux apparitions les plus 
rares de l'hiver. Certains districts, dont la situation 
saine et le bon air peuvent se comparer aux lieux les 
plus favorisés de l'univers, contrastent essentiellement 



lo2 LE CAUCASB 

avec d'autres que le pied de Tétranger ne foulera ja- 
mais inii)unéraent. Ainsi, le voyageur transi de froid 
se fraye difficilement sur le Kreuzberg un sentier à 
travers la neige profonde tombée tout fraîchement, et 
Ton voit simultanément fleurir dans les jardins de 
Tiflis les roses et les amandiers. 

L'été, la chaleur dans les plaines est si insuppor- 
table, que les habitants se voient contraints d'aller 
chercher la fraîcheur jusqu'au sommet des montagnes. 
De leur côté, les habitants des hauteurs, en hiver, oii 
le grand froid et la neige épaisse les chassent de leurs 
huttes, légèrement construites, cherchent, suivis de 
leurs troupeaux, un asile et des moyens de subsis- 
tance dans les terres basses. Ce sont particulièrement 
les steppes Oupadar et Karajoes ^, situés entre 
YAlazan et le Kour^ traversés par la rivière Jora^ 
qui offrent les meilleurs pâturages, et sont chaque 
année, pendant l'hiver, le rendez-vous d'un grand 
nombre de tribus lesghis et tartares ; et ils y sé- 
journent jusqu'à l'entrée del'été. 

Les contrées à proximité de la mer sont exposées 
aux émanations des rives marécageuses, ainsi qu'aux 
vents et aux brouillards malfaisants de la mer, qui 
causent souvent ici des maladies dangereuses, et sur- 
tout des fièvres pernicieuses. 

Les plaines et les steppes situés entre Schirwan et 



^ Le steppe KarajoM ( kara-gjôi) , c'est-à-dire œil noir) doit son 
nom à l'aspect de ses terres noires et grasses ; 11 offre en hiver 
des pâturages parfaits. En été il est inhabitable à cause de la cha- 
leur étouffante et des émanations nuisibles qui j régnent. 



ET S£S HABITANTS. 153 

le khanat de Taliseh, sur la mer Caspienne, ainsi que 
la plus grande partie des côtes orientales du Pont, 
sont réputés les plus insalubres. On comprend que la 
funeste influence du climat se- fasse moins sentir chez 
les indigènes que chez les Susses, qui meurent chaque 
année par milliei*s dans les lazarets et dans les camps. 
Sur la ligne de fortification de RedoiU-Kalé à Anapay 
la garnison doit en général être renouvelée tous les 
trois ans. Les balles des montagnards sont bien moins 
redoutables pour eux que les maladies endémiques qui 
y sévissent la plus grande partie de Tannée. La Géor-- 
jftc, Karthlij Ylméréthiey la Mingrélie et la partie nord 
du Daghestan sont les contrées les plus saines. L^Ab- 
chaste^ située sur le revers sud-ouest des premières 
montagnes du Caucase, jouit d'une température excel- 
lente, particulièrement Vétroite langue de terre, qui 
se tord dans une série de collines où croît une végéta- 
tion luxuriante, et qui court entre la mer et les mon- 
tagnes. Cependant, même dans les contrées les plus 
ëalubres, les nuits froides et humides, ainsi que les 
changements subits de température sont des causes 
constantes de maladies mortelles pour le soldat mal 
équipé. Les Busses ont dans le Caucase trois terribles 
fléaux à combattre : le premier et le plus pernicieux 
c'est le climat, les montagnes viennent en second, et 
les montagnards en troisième. Que de fois le regard 
du voyageur est attristé par l'aspect d'une troupe 
de soldats maladifs, qui, arrachés à leurs liuttes 
enfumées, sont transportés d'une contrée mal- 
saine sous un ciel plus doux, afin de prolonger de 



154 LE CAUCASE 

quelques années une existence vouée à la tristesse et 
au malheur ! Ils errent ça et là comme des ombres, 
et Ton ne sait quel est le plus gris et le plus hâve, 
de leur teint })lombé ou du manteau grossier qui 
enveloppe leurs chairs flétries. Si parfois Ton ren- 
contre des individus frais et robustes, on peut affir- 
mer qu'ils sont arrivés dé Kussie à peine depuis quel- 
ques semaines, et qu'ils n'ont pas encore passé un été 
au Caucase; encore six mois de séjour, leur teint 
sera devenu blême, et leurs yeux seront aussi ternes 
que ceux de leurs frères! 

Bien souvent j'ai éprouvé un sentiment douloureux 
en voyant sons les armes ces nouveaux venus appelés 
à mourir victimes de la guerre et de la consomption. 
Sans savoir pourquoi on les a arrachés à leur patrie 
et envoyés à une distance de quelques milliers de 
verstes sur une terre étrangère, ils combattent sans 
connaître davantage ceux qu'ils attaquent; — l'unique 
assurance qu'ils aient, c'est de ne jamais revoir leurs 
foyers ! Cette triste certitude de la perte de tout ce 
qui leur est cher, cette angoisse, cette perspective 
d'une fin misérable se peignent autant sur leurs vi- 
sages que dans leurs chants, qui respirent en général 
une mélancolie profonde et émouvante. Le soldat ré- 
cite de son vivant une sorte d'oraison funèbre, con- 
vaincu que nul ne viendra un jour verser des pleurs 
sur sa tombe ; on ne sait ce qui affecte l'ouïe plus pé- 
niblement, du vent qui hurle la nuit à travers la 
montagne, ou de ces strophes mélancoliques? Le 
souffle qu'elles exhalent est comme imprégné de ca- 



ET SES HABITANTS. 153 

davres, ce sont des fleurs nées dans le sang et les 
larmes... 



.COMMUNICATIONS. 

La Kussîe d'Europe n'a par terre que deux voies 
pour communiquer avec ses possessions transcauca- 
siennes : la route militaire de Géorgie, dont nous avons 
déjà parlé plus haut, qui traverse les montagnes par le 
milieu, et la route Caspienne, ou le chemin qui mène 
de Kisijar a Bakou, par le pays des KoumykeSj et 
se continue le long de la mer Caspienne. Ces deux 
voies se relient ensemble par une autre route de tra- 
verse de lékaterinogradskaja à Kisijar par Mozdoky 
de sorte que lékaterinogradskaja et Kisijar sont à la 
fois les points de jonction des deux voies principales 
qui conduisent de la Russie au Caucase, dont Tune 
part près d'Astrakan et Tautre du cœur de la Russie. 

Le chemin de lékaterinogradskaja en Géorgie, — le 
centre du Caucase, — se dirige d'abord en remontant 
le cours du Térek, entre la grande et la petite Kabar- 
dah, il se détourne ensuite dans une direction sud-est 
de Nicolajewskoja à Wladikaukas^ où commence la 
route de montagne proprement dite. Celle-ci traverse 
les territoires des IngouscheSy des Kistes et des Ossè' 
tes, et, remontant les rives du Térek, qui se précipite 
du haut des montagnes, elle parcourt presque une 
Ugne droite en passant par Lars et Dariel * jusqu'au 

* Dariel, col connu chez les anciens sous la dénomination do 



156 LE CAUCASE 

bourg àeKasbék^. Là, elle fait des détours, après 
avoir jiassé non loin de Kobi^ à l'endroit qui sépare le 
Térek de VAragua^ en suivant le cours de ce dernier 
fleuve, par Kaischaour^ Quischeth, Passanaaurj Anor- 
notir, Douscheihy Zilikausky et Mzchethi, — où VJra- 
gua vient se réunir au Kour^ — dans la direction de 
Tiflts. 

Cette route est la plus importante et la plus 
fréquentée; elle sert surtout aux Russes pour les 
transports de troupes et les renouvellements d'ap- 
provisionnements, ainsi que pour le commerce, quoi- 
que son parcours ofire souvent des difficultés inouïes, 
et même des dangers. £n quelques endroits elle dé- 
passe de beaucoup la ligne des neiges, elle longe d'ef- 
froyables précipices , profonds et terribles , comme 
l'Europe n'en offre nulle part de semblables aux tou- 
ristes ; ou bien elle côtoie des rochers menaçant rui- 
ne, tantôt resserrée entre des murailles de rocs de 
formes sauvages et d'une hauteur immense, et tantôt 
rasant des cimes où dorment les avalanches. Souvent, 
après de fortes neiges ou à la suite d'une avalanche 
qui s'est détachée, toute communication est inter- 
rompue pendant des semaines entières. 

La route de Kisljar à Bakou s'avance d'abord à 

Porte Caucasienne, Là se trouvait le chÂteau-fort Cumania , dont 
parle Pline. Le lecteur voudra bien nous pardonner de laisser en litige 
la savante discussion sur l'étymologie du mot Dariel , que les uns 
ont fait venir de Dar-i-AUah ou Alla-Kapussi ([& porte de Dieu), et les 
autres de Dar/ol (l'étroit chemin;. 

'Le bourg de Kasbék tire son nom de la montagne au pied de la- 
quelle il est assis. 



ET SES HABITANTS. 157 

travers le pays des Koumykes jusqu'à la forteresse 
Kasijourty située sur le Ssoulak^ elle continue son 
parcours tortueux à travers le territoire de Tarkou, 
fort près de la mer, par Kardboudachkent^ Biiynakj 
Kajakent et W^e/tA-en< jusqu'à la ville de Derbend. Les 
montagnes de Tabdssaran^ dans une direction sud-est 
entre leurs pans escarpés et la mer, donnent lieu à un 
défilé dominé parla forteresse de Derbend. Ce passage 
était déjà connu des anciens sous le nom de la Porte- 
Albanaise (Pylœ Albaniœ), et les historiens arabes 
du moyen âge en font souvent mention sous celui de 
Bab-ul-Abwab (c'est-à-dire la Porte des Portes) ainsi 
que sous d'autres qualifications. Le mot Derbend lui- 
même signifie />a« en langue persane. 

De Derbend la route se dirige, en côtoyant une 
partie du territoire du Tahassaran et du Kourin^ vers 
la ville de Kouba^ oii elle forme une sorte d'angle ^ 
aigu, et, se rapprochant de la mer, vient raser la côte 
jusqu'à ce qu'enfin elle atteigne BakoUy après avoir 
traversé la presqu'île^ d'Apscheron. 

Il existe un chemin de Bakou à Tiflis par Schema- 
cha; à Tschemachlinskaja il se partage en deux bras, 
entre lesquels coulent le Kour et VIora. L'un de ces 
bras s'étend vers Noucha^ Signach et Telaw, l'autre 
vers Elisabethpol. Au moyen de différentes autres 
voies qui se relient à celles que nous venons de dé- 
crire, Tiflis se trouve en rapport avec les places les 
plus importantes de Vlméréthie , de la Mingrélie 
à^Akallsiké^ ainsi qu'avec le Daghestan et les pro- 
vinces arméniennes et caspicnnes. 



458 LE CAUCASE ET SES HABITANTS. 

La Russie entretient, tant sur la mer Noire que 
sur la mer Caspienne, une navigation à vapeur régu- 
lière. 

Les communications entre les forteresses situées 
sur les côtes orientales du Point s*eflFectuent en géné- 
ral par eau, à cause de la difficulté et du manque de 
sécurité de la voie de terre, sur des bateaux appelés 
barkasscs , ou petits navires de guerre , qui sont 
construits de façon h aller aussi bien à voile qu'à 
rames. 

En nous bornant ici à cette courte notice, qui suf- 
. fira provisoirement pour orienter le lecteur, nous 
nous réservons de décrire avec plus d'étendue le 
théâtre de la guerre dans la partie historique de ce 
livre, car le récit des opérations militaires ne saurait 
se passer d'une description topographique. 



/ 



LES FLEUVES DU CAUCASE 



Le peu d^importance des cours d'eau auxquels les 
entrailles du Caucase donnent issue forme un con- 
traste frappant avec ses niasses gigantesques. Au- 
cun fleuve considérable ne prend ici naissance. Il 
faut chercher la cause de cette singularité en partie 
dans la formation sauvs^ge des montagnes elles-mêmes, 
dont les pentes rapides et les revers escarpés s'op- 
posent à raccuraulation des eaux comme à celle des 
hommes, et plus particulièrement encore à la proxi- 
mité de deux mers, dans lesquelles se perdent, aprèa 
un bref parcours, et avant d'avoir eu le temps de s'a- 
masser et de grossir, les eaux qui s'écoulent des hau- 
teurs. 

C'est à cette disette de grandes rivières que les 
habitants du Caucase doivent principalement d'être 
invincibles, parce que ces eaux abondantes et rapides, 



160 LES FLEUVES 

sans utilité comme moyen de communication, contri- 
buent souvent par leurs débordements à augmenter 
les difficultés du passage des routes, ou même à les 
rendre tout à fait impraticables. 

Les quelques fleuves navigables du Caucase sont 
le Kour, le Rioni et le Chopi ; leurs territoires sont 
tous au pouvoir des Russes ; le plus fort, le Kour^ ne 
prend pas sa source dans le Caucase, mais il descend 
des montagnes de Kars. 

En décrivant les divers cours d'eau, nous suivons 
la distribution naturelle indiquée par la situation et 
l'escarpement des montagnes, ce qui fait que les fleuves 
se divisent en fleuves des revers du nord et fleuves 
des revers du sud de la grande chaîne . 

Les principaux fleuves issus et grossis du revers au 
nord des montagnes hautes sont le Térek et le Kou- 
ban : — le premier se jette dans la mer Caspienne, le 
second dans la mer Noire ; — ils entourent toute la 
partie nord du Caucase comme des fossés d'eau pro- 
tecteurs. De l'autre côté, le Kour, dont l'embouchure 
se trouve dans la mer Caspienne, reçoit les eaux qui 
s'écoulent des revers du sud. 

Nous allons donner, dans l'ordre indiqué ci-dessus, 
un aperçu aussi complet que possible des rivières du 
Caucase. 



DU CAUCASE. 161 

a) Lm rivières dn otié f aaohe oo dn nord-est ds la frands ohatns. 

LE TEREK. 

Le Térek prend sa source au pied de Kasbék^ dans 
le pays des Ossètes ; il roule avec grand fracas dans la 
gorge de Dariel,\evs le nord, jusqu'à Wladikaukas; 
il se dirige ensuite au nord-ouest, et, séparant entre 
elles la grande de la petite Kabardah^ il suit exacte- 
ment, jusqu'à lekaterinogradskaja^ la direction de la 
route militaire dont il est fait mention plus haut. 
Près de lekaterinogradskaja^ où il reçoit les eaux de 
la Malka^ il fait un angle obtus et se détourne subi- 
tement vers l'est; il divise la petite jKaftardaA et la 
Tschestchnja des cercles de Mozdok et de Kisljar. A la 
forteresse Amir^Hadschi-Iourt ^ où la Ssoundscha 
vient se joindre à lui, il prend son cours vers le nord- 
est, jusqu'à ce qu'il atteigne, à la frontière nord du 
pays des Koumykes^ la capitale du district de Kisljar. 
De là, courant de nouveau au sud-est, et, limitant 
jusqu'à son embouchure le pays des Koumykes^ du 
cercle de Kisljar^ il vient tomber par plusieurs bras 
dans la mer Caspienne. 

La pente du Térek, dont le parcours n'a pas plus 
de quatre cents verstes de longueur ou cinquante-sept 
lieues géographiques, est estimée à dix mille pieds, 
chiffre qui doit paraître énorme en comparaison de 
Fon court trajet. Les points les plus sauvages et les 
plus pittoresques se font remarquer à partir de sa 
source jusqu'à la forteresse Wladikatthas] tantôt il 



162 LES FLEUVES 

roule entre des quartiers de rocs de taille à affronter 
son onde impétueuse, tantôt il se perd dans d'ef- 
frayants ravins et forme sur sa route une foule de ra- 
vissantes chutes d'eau. Du mois de mai au mois 
d'août, il atteint, dans le pays plat, une profondeur 
de douze pieds ; son lit déborde et envahit de grandes 
surfaces de terrain. Plus haut, il s'élève rarement au- 
dessus de cinq pieds. 

Le Térek, ainsi que ses affluents et ses confluents, 
est peu poissonneux.^ Dans le bas pays, cependant, 
on pêche l'esturgeon, le barbeau, le brochet, et sur- 
tout une espèce célèbre de clupea^ qui, fumé, figure 
dans le commerce comme un mets délicat, sous le nom 
de schemaja (poisson gras). 



AFFLUENTS OU TÉREK. 

Se jettent dans le Térek : 

Dans le domaine d'Ossethi : leKysil-Don*, le Fijal- 
Don et l'Ar-Don. 

Dans la grande Kabardah : YOurouch^ le Lesghen 
et la Malka. 

Dans le pays des Koumykes : la Ssoundscha et 
YAœai. La Malka et la Ssoundscha sont les plus im- 
portantes de ces rivières. 

La première a sa source sur le revei's nord de Y El- 
brouz, auprès des sources du Kouban et de la. Kouma; 

1 Don signifie rivière danR la langue des Ossètei. 



DU CAUCASE. 163 

elle forme, dans son rapide trajet vers le N.-N.-E. la 
limite N. de la Grande Kabardah ; le fougueux Baxan^ 
le Tscherek et le Tscheghem se déversent en elle, et, 
non loin de lekaterinogradskaja^ elle se rencontre 
avec le Térek. 

La Ssoundscha prend sa source près du fort du 
Nasrarij 8UT le territoire des Ingouches; une foule de 
petites rivières et ruisseaux qui descendent des pics 
couverts de neiges se jettent dans son lit : nous nom- 
merons seulement VAssa et le rapide Argoun. La 
Ssouîuischa se dirige d'abord vers le N., et forme en- 
suite, s'étendant auN.-E., la ligne de. démarcation 
entre la jpc^i7e et la grande Tschetschnjay pour tomber 
dans le Térek, près à! Amir-Hadschi-Iourt. 



LE KOUBAN. 

Le Kcyuban doit son origine aux marais des revers 
N.-E. de TElbrouz ; il coule, recevant une quantité 
de rivières et ruisseaux rapides, d'abord vers te 
N.-N.-O., à travers le pays des Karatschais et des 
Basschaghis^ il limite au N.-E. le territoire des /Vo- 
jaw, se courbe subitement au S.-O. jusqu'à la cite co- 
saque de 1 ékaierinodar , et se ])artage plus bas après un 
parcours de cinq cents verstes (environ soixante-dix 
lieues) en deux bras- L'un se dirige au N.-O. vers la 
mer iVAzow^ tandis que Tautre allant à TO., où on le 
nomme Karakauban (c'est-à-dire Kouban noir), tra- 
verse le Liman de Kysyltascli et se jette dans la mer 
Xoir«. Le Kouban envoie encore un troisième bras 



164 LES FLEUVES 

par le golfe de Temrjouk à la raer à\4zow, et forme 
avec le Karakoiiban Tîle de Taman, où se trouvait la 
célèbre Phanagoria des anciens. La grande ligne mili- 
taire du Caucase est établie le long du Kouban^ de la 
Malka et du Térek ; c'est cette quantité innombrable 
de forts, de postes de Cosaques et de wuischkes * , 
qui s'étendent presque en une ligne consécutive depuis 
la mer A'Azow et la mer Noire jusqu'à la mer Cas- 
pienne. Les Cosaques consacrés ii ce service sont nom- 
més Cosaques de la ligne, et sont subdivisés encore 
en d'autres catégories, que nous apprendrons plus 
tard à distinguer. 

Le pays cerné par le Kouban comprend la contrée 
intérieure, encore si peu explorée de ces peuples indé- 
pendants, désignés sous le nom collectif de Tcher- 
kesses, ou de Tcherkesses du Transkouban, et singu- 
lièrement sous ceux de SchapssouchSj à^Adighés^ de 
BsedouchSy à^OubycheSy à'Abasèches^ etc. 

On appelait autrefois le territoire entier situé en- 
tre le Kouban et la mer Noire, tout simplement Kou- 
ban^ dénomination qu'il porta aussi dans les traités 
conclus au xvir et xviir siècles entre la Russie, la 
Porte et les khans de Crimée. 

Le Kouban porte sur ses eaux calmes inférieures de 
petites barques à fond plat ; plus haut dans les mon- 
tagnes, son courant est rapide, sans cependant l'être 
autant que le bouillonnant Térek. Au printemps, 

1 On appelle Wuischha une construction en bois, élevée et en 
forme de tour, occupée sans cesse par des postes de Cosaques qui 
surveillent les environs et préservent les forts de toute surprise. 



DU CAUCASE. 165 

dans les plaines de l'ouest, il sort régulièrement de 
son lit, et submerge de grandes étendues de terrain. 

Ses rives sont formées ici d'éminences de sable, 
entre lesquelles s'étendent des marais ou paliis^ des 
lacs salins, des sources de naphte et des prairies cou- 
vertes de roseaux. La rive gauche est presque généra- 
lement bien boisée et riche en vallons fertiles et char- 
mants, taudis que la rive droite manque partout de 
forêts, et n'offre en outre que l'image de la stérilité. 

La pêche, aux bouches du Kouban, est la principale 
branche d'industrie des Cosaques tchemomoriques. 

AFFLUENTS DU KOUBAN. 

Se déversent dans le Kouban : 

Dans le pays des Nogaù : le petit Selentschmk ou 
Kitichidndschik, le grand Selentschouk ou Oulour 
Indschik, et puis VOuroup^ qui a donné son nom à la 
forteresse Ouroupsky, dont elle baigne le pied, et la 
laha, dont les affluents serpentent le territoire des 

Âdighés. 

Dans le pays des Adighés : le Schagh-Bascha^y le 
Schagh'Bischa et VOubin. 

Dans le pays des Schapssouchs : VAfips. La plus im- 
portante de ces rivières est la Laba^ qui descend des 
montagnes de VAbadsdy dans le district des Schagir- 
Béys^ et des Kysil-Béys, une multitude d'affluents, — 
au nombre desquels nous nommerons seulement le 

* Sur les cartes de l'état-major russe, à Tiflis, il est désigné sou» 
le nom de SchavgwMcha. 



166 LES FLEUYES 

Fars et le Tschamlyky—^e déversent en son lit; elle 
sépare le cercle des Schapssouchs de celui des Adighés, 
et va se perdre dans le Koubariy auprès de la forteresse 
Oustlaba^ nom qui signifie, en langue russe, Bouches 
du Laba. 

LE KOlSSOU. 

Le KoissoUy qui tire ses eaux des extrémités de la 
grande chaîne, est formé de quatre bras qui j^rcou- 
rent le Daghestan dans une direction N.-E., nommés 
le Koissou-Audiche^ le Kaissou-Awariche, le Koissou^ 
Kara^ le Koissou-Kasikoumyk. Dans ses parties 
basses, où il a la forme d'une demi-lune, et sépare le 
territoire des Koumykes de celui du Schamschal de 
Tarkou^ on le nomme Ssoulak^ jusqu'à son embou- 
chure, située dans la mer Caspienne. 

Des autres petites rivières qui parcourent le Da- 
ghestan et la province de Kouban^ le Ssamour est le 
seul qui mérite d'être mentionné. 

LE SSAMOUR. 

Le Ssamour j le plus rapide de tous les fleuves du 
Caucase, provient aussi des extrémités de la grande 
chaîne. Il s'avance d'abord à TE. sur le district de 
Ssamour j auquel il a donné son nom ; il limite en- 
suite, se rejetant subitement vers le N.-N.-E, le cer- 
cle de Kourin, delà province de Kouban^ et se déverse 
en serpentant dans la mer Caspienne. 



DU CAUCASE. 167 

b) L«t fleavet de drUte oa do sud-est : 

Dans la partie supérieure des versants, au S.-E. 
des monts qui en quelques lieux s'étendent jusqu'au 
Pont, surgissent une foule de fleuves rapides et de tor- 
rents, qui, après un parcours de peu d'étendue, pren- 
nent presque tous au S.-O. la direction de la mer, où 
ils vont se perdre aussi petits qu'ils étaient nés. 

Aussi, ne ferons-nous mention que.de ceux qui ont 
acquis quelque importance, en raison de ce qu'ils 
baignent les forts établis sur la ligne militaire qui 
enveloppe la côte orientale du Pont. 

FLEUVES DES COTES DE LA MER NOIRE. 

TerriUnre dea Schapstoueht' 

Le Tsémess se jette dans la mer par le golfe de 
Soudschouk'Kaléy ' près de la forteresse Naworossyssk. 
Le Pt/oo se décharge à Nowotroitzkoje. 
Le Sehapssauch se décharge à Tenginskoje. 
Le Touab ^ se décharge à Weljaminowskoje. 
LePsisouape (Psekab?) se décharge à La^areti;. 
Le Schache ou Dagamsa se décharge à Golowinsky. 

Territoire des Oubyches. 

La Ssotscha se décharge à Nawaginskaja. 

Territoire des Dngèthes. 

La Mdsymtha se décharge à Ardiller. 

* Sur les cartes russes, Touga^sse. 



168 LES FLEUVES 

Le Schénadsach et la Gagrinskaja se déchargent à 
Gagra. 

Le Bsyb se déchaîne près de Pitzounda. 

Abchane. 

La Goumista se décharge à Ssouchoum-Kaié. 

Le Kodor (Koraf) prend sa source sur le revers 
oriental des hautes montagnes, sur la frontière de la 
Souanéthie, dans la Zebelda, qu'il traverse au S.-O., 
puis il divise le pays côtier des Abchases à l'O., et 
vient se décharger non loin de Dranda. 

LeRelassour prend sa source à l'endroit de jonction 
des monts Amikjals et de ceux qui s'étendent de TE. 
à rO. jusqu'à la forteresse Gagra. Le cours supérieur 
du Kelassour rase la frontière de la Zebelda; il coule 
ensuite du N.-E. vers le S.-O. par le territoire des 
Abchases, et vient se jeter dans la mer Noire, à envi- 
ron sept verstes de Ssouchoum-Kalé. 

Le Madshar prend sa source dans le haut pays de 
la Zebelda et se dirige, entre le Kodor et le Kelassour^ 
vers la mer Noire. 

La Galidsga se décharge à Ilori. 

Hlngour ou Ingori se décharge à Anaklia et trace 
une limite entre VAbchasie et Samoursachan. 



LA CHOPI. 



La Chopi prend 'sa source sur le revers S. des 
montagnes qui séparent la Souanélhie de laMingrélie; 
elle parcourt ce dernier pays par le sud-ouest, et dans 



DU CAUCASE. 169 

sa partie iuférieurc, où elle se relie par un bras avec le 
Rion. Elle est navigable et se déverse à Redout-Kalé 
dans la mer Noire. 



LE RION. 

Le Rion ^ (le Phasis des anciens) prend sa source 
au S., dans les dernières montagnes de TËlbrouz; 
il parcourt de TE. à TO. les vallées de Radscha^ en 
iméréthie , couvertes d'une végétation luxuriante et 
parées des beautés grandioses de la nature ; il dirige 
ensuite son cours par KoutaïSy la capitale de cette 
province, sur War-Ziche ou fort des Roses, où la 
Quirila vient s'unir à lui. De là, il repasse à TO., 
reçoit, à la pointe N.-E. de Gouriel^ le Tzchénis- 
Tzchalé ou Pied de Cheval [hippm)^ serpente dans les 
belles forêts de la Mingréliey jusqu'à ce qu'enfin, après 
un trajet de deux cents verstes tout au plus, il vienne 
retomber dans la mer Noire, à la forteresse Poti. Le 
Rion est très-poissonneux et n'est navigable que de 
War-Ziche^ jusqu'à son embouchure. 

Le gouvernement russe a depuis longtemps le pro- 
jet (non exécuté jusqu'à ce jour) de relier le Rion 
avec le Kour par un canal, afin d'ouvrir aux navires 
une voie de communication de la mer Noire à la mer 
Caspienne*. 

t Strahon, le géographe, appelle le Rion GlauciM, dans son trajet 
jusqu'à Koutaïs, tandis qu'il désigne sous la dénomination de Pha- 
si» le confluent de ce même fleuve, la Quirita^ 

* Voyez de Stuckenherg : Description de tou$ U$ earunus de nawgafion 



170 LES FLEUVES 

En 1828, le capitaine du génie en activité Tscheda- 
jew fut envoyé en Colchide pour lever le plan et le 
nivellement de cette ligne d'eau, et il résulte de son 
rapport que Texécution des travaux de jonction n'au- 
rait pas de très-grandes difficultés h surmonter. 

Jusqu'à présent, il n'existe sur le Rion aucune 
espèce de navigation. 

En temps ordinaire, la hauteur de l'eau du fleuve, 
à trois verstes de son embouchure, dans le courant 
navigable, est de quinze pieds et de cent à cent cin- 
quante brasses de largeur. Sa profondeur, jusqu'f 
l'endroit de la chute du Zcheni-Zchalé^ est de neuf 
à onze pieds; sa largeur, de quatre-vingts à cent 
brasses; sa longueur, de la mer jusque-là, est de 
soixante et quinze verstes et demi. Sur cette étendue 
les talus ont de trois à treize pieds de hauteur et sont 
d'une nature prédominante argileuse. La pente immé- 
diatement au-dessous des bouches du Zcheni-Zchalé 
n'a pas plus d'un pied et demi par verste. En remon- 
tant davantage, la pente s'accroît progressivement 
jusqu'à dix -sept verstes, par trois cent cinquante 
brasses de longueur, jusqu'à la chute du Goubizchalé; 
de telle sorte qu'elle atteint à cet endroit quatre pieds 
d'abaissement par verste. A cette distance, la hauteur 
de l'eau est généralement de sept à neuf pieds, mais 
elle diminue considérablement à Goubizchalé^ où les 
talus s'élèvent et où le terrain devient rocailleux. Ses 
autres affluents sont encore VAbascha et la Siwa. 

ou de flottage déjà creutéê ou projetés dansVempire nuse, Pétorsbourg, 
1841, page6 531 et buît. 



DU CAUCASE. 171 



AFFLUENTS DU RION. (L'HIPPUS.) 

Le Zchéni-Zchalé et la Quirila sont les affluents 
principaux du Rion ; nous les avons déjà nommés : le 
premier sort des montagnes extrêmes du sud de TEl- 
brouz; la dernière, des hauteurs à^Akaltsiké. 

Les talus de limon argileux de la Quirila sont bas 
et plats, couverts de bois épais qui sont submergés 
au printemps à une grande distance. (Au printemps 
de 1 8^4, il y eut une terrible inondation.) Le fond du 
lit est couvert de gravier, et la profondeur de Teau, 
en été, varie entre deux et six pieds. 



LE KOUR. 

Le Kour est le fleuve le plus remarquable du Cau- 
case par ses souvenirs historiques, par sa grandeur et 
l'abondance de son poisson. Le Kour ^ ou la Koura (le 
Cyrus des anciens), qui divise en deux parts pn^sque 
égales la Géorgie, pays si favorisé de la nature, prend 
sa source dans les montagnes de Kars; il s'avance 
d'abord à l'O. par une gorge pittoresque , longue 
d'environ quarante verstes, située au centre d'une 

^ Les habitants turcs et après eux les Arméniens du pachalik 
d'Akaltsiké ont donné chacun au Kour une dénomination particu- 
lière. A Akaltsiké il porte celle d^Âxtahan-Ssou, d'après le nom de 
la forteresse d'Axtahan, qu'il baigne; plus loin il est appelé Gjoel- 
StoUf d'après le nom du Sandchak, où l'on plaçait ses sources. 



nS LES FLEUVES 

haute crête de montagnes sans cecse couvertes de 
neige. Il se dirige ensuite vers le nord, et forme dans 
son cours rapide vers Akaltsiké un angle obtus. A 
cinq verstes de cette ville, il reçoit les eaux de VAhal- 
sik'Tschai * ; il change alors de direction vers le nord- 
ouest, et près du fort Atzchour se fait jour avec fracas 
sous les gigantesques et sauvages roches qui forment 
le défilé de hardshom^ célèbre par ses sources salu- 
taires et ses ruines antiques. Il sort du pachalik 
ï3l Akaltsiké pour entrer sur le fertile Karthli^ et, 
jusqu'à la ville de Gouri^ il coule vers le nord-est. De 
Gouri il passe par Tiflis^ vers la province de Karabagh^ 
et se dirige au nord-est. Il se détourne ensuite légère- 
ment vers le nord, puis vers Test, jusqu^à ce qu'enfin 
il vienne réunir ses eaux à celles de VAraxes. De là, 
il prend son cours au sud-est, vers la mer Caspienne, 
à travers le steppe de Mougan^ où le fleuve principal, 
après huit cents verstes démarche, débouche au-des- 
sous deSaljan^ tandis que deux bras plus petits s'avan- 
cent de Saljan au sud, vers le golfe àe Kysyl-Agatsch. 

Comme la plupart des rivières importantes du Cau- 
case s y déversent, qu'il ne traverse que rarement les 
plaines, et qu'en général il ne roule qu'au fond des 
gorges de montagnes, ses eaux sont abondantes et 
presque partout profondes, mais aussi il n'a presque 
nulle part une grande largeur. 

Sa plus grande étendue est à Dshewat, où elle atteint 
soixante et dix toises. 

'Les mots turcs Tsckai et Ssou (fleuve, eaux) répondent à l'ex- 
pression ossétique Don. 



DIT CAUCASE. 173 

A sa source, son lit est pierreux ; plus loin, il de- 
vient lîinoneux. Ses talus sont également dénature li- 
moneuse, presque sans exception. En quelques endroits 
(par exemple, au village de Segœi]^ le fleuve n'a 
que trois ou quatre pieds de profondeur; sa pente 
n'est alors que de quatre cent trente pieds. Au-dessous 
de Segwî, le Kour, pendant Tespace de seize verstes, 
est entouré de rochers qui, à gauche, sortent des 
eaux et, à droite, n'atteignent qu^ine hauteur de deux 
à cinq brasses, presque verticaleuient, formant en- 
suite une plate-forme étroite, et s'élevant de celle-ci 
en montagnes rocheuses. Le lit du Kour y est égale- 
ment de roc, avec une profondeur de sept à dix pieds, 
et une pente de cent dix pieds, sur ces seize verstes. 

A partir de Tiflis, le Kour s'élance entre les rochei's 
sur deux verstes de longueur, puis à travers les mon- 
tagnes, où la pierre nue ne perce la couche de terre 
que par places. A Soganlough, il se divise en une 
multitude de bras, et il se disperse à une distance de 
sept verstes et demi jusqu'au bourg de Takljart^ avec 
nne pente de soixante pieds et trois h huit pieds de 
profondeur entre des talus de terre peu élevés. 

A Krachkessaman^ la chute devient remarquable- 
ment plus douce, et n'est que de trente pieds sur une 
étendue de onze verstes. 



AFFLUENTS DU KOUR. 



Se jettent dans le Kour : 

Dans le pachalik d'Akaltsiké, immédiatement au- 



174 LES FLEUVES 

dessous de Cherluois : le profond et fongueux Taparo- 
wan-Tschai^ qui se réunît, non loin d'Akaltsikc, au 
Hendoro-Tschai. Le premier s'écoule d'un lac du 
même nom, et le dernier doit son origine au lac Chan- 
gilagjoel. 

Tout à fait au-dessous à^Aspinsa : le Tsche-- 
hourot'Tschaij appelé par les habitants Rodianis- 
Zchalé^ du nom des montagnes qui lui ont donné" 
naissance. 

Dans le sandshak à'Achalkalaki^ le Changir-Dara, 
dont la source se trouve à environ quarante verstes 
de son embouchure, sur la ligne de démarcation du 
sandshak à' Achalkalaki et de Dschadscharak. 

La Potzchowka^ qui a sa source dans les monts qui 
bornent Potechoio, parcourt tout le sandshak d*Achal- 
kalaki, recueillant sur son passage une foule de ri- 
vières et de ruisseaux. A neuf verstes d'Akaltsiké, 
elle vient tomber dans le Kour. 

Dans le sandshak ô.^Azchwer : la rapide quoique 
plane Zinoiibanka ^ renommée dans le Caucase pour 
l'abondance de ses belles truites. 

Toutes les rivières citées ici sont du reste rapides 
et poissonneuses ; elles sont riches en truites et en 
muges [mugil cephalus)^ ainsi qu'en une sorte de pois- 
sons qui nous sont inconnus, appelés par les Eusses 
oussatschis. 

Dans les districts de Géorgie : à Karthh , la 
Liachwa^ qui sort des hautes montagnes à^Osselhiy et 
se perd dans le Kour y à GourL Le fleuve fougueux du 
Xan, ensuite VAragua (Aragus), qui prend sa source 



DO CAUCASE. 176 

dans les hautes montagnes, auprès des sources du 
Térek, et va rejoindre le Kour à Mtzchethi. 

Dans le Ssomcheti : la Xia ou le Chram, qui s'é- 
chappe des hauteurs déjà nommées àeKodianis, et se 
jette dans le Kour à Krassny-Most^ célèbre poné rouge 
près de la station de poste de Mouganlinskaja. 

Dans le cercle Kasachique : VAœtafa [Sandobanes]^ 
qui a sa source dans les monts qui cernent le lac de 
Ssewanga ou lue de Gjoektscha. Son embouchure se 
trouve dans le Kour, non loin à'Arlafinskaja, 

Dans le Kakhethi : VAldsan (Alazonius), qui prend 
naissance ainsi que V/ora^ rivière latérale, dans les 
montagnes de Barbela. Il parcourt au S .-E. le Kakhethi 
et se réunit à Vlora^ tout près de son embouchure 
dans le Kour. 

Dans le Schirwan : YAraxes^ qui prend sa source sur 
les hauteurs de Binghel^ dans T Arménie turque; il tra- 
verse une partie du pachalik de Kars et de la province 
russe arménienne au S.-E., jiisqu'à ce qu'il atteigne 
YArarat. Depuis la base de cette montagne jusqu'à la 
forteresse de Kardoulinsky ^ YAraxes^ dans le demi- 
circuit qu'il fait, établit la ligne de démarcation entre 
la Perse et les provinces russes. Plus loin il limite le 
steppe de Mougan, et se réunit ensuite à Dschewai au 
Kour. 

UAraxes est navigable dans ses basses régions. — 
Nous ne nommons, parmi ses nombreux affluents, que 
le Karassou (Fleuve Noir), YArpaTschai (Arpassus), 
le Nachitschewan-Tschai et YAgar-Tschai, 



176 LES FLEUVES 



BESGRIPTION GÉOeRAPNIQUE. 

Les contrées dominant le Caucase et qui font partie 
de la Russie se divisent en deux territoires séparés 
par ses propres montagnes : Tun, au nord, le gouver- 
nement du Caucase, avec Stawropol pour capitale; 
Tautre, au sud, le Transcaucase ayant Tiflis pour capi- 
tale, où siège le gouverneur, muni de pouvoirs pres- 
que illimités. 

Le gouvernement du Caucase s'étend à TO., jusqu'à 
la mer à'Azow ; à TE. , jusqu'à la mer Caspienne ; au 
N., il est borné par le pays des Cosaques du Den, et 
au N.-E. par la province d'Astrakan. Les territoires 
fluviaux du Térek (qui a ses bouches dans la mer Cas- 
pienne), et ceux du Kouban (qui a les siennes dans la 
mer d'Azow et la mer Noire) dépendent du gouverne- 
ment du Caucase, La grande ligne militaire (on appelle 
ainsi ce cordon de postes cosaques qui s'étend d'une 
mer à l'autre, et qui enveloppe les contrées des mon- 
tagnards ennemis des Russes), longe la rive N. de ces 
fleuves. Les principaux points de jonction de ces 
postes , plus ou moins armés , sont : lékaterinodar^ 
capitale des Cosaques tchernomoriques, située sur 
le Kouban, et les villes de Mozdok et de Kisljar^ 
situées sur le Térek, lieux principaux des districts 
du gouvernement caucasien qui portent le même 
nom. 

Le pays complexe qui se trouve entre le Kouban et 



DU CAUCASE. 177 

la mer Noire est habité par d'innombrables petites 
tribus indépendantes, qui n'obéissent à aucun chef 
supérieur commun, tandis que les peuplades assises 
entre le Térek et la grande chaîne de montagnes se 
sont rangées pour la plupart sous la bannière de 
Schamyl. . . . 

Le Transcaucase s'étend de la mer Noire à la mer 
Caspienne * ; il est séparé au S. de la Perse par 
TAraxe, et an S.-E. par YArpa-TschaietleTscholok 
de la Turquie d'Asie. Le Transcaucase (dont les terri- 
toires fluviaux du Rion (Phasis), du Kour (Cyrus) et 
du Koïssou font partie) est divisé en deux grands 
pays : la partie 0., qui porte le nom de gouverne- 
ment Grousinoimér éthique (iméréthique • géorgien) ; 
et la partie E., qui porte celui de gouvernement 
Caspien» 

Les anciens royaumes de Géorgie et d'Iméréthîe 
dépendent du gouvernement iméréthique-géorgien, 
ainsi que les principautés de la Mingrélie et de la Gou- 
rîe; plus, la portion du pachalik d'Akaltsiké enlevée 
à la Turquie, avec la capitale du même nom, et celle 
de l'Arménie soustraite à la Perse, avec la capitale 
Briwan. 



* La mer Caspienne est k (76,0 pieds de Paris) au-dessous de 
la mer Noire. 11 existait autrefois autant de Tersions , que de 
Tojageurs, jusqu'à ce qu*en 1837, sur les ordres de l'empereur ^Tt- 
eoloê, MM. de Fust, Sahlar et Sawitach aient résolu le problème en 
traçant te nivellement trigonométrique entre la mer Caspienne et a 
mer Noire. Comp.le*Foya</e en Oural, à V Altaï et à la mer Caspiwney 
par A. de Humboldt, G. Khrenberg et G. Rose (Berlin, 1843), t. 11^ 
page 345. 

12 



178 LES FLEUVES DU CAUCASE. 

Les vieilles provinces persanes de Karabagh, de 
Schéki, de Schirwan, de Bakou et de Talisch tiennent 
au gouvernement Caspien. 



LES HABITANTS DU CAUCASE 



Ceux qui répètent lei uicieiiBet (kUei, âins iMqatl* 
les Torigine de toutes les nations est *• -*eloppée« pea- 
Teat être aecivés d'ime lUblesaa oom.. .oe à tons l«t 
auteurs de Tan tiquité; ce n*eit pas là mentir , ce n'est 
qae transcrire des contes. 

11 faut toqjoars se souvenir qu'aucune famille sur la 
terra ne connaît son premier auteur, et que par con»é« 
qaent aucun peuple ne peut savoir sa première origine. 
VOLTAIBB, Hût, dt fBmpire de IbuMie, ch. ]. 



(a.) APERÇU CRITIQUE^ 



Depuis Guldensiaedt, le grand ethnographe du Cau- 
case, presque tous les voyageurs qui ont visité ce 
pays de montagnes, quel qu'ait été le but qu'ils se 
soient proposés, et qui les y amenait, ont pesamment 
chargé leurs itinéraires de longues dissertations scien- 
tifiques sur Torigine et l'importance historique des 
peuples qui habitaient cette contrée. Les peuplades 
établies entre le Kouban et la mer Noire, ainsi que 



180 LES HABITANTS 

les Ossètes des hautes montagnes et les Kxmbatschis 
du Daghestan ont été le sujet de recherches inter- 
minables. 

La science n'aurait rien perdu h ce que la plupart 
de ces recherches restassent dans le néant. 

Les nombreux écrits de savants pleins de mérite, 
tels que Klaprothy Eichwald et autres, n'ont pas été 
lus du public en général, à cause de leur style indi- 
geste ; mais ils ont été exploités dans les descriptions 
du Caucase plus récentes, d'une façon aussi indiscrète, 
que l'ont été les ouvrages de Hammer, par la légion 
des touristes lettrés de l'empire ottoman. 

Les quelques traits qui paraissaient rattacher les 
habitants actuels des montagnes du Caucase aux peu- 
ples illustres de l'antiquité leur ont servi à broder un 
fond d'hypothèses, qui s'évanouissent au souffle d'une 
saine critique, aussi légèrement que le vent emporte 
une toile d'araignée. 

Arrêtons-nous un instant pour justifier notre asser- 
tion relative à la race des Ossètes^ dont il a été tant de 
fois question, à ce petit peuple insignifiant, auquel on 
s'est plu de donner une importance dont il n'a jamais 
eu personnellement conscience. « Les Ossètes, — di- 
sent les uns,— sont les descendants des anciens OuseSj 
qui, en 1 1 10, furent battus sur le Don par les Russes, 
et cherchèrent un refuge dans les montagnes du Cau- 
case. Le nom OtAses ou Ghouses signifie hommes 
libres f ainsi qu'on le trouve dans Constant Porphyrog, 
et dans Ibn^-Pozzlan. Aussi, lorsqu'ils eurent élu 
domicile dans les hautes montagnes, aux sources du 



DU CAUCASE. 181 

Térek, les Tcherkesses les nommèrent Kasach^ terme 
qui désigne un guerrier libre du steppe. Par le mot 
Kasach (identique à Cosaque), les Tcherkesses enten- 
daient les guerriers libres venant du steppe. 

c Les voyageurs des derniers siècles les appelaient 
As ou Aas; la signification première de l'ancien mot 
usité dans le nord As est, on le sait, une aide ou une 
colonne. Mais de même que^ dans cet idiome, sous le 
mot As on comprenait un Dieu ou un homme doué de 
qualités divines, on pouvait également sous^entendre 
un guerrier libre» qui ne comptait que sur son aide 
personnelle. Dans les annales russes, ils sont qualifiés 
sous le nom de Jassi; les Géorgiens les appellent 
encore de nos jours Om, ce n'est évidemment qu'une 
autre forme d'Oti^t ou d*Ottses ; de là la dénomination 
admise communément plus tard ^Ossen ou à!Ossètes 
(la seule qui soit restée ignorée du peuple en question 
lui-même). 

€ L'identité primitive des mots Otwt, Om, Jassi^ 
Kasach^ As et Aas saute aux yeux. 

« On pourrait encore citer une foule de noms pro- 
pres chez les Ossètes, tels qu'/^tor, Kistan^ VruSy Saba^ 
Katschin^ Kunem^ Kustok^ etc., qui se retrouvent 
chez les anciens Ow5C5 ou Polowzes: ergo^ les Ossètes 
actuels sont les descendants des anciens Ouses ou 
Polowzes, > 

« Tout cela est sottise, — dit un second,— car pre- 
mièrement il était impossible que les Ossètes arrivas- 
sent seulement au xn" siècle dans le Caucase, puisque 
l'histoire géorgienne les connut bien longtemps avant 



i83 LES HABITANTS 

la naissance de Jésus-Christ; en second lien, ils ne 
peuvent être les descendants des Oîi$e$ ou Polowzes^ 
parce qu'il est de fait que ces peuples sont d'extrac- 
tion turque, et que la langue des O^sèles ne dénote 
pas la moindre trace de parenté avec l'idiome turc ou 
tartare. Enfin, la similitude des noms cités ne prouve 
rien, parce que les mêmes se retrouvent chez les 
Bogoutschemons et autres peuples méridionaux du 
Caucase, qui ont avec les Ossètes aussi peu d'affinité 
qu'un Allemand arec un Kalmouk. 

< Les derniers Ornes qui étaient venus chercher 
un asile dans le Caucase ont conservé leur nom sans 
grande altération ; ils se perpétuent chez les guerriers 
Ousdes^ qui sont les premiers et nobles entre les 
Tcherkesses ; leur bravoure et leur amour de la liberté 
répondent mieux aux expressions A$^ Kasachj etc., 
que les Ossètes, population dégénérée et soumise au 
sceptre russe. 

« La syllabe finale des, dans Ousdes, n'est autre 
que la postposition turque des ou dan, la préposition 
allemande von; ousdes signifie donc simplement : 
d^^Ouses, c'est-à-dire les descendants des Ouses, 

« Les Ossètes d'aujourd'hui ou Jassi sont donc 
d'origine purement slave, ils sont identiques aux 
Jazyges ('laÇvyeç) de Strabon. On ne peut démentir 
l'analogie des mots Jassi ^ lazyg ou lasyg; il a été 
prouvé d'une manière irrécusable, non-seulement par 
plusieurs écrivains russes, mais aussi par notre com- 
patriote Niebuhr * que les lazyges étaient de vérita- 

1 Petits écriU, T. 894. 



DU CAUCASE. 483 

blés slaves, La racine de leur nom lazig^ en russe 
H3ÙB1» (la langue), correspond exactement à la si- 
gnification de Sl6wQ (cjiOBOi le mot, la parole); de 
. là Slôwene, o'est-à'dire les parleurs, le contraire de 
Njemtz ( HtHqH , les muets ) ; ergà les Omtes 90iit 
bien des Slaves ! m 

c I.es Ossètes, — ^prétend un troisièm6,Tr-ne sont 
ni d'origine turque, ni slave, mais bien germaine. Us 
descendent des Tudesques Alans^ qui, ohassés par les 
ffuns^ firent plusieurs fois irruption en Arménie ^ et 
s'établirent plus tard dans le Caucase. Selon toute 
probabilité, ce sont les mêmes hommes que désigne 
Pionyiiw PeriegeteM ^ comme étant ^ la tribu des 
Alansy riche eu chevaux. » Quelques anciens voya- 
geuim les appellent A^^ qualification identique à celle 
des 4'M| et qui signifie les braves^ les eûoeellenU ^. 
Ils ignorent eux-mêmes qu'ils aient quelque affinité 
avec les Ases^ et qu'ils portent le nom à^Osièies, car 
d^ns leur propre langue ilsf ont adopté celui à'Jrier^ 9, 
mot qui, s'il ne tient pas à la même souche, a au inoins 
le même sens que As et Ossètes, D'où il s'ensuit que 
les Ossètes sont les anciens Teutons ! 9 

Un quatrième va encore plus loin, et trouve que les 
Ossètes ont un rapport frappant avec les Thuringms. 
< Les Ossètes, dit-il, préparent une boisson sem- 
blable à la bière ; les Thuringeois brassent de la bière 
véritable. 

1 J. c. p. 104. 

* Quoique les Ossètes ne soient rien moins ({m' excellents. 

* C'est une toute nouvelle découverle que cette qualification, et 
inconnue aux Ossètes eux-mêmes. 



184 LES HABITANTS 

€ Les Ossètes sont de grande et forte taille, les 
Thuringeois aussi. 

« On rencontre chez lés Ossètes beaucoup de jeunes 
filles avec des yeux bleus ; cela se voit également fré- 
quemment en Thuringe. 

c Les Ossètes mettent l'hiver de la paille dans leurs 
souliers, habitude qui se retrouve de même chez les 
paysans de Thuringe . E rgo les Ossètes sont identiques 
aux Thuringeois 1 > 

On le voit, la perspicacité et la science ont tout 
essayé pour expliquer Torigine des blonds enfants 
d'Ossethi. 

n est donc remarquable que nul n'ait encore eu 
ridée de faire des Ossètes des Irlandais ou des Ires ; 
la racine de ces deux mots est Ir. Les Ossètes chan- 
tent rhospitalité de leurs pères;— les Irlandais Texal- 
tent de même dans leurs rimes. Beaucoup d'Ossètes 
ont les cheveux blonds, — les Irlandais ne les ont pas 
moins blonds. Il serait aisé de réunir encore une foule 
d'autres rapports, et Ton pourrait, sans trop mettre 
son esprit à la torture, fournir la preuve la pins con- 
cluante que les Ossètes sont les frères des fils orphe- 
lins d'Erin, au lieu lieu d'être ce qu'on a voulu les 
faire, des Turcs, des Slaves ou des Thuringeois. 

L'hypothèse qui voyait dans les Ossètes actuels les 
restes des anciens Alans est de toutes celle qui s'est 
acquise le plus de partisans ^ . 



» Voy. Klaproth, Voyage au Caucase, II, 437, Zeuss dans son éru- 
dit ouvrage ; les Germains et les nations voisines^ pages 703,704. 



DU CAUCASE, 185 

Le célèbre professeur Neumann ^ lui-même se range 
à cette opinion ; il s'en rapporte trop cvideçiment au 
passage de Josapha Barbara, cité par Klaproth le pre- 
mier, où il est dit : La Alania è deriuata ia pùpoH 
deUi Alanij liqtmK nella Hor lingua si chiamano As '• 

Dans un autre passage ^, le sagace historien convient 
néanmoins qu'il considère comme identiques Alania 
et Albania ^, nom antique des montagnards du Cau- 
case : < Les anciens avaient connaissance de ces con* 
trées montagneuses sous le nom d'Albania ou d' Ala- 
nia, c'est-à-dire pays de montagnes, et les habitants 
étaient tout simplement appelés Albaniens (ou Alans), 
c'est-à-dire habitants des Alpes ou montagnards. » 

Je ne vois pas pourquoi l'on ferait exception aujour- 
d'hui en faveur des Ossètes seuls, tandis qu'il s'agis- 
sait de toute la population du Caucase. 

Voici un exemple que je dois à ma propre expé- 
rience des erreurs singulières où peuvent entraîner 
de simples hypothèses dans de pareilles recherches. 
Rosen^ l'illustre linguiste, allant, l'été de 1844, à la 
découverte du territoire des Alans, ceux qu'il inter- 
rogeait sur les lieux lui désignaient toujours le terri- 



1 Consultez son excellent livre : les Peuples de la Rtissie méridionale, 
pages 40-41. 

* Dans Ramasio, H, 92. 

* Lisez le jugement de Neumann sur les Rappartssur l'histoire et les 
peuples du Caucase, par Bernard Dom, dans les Annonces scientifiques 
de Munich, année 1845, no« 84 etsuiv. 

^ On sait quelle dérivation extraordinaire Pline, liv. VII, cbap. ii, 
etGellius^ liv. IX, eh. iv, donnent au nom Albania : c ab albis capil< 
lis. > 



186 LES HABITANTS 

toire en deçà de la grande chaîne* Ce n'est qu'en der- 
nier lieu ^qu' il vint à penser, et cette opinion se con- 
firma plus tard, que dans la langue de ces montagnards 
le mot Alan ne signifie pas antre chose qu'ati delà des 
montagnes. Cette explication me donna la clef de la 
réponse invariable que je recevais, à pareille question, 
tant dans le gouvernement du Caucase que dans le 
Transcaucase. Sans ce double rapprochement, j'aurais 
probablement lancé dans le monde une h jpothàse tout 
aussi érudite sur l'affinité des Ossètes et des Alans. 

C'est ainsi que s'éclairciraient bien des énigmes 
semblables, si l'on était mieux initié aux confusions 
de langues qui régnent au Caucase, 

Nous allons plus loin encore, et nous prét<endons 
qu'un peuple, à tous égards aussi insignifiant que le 
sont les Ossètes, ne mérite nullement les recherches 
auxquelles il a donné lieu. 

Il n'y a que les peuples qui se sont acquis par leur 
virilité et leur importance personnelle une place dans 
l'histoire qui soient dignes d'y figurer. € La civilisa- 
tion seule, — dit Napoléon T'*, — double la valeur de 
la vie de l'homme. Elle l'élève eu premier à un prin- 
cipe du genre humain. » 

Dans quel but utile discuterions-nous le nom et l'o- 
rigine d'un petit peuple qui n'a jamais marqué dans 
l'humanité, chez lequel les arts et les sciences n'ont 
jamais élu domicile, qui ne possède ni chronique, ni his- 
toire, ni traditions, et n'a d'autres avantages que ceux 

1 NouveUes, I, 6. 



DU CAUCASE. 187 

qai Tassimilent au sauvage de T Amérique du Nord? 

L'esprit scrutateur fait volontiers un retour de 
quelques mille ans dans les ténèbres du passé à la re- 
cherche de l'apparition de cette sainte flamme, qui, 
semblable au soIeil,surgit au Levant, grandissant éter- 
nellement, se perpétue de génération en génération, et 
rend seulement alors l'homme digne de sou nom, parce 
qu'elle le guide vers sa haute destinée, et apporte joie 
et bénédictions à ceux qui sacrifient avec foi sur ses 
autels. Nous recherchons aussi volontiers les lieux 
bénis où cette flamme brilla avec le plus d'éclat; nous 
noua plaisons à suivre le même chemin qu'elle a pris 
pour arriver jusqu'à nous, et ces effbrts portent en 
eux-mêmes leur récompense ; mais lorsque sa lueur 
nous fait défaut^la voie nous reste fermée à tout jamais. 

Quoiqu'il s'y mêle un sentiment de silencieuse com- 
passion, nous nous plaisons encore à la contemplation 
de ces peuples quielle n'a Mt qu'effleurer de ses 
rayons ; ces époques radieuses brillent dans leur exis- 
tence comme des étoiles dans la nuit de leur histoire. 
Mais une nation dont nul astre n'est venu éclairer les 
ténèbres, où, comme chez les Ossètes et autres tribus 
du Caucase , la main tremblante de la supposition 
souleva seulQ le voile du passé, une nation dans de 
telles conditions n'appartient pas à l'histoire, et de- 
meure en dehors du domaine de nos recherches • 

Nous indiquons en cela le point de vue qui nous a 
guidé dans nos -descriptions ethnographiques et histo- 
riques. 

Nous nous occupons essentiellement des temps mo- 



188 LES HABITANTS 

dernes et du présent. L'histoire de ces montagnards 
n'est devenue d'un intérêt général que depuis le com- 
mencement de ce siècle, depuis qu'avec la possession 
de la Géorgie, la Bussie s'est établie de pied ferme 
dans le Caucase. 

C'est à peine si Ton connaît de nom, en Europe, la 
plupart de ces peuplades : nous soumettrons au lec- 
teur leur vie, leurs mœurs et leurs rapports sociaux, 
tels que l'actualité nous les a montrés. Le passé, — ^ 
avec la confiance qu'on peut accorder aux données 
qui nous ont été transmises, — ne nous sert que 
comme échelle dont chaque degré doit nous amener à 
l'éclaircissement du présent. Mais pour obvier à tout 
malentendu, nous nous hâterons de faire observer que 
précisément les pays dont l'état actuel répond le 
mieux aux récits des anciens, et seraient à même, par 
cette assimilation de l'antiquité aux temps modernes, 
d'offrir à l'historiographe plus d'intérêt; que ces pays, 
dis-je, ne jouent dans ce livre qu'un rôle secondaire, 
parce que leur attachement obstiné a leurs anciennes 
coutumes les a rendus rebelles à toute innovation ou 
changement opportun. 

Nous divisons donc, selon notre méthode, les in- 
nombrables petites populations du Caucase d'après la 
diversité de leur organisation, en trois catégories bien 
distinctes. La première comprend tous les territoires 
qui, ainsi que la Géorgie et les provinces qu'elle en- 
globe sont déjà entièrement soumises au gouvernement 
russe, et dont les intérêts sont aussi devenus plus ou 
moins russes. 



BU CAUOAdE. 189 

\ Nous rangeons dans la seconde la plus grande partie 

des montagnards établis entre le Eouban et la mer 
Noire, les Schapssouchs, les Adighés, les Oubyches^ les 
Dsigèthes, etc. Quoique ennemis implacables de la 
Knssie> et supérieurs aux autlres par leur esprit d'in- 
dépendance et leurs qualités chevaleresques, ils sont 
bien moins redoutables cependant pour les Russes, par 
suite de leur système suranné de division, que les peu- 
plades de la troisième et principale classe, qui compte 
toutes les tribus reconnaissant Schamyl pour chef 
suprême. 

Le lecteur trouvera le développement de cet aperçu 
sommaire dans les relevés historiques suivants. Nous 
ferons seulement encore remarquer que dans l'assem- 
blage de chaque peuple, autant que possible, nous 
avons surtout eu égard à la conformité de race et 
d'idiome. 



(b.) ESQUISSES HISTORIQUES ETHNOGRAPHIQUES. 



Tous ces peuples ont le sang beaia et la teint Termeil; 
on ne peat guère tolr d'hommes mieux faits, et poar ce 
qni est des femmes elles sont estimées les pins belles de 

l'Asie. 

Tavkrnieh. Lei Six Voyages, etc. 1. 963 , 
éd. de Paru, 1679. 



■o— Ç-o- 



LA RICE KARTWEL. 



En font partie ; 

a) he^ Géorgiens . 
h) Les Iméréthiens. 

c) Les Crouriens, 

d) Les Mingréîiem, 

e) Les Souanes (Souauètes). 

Tous ces peuples sont les branches d'une seule et 
unique souche; ils formaient, avec beaucoup d'autres 
que nous apprendrons à connaître en avançant dans 
notre récit, un grand empire ayant la Géorgie * en 
tête. lien est de môme des dialectes qu'ils parlent ; 

^ La Géorgie (rancienne Ibérie et une partie de l'Albanie) porte 
dans la langue ordinaire du pays le nom commun de KarthU^ — chez 
les Persans et les Tartares celui de Gjurdshistan.— Les Turcs appel- 
lent le pays et les habitants tout simplement Gjurdshi , d'où le mot 
russe par corruption Grusia, 



DU CAUCASE. 19Î 

ils sont fils de la même mère, de la langue géorgien, ne 
qui est comptée an nombre du corps de langues ibé- 
rien, et dont la domination pendant la courte durée 
florissante de la Géorgie s'étendait de la mer Noire à 
la mer Caspienne^ du Térek à l'Araxe. 

Les différences que le cours du temps a établies 
chez les peuples de la race Kartwel» dans leur langage, 
sur leur physionomie et dans leurs mœurs, sont là 
conséquence naturelle de la diversité de leur position 
géographique et de Tinfluence qu'exerçaient sur eux 
leurs rapports constants avec des États voisins fort 
guerriers. 

Leur histoire n'est presque qu'une suite non inter* 
rompue de scènes de violence et de dévastation ; de 
sorte que jamais les arts ni les sciences n'ont pu s'éta- 
blir longtemps parmi eux ; leurs mains créatrices ne 
s'arrêtèrent qu'un instant sur les rives du Cyrus et 
sur celles du Fhasis, et y laissèrent en témoignage les 
mines des temples et palais des temps passés, ainsi 
que les restes d'une littérature flétrie avant maturité* 

De là provient la misère et l'état sauvage de ces 
contrées, quoique la nature ait répandu sur elles ses 
bienfaits avec profusion ; de là le triste état où s'y 
trouve la civilisation, quoique l'arbre du christia- 
nisme y ait pris racine depuis plus de quinze cents 
ans. 

La principale source où l'histoire ait pu puiser est 
la grande chronique du roi Wachtang V, mort vers le 
milieu du siècle dernier à Moscou. Cette chronique, 
— un extrait des archives des doux célèbres couvents 



192 LES HABITANTS 

Gelathi, en Iméréthie, et Mtzchethi^ en Karlhli^y — 
contient dans soixante-dix longs chapitres les tradi- 
tions de l'origine nationale, ainsi que la nomencla- 
ture et rhistoire de ses souverains. 

Guldenstaedt et Klaproth en ont cité quelques pas- 
sages dans leurs célèbres voyages, et Brosset le feune^ 
Fauteur méritant d'une grammaire géorgienne, est 
heureusement venu à bout de son nide labeur en ren- 
dant la chronique entière en traduction française. 

Cette chronique, à laquelle toute critique fait dé- 
faut et dont la base chancelante ne repose que sur des 
légendes, est, comme la plupart des ouvrages histo- 
riques de rOrient, un mélange singulier de fables, de 
féeries et de vérité. Il en est ici de l'histoire comme 
des jolies filles du pays : leur front se cache sous un 
voile de fleur, il est paré de sa beauté naturelle et de 
celle qu'il emprunte aux pierres fines ou fausses. 

En pareille occurrence, des hommes tels que Fraehn^ 
d'Ohsson^ Dorn et autres illustres Orientaux,, se sont 
acquis notre reconnaissance à un haut degré ; ce n'était 
pas une tâche facile de réunir et de classer les nouvelles 
persanes et arabes, dispersées en Géorgie et sur les 
autres terres du Caucase, Le professeur Neumann ^ 
nous promet de rassembler tous les matériaux dus h 

« 

* La description détaillée de ces couvents célèbres se trouve dans 
Dubois de Montpéreux : Voyage, etc., — et dans le Voyage au Cau- 
case, parEichwald. Ce dernier donne dans la seconde partie de son 
itinéraire intitulé : Géographie ancienne de la mer Caspienne , etc., 
VmscripHon arabe de la porte de fer de Oelathi^ traduite par Fraehn. 

s Annonces scientifiques de Munich, année 184f), no85. 



BU CAUCASE. 19S 

ses recherches, et d'en établir la comparaison avec les 
indications des auteurs chinois, byzantins et armé- 
niens ; entreprise de laquelle ressortiront sans aucun 
doute des éclaircissements et des instructions neuves. 

La belle nation géorgienne, fièredeson extraction, 
et dont les autres appuis de son orgueil sont brisés, 
fait remonter la naissance de son arbre généalogique à 
des milliers d'années, au sein de la nuit des temps pas- 
sés. Lisons ce que le roi Wachtang nous rapporte de 
Torigine de ce peuple : 

c i 792 ans après Adam (on voit comme tout a été 
calculé juste), Thargamoss vécut au moût Ararat 
600 ans ; il était père de huit fils^ à^HhaosSy KarthhsSn 
BardosSj Mowakan^ I^koss, Heross, KavoKa$s et 
à'Egross. Ceux-ci furent les pères des tribus des 
Ssomaechitha (Arméniens), des Karthoultka (Géor« 
giens), desiîan^Aa(Schirwans), des Mowak'antha (Eri- 
vans), des Lektha (Lesghis), des Megreltha ("Mingré- 
liens), des Kawkasstha (Caucasiens), des Kachethiers 
et des Iméréthiens^ qui sont tous alliés. » 

La longue suite des maîtres de Karthli, telle qu'on 
n'en rencontre sans doute d'exemple que dans l'histoire 
de la Chine, commence au roi Pharnawas^ qui aurait 
régné environ 3233 ans après Adam, — et se termine 
au roi Georges XIII , de funeste mémoire, qui livra, 
au commencement de ce siècle, son pays et sa cou- 
ronne au pouvoir moscovite. 

Nous ne fatiguerons point nos lecteurs en leur ré- 
pétant la nomenclature interminable des anciens 

maîtres de la Géorgie ; nous regardons aussi comme 

13 



194 LES HABITANTS 

inutile h notre but d'entrer dans le récit des admi- 
rables exploits accomplis, dit-on, par Alexandre de 
Macédoine, dont le nom, selon la chronique, se rat- 
tache à la fondation on à la destruction des plus an- 
ciens forts et édifices du pays, et dont la mémoire 
se perpétue, radieuse comme le soleil, chez tous les 
peuples de TOrient. 

Cependant nous sommes contraint de nous arrêter 
un instant à T examen des deux plus mémorables 
époques , à celles qui eurent le plus de retentissement 
dans l'histoire de la Géorgie : Tintroduction du chris- 
tianisme et le règne de la reine Thamar ou Thamara. 

Le christianisme pénétra vers 320 en Géorgie , 
80US le gouvernen^ut du roi Mirian II. La légende 
rapporte qu'une sainte fille , ISinon , venue de Con-- 
stantinople k Mtxchethij cette antique capitale de la 
Géorgie, opéra une foule de miracles pour convertir 
le peuple ; entre autres, dit-on, elle sauva de la mort 
la femme et le fils du roi Mirian j et leur fit embrasser 
plus tard le christianisme. 

L'empereur Constantin le Grand j à l'instigation du 
roi Mirian^ envoya l'archevêque d'Antioche, Eusta^ 
thiusy à Mézchethij ou celui-ci prêcha la nouvelle 
doctrine et détermina les grands de la copr k recevoir 
le baptême. Le peuple suivit aussitôt leur exemple, et 
c'est ainsi que se répandit la douce loi du Christ, plus 
facile ici qu'ailleurs, où elle ne pénétrait que dan» des 
villes réduites en cendres et à travers les monuments 
en ruines de l'antiquité. 

Il faut remarquer aussi qu'à cette époque la Géor- 



Dr (ArcASE. 193 

gie était nubien plus puissant empire qu'actuellement; 
les provinces du pachalik à'Akaltsiké, Vlméréthie^ la 
Géorgie :^ les principautés de Mingrélie et à!Abchasie^ 
le pays des SouaneSj la confédération de Dsharo-Belo- 
kani, une partie de V Arménie et le sultanat de Jelis- 
soui dépendaient de son territoire. 

La magnifique cathédrale qui fut construite à 
Mtzchethij peu de temps après Tintroduction du chris- 
tianisme en Géorgie, est encore aujourd'hui debout et 
assez bien conservée; c'est une des ruines les plus 
grandioses et les plus vénérables du Transcau- 
case. 

Sous Geuram Bagration , fondateur de la dynastie 
des Bagratides, la Géorgie, dont les forces vitales 
étaient presque épuisées par les guerres défensives 
presque continuelles qu'elle avait eu à soutenir 
depuis la fin du iv' siècle contre les Persans et les 
montagnards voisins, grandit de nouveau en prospé- 
rité et en puissance; mais cette souche régénérée 
n'était appelée qu'à porter des fleurs qui devaient se 
dessécher avant de porter des fruits. En effet, ce mal- 
heureux pays redevint bientôt un théâtre de désola- 
tion et de dévastation. 

Mùurwan Agarian , le général en chef d'Omar j 
snceesseur de Mohammed j traversa les défilés du 
Caucase en laissant flotter la bannière victorieuse du 
prophète de la Mecque. La terreur le précédait, les 
ruines marquaient son passage : après une courte 
défense la Géorgie se rendit à lui, et Tiflis, la nou- 
velle capitale fondée en 433 par Gourg'^Arslan^ fut 



19G LKS HABITANTS 

saccagée de fond en comble. Tous les pays adjacents 
furent convertis à Tislamisme par la violence ; les Ar- 
méniens seuls et la majeure partie des peuples de la 
race Kartwel demeurèrent inébranlables dans leur fi- 
délité à la religion chrétienne. 

Depuis, la Géorgie fut, pendant Tespace de deux 
siècles, trois fois encore en proie à des oppresseurs 
étrangers. Il semblait qu'elle ne devait se trouver 
délivrée ô!un ennemi que pour retomber bientôt au 
pouvoir d'un autre. Enfin, après tant de calamités, 
elle prit un nouvel essor sous Davith III [Aghma 
Schenebeli) , le Régénérateur , ( ainsi nommé parce 
qu'il fit réédifier les villes en ruines de T empire). 
C'est de son règne que date, à proprement parler, 
l'état florissant de la Géorgie. 

Davithj le Guerrier, troisième du nom de la maison 
des Bagratides , se fit surtout remarquer parmi ses 
successeurs Dimitri^ Davith et Giorgi. Il soumit les 
Persans et les Turcs, et agrandit son territoire par 
d'importantes conquêtes, de sorte qu'au temps où la 
grande reine Tltainar^ fille de Giorgi^ monta sur le 
trône , la Géorgie conquit le degré de puissance et 
de grandeur qu'à nulle autre époque elle n'avait atteint 
précédeinment. 

Sous Thamar^ qui, à cet égard comme à beaucoup 
d'autres, avait de l'analogie avec Elisabeth d'Angle- 
terre, et comme elle s'était fait donner le surnom de 
Vierge^ la gloire de la Géorgie était arrivée à son apo- 
gée. Elle est le brillant météore qui traverse les 
ténèbres de l'histoire de cet infortuné pays ; elle est 



DU CAUCASE. 197 

l'anneau d'or, auquel les peuples de Karthli ratta- 
chent leurs plus grands etleui:? plus beaux souvenirs. 
Glorifiée dans les légendes et exaltée dans les chants 
populaires, entourée des vapeura d* encens répandues 
par plusieurs siècles, il est difficile à Tœil inquisiteur 
de rhistorien de discerner ses traits véritables. Mais 
assurément le germe dont est sorti un tel arbre dut 
être un excellent germe. ... 

La nation, grâce à Thamar^ mettait presque en 
oubli son puissant aïeul Davith III , le régénérateur 
de la puissance et des cités de la Géorgie. On attri- 
bue à cette reine la fondation de Gowrt, capitale de 
la province actuelle de Karthli^ ainsi que la con- 
struction des principaux forts et églises de la con- 
trée. Elle propagea le christianisme sur les terres du 
Caucase et y détruisit — du moins pour quelque 
temps — l'influence de l'islamisme. Elle combattit de 
tous ses efforts la dissolution croissante des mœurs, 
encouragea les arts et les sciences, fit de nouvelles 
lois, et porta partout ses soins et ses encouragements. 
C'est de son règne que date tout ce que la littéra- 
ture géorgienne a produit de quelque valeur. Dire 
que sa mémoire n'est pas moins sacrée aux descen- 
dants des nations ennemies qu'elle gouvernait jadis 
qu'aux Géorgiens eux-mêmes est certes le plus grand 
éloge qu'on puisse faire de cette souveraine, 

A cette brillante époque, qui se termine avec la fin 
du xir siècle, succéda la nuit la plus obscure parmi le 
peuple de Karthli ; et il faut encore admirer le courage 
et la persévérance qui les empêchèrent de succomber 



198 LES HABITANTS 

aux terribles ouragans dont ils furent assaillis coup 
sur coup. 

Dès les premières années du xiii* siècle , rhlstoire 
de Géorgie , — en en exceptant les bienheureuses 
époques d'Alexandre ^ et de Rostom^, — se relie pres- 
que uniquement aux noms des sauvages conquérants 
qui, les uns après les autres, marquaient de leurs dé- 
prédations, leur passage dans ce malheureux pays. 

En Tan 1 220, Tiflis était occupé par les troupes du 
khan D$hingis. En 1388, elle fut détruite par Timur- 
leng. Au commencement du xvi* siècle, elle tomba au 
pouvoir des Turcs, qui, peu après en avoir été chassés 
eux-mêmes , revinrent à la charge en i 722 , sous 
Mouhammed V, et restèrent les maîtres de la Gréorgie 
pendant treize années. 

Le terrible roi des Persans, Nadir-Schah^ mit un 
terme à leur domination ; il s'empara en 1735 de Tiflis, 
et plaça Teimouras^ de la famille des Bagratides, sur 
le trône de Géorgie, sous le protectorat de la Perse. 

La fidélité inébranlable des peuples de Karthli à 
leur ancienne foi mérite notre admiration, car, acca- 
blés déjà d'infortunes, ils eurent encore à lutter contre 
les violences qu'on employait pour les convertir à Tis- 
lamisme. 



1 Alexand/f » dit < le Régénérateur > régna avant le milieu du 
ZYe siècle. Il distribua le pays entre ses fils, et par ce système de 
division fut la cause principale de la décadence où fut entraînée 
plus tard la Géorgie. 

s Koiiom vivait dans la première moitié du zvii* siècle ; il embel- 
lit Tiflis d'une foule d'édifices , et surtout par l'établissement de 
l'immense caravansérail qui existe encore aujourd'hui. 



DU CAUCASE. 199 

Les Géorgiens donnèrent en 1798 une nouvelle 
preuve de leur zèle à la religion chrétienne, à l'époque 
où le khan eunuque, Aga-Mchmedy le cruel schah de 
Perse, se rendit maître du littoral. Il dévasta Tiflis 
par le fer et le feu, et voulut contraindre les habitants 
à adopter la loi de Mahomet : pas un Géorgien, malgré 
les plus cruels tourments, n'eut la faiblesse de renier 
la foi de ses pères. 



Nous terminons ce court aperçu historique suffisant 
au lecteur, nous Tespérons, pour qu'il puisse s'orien- 
ter, par une étude caractéristique et non moins brève 
sur la nation Kartwel. Nos connaissances à cet égard 
sont lef ruit de deux années d' observations personnelles . 
Les Géorgiens, par leur importance historique, 
tienn^it le premier rang parmi ces peuples. Leur capi- 
tale, nous l'avons vu, a été de tout temps le point de 
mire des conquérants étrangers, et elle est encore au- 
jourd'hui le centre et le siège du gouvernement russe 
en Transcaucasie. 

^ Outre Tiflis*, qui d'après les derniers relevés pos- 
sède en chiffres ronds 35,000 âmes, voici quelles sont 
les villes les plus remarquables de la Géorgie : 1) 
Gouri (avec 5,000 hab.), lieu principal du district du 
même nom, de la province de Karthli : 2) Telaw (avec 

> J'ai donné une ample description de Tiflis dans mon itinéraire , 
MiUe et un Jours en Orientf où en général le lecteur trouvera l'es- 
plication et le complément de ce qui n'a pu être qu'indiqué ici. 



î200 LEî5 HABITANTE 

2,900 hab.) ville principale de la province de Kakheihi 
ou Kakhetta^ qui jadis, quoiqu'elle ne comptât que 
i 10,000 âmes, formait à elle seule un petit royaume 
dont les maîtres se nommaient € les rois des rois ; > 
elle est célèbre de toute antiquité pour son site favo- 
risé, sa richesse en vins et sa belle race d'hommes ; 
Telaw fut élevée en 1011 par le prince kakhétien 
Kwirikj mais elle a perdu de nos jours tout vestige de 
son éclat passé. Les maisons y sont si misérables 
qu'à peine sont-elles comparables aux plus pauvres 
habitations de nos paysans allemands ; mais en re- 
vanche la position de la ville, qui couronne une haute 
colline, est excessivement pittoresque. 3) Signach 
(avec 3,000 hab.) est la ville principale du district du 
même nom, elle est située sur la cime d'une montagne 
élevée, percée de chemins profondément creusés, ef 
doit son origine au célèbre roi Héraclius (Iraklij), j)ère 
du dernier maître delà Géorgie, de Georges j qui fit sa 
soumission au commencement de ce siècle à l'empereur 
Alexandre, 



\)[j CAUCASE. 201 



LES 6Ë0R6IENS. 



La nation géorgienne prise en général est sans con- 
tredit Tiin des plus beaux peuples de la terre. On 
rencontre ici partout, et plus fréquemment qu'ailleurs, 
les Tcherkesses, les Arméniens et les Grecs exceptés, 
des hommes d'une haute et forte stature, des femmes 
à la taille svelte, aux formes irréprochables, avec des 
traits nobles, réguliers et de grands yeux bien des* 
sinés. Mais vous chercheriez en vain, soit chez les 
hommes, soit chez les femmes, cette beauté plus su* 
blime, où l'âme, le cœur et l'esprit se reflètent dans 
le regard ; la beauté complète ne se trouve réellement 
que chez les peuples tout à fait civilisés. 

Ce cachet extérieur qui distingue la Géorgienne 
de l'Européenne se retrouve dans sa toilette. 

L'Européenne gagne toujours à être vue de près : le 
visage le plus insignifiant d'abord peut à la fin nous 
enchanter par l'éloquence muette du regard, par la 
finesse expressive des lèvres, par un jeu de physio- 
nomie toujours piquant ; quoique simple, son cos- 
tume nous plaît également quand nous en interro- 
geons les détails, qui dénotent toujours la délicatesse 
et les soins donnés à sa personne. 

La Géorgienne produit une autre impression : chez 
elle, tout éblouit au premier coup d'œil, et perd à un 
examen plus scrupuleux. Le fard du visage et le cos-* 



202 LES HABITANTS 

tume pittoresque sont calculés pour TeAFet, et Tima- 
gination ne saurait rien enfanter de plus ravissant 
que l'aspect d'une Géorgienne vue à quelque distance* 

Cette impression devient surtout frappante lorsque 
les femmes de Tiflis sont réunies en grand nombre 
lors des solennités. Elles s'avancent d'un pas grave et 
lent, Tune vêtue du court sarafan aux couleurs éblouîs- 
BanteSy une autre à la taille gracieusement prise par la 
longae et blanche tschadra qui l'enveloppe entière- 
menl, et qu'elle sait porter avec tant d'art, que chez 
les jolies femmes le corsage fin et svelte s'y destine 
exactement, et chez les laides tout ce qui choquerait la 
vue s'y trouve dissimulé. Leur coiffure, semblable à 
un diadème, leurdonnerapparencede reines; leurspîeds 
délicats, serrés dans d'élégantes pantoufles, semblent 
encore plus petits sous les amples plis d'un pantalon en 
soie rouge qui couvre leurs jambes, et la grâce natu- 
relle de leur maintien et de' leur démarche ajoute en- 
core à l'illusion. Mais il ne faut, comme je l'ai déjà fait 
observer, considérer cet éblouissant spectacle qu'à une 
certaine distance. 

Pour celui qui tient à connaître la vie et les mœurs 
géorgiennes, Gouri, capitale de la province deKarthlî, 
dépendante de la Géorgie, est le lieu le plus intéres- 
sant du pays. 

A Tiflis, les éléments russes y régnent depuis trop 
longtemps déjà pour que là population géorgienne de 
cette cité ait pu s'affranchir de son influence ; à G^uri, 
où elle s'est moins fait ressentir, la physionomie et les 
mœurs populaires se sont conservées plus pures. 



DU CAUCASE. 203 

De tout temps, les hommes de Gouri ont été juste- 
ment célèbres par leur beauté. Sous ce rapport les 
rejetons de la famille princière des Erûtaff, avec ses 
nombreuses alliances, mérite une mentbn particulière* 
A l'exception de quelques chefs tcherkesses, je n'ai 
rien yu de plus admirable que ces hommes. Lear 
costume guerrier, plein de goût, rehausse il est 
vrai par son éclat leurs avantages extérieurs : une 
coiffure haute et pyramidale faite d'une peau de mou<- 
ton noire; un archelouk ^ en soie de nuance foncée, tenu 
par un ceinturon d'argent, recouvert d'un pardessus 
fendu sur le devant et d'une coupe élégante, en velours 
rouge ou bleu et brodé d'argent^ avec des manches 
flottantes ; des culottes noires et larges, tombant en 
plis gracieux dans des bottes fines, rouges, serrées à 
la jambe et montant jusqu'aux genoux ; un sabre 
tcherkesse, un poignard et des pistolets, — tel est à 
peu près en détail leur accoutrement. 

Je m'arrête aussi longtemps à la peinture des avan- 
tages physiques et des costumes bariolés des Géor- 
giens et de leurs princes, parce qu'il n'y a malheu- 
reusement pas grand éloge à faire de leurs avantages 
intellectuels. 

J'ai eu occasion d'assister aux leçons déjeunes gens 
issus des différentes tribus du Caucase, et je remarquai 



* Ârchéloukf justaucorps court et serré, fermé sur le devant, avec 
(les manches ouvertes sous les bras. 

Seion la desciiptioa qu'Homère (Odys^., XIX, v. 225 et suivants) 
donne du vêtement (xirètv) porté par Ulysse sous le manteau ; 
l'archelouk caucasien ressemble absolument à cet habit. 



204 LES HABITANTS 

en général que constamment les Arméniens montraient 
le plus de facilité et les Géorgiens le moins d'aptitude 
à apprendre les langues et les sciences, ainsi qu'à ex- 
primer leur pensée par écrit. 

La paresse d'intelligence qui semble innée chez 
le Géorgien contrasta essentiellement avec Tesprit 
éveillé, actif et subtil de TArménien. Le Géorgien vit 
comme indifférent et sans soucis de T avenir; il n'at- 
tache pas un grand prix aux biens de la terre, et ne 
met pas ses soins ardents à leur possession : aussi le 
commerce du pays est-il exclusivement entre les mains 
des Arméniens. 

Mais , en revanche, les Géorgiens sont les plus 
probes et les plus honnêtes gens de la terre ; ils sont 
hospitaliers comme tous les peuples du Caucase, fidèles 
comme leur épée , aussi lestes et aussi adroits que 
leurs chevaux, braves au combat et affables au logis. 

Leurs sacklis , ou habitations , sont des huttes 
construites grossièrement en pierres et sans régula- 
rité, elles sont presque souterraines et couvertes de 
toits plats. 

Les seuls objets de prix que renferment les demeures 
des riches du pays sont des tapis, des armes et des 
vêtements fort beaux ; ce dernier article surtout fait 
l'objet de toute leur recherche. La splendeur du cos- 
tume contraste singulièrement avec les habitations 
étroites et d'une malpropreté repoussante ; et l'œil 
est surpris de voir sortir de terre, par de sombres 
ouvertures, des jeunes filles ou des femmes toutes 
couvertes de velours et de soie. 



DU CAUCASE. 20o 

L'habillement des femmes comme celui des hommes 
est bien plus gracieux, bien plus riche que celui qu'on 
rencontre ordinairement dans les basses classes des 
autres nations. Là cause s'en trouve naturellement 
dans rétat social des pays en question. 

Chez la plupart des peuples européens où la vie so- 
ciale a atteint un plus haut degré d'extension, le goût 
pour le luxe se fait sentir de préférence dans les ha- 
bitations. En Géorgie, au contraire, de même que 
dans presque toutes les contrées de FOrient, le con- 
traire a lieu. Ici les demeures ne servent ni de point 
de ralliement à la famille, ni de prétexte à leurs 
propriétaires pour satisfaire à Vamour du luxe. Où 
la femme n'est pas appelée à vivifier et à ennoblir, 
la vraie sociabilité devient impossible. 

Aussi le Géorgien ne construit-il une maison que 
pour avoir un gîte assuré pour la nuit, un abri contre 
les intempéries des saisons et les variations du climat. 

Par le beau temps, les femmes sont continuellement 
assises sur les toits, où, dans les chaudes nuits d'été, 
elles établissent même leur lit de repos. On se rend vi- 
site sur les toits, on y joue, on y danse et on y chante. 
Les ténèbres de la nuit ou un orage subit sont seuls 
capables de faire rentrer les jolies hôtesses dans leur 
intérieur inhospitalier. 

Les principales ressources des Géorgiens sont l'a- 
griculture, rélève du bétail et les vignobles. 

L'agriculture est ici à l'état le plus infime , et 
cette population paresseuse n'a nullement profité de 
l'exemple des nombreux émigrés allemands, et ne cul- 



206 LES HABITANTS 

tive la terre que pour subvenir à ses plus pressants 
besoins. 

La viticulture est plus avancée, parce que les Géor- 
giens boivent généralement beaucoup de vin, que la 
Géorgie est sa patrie, et que la préparation de cette 
boisson n'exige pas un travail très -rude. On trouve les 
meilleurs crus dans la province favorisée de Kakheti, 
contrée vraiment enchanteresse, d'où on les dirige en 
grande partie sur Tiflis. 

Le raisin, coupé, esfjeté indifféremment et sans 
être trié dans les cuves, puis foulé avec les pieds. Le jus 
est recueilli dans des cruches de terre qui sont enfouies 
dans le sol, et ont un tel volume que parfois elles con- 
tiennent jusqu'à quatre cent quarante seaux devin. 
Il fermente l'espace de quelques semaines, et l'on ne 
laisse aux cruches, pendant ce laps de temps, qu'une 
petite ouverture, qui ne donne accès qu'à une très- 
faible quantité d'oxygène nécessaire à la complète 
fermentation, ce qui nuit essentiellement à la qualité 
du vin *. Après Tépoque de la fermentation, la cruche 
est fermée hermétiquement par une dalle de pierre, 
puis recouverte de terre. 

On transporte ensuite le liquide dans des bourdjouks^ 
c'est-à-dire dans des outres en peau de bufBe ou de 
porc, dont le côté extérieur est retourné en dedans. 
On les enduit intérieurement de naphte, qui, jusqu'à 

i CoDsuU. le voyage de Subarew par Kakbetia, Touschelia 
Pscbawia, etc., dans l'ouvrage en langue allemande p&r Schott. (iir- 
ehives des nouvelles scientifiques de la Rtissie, 2" cahier de TanDée 
1842..^ 



DU CAUCASE. 207 

ce qu'on en ait pris l'habitude, communique au vin 
un goût désagréable, mai» qui est, dit-on, fort bon 
pour la santé. 



LES IMERETHIENS. 



€ Les habitants de Vlméréthîe sont grands et élan- 
cés comme ceux de Karthli, mais ils sont plus beaux 
encore de visage et plus souples dans leurs mouve- 
ments ; et les paysans de cette contrée ont Textérieur 
de gens de grande naissance. 

€ Ils sont amis de Tordre et de la propreté ; leurs 
effets, leurs chevaux, leurs armes et leurs armures sont 
toujours en très bon état. 

€ Leur parler est vif comme leurs actions , leurs 
gestes gracieux, ils ont de Tardeur, de la bravoure et 
de la hardiesse, mais ils msinquent de ténacité dans le 
combat, comme dans toutes leurs entreprises. 

« Ils sont libéraux et peu soucieux d'amasser des 
trésors ; ils ne vivent qu'au présent sans songer à l'a- 
venir ; ils aiment le chant et la musique, sont habiles 
calligraphes, et presque tous doués d'une belle voix. 
Leur religion et leur dialecte sont les mêmes que ceux 
des peuples de Karthli. Nous gardons le silence quant 
aux autres traits caractéristiques de cette nation, parce 
qu'il est difficile de porter à cet égard un jugement 
général, à cause de la très-grande diversité. > 

Ces lignes du czarevîtsch Wachouscht nous donnent 
une peinture fidèle de ce qu'étaient les Imorcthîens 



208 LES HABITANTS 

au siècle dernier. Presque à tous égards elle s'ap- 
plique encore aux Iméréthiens d'aujourd'hui , quoi- 
que la nouvelle organisation du littoral, le fréquent 
contact avec les Russes, et surtout TafFreuse misère du 
peuple aient engendré une foule de modifications à leur 
désavantage. 

Ainsi personne ne prendra les paysans iméréthiens 
actuels, avec leurs vêtements délabrés, pour des gens 
de haute qualité, et Ton ne trouvera plus leurs che- 
vaux, leurs armes et leurs armures dans le meilleur 
état. Il règne généralement une grande disette en 
chevaux et autres animaux domestiques. Le vin y est 
toujours abondant, quoique sa préparation et la cul- 
ture de la vigne laissent encore beaucoup à désirer. 

Le climat y est plus insalubre que dans les provinces 
voisines. La terre noire et grasse de Tlméréthie 
est aussi propre à l'accroissement du règne végétal 
qu'elle est nuisible à l'espèce humaine. Les Iméré- 
thiens savent si peu tirer parti de la fertilité de leurs 
terres, que le produit de leurslîhamps suffit à peine à 
leurs plus pressants besoins. 

Les espèces de blés que l'on y récolte sont : le blé 
de Turquie, — nommé ici ssimindiy — et le garni (pani- 
cum italicum), dont ils préparent une sorte de gâteau 
qu'on peut conserver plusieurs années, et par lequel tout 
Iméréthien termine chacun de ses repas. Le froment, — 
importé depuis peu de temps en Iméréthie par le con- 
sul français Gamba^ bien connu, — y réussit àmerveille. 
Une multitude d' Iméréthiens, par suite de l'insuffisance 
des ressources dont ils peuvent disposer, habitent de- 



DU CAUCASE. 209 

puis longtemps Tiflis, où ils subviennent à leur exis- 
tence en qualité de portefaix. Leur probité est deve- 
nue proverbiale. 

Leur habillement tient le milieu entre celui des 
Géorgiens et celui des Persans ; la misère est si grande 
parmi le peuple, que le costume des plus pauvres y est 
entièrement subordonné aux chances du hasard. Us 
jettent sur leurs épaules le premier morceau d'étoffe 
qui leur tombe sous la main. Les Turcs les nomment 
Atsehik-Baschi^ c'est-à-dire têtes-nues, singulier sur- 
nom qui leur vient de leur coiffure particulière, par 
laquelle ils se distinguent de tous les peuples de 
l'univers. Cette coiffure — dite bonnet iméréthien — se 
compose d'une unique pièce de feutre ou de drap noir, 
doublée de soie dans le bas et échancrée des deux cô- 
tés, pour qu'elle s'adapte mieux à la tête. Ce bonnet 
singulier — que les riches portent brodé d'argent— est 
tenu sous le menton par un cordon : sans cela le 
moindre souffle de vent l'enlèverait de dessus la 
tête. Mais, comme on le pense, l'hiver ce serait un 
mauvais abri ; aussi les Iméréthiens ont-ils un soin 
tout particulier de leur chevelure, d'ordinaire brune 
et touffue. Beaucoup ont également la coutume de se 
teindre les cheveux en rouge, à la mode des Kysyl- 
baschis, sur lesquels leurs moustaches, toujours noires 
et lustrées, tranchent singulièrement. 

La capitale de l'Iméréthie, Koutaïs (Koutatis) 
(3,000 habitants), située sur les deux rives du Rion, 
se signale par une admirable température, une eau 
parfaite, et sa ravissante situation. Un capitaine russe 



210 LKS HABfTAXTS 

de district y a établi son siège. Les habitants sont nn 
mélange d'Iméréthiens , d'Arméniens , de Juifs et de 
Russes ; on y rencontre aussi quelques Turcs et 
Grecs; le commerce est leur principale ressource. Ou 
trouvera dans Vexcellent ouvrage de Dubois de 
Montpéreux la nomenclature exacte de toutes les 
curiosités notables, ruines, etc., que Ton y ren- 
contre. 

Les habitations iméréthiennes se distinguent tota- 
lement de celles des Géorgiens, et se rapprochent 
davantage de nos habitudes. Quoique la position de 
la ville soit magnifique, Koutaïs cependant n'a pas un 
aspect aussi imposant que Gouri^ où tout porte ce 
sombre cachet d'antiquité qui charme au lieu d'é- 
blouir, qui fait rêver l'esprit et reporte involontaire- 
ment l'œil et la pensée dans les vapeurs des siècles 
passés. 

L'état actuel misérable de Tlméréthie contraste 
d'une manière affligeante avec le temps où les maîtres 
du pays, non - seulement se faisaient appeler meppe 
(roi), mais encore prenaient le titre pompeux de roi 
des rois *. Tout le territoire compte à peine 200,000 
âmes. 

Les premières prétentions de la Russie au trône 
d'Iméréthie datent du milieu du xvir siècle, où le roi 
Alexandre j l'imbécile, offrit sa personne et son pays 

* Le roi d'Iméréthie se donne un autre titre encore bien plus fas- 
tueux dans les lettres qu'il fait expédier. Il se qualifie roi drs 
rois. — Chardin. Voyage en Perse, etc., I, 12i, Ed. d'Amsterdam, 
1711. 



m* CAIK'ASE. 211 

au protectorat. moscovite. Voici ce que rapportent à 
cet égard les annales russes *. 

€ Le roi Alexandre dlmcréthie, suivant en cela 
l'exemple des autres princes chrétiens du Caucase, se 
décida à renoncer à la couronne et à placer son terri- 
toire sous la protection de la Russie, ainsi que Tavaient 
fait précédemment Alexandre II, roi de Kakheti, son 
successeur Theimouras^ et Giorgi^ prince de Karthli. 
A cet effet il envoya, en 1 649, une ambassade au czar 
AUxéi Michailowitsch^ chargée de lui proposer sa sou- 
mission et de fixer les conditions nécessaires. 

€ Aleœéi Michaïlowitsch accueillit les envoyés très- 
gracieusement, accorda la demande du roi Alexandre, 
et chargea les deux boyards Tolotschanow et Jewlaw de 
recevoir en Iméréthie, du maître de ce territoire, la 
prestation de fidélité et de soumission à sa personne. > 

Nous citons en traduction textuelle le passage 
du rapport des deux boyards sus-nommés, à la suite de 
cette mission, se rattachant à Taote de reddition : 

€.En l'an 7158 (1650 ap. J..C.),le 14 du mois de 
septembre, le czar imércthien Alexandre a prêté le 
serment suivant, dans la cathédrale de Koutatis 
(Koutaïs), en présence des boyards: 

t Moi, le Czar Alexandre, je baise cette croix de 
Notre Seigneur et Sauveur, qui sanctifie et ressuscite, 
en Mon propre nom comme ea celui de Mon frère, au 
nom du Tzaréwitsch (fils du roi j et en celui de sa mère, 
au nom du Tzaréwitsch Bagration et du Métropolite, 

« Consultez là-dessus : THc})AnccKia HB/iOMOcmn 4832- ro rOAa, 



il 2 LES IÏAB1TANT> 

au nom de T archevêque, des boyards et des ananouris * , 
au nom de tous Mes gens et de tout le royaume imé- 
réthien, donnons à savoir, une fois pour toutes, que 
Moi, le czar Alexandre^ Mon frère et Mon fils, et tout 
Mon royaume, Nous nous assujettissons et Nous sou- 
mettons éternellement, et pour tous les siècles à venir, 
à Mon puissant maître le Czar et Grand-Duc Aleooéi 
Michaïlowitschy autocrate de toutes les Russies; je 
M'engage également vis-à-vis des enfants que Dieu 
voudra bien donner au Czar, Mon maître. > 

Après quoi le peuple tout entier s'écria : 

i Que Dieu accorde au souverain moscovite, au 
Czar et Grand-Duc de Russie Alexéi MichaXlowitsch la 
santé pendant de longues années, et nous fasse à 
nous, ses esclaves, sans cesse part de ses grâces de 
maître, et nous demeurerons toujours ses esclaves, et 
nous lui offrirons , comme à notre maître, gaiement 
notre vie et verserons notre sang pour lui I » 

Malgré cette soumission hâtive, la Russie ne sMn* 
stalla fermement en Iméréthie, ainsi que sur les autres 
littoraux du Caucase, qu'au commencement de ce 
siècle. 

Les Iméréthiens, excités par le clergé se soulevè- 
rent en 1820 contre le gouvernement russe. On dut 
déployer des forces considérables, et beaucoup de sang 
fut répandu avant que les Russes aient pu rétablir 
l'ordre. 

Depuis ce temps, la dernière étincelle de révolte 

I îl devrait y avoir Asnanourvi, c'eat-k-dire les gciitilshomineB. 



DU CAUCASE. 213 

s'est éteinte en Iméréthie. Des* mesures plus rigou- 
reuses, une misère accablante et plusieurs faniînes 
consécutiyes ont réduit petit à petit le peuple à Tes- 
clavage que lui a imposé la Russie. 

LES MINGRCLIENS. 

Les Mingréliens sont les restes de l'ancienne Col- 
chide, dont les forêts toujours reverdissantes ombra- 
gèrent jadis Jason et ses compagnons. Une partie de 
ce territoire fut nommée plus tard Lasistan; dans 
Mmse de Khoren, il en est question sous le nom 
à^Egéria. Sous les derniers siècles, le pays passa tan- 
tôt à la domination de la Turquie, tantôt à celle de la 
Gréorgie. Tandis que celle-ci gémissait sous le joug 
persan, la Mingrélie se rendait Etat in dépendant. Elle 
est actuellement «ous la protection de la Russie, et 
reconnaît sa suprématie ; mais elle est cependant gou- 
vernée par ses propres princes, qui portent le titre de 
dadian, et prétendent descendre en ligne directe du 
saint chanteur et roi David * . 

Cette ridicule manie de placer Torigine de leur 
famille dans l'obscurité des temps passés subsiste 
chez tous les princes chrétiens du Caucase, et Ton 
n'en rencontre pas un qui ne se donne pour aïeul un 
fils de Noé ou au moins de Saloraon. 
' Le mot dadian^ dont la signification équivaut 

j 1 «Le meppe et le dadian se disent tous deux descendus du roi et 

prophète David. Les anciens rois de Géorgie s'en disaient descen- 
dus aussi. » (Chardin, 1,254.) 



%H LES HABITANTS 

à peu près a celle de duc chez nous, est tire, selon 
quelques-uns^» du persan, et signifie littéralemeat 
€ chef de la justice » • Selon d'autres, dadian [dad^ 
jan) voulait dire primitivement grand échansùn^ et 
celui qui était investi de cette dignité a la cour était 
en même temps chargé du gouvernement de la Min- 
grélie, contrée qui faisait alors partie de Tlbérie*. 

Le dadian actuellement régnant, David^ est colonel 
au service de la Russie; il est fier de son uniforme et 
de son rang. Les autres rejetons masculins de cette 
maison souveraine se sont aussi faits au joug scintil- 
lant des épaulettes moscovites. On aurait eu peine à 
croire que ces pèse-épaules de métal eussent pour les 
petits-fils incultes d'Œtès une attraction aussi irrésis** 
tible. 

Le lieu principal du territoire et aussi la résidence 
du souverain est Sougdidi^ trop peu important pour 
qu'on puisse le qualifier du nom de ville. 

Les voyageurs des siècles derniers s'accordent à 
dire que l'état de la Mingrélie était dans un désordre 
affreux ; cette situation ne s'est nullement améliorée 
de nos jours* Le dadian, par son éducation et ses fré- 
quents rapports avec la Russie, jouit d'un certain ver- 
nis de civilisation européenne, et il s'efforce ardem- 

* c Ils s'appellent tous dadian, comme qui dirait chef de Injustice* 
de dadj mot persan, qui signifie justice^ d'où la première race des 
rois de Perse a été appelée^ Pich-Dadian , c'est-k-dire la première 
justice ; pour nous marquer que ce furent les premiers hommes 
que les peuples de ce grand pays établirent pour leur administrer 
la justice.» (Chardin, I, 263-365.) 

» Voj, Eichwald. 1, 277. 



DU CAUCASE. 215 

ment d'introduire dans ses États une organisation plus 
régulière. Avec ses vues, il a à lutter contre des diffi- 
cultés inouïes vis-à-vis d'un peuple fanatique de ses 
anciennes coutumes, et qui se roidit contre toute in« 
novation. Sans être doué d'un grand esprit prophé- 
tique, il serait aisé d'affirmer que tôt ou tard la Russie 
mettra un terme à cette ombre de souveraineté du 
dadian, et transformera son pays en un district russe. 

Il entre dans la politique de l'empereur de laisser 
aux pays limitrophes, qui par leur position offrent un 
rempart contre des voisins ennemis, aussi longtemps 
une apparence d'indépendance, jusqu'à ce qu'elle 
ait attiré dans ses filets les princes et les premiers 
d'entre le peuple par des moyens de tout genre, et les 
ait accoutumés peu à peu à l'idée de son gouverne- 
ment. Les distributions de charges et de décorations 
jouent naturellement un grand rôle en cette circon- 
stance; l'argent même est semé avec profusion. 
L'heure de la restitution sonnera un jour, lorsque le 
pays aura été une fois réuni d'une façon durable au 
corps d'État russe. 

Quant à la civilisation et aux mœurs des Mingré- 
liens, à l'exception de quelques divergences insigni- 
fiantes , ton t ce que nous avons rapporté des Iméréth iens 
peut trouver place ici. 



LES GOURIENS. 



Les Gouriens forment la plus faible, mais la plus 



î2H3 LES HABITANTS 

belle branche de la tribu de Karthli. Les femmes sont 
de toute beauté : elles ont la taille fine et élancée, de 
longs cheveux, de grande yeux pleins de feu et des 
traits nobles et réguliers. 

Les avantages physiques qui distinguent les Gou- 
riens de leurs* frères ibériens rivalisent avec la fertilité 
de leurs terres, supérieures à celles de tous les États 
voisins. Les principaux produits de Tagriculture sont, 
comme en Mingrélie et en Iméréthie, la gomme, le 
maïs et le vin. 

La florissante Gourie, qui reconnut déjà, en 1810,1e 
protectorat imposé de Terapereur, dut à la violence, en 
1829, de devenir province russe. Auparavant, ce ter- 
ritoire avait passé de la domination ibérienne à celle 
de riméréthie ou à celle de la Turquie. Trop faible 
pour se maintenir longtemps libre et indépendante, 
elle était soumise ou protégée, contre son gré, par un 
puissant État voisin. Les maîtres du pays portent le 
titre de gouriel ; cependant, depuis la mort de la der- 
nière souveraine régnante Sophie (morte en 1829), ils 
n'ont conservé que le titre. 



LES SOUANETHIENS (SWANES OU SVANÈTES). 

Nous n'avons fait qu'en passant mention des Imé- 
réthiens, des Mingréliens et des Gouriens, — autant 
parce que le peu d'espace nous fait une loi de la brièveté, 
que parce que ce sujet a déjà été suffisamment traité 
dans les voyages iVEtchteald^ de Dubois^ de Koch et 



Dl' CAUCASE. 217 

d'autres, — mais nous nous attacherons à donner ici 
plus de détails sur la population moins connue des 
Sananéthiens^ ainsi que sur leur territoire. 

Cette nation se distingue essentiellement de celle 
de ses frères de race kartwelle par Fon langage, par ses 
mœurs et par ses coutumes , — quoiqu'il perce en tout 
une ressemblance originelle incontestable ; — elle mé- 
rite notre attention non-seulement à cause de son im- 
portance historique, mais surtout parce que , en raison 
de la situation écartée dont Ta dotée la nature, elle a 
pu se garantir de toute influence étrangère, et que de 
tous les peuples de race ibérienne, elle est le seul qui 
ait traversé quelques milliers d'ans conservant presque 
intacts le caractère et les particularités de sa physio- 
nomie. 

Elle est comme un vivant objet d'antiquité, le type 
d'un état primitif de notre espèce; aussi Texamen 
pour un homme réfléchi en doit-il être d'un haut 
intérêt. 

Les indications disséminées que nous trouvons dans 
quelques auteurs de voyages au Caucase et dans la 
géographie du czaréwitsch Wachouscht^ sur la Souané- 
thie et ses habitants, sont trop décousues et paraissent 
avoir été relatées uniquement sur des ouï-dire ; aussi 
ne nous y sommes-nous point arrêtés particulièrement. 
Mais certains auteurs russes, et en première ligne le 
prince bien connu Scliachavoskoy , ainsi que le proto- 
jeréy* Koupiléladse^ Iméréthien de naissance, nous 

* Vioioyiréy, ecclésiatiUciue supérieur. 



218 LE8 HABITANTS 

ont communiqué d'excellents aperçus sux' les Souané* 
thiens et la contrée qu'ils occupent. Après une étude 
approfondie, nous en intercalerons dans nos descrip* 
tions les passages les plus saillants. 

La chaîne des Alpes caucasiennes allant du nord- 
ouest au sud-est fait au sommet de TElbrouz, dans la 
direction du Kouban^ un angle irrégalier, qui est paral- 
lèle à un autre angle dominé par la haute montagne de 
Pasismta,etq\ii sépare vers le nord-ouest la Souanéihie 
du territoire des Karatschais. Ce même angle, dans la 
direction est, partage avec le dernier angle désigné vers 
le nord-est ]ASouanéth%e de ]2l grande Kctbardah. Au sud, 
elle est bornée par une chaîne de montagnes qui part 
de Pdsismta vers Touest, et tire une ligne de démar- 
cation entre la Souanéthie et la Mingrélie ; une branche 
élevée du Kawkas-Dschedslok divise vers Touest la 
Sùwméihie de VAbchasie. 

Ainsi environné de tous côtés de hautes montagneS| 
le pays n'est qu'une gorge profonde et sauvage ^'une 
longueur d'environ 110 verstes et d'une largeur de 
KO verstes, de sorte que la superficie totale mesure 
environ 270 verstes carrées. Cette gorge est traversée 
dans sa longueur par le fougueux Ingour^ qui reçoit 
les eaux de seize petites rivières ou ruisseaux tombant 
des crêtes des monts souanéthiens. 

La Souanéthie est la plus élevée de toutes les val- 
lées habitées du Caucase, et quoique deux routes 
aient été frayées péniblement depuis la Mingrélie à 
travers les montagncâ, le passage en est toujours très- 
difficile, et presque impossible pendant le semestre 



DU CAICASE. 219 

d'hiver, d'octobre en mai. On ne pénètre eu Sous- 
néthie dans cette saison que par la grande Kabardah 
ou par le territoire des Karatschais. Même l'été et par 
le temps le plus propice, les routes dontje viens de 
parler ne sont praticables que pour les piétons, et en- 
core n'est-ce qu'au péril de leurs jours. 

Depuis le village de Chourdan^ — le dernier de la 
Mingrélie, — ^jusqu'à Lachmida en Souanéthie, sur une 
distance de plus de 100 verstes, on ne rencontre 
d'autre abri que deux misérables chalets ; et encore le 
pénible sentier est-il souvent intercepté, soit par des 
eaux courantes, soit par de profonds précipices ou des 
quartiers de roc épars çà et là. £n certains endroits 
seulement un tronc d'arbre à moitié pourri ou une 
racine tortue s'étend en guise de pont au-dessus d'a- 
bîmes sans fond. La force herculéenne des guides et 
leur adresse sans exemple sont souvent seules capables 
de maintenir le voyageur au-dessus de ces pentes à 
donner le vertige. Et, lorsque le sommet en est atteint 
heureusement, l'homme vacillant encore, surpris par 
un coup de vent ou un tourbillon de neige, rencontre 
la mort dans ce gouffre béant. 

Il est évident que cette difficulté à pénétrer dans le 
pays, et que l'isolement qui s'ensuit pour les habi- 
tants, doivent prêter à leurs mœurs et à leur manière 
de vivre un caractère tout particulier demeurant n4» 
cessairement immuable, sur lequel les éléments étran- 
gers ont eu rarement prise. Et, comme partout où 
l'état social est demeuré dans sa simplicité primitive, 
l'homme vit avec la terre qu'il foule en perpétuel et in- 



220 LES HABITANTS 

tirae mouvement d'échange avec elle; les conditions de 
la vie, les mœurs et les usages, les vertus et les vices, 
tels qu'ils se sont conservés depuis des milliers d'ans 
chez les Souanéthiens, sont en rapport avec la nature 
du sol qu'ils foulent. La similitude que l'on rencontre 
parmi eux comme chez d'autres nations tout aussi 
peu avancées eu civilisation sont les résultats 
exacts des mêmes conditions et des mêmes circon- 
stances. 

L'hospitalité est aussi sacrée chez les Souanéthiens 
que chez les autres peuples peu fréquentés des étran- 
gers. Pourquoi faut-il que cette aimable fleur de la 
couronne des vertus humaines se flétrisse et meure 
aux séjours de la vie agitée? 

Un élément destructeur, l'esprit de vengeance, se 
cache au sein de Thospitalit ' chez les Souanéthiens, 
ainsi que chez tous les peuples vivant à l'état de 
nature. Mais loin d'encourir le blâme, la vengeance 
est, comme partout ailleurs où elle a ])ris racine, con- 
sacrée ici par l'usage, et quiconque y a recours s'ho- 
nore aux yeux du peuple et n'est nullement flétri. 
Rien de plus naturel : lorsque la loi est impuissante 
à protéger l'homme, il n'a plus confiance qu'en la 
vigueur de son propre bras. 

Tout le monde sait que tous les plus beaux pas- 
sages des anciens poètes orientaux sont à la louange 
de la vengeance. 

Moutallames dans une de ses poésies dit : 

€ Ne vois-tu pas que l'homme e^t soumis au sort 
commun des mortels ! 



DU CAUCASE. 221 

€ Qu'il soit jeté en pâture aux oiseaux ou qu'il soit 
enterré avec pompe. 

c Ne supporte donc aucune offense par crainte de 
la mort. 

ce Meurs noblement avec ton honneur sans ta- 
che* ! 9 

En tout cas l'esprit de vengeance chez les peuples 
incultes est plus pardonnable et plus naturel que le 
duel chez les nations civilisées. La vie pour l'homme 
de la nature n'a pas de prix ; peu de motifs suffisent 
au meurtre. Lorsque des tribus sauvages s'entre-tuent 
par vengeance, elles accomplissent la loi de la nature. 
L'animalité chez l'homme peut s'éteindre ; le monde 
n'y perdra rien. 

Mais lorsque des races plus nobles et d'une civilisa- 
tion plus avancée s'exterminent en l'honneur d'une 
folie profondément enracinée chez elles, et dont elles 
héritent depuis plusieurs siècles, cela devient un spec- 
tacle tragique pour l'humanité^... 

La Souanéthie* se divise en trois parties : l'une est 
le pays libre à l'Ingour supérieur, sons la désignation 
de Leshavkévi ; l'autre sont les possessions du prince 
Tatarchan Dadùchkélian^ situées à l'ouest de la libre 
Souanéthie, et la dernière plus à l'ouest encore, au 

> Voyez la Chrestomathie arabe de Micbaelis, page 114. 

• Napoléon. ^Nouvelles, I, 6 . 

' On fait venir le nom de ce pays du mot géorgien savane (l'asile}. 
La chronique rapporte que Sourmach, un des fils de Phamaioat vint 
dans cette contrée avec sa tribu de Géorgie en traversant Ossethi et 
la Kab^rdab, et trouva un refuge h l'Ingour supérieur. Selon elle .Sfour- 
fnach serait le premier père des Sonanéthions. 



âSeî l.ES HABITANTS 

pied de TEbrouz, est le territoire appartenant au 
prince Zioch-Dadischkélian. 

Seize petites rivières, les ruisseaux non compris, 
descendues des montagnes, se jettent dans VIngour, 
sortant chacune d'un ravin particulier, A leurs embou- 
chures sur les plateaux des hautes vallées, où l'agri- 
culture a pu trouver quelque espace, les Souanéthiens 
ont établi leurs demeures. 

L'indépendante Souanéthie compte trois mille feux 
dispersés dans huit goi^es ; les possessions des deux 
princes s'élèvent à deux cents foyers. Autrefois la Soua- 
néthie était tout à fait libre ; le pouvoir des Dadisch^ 
kélians ne s*est formé que petit à petit par le droit du 
plus fort, et de la même manière primitivement que 
toute autre domination. Les Souanéthiens vivent 
patriarcalement en grand nombre et tellement à 
l'étroit qu'une seule habitation renferme plusieurs 
familles considérables, dont les membres étant réunis 
se défendent mieux contre les attaques de voisins 
ennemis, avec lesquels ils sont en querelle perpé- 
tuelle. 

La famille, donc, qui avec le temps était devenue 
assez forte et assez nombreuse pour former une sorte 
de clan à part, opprimait les autres plus faibles, et 
lorsque cet état avait quelque durée, le temps et l'ha- 
bitude le consacraient. C'est ainsi que s'aiFermit peu 
à peu la domination actuellement reconnue des 
Dadischkélians. 

Lorsqu'une famille grandissait dans de trop vastes 
proportions, elle s'établissait en gouvernement parti- 



nr ('ArcAfîE. 223 

ciilier, et choisigl^it pour son chef le plus brave et le 
plus expérimenté d'entre elles. Outre le pouvoir et 1h 
considération, certaines familles tendaient parfois 
encore à conquérir l'indépendance, et lorsqu'elle se 
sentait assez puissante, elle refusait souvent le tribut 
au chef. 

Il n'existe d'autre droit en général chez les Soua* 
néthiens que celui des armes et de la vigueur du bras. 
Mais souvent aussi ils se soumettent de leur propre 
impulsion au jugement du plus âgé de la famille, et 
cette décision est tenue pour plus honorable qu'une 
satisfaction obtenue par la force individuelle. Chaque 
parti fait élection de six vieillards ; ceux-ci se réunis^* 
sent dans le voisinage d'une église, et se préparent à 
l'acte solennel par différentes cérémonies : leur déci- 
sion est sacrée. 

Dans les circonstances d'une importance particu* 
lière, il arrive aussi que les parties belligérantes s'a- 
dressent, pour terminer leurs querelles, au dadian de 
Mingrélie ou aux princes Dadischkélians. 

Sur le territoire des Dadischkélians se sont formées 
des assemblées de vieillards, qui sont appelées à juger 
les différends, à infliger des peines, à fixer un tribut et 
à émettre en général toutes sortes de prescriptions ; 
cependant la confirmation de leur décision est toujours 
réservée à la personne du prince. 

Dans toutes les phases sérieuses de la vie de fa- 
mille, dans les mariages, dans les séparations de 
corps, etc., il est d'obligation de requérir d'abord 
l'autorisation du souverain; on paye un droit, pour cet 



ââi LES HABITANTS 

objet. Ce droit, ainsi que les nombreuses amendes, 
consistent en livraisons de bétail et de céréales, et 
forment la plus forte portion des revenus princiers. 

Lorsqu'il y a cherté de vivres, Ton vend au profit 
du prince et de la commune, et par rang de familles 
désignées en tout temps, des jeunes filles et des jeunes 
garçons comme esclaves dans les montagnes. Le prix 
d'un garçon arrivé à sa croissance est en moyenne de 
300 thalers, et pour une jolie fille, de 200 thalers de 

Prusse. 

* 

La Souanéthie, malgré son élévation, son âpre cli- 
mat et le peu de moyens de subsistance que rend la 
terre en comparaison de son étendue, est bien plus 
peuplée que toute autre région élevée du Caucase. 

Cela s'explique tant par l'air pur et salubre du 
pays , que parce que les habitants , entourés de 
toutes parts de hautes montagnes, sont moins expo- 
sés que les peuples voisins aux dévastations de la 
guerre. 

L'agriculture et un peu l'élève du bétail sont les 
principales ressources des Souanéthiens. L'hiver 
commence ici dès la fin de septembre et dure ordi- 
nairement jusqu'à la mi-mai. Pendant les autres mois, 
les habitants font deux coupes d'une herbe courte, 
mais grasse, — les récoltes de blé sont en août, et à 
rentrée de septembre on sème les gros grains. 

La culture des champs est ordinairement des plus 
pénibles, à cause de leur position difficile. Il est ran» 
de voir un paysan assez favorisé posséder une pièce 
de terre, sur laquelle il puisse conduire une charrue 



DU CAUCISE. 223 

attelée de buffles. Le sol défriché n'est accessible 
qu'au piéton, et doit être remué k la houe ou à la 
bêche. Inutile de faire observer que le rapport des 
champs cultivés de la sorte suffit à peine aux besoins 
d'une population comparativement nombreuse. 

Ici rhomme doit extorquer, pour ainsi dire, à 
la terre les nécessités de la vie ; il faut qu'il lutte et 
combatte pour subvenir d'une manière chétive à son 
existence , et lorsqu'il n'est pas resté vainqueur 
de la nature, il se voit contraint de recourir à d'au- 
tres moyens pour rétablir l'équilibre. De là provient 
chez ce peuple le penchant au brigandage, que signa- 
lent déjà et Procope et les écrivains plus récents qui 
se sont occupés des Souanéthiens. 

La meilleure preuve qu'il faut rechercher la cause 
de ce goût dans leur état exceptionnel, c'est que 
sur les derniers temps le brigandage est devenu beau- 
coup plus rare, depuis qu'on a offert aux Souanéthiens 
des moyens de subsister moins hasardeux. 

Le salpêtre, recueilli en grandes masses, est de tous 
les produits territoriaux le plus remarquable. La 
manière dont on l'obtient est assez curieuse pour 
qu'elle soit rapportée ici en quelques mots. On pré- 
serve de la pluie ou de la neige une certaine étendue 
de terrain, et toute la surface mise à l'abri se couvre 
à la première gelée d'une couche de salpêtre épaisse 
et semblable à du duvet. 

Les Souanéthiens trouvent du soufre au pied de 
TElbrouz, et fabriquent en grande quantité de la pou- 
dre, qu'ils vendent aux habitants voisins des monta- 
is 



220 M- s. HABITANTS 

gnes. Le commerce du transit leur procure aussi 
quelques profits* Ils achètent à Letschgoum des cali- 
cots et des cotonnades de Russie, les apportent aux 
Karaichais à Tscheghem, Choulam^ etc., où ils les 
échangent contre des couvertures de laine, desbour- 
kas * et des tcherkeskas *, qu'ils reportent de nouveau 
à Letschgoum^ pour acheter de leur produit du sel, du 
fer, des vêtements^ etc. 

Le caractère dç ce peuple est en général aussi vague 
et aussi inconstant que la sphère dans laquelle il vit. 
Le Souanéthien est brave ou lâche, honnête ou voleur, 
selon les circonstances. Les contradictions les plus 
manifestes du cœur humain arrivent de la façon la 
plus naturelle. 

Le Souanéthien est brave et ne craint pas la mort, 
quand il s'agit de présenter le front à un ennemi, pour 
défendre Thonneur et le bien en champ ouvert. Il est 
lâche, au contraire, et rusé, et n'attaque sa victime 
que d'une retraite sûre, lorsque la nécessité lui fait loi 
de brigandage pour se garantir, lui et les siens, de la 
famine. 

Il est honnête et paisible, lorsque le produit du 
champ cultivé avec tant de labeur suffit aux besoins 
des siens, ou que le commerce d'échanges lui offre de 
modestes avantages; il ne vole jamais dans le but d'ao- 

< La bourka est un manteau de laine court, recouvert extérieure- 
ment de fourrures, elle est le costume habituel dans le Caucase. 

* Tcherlceska est le nom de l'habit tcherkesse si commode, fermé 
fiur le devant et tenu par un ceinturon; aux deux côtés delà poi- 
trine sont cousues d'élégantes poches qui contiennent les cartou» 
ches. 



DU CAUCASE. 227 

cumuler des richesses^ il ne le fait que lorsque la né- 
cessité Vj contraint. La nature Ta doué d'une rare 
vigueur corporelle, d'une taille élevée et d'heureuses 
qualités intellectuelles; il a de l'éloquence, il est hos- 
pitalier, de mœurs sévères, il est fier, fidèle et sûr, 
toutes les fois que la misère et l'infortune n'agissent 
pas directement sur sa moralité. 

Habitué dès Tenfance à toutes sortes de fatigues et 
de tâches pénibles, durci par la rude température de 
Bon climat, le Souanéthien révèle une force physique 
et une adresse, qui ne trouvent d'égales peut-être que 
chez les Tcherkesses. Il parcourt son pays inhospita- 
lier, gravit des glaciers et des sentiers à pic, où le 
touriste ne pose le pied qu'en frémissant, chargé de 
fardeaux, et fait d'un pas léger dix lieues en une jour- 
née, sans en ressentir une grande fatigue. Il pousse si 
loin la sobriété, qu'il sait se priver de toute nourri- 
ture, sans murmurer, l'espace de deux ou trois 
jours. L'hiver tout entier, et tandis qu'une épaisse 
couche de glace couvre la terre, et qu'une neige pro- 
fonde interrompt toute communication avec le voisi- 
nage, il passe son temps à la chasse, à la danse, à 
boire et à des jeux chevaleresques, lorsque des luttes 
d'un caractère plus sérieux ne l'appellent pas sous les 
armes. Car, ainsi que nous l'avons déjà fait observer, 
non-seulement les villages à proximité des. Souané- 
thiens, mais encore les familles ])articulières entre 
elles sont en guerre perpétuelle. 

Une assemblée des vieillards suffit à terminer les 
difiërends ordinaires ; le glaive seul venge les oflFenses 



:228 LKS HABÎTANTi=^ 

plus graves. Le Souaiiéthien, pour ainsi dire soumis 
par la nature à une lutte incessante pour subvenir à 
ses besoins, tant avec le sol qu'avec l'homme, se voit 
encore contraint d'avoir recours à la force pour obte- 
nir une compagne, lorsqu'il n'a pas le moyen de solder 
le prix de fiançailles obligé. Ici, comme dans la plupart 
des contrées du Caucase, le fiancé ne peut emmener 
sous son toit sa compagne sans avoir auparavant 
acquitté envers les parents un prix d'achat assez 
considérable. En moyenne Ton paye pour une femme 
soixante vaches, valeur qui doit paraître énorme dans 
un pays où Télève du bétail est autant restreint par 
le climat que par les localités. Aussi le rapt des femmes 
entraîne-t-il aux conséquences les plus funestes : un 
usage très-ancien confère à la famille , dont la fille a 
été enlevée par la violence , le droit d'user de repré- 
sailles pour cette insulte ; et c'est ainsi que souvent, 
pour une seule femme, des générations entières s'en- 
tre-tuent par esprit de vengeance. 

Le Souanéthien ne peut réellement se garantir de 
son ennemi qu'en sa propre demeure ; aussi chaque 
maison ressemble-t-elle à un fort, flanqué d'ordinaire 
de tours hautes de cinq à six étages. Ces tours n'ont 
d'issues qu'à l'intérieur des habitations mêmes, dans 
la manière de celles des anciens Écossais des frontières ; 
en général, il y a entre ces deux peuples une foule 
d'affinités frappantes. Une seule de ces maisons ren- 
ferme quelquefois jusqu'à trente ou quarante hommes 
en état de porter les armes ; la parenté et l'intérêt 
communs ne sont pas les seuls liens qui les unissent, 



DU CAUCASE. 229 

la modicité des ressources ne permet pus à chacun de 
se faire construire une pareille habitation. Il arrive 
fréquemment que des maisons isolées sont bloquées 
plusieurs jours de suite, et l'on tire les uns sur les 
autres jusqu'à ce que la provision de poudre soit 
entièrement épuisée. 

Lorsqu'on parvient k réconcilier les combattants, 
les juges délégués fixent le prix du sang répandu; 
mais souvent celui auquel est dû ce prix, attend le 
moment favorable de tuer son adversaire, et renvoie 
l'amende à la famille de Toccis. 

Cet esprit de vengeance fait que le Souanéthien se 
tient tellement sur ses gardes, qu'à peine s'il ose dé- 
passer la limite de son champ ; et, tandis qu'il le cul- 
tive, son frère ou son cousin veille sur sa personne le 
fusil armé. 

Le danger qui menace partout le Souanéthien, qui 
le suit pas à pas comme son ombre, et les difficultés 
sans nombre auxquelles il ne cesse d'être en proie 
pour satisfaire aux besoins les plus pressants de son 
existence, sont autant de causes pour lesquelles ce 
peuple n'a jamais pu atteindre à un plus haut degré 
de civilisation , et malgré son contact fréquent avec 
des nations éclairées, les Arméniens, les Boumains et 
les Géorgiens, il est resté étranger à toute influence 
extérieure. 

Les détails que nous recueillons çà et là, touchant 
cette population remarquable, dans les auteurs byzan- 
tins et particulièrement dans Procope^ chez lesquels, 
sans aucun doute, les Tzanes n'étaient autre que les 



230 LES HABITANTS 

Soimnethiens de nos jours, concordent au fond avec 
r image de son état actuel. 

La domination de la Souanéthie tînt les Romains 
et les Persans en dissensions continuelles ; mais au- 
cune puissance ne put s'y consolider longtemps. La 
possession de cette terre inhospitalière n'apportait aux 
conquérants d'autres avantages sérieux, que d'arrêter 
les déprédations et les brigandages eflfrénés de ces 
hôtes sur les terres avoisinantes. L'empereur romain, 
— rapporte Procope — pour atteindre ce but sans coup 
férir , envoya fort longtemps aux Souanéthiens , 
annuellement , un tribut volontaire en or, et ceux-ci 
s'engageaient par serment de renoncer au pillage en 
dehors de leur territoire. Mais comme ils manquèrent 
à leur promesse, le tribut cessa d'être acquitté, et les 
Komains conquirent par la force des armes ce qu'ils 
n'avalent pu obtenir par la voie pacifique.... 

Les magnifiques églises de la Souanéthie, dont 
quelques-unes sont encore parfaitement conservées, 
prouvent qu'ils étaient chrétiens autrefois. La légende 
attribue l'édification de ces temples à la reine TAa- 
mar^ et les Souanéthiens ont la prétention, encore à 
cette heure, d'être en possession d'une précieuse cein* 
ture et d'une boucle de cheveux de cette Sémiramis 
géorgienne qui, ainsi que nous l'avons vu plus haut, 
propagea sous son règne le christianisme dans la plus 
grande partie du Caucase. 

Les églises renferment, encore intacts, une quantité 
de vases d'or et d'argent, et aussi beaucoup de livres 
et de manuscrits sur vélin, écrits dans la langue du 



DU CAUCASE. 231 

culte géorgien* On ferait assurément d'intéressantes 
découvertes, si Tentrée de ces sanctuaires était plus 
accessible à l'étranger. Si l'état actuel du pays se pro- 
longe, les perles qui s'y cachent y resteront longtemps 
encore enfouies dans un sauvage limo|i. Il est présu- 
mable, en tous cas, que la vénération nationale. pour 
les monuments du passé saura garantir ceux-ci de la 
destruction. 

La contrée garde les traces du christianisme, tandis 
que le cœur humain n'en a conservé presque aucune. 
Le peuple honore encore quelques images de saints 
conservées dans les églises, et leur prête des propriétés 
miraculeuses. Aucun véritable service divin n'a lieu ; 
les églises ne sont fréquentées que par les vieillards, 
et encore n'est-ce qu'à certains anniversaires ou dans 
des occasions solennelles. 

Les dekanoses, ou gardiens des temples, dont la 
charge est héréditaire, inspirent au peuple un grand 
respect. Leur personne est regardée comme sacrée et 
inviolable ; elle est même assurée contre le ban de la 
vengeance. Leurs fonctions se résument simplement à 
conserver les objets de sainteté, et a accomplir quel- 
ques cérémonies sancti&ées par l'habitude et l'usage 
aux naissances, aux mariages, aux funérailles, etc. 
Les formalités observées lors d'une noce consistent 
dans le procédé suivant : le dekanose prend un bout de 
la robe du fiancé et le noue à la manche droite de la 
robe de la fiancée, tout en prononçant ces paroles : 
« Au nom du Père, du Fils et du Saint-Esprit ! » Après 
une courte pause , il reprend : t Gloire soit au Père, 



232 LKS HABITANTS 

au rils et au Saint-Esprit ! > Après quoi il souhaite 
bonheur et bénédictions au couple, et la cérémonie est 
terminée. 

La polygamie n'est pas tolérée en Souanéthie; 
seulement chaque époux peut répudier sa femme h 
sou gré, et en reprendre une nouvelle, en sup- 
posant toutefois qu'il subvienne aux besoins de 
celle qu'il évince. A la mort du mari, le frère est tenu 
d'épouser sa veuve ; s'il n'en a pas, celle-ci est rendue 
à la liberté. 

En général, cette nation observe la loi de chasteté 
dans toute l'acception du mot ; ainsi, l'homme qui se 
montre en public avec sa femme, qui lui parle, ou 
s'assied auprès d'elle, commet autant de sujets de 
honte... 

A l'enterrement, le dekanose prononce les paroles 
suivantes : « Gloire au Père, au Fils et au Saint-Es- 
prit ! > Les riches sont enterrés dans des cercueils, les 
pauvres descendus dans la fosse, enveloppés d'un 
simple linceul. 

Toute la cérémonie du baptême des enfants con- 
siste à murmurer les mots cités ci-dessus, et à faire 
plusieurs fois le signe de la croix. 

Il nous a été impossible de vérifier, ainsi qu'on 
l'assure au Caucase, si les Souanéthiens, à la naissance 
de la quatrième fille, introduisent assez de sel dans la 
bouche de l'enfant pour le faire mourir. Quelques au- 
teurs russes prétendent que dans ce pays Fou exteN 
mine encore par d'autres moyens l'exrédant du beau 
sexe, pour que les femmes, qui ne sont pas considérées 



DL CAUCASE. 233 

propres à la guerre ni aux rudes labeurs , ue devien- 
nent pas une charge aux hommes. 

Nous sommes d'autant moins portés h ajouter foi à 
cette version, que tout . Souanéthien , lorsqu'il se 
voit hors d'état de nourrir ses filles ou ses sœurs, est 
libre de les vendre comme esclaves.... 

Les Souanéthiens déposent habituellement leurs 
vœux et leurs serments en présence du dekanose et 
aux pieds d'une image de saint ; ils lui jettent une 
balle de fusil, en s'écriant d'une voix forte : « Et si je 
romps mon serment, que cette balle me donne la 
mort! 9 Le dekanose relève la balle, et la lance contre 
l'assermenté. Comme le peuple est très-superstitieux, 
bien rarement il manque à sa parole. 

Les Souanéthiens croient aux songes et aux pro- 
phéties, aussi les devins et les oneirocritiques sont-ils 
en grande estime auprès d'eux. Avant de rien entre- 
prendre d'important, ils recherchent d'abord, toujours 
avec soin , quelque pronostic favorable à leur projet. 
Lorsque plusieurs hommes se réunissent pour le 
pillage, chacun tente d'abord sa fortune par un coup 
tiré au vol sur un oiseau. Manque-t-il d'adresse, il re- 
tourne chez lui résigné, persuadé d'avance que le but 
qu'il se propose demeurerait sans résultat. Du reste, 
ils sont d'une habileté surprenante dans le maniement 
des armes. 

Pour ne point attirer la pluie, la neige ou Torage, 
ils gardent le silence pendant la marche. Ils s'avancent 
isolément et à quelque distance les uns des autres, 
comme les sauvages de l'Amérique du Nord, tout eu 



234 LES HABITANTS 

fredonnant des cantiques, mais d'une voix si basse, 
qu'ils ne s'entendent pas réciproquement. 

Les Souanéthiens ont une vague perception de la 
métempsycose. Il y a quelques années, Tun d'eux 
tomba malade à Koutaïs, et mourut dans l'hôpital de 
cette ville. Peu de temps après, ses parents arrivèrent 
et réclamèrent son cadavre; mais il fut impossible 
d'accéder à leurs prières, parce que le mort était déjà 
enterré. Ils se dirigèrent tous alors vers le lieu où était 
décédé leur compatriote ; ils y pleurèrent le défunt à 
genoux en murmurant des paroles de deuil; ils se 
rendirent ensuite au cimetière, sur sa tombe, répan- 
dirent le contenu d'une bouteille d'eau-de-vie à la 
place de la tête, y creusèrent un trou dans le sol et y 
placèrent un coq vivant. Un instant après ils renfer- 
mèrent dans un linge un peu de la terre enlevée, et 
retournèrent chez eux emportant le coq, tout en 
accompagnant de la tschengjir ^ une sorte de com- 
plainte funèbre. 

L'âme du défunt, selon leur croyance^ avait passé 
dans le corps du coq; ils s'empressèrent de l'offrir 
à sa mère, et recommencèrent leurs gémissements 
plaintife... 

Les Souanéthiens ont, la plupart, les cheveux 
blonds; ils les portent flottants jusqu'à la nuque, et 
coupés également. Les yeux bleus ne sont rares ni chez 
les hommes ni chez les femmes. Leur habillement a 
beaucoup de ressemblance avec celui des Iméréthiens. 

1 Instrument à cordes fort simple. 



DU CAUCASE. 235 

De tous les dialectes kartwels, c'est le souanéthien 
qui s'éloigne le plus de la langue écrite géorgienne. 
Nous donnons ici, pour en citer un petit exemple, le 
patenôtre en cette langue, mais nous faisons observer 
d'avance qu'il nous a été impossible d'indiquer en 

I lettres latines, avec toute l' exactitude désirable, les 

consonnes sifflantes ou gutturales qui lui sont parti- 
culières. 

I < Muh gwilige , chedachari detzdshi , kzilian lesses 

jale isku, ankes linust isku, lesses n^h isku chemalal 
detzdshi amdshi, igimdsbi, diar niscbké kunem muzre, 
lano na ladi i lansarvin na niscbké ganar, cbema na i 
schka locbsarvinised niscbké mogdanas ; noma nnpu- 
scbdé na lakdeniteliska i lanescbd na Ka largas cbo- 
lamcbenkasch. Amdsbi le isku lipust i kamscba i 
didab muss gesals i kzilian kwinns. Amin I » 



LE PEUPLE DE MISDSHÉGHIS 



or 



TRIBUS KISTES. 



On entend par payg on peuple tout ce qui se tient ensem* 
blo, ou reconnaît une autorité diflrérente , en comptant tous 
les districts de cette nation qui se ressemblent, soit par Tap. 
rarence extérieure , soit par sa constitution , soit p«r ses 
mœurs, et particulièrement par son langage. Ils parlent dif- 
férents dialectes fort dÛMemblablet entre eux, et néanmoins 
personne ne peut nier une langue mère commune à tous. 

GcLDRNSTÀiSOT. 

Detcript. du Caucase,p- 118 

Nous rangeons au nombre de ce peuple : 

Les IngouscheSf 

Lps Nasranes, 

Les Galatis, 

Les Karaboulakes, 

Les Tschetschès ou Tscheischcnzes^ qui se divisent en 

habitants de la Grande et de la Petite Tschelschnja , 
Les Kistys^ 
Les Galgais^ 
Les Zorixj 
Les Achos, 

Les Schoubousys ou Scliatois, 
Les DshanO'Boutris , 
Les Scharos ou Kialal^ 
Les Katschiliks ou à proprement dire les Misdshéghi:i. 

Il existe encore une foule cVautres tribus îi peine 
connues de nom, même au Caucase. La langue des 



LES HABITANTS DU CAUQASE. 237 

Kistes, parlée de plus de vingt manières avec plus ou 
moins de différence, selon la remarque de plusieurs 
savants, n'indique pas la moindre parenté avec les 
nombreux dialectes en usage au Caucase. Les Kistes 
n'ont pas de langue écrite ; il est de fait que la plu- 
part d'entre eux vivent dans un état déplorable 
d'ignorance et de grossièreté. 

La grande partie de la population, — particulière- 
ment les habitants de la Tschetschnja, — ^reconnaissent 
l'islamisme , tandis que les Ingousches et les tribus 
voisines conservent des traces du christianisme, que 
révèlent les ruines éparses d'anciennes églises généra- 
lement encore bien conservées, ainsi qu'une multitude 
d'ustensiles sacrés, etc., qui témoignent de son règne 
passé. Toutefois, l'influence des diflFérents peuples qui 
soumirent les Kistes à plusieurs reprises, ne fut ni 
assez forte, ni assez durable pour déraciner complète- 
ment le culte des faux dieux. La domination géor- 
gienne, puis kabarde, furent les plus longues : les 
Géorgiens introduisirent le christianisme, les Ka- 
bardes la doctrine de la secte musulmane des Sun- 
nites. Dès que les Kistes se virent délivrés de leurs 
maîtres, ils se départirent aussitôt de la foi imposée, 
et sacrifièrent de nouveau sur les autels de leurs 
anciennes divinités. 



288 LES HABITANTS 



LES IRGOUSCHES ET LES TRIIUS AVOISIRANTES. 

Un exemple de la ténacité avec laquelle ces petits 
peuples tiennent à leurs croyances païennes suflSra, 
lorsque nous aurons cité Texemple suivant : En 1810, 
à l'époque où ils se soumirent au sceptre moscovite, 
ils prêtèrent serment de fidélité sur leur dieu Gai- 
gerd , et posèrent comme condition essentielle dans 
le traité conclu à cet effet, qu'ils auraient la faculté, 
comme ci-devant, de suivre leurs coutumes païennes 
en usage. Depuis 1820, le zèle des missionnaires 
russes, et surtout les sacrifices pécuniaires du gouver- 
nement, ont réussi à attirer un certain nombre d'In- 
gousches dans le giron deTEglise grecque ; cependant 
Tardeur des conversions s'est sensiblement refroidie, 
depuis qu'on s'est convaincu que l'acte du baptême 
avait, pour les Ingousches, plus pour mobile les avan- 
tages séculiers attachés à cette acceptation, que le 
christianisme lui-même. 

En général, les tentatives de conversion de la part 
de la Eussie produisirent au Caucase les effets les plus 
étranges. Autrefois, le gouvernement allouait chaque 
année de fortes sommes, accordées en récompense à 
ceux qui devenaient croyants et se faisaient baptiser. 
Quiconque embrassait la foi orthodoxe, outre l'extrait 
de baptême — qui, dans toutes les provinces cauca- 
siennes, lui tenait à la fois lieu de recommandation et 
de carte do circulation — recevait un rouble d'argent 



DU CAUCASE. 239 

et une chemise neuve comme prix de cette pieuse 
résolutian. 11 advint que, seulement chez Tintéressant 
petit peuple des Ossètes^ il fut distribué en peu d'an- 
nées trois fois pins de roubles d'argent et de chemises, 
que la statistique n'indique d'habitants. En admettant 
comme moyenne que la moitié de la population se soit 
convertie, il résulte de là que chaque candidat au 
baptême aurait reçu sLk fois le saint sacrement. A 
cette époque, on évaluait la piété des indigènes d'Os- 
sethi d'après le nombre de chemises distribuées. 

Nous aurions encore cent autres exemples semblables 
tout aussi concluants à citer, si un seul ne suffisait 
parfaitement pour témoigner de l'esprit qui guide ces 
peuples dans leurs exercices soi-disant religieux. 

Nous l'avons dit, les Ingousches se convertissent au 
christianisme pour la forme^ — surtout depuis qu'ils 
relèvent de l'autorité russe, — mais iiitérieurement ils 
sont invariablement restés fidèles au culte de leurs 
anciens faux dieux. Outre Galgerd^ ils reconnaissent 
un être encore supérieur, ils l'appellent dans leur lan- 
gage Daïlé. On fait l'année deux longs jeûnes en 
l'honneur de Daïlé, l'un au printemps et l'autre en 
automne. La fin de ces jeûnes n'est pas marquée à 
époque fixe, mais elle dépend uniquement des disposi- 
tions du sort. Le prêtre sacrificateur tue un mouton 
de sa propre main, et, selon l'état des entrailles, il 
permet ou défend l'usage de la viande. 

Les prêtres sont en grand honneur chez les In- 
gousches, le nom qu'ils leur ont donné l'indique suffi- 
samment : Zani-stag ^ c'est ti-dire le saint homme 



240 LES HABITANTS 

(mot géorgien corrompu). Ils sont a la fois devins et 
explicateurs de songes ; ils exercent par conséquent 
une grande influence sur ce peuple superstitieux, qui, 
à l'égal des Souanéthiens, ne marche à aucune impor- 
tante entreprise, sans y être encouragé par le témoi- 
gnage favorable de ses augures. 

Chez les nations chrétiennes un grand nombre des 
plus belles coutumes datent de l'époque du paga- 
nisme; les Ingousches païens, au contraire, et les autres 
tribus kistes tiennent pour sacrés beaucoup d'usages, 
qui leur viennent des temps chrétiens. Ils fêtent le 
dimanche et quelques jours fériés de l'Église grecque ; 
ils invoquent des noms de saints dans leurs prières, et 
ils observent plusieurs cérémonies empruntées au 
christianisme, etc., sans avoir d'autre motif que 
celui d'une coutume établie de temps immémoriaux. 

Du reste leurs idées sur la religion sont des plus 
pauvres et des plus incomplètes, et il est évident que 
les lois et les préceptes sensuels et plus palpables de 
Mahomet leur convenaient davantage que la doctrine 
toute spirituelle du christianisme. 

Ils croient en Dieu, à une vie future, au paradis etu 
l'enfer, et aux saints, qui portent aussi des noms chré- 
tiens. Certains lieux sont considérés chez eux comme 
sacrés ; ils croient que les bons, dans cet autre monde, 
ne formeront qu'tme seule famille, qu'ils se promèneront 
dans de beaux jardins, mangeront des mets exquis en 
abondance, que la polygamie existera avec des jeunes 
filles éternellement vierges, dont la beauté sera- plus 
ou moins complète, selon la mesure du mérite de ceux 



'DU CAUCÀ8E. 241 

auxquels elles échéeroBt en partage. Ils croient encore 
que celui qui a été tué dans le combat entrera dans 
le paradis aux dépens de son ennemi , et que ce- 
lui-ci sera tenu de le servir ; qu'enfin il obtiendra la 
faveur bien digne d'envie de faire choix à sa guise 
d'un parent pour compagnon en paradis. Aussi la fa- 
mille du défunt ne le plaint-elle nullement, et exalte- 
t-elle au contraire son sort fortuné ; elle-même court 
pleine d'une joyeuse espérance au-devant des splen* 
deurs de la vie éternelle. 

Ces peuples n*ont aucune idée de la création du 
monde, ils coimaissent cependant les noms des pre- 
mières créatures, Adam et Ame (Eve). 



LES TSCHETSCHÉS OU TSCNETSCHENZÈl 



Nous avons considéré les Ingousches comme centre 
des tribus païennes-chrétiennes Misdshéghis, et nous 
avons inséré dans la description sommaire que nous 
avons donnée des mœurs de ces peuplades tout ce 
qui nous a paru mériter particulièrement l'attention ; 
nous allons maintenant reporter dans le même sens 
notre examen sur la plus puissante et la plus émi- 
nente de toutes les tribus musulmanes Kistes : celle 
des Tschetschenzes. 

Quelque légère que paraisse en général la difierence 
qui distingue les populations kistes musulmanes de 
leurs frères chrétiens sous le rapport politique, la dis- 

46 



242 LES HABITANTB 

tance que la foi religieuse a mise entre elles est 
énorme. Tandis que les Ingousches et les tribus roi- 
sines, plus ou moins pénétrés de l'esprit chrétien, se 
sont précisément pour cela montrés plus accessibles 
au régime rtfsse, et sont échus peu à j^eu à TÉtat 
slave et tombés dans l'esclavage, les Tschetschenzes 
et leurs coreligionnaires se sont fait de la loi de Maho- 
met le gage sacré d'une haine implacable contre les 
Russes. Aussi la peinture des peuples soumis déjà au 
sceptre moscovite ne serait-elle que d'un intérêt mé- 
diocre, parce que leurs traits caractéristiques doivent 
avoir disparu peu k peu, et qu'avec la perte de son 
indépendance la physionomie particulière à une nation 
s'efface infailliblement. Mais ceux qui, comme les 
Tschetschenzes, furent assez forts pour opposer un 
frein u la Russie bien plus puissante qu'eux, méritent 
à juste titre notre intérêt; car tout chez eux, ainsi 
que la suite de ce livre le fera connaître, prend une 
vie ijouvelle et une nouvelle grandeur. 

Le territoire des Tschetschenzes, — borné au nord 
par le Térek, au &ud par les monts Lesghis, à l'ouest 
par la petite Kabardah, — est divisé par laSsoundsha, 
en deux contrées nommées la grande et la petite 
Tschetschnja. 

La Ssoundsha^ qui reçoit les eaux de VArgaun, de 
VAœaï, de 1'^^^ et de beaucoup d'autres torrents 
des montagnes, devient, surtout dans sa partie 
inférieure, si profonde et si rapide qu'on "ne peut 
la traverser qu'aux endroits où sont établis des 
ponts ou bacs, tandis que les autres rivières de 



DU OAOOASE. 243 

la Tschetfchnja sont toutes guéables à cheval et souvent 
même à pied. 

Cette abondance d'eau est l'une des principales 
eaases de la riche végétation et de la salubrité du 
climat, qui favorisent essentiellement la Tschetschnja. 
Quoique les dernières érainences de la grande chaîne 
du Caucase s'élèvent jusqu'au nord du pays, et que 
deux bras encore le parcourent presque parallèlement 
de l'est à l'ouest, la Tschetschnja est cependant géné- 
ralement plate, et la contrée même des montagnes est 
aisément accessible. 

La grande multitude de voies qui la ti*ftversent 
dans tous les sens, sont comparativement faciles, et 
permettent aussi l'usage des voitures. 

La fertilité du pays est si grande que les broussailles 
envahissent tout, et forment en beaucoup d'endroits 
des murailles impénétrables, bien propres aux embus- 
cades et aux remises. Le gibier de toutes sortes y 
abonde, principalement les cerfs, les chevreuils, les 
lièvres, les perdrix, les faisans, etc., et dans la 
montagne les loups, les ours, les chacals, les re- 
nards, etc. 

Dans la plaine et sur les plateaux tous les grains 
réuflsissent à merveille. La vigne y atteint une gros- 
seur et une hauteur inaccoutumées ; le maïs y est si 
élevé qu'un homme à cheval peut s'y cacher ; l'herbe 
aussi croît partout à profusion, ce qui a rendu l'é- 
levage du bétail Tune des principales ressources des ha- 
bitants. L'agriculture^ en outre, est l'objet de soins 
assidus, autant du moins que le permettent les idées 



244 LES HABITANTS 

primitives encore accréditées et la situation défaro- 
rable du pays livré à des troubles incessants. 

La population de la Tschetschnja, selon les statis- 
tiques russes, se monte a environ 25,000 âmes (en 
hommes) . 

Les Tschetschenzes habitent des aouls^, dont quel- 
ques-uns sont très- vastes. Leurs demeures se compo- 
sent de saklis , bâtis soit en terre , soit avec des 
branches entrelacées recouvertes d'argile, soit en bois 
taillé ou en pierres. 

Leur nourriture, — comme chez la plupart des mon- 
tagnards du Caucase, — consiste en millet, en maïs 
cuit ou autres farines préparées habituellement en 
bouillies; ils mangent de la viande de mouton, du 
fromage de chèvre, etc. Ils ne boivent pas de vin, 
mais ils prisent d'autant plus Teau-de-vie. 

Les Tschetschenzes font partie de la secte sunnite ; 
une grande partie s'est convertie néanmoins déjà aux 
Fophismes modifiés de Schamyl. 

Ils sont gouvernés par des starschinis ^ , qu'ils éli- 
sent parmi eux pour chaque village. 

Les hommes se distinguent par leur taille 
élancée, leur noble maintien et l'agilité de leurs mou* 
vementa. Leur costume est celui de t^us les Tcher- 
kesses. 

Les agréments naturels des femmes sont encore 



t Villages fortifién. On trouve en général chez les auteurs alle- 
mands le mot aoul écrit aûl. Les montagnards prononcent a*ul, 
parce que la diphthongue au n'existe pas dans leur langue. 

* Le plus Agé, le directeur. 



DU CAUCASE. 245 

rehaussés parleurs vêtenients bariolés et pittoresques. 
Elles portent des babouches^ jaunes, de larges panta- 
loBS en soie rouge, une veste serrée dans le haut, et 
dessinant parfaitement leur fine taille, sous l'habit 
une chemise en soie. Les manches sont tenues par des 
agrafes d'argent artistement travaillées. Les cheveux 
tombent en tresses abondantes sur la nuque ; le 
visage est généralement à découvert, et un grand 
voile rejeté par derrière est posé sur la tête. 

L'embonpoint est aussi rare dans ce pays chez les 
hommes que chez les femmes. 

Ainsi que nous Tavons fait remarquer, Tagriculture 
et rélevage du bétail sont les principales ressources 
des habitants. Us fabriquent aussi des armes, des 
étoffes et des bourkas. 

La Sussie depuis plusieurs siècles a toujours été 
en guerre avec les Tschetschenzes , mais elle n'est 
jamais parvenue à les assujettir longtemps de suite. 
Il est question à différentes reprises dans l'histoire 
russe de la conquête de la Tschetschnja, et néan- 
moins les vainqueurs n'ont jamais pu conserver leurs 
avantages acquis. 

Entre'autres événements nous comptons une in- 
surrection des Tschetschenzes contre les Russes sous 
Achmed'Khan^ descendant de la famille des Tourkan^ 
souveraine autrefois dans le pays. 

En i 81 8, l'illustre Yermoloff réifssit à soumettre les 
Tschetschenzes au sceptre russe, et à affermir son nou- 

1 Pantoufles d'une forme élégante. 



246 LES HABITANTS DU CAUCASE. 

veau pouvoir par la constractîon des forts Grosnaja ^ 
et Oumachan^JourL 

Néanmoins à la suite des oppressions de tous genre» 
que le pays eut à subir sous le régime moscovite, — 
particulièrement sous le commandement de Todieux 
général Pullo^ — et excités par les mourides, apôtres 
enthousiastes de Schamyl^ les Tschetschenzes recou* 
vrèrent en 1840 leur ancienne indé])endanc6 ; ils 
se joignirent au nouveau prophète, qui fit de la 
Tschetschnja un naïb, avec son ciipitaine en second, 
Schwaïb'Moullahy dont ont souvent parlé les jour- 
naux , pour chef. 

> Grosnaja est uo mot russe qui signifie : l'effroyable^ la Urrihle. 



LES TRIBUS DE DIDO 



ou 



LES LËSGHIS. 



« Les Lesghei (Lekzes) habitenl les régioof les plus ële- 
Yées dei monU Cabokh ( Caucase) , et Ton peut dire que ces 
peuples constituent sa force... 

< Ces Lesgfaes iodépeDdanls, nommés Voudanis, suivent 
des usages très-singuliers dans leurs mariages et leurs autres 
transactions cifiles, et te croient ittus de Dùudan, ûla 
d'Essed, fils de Kbazimet- > 

Mmê'imii dans D'ohsson : Dtt peuples du Cauca$e, etc., 
dans le x* sièfile, ou Voyage d'Ahou-El-Cassimi p* 5. 



Il est singulier que les notices mentionnées dans 
les géographies arabes du x* et du xi' siècles, con- 
cernant les Lesghis, aient une aussi grande ressem- 
blance avec la description qu'on en donne aujour- 
d'hui; tandis que les ouvrages des auteurs et voya- 
geurs plus anciens ou plus récents, au lieu de fournir 
sur leur compte des éclaircissements au lecteur, ne 
font qu'égarer son jugement. 

Scaliger les nomme : « Omnium mortalium pessimâ 
fide et excellenti immanitate. » Olearius dit au con- 
traire < qu^ils sont plus doux et plus traitables que les 
autres peuples^ peut-être parce qu'ils vivent au milieu 



248 hï HABITANTS 

des chrétiens russes^ et que leurs rapports avec eux sont 
journaliers. » On connaît quel effet produit la fré- 
quentation des Busses, et quels sont leurs moyens 
pour adoucir et assouplir les peuples. 

Quiconque se prend à lire ce que Thonorable Olea- 
rius ^ dit des femmes Lesghis n'aura aucune idée 
de leurs mœurs actuelles. 

Voici ce que Guldenslœdt rapporte des Lesghis ' : 
c Ils sont encore plus grossiers, indomptables et pil- 
lards que les autres peuples du Caucase, etc. » 
Eichwald s'accorde à les traiter de même, ainsi que 
tous les voyageurs qui les jugent au point de vue 
russe, et leur imputent à tort leur amour de la liberté 
et leur haine contre le czarat. 

Les Lesghis sont ce que les ont faits les perpétuels 
mouvements de troubles dans lesquels ils vivent depuis 
plusieurs siècles, et qui étouffent tout germe de déve- 
loppement chez eux: c'est un peuple belliqueux, indé- 
pendant et mâle, ni plus ni moins doué des vertus ou 
des défauts communs aux autres populations des mon- 
tagnes du Caucase: en en exceptant toutefois les 
nobles Adighés, qui surpassent en qualités chevaleres- 
ques tous les peuples de ces contrées. 

Le territoire occupé par les Lesghis, divisé en 
nombreuses tribus, comprend la plus forte partie du 
Daghestan^ si renommé en ces derniers temps, et ré- 



• Cona. Voyage en Perse de ViUustre Adam Ol«ant«3am bourg, 1606, 
I». 3'JO. 

* Detcriplion du Caucase^ p. 156. 



DU CAUCASE. 249 

pond à la lettre h la signification du mot qui, en lan- 
gue turcomane, veut dire pays de montagne. 

A Test, le Daghestan est borné par une suite de 
hautes montagnes faisant parallèle aux côtes occiden- 
tales de la mer Caspienne. Cette chaîne se relie à une 
multitude d'autres éminences, qui sont les dernières 
au nord de la grande chaîne qui court du N.-O. au 
S.-E., et couvrent le pays dans toutes les directions. 

Ces roches nues, coupées par d'affreux ravins et 
des gorges profondés, sont peu propices à l'agricul- 
ture : l'élevage du bétail y est tout aussi impratica- 
ble, à cause du manque total de pâturages. Mais 
comme l'esprit humain, toujours actif, n'aspire en 
général qu'à ce qui lui offre le plus de difficultés, 
les Lesghis ont recouru à l'art et à leur persévérance 
pour extorquer à cette terre inhospitalière des tré- 
sors qu'elle tenait cachés sous une épaisse couche de 
rocs et de pierres qui paraissait impénétrable. Leurs 
jardins formés avec tant de fatigues et avec une habi- 
leté vraiment surprenante, méritent une description 
particulière. 

Ils se composent d'étroites terrasses soigneusement 
entourées de murs en pierres, et sont disposés de 
façon à être aisément arrosés par le moyen de conduits 
artificiels qui amènent l'eau des sources et ruisseaux 
à proximité. Ces terrasses sont cultivées avec un soin 
et un zèle excessifs ; elles sont bordées d'arbres frui- 
tiers etûe ceps de vigne, et le maïs planté au centre; 
celui-ci remplace ordinairement ici les autres sortes 
de grains. 



250 LES HABITANTS 

Les Lesghis considèrent en effet leurs jardins 
comme la principale source de leur richesse, j>nis- 
qu'ils en tirent le pain, le bois de chauffage et des 
fruits savoureux, — en un mot tout ce qui suffit k 
l'entretien de ces sobres cultivateurs. On s'étonne vé- 
ritablement de l'adresse avec laquelle ce peuple, hors 
cela si arriéré dans l'art agricole, est parvenu à con- 
vertir ces rocs ingrats en jardins fleuris. 

Exposés de tous temps aux guerres dévastatrices^ 
les Lesghis se sont retirés dans dé gros bourgs [aouls]^ 
qui comptent souvent jusqu'à plusieurs milliers d'ha* 
bitants. Ces villages sont généralement élevés en des 
lieux difficilement accessibles, et que leur position 
déjà suffisamment à l'abri permet encore d'ériger en 
forteresses. Les maisons ont presque toutes plusieurs 
étages, elles sont très-rapprochées les unes des autres 
et construites en amphithéâtre ; souvent même elles 
sont entourées de murailles et de tours. 

Chaque demeure défendue par ses belliqueux gar- 
diens, dont le mâle courage et l'habileté dans le ma- 
niement des armes sont renommés, fait de son en- 
ceinte pour ainsi dire un fort ; aussi chaque pied de 
terre est-il payé par les Russes de leur sang et cou- 
vert de leurs cadavres. 

Il est présumablequela majeure partie des Lesghis, 
ainsi que les Adighés, les Géorgiens, etc. , sont les 
premiers hôtes du Caucase, et aussi loin que remon- 
tent les notions incomplètes recueillies çà et là, les 
Lesghis, àbien peu d'exceptions près, ont vécu dans les 
mêmes rapports que ceux où nous les retrouvons en- 



DO CAUCASE. 251 

core actuellement. Ils formaient avec les guerriers 
tschetschenzes, presque tout récemment encore, la 
principale population du Caucase méridional. Quoi- 
qu'en butte aux fréquentes déprédations des guerres, 
et sous lalongue domination de maîtres étrangers (prin- 
cipalement des Persans), ils ne se mêlèrent jamais aux 
étrangers, et demeurèrent d'une fidélité inébranlable 
à leur langage et à leurs coutumes ^. Dès que Tocca*- 
sion favorable se présenta, ils secouèrent de nouveau 
le joug imposé par un plus puissant État voisin, et les 
tribus des hautes montagnes, inaccessibles par leur 
position aux attaques du dehors, donnaient en cette 
circonstance ordinairement l'impulsion . Cependant ils 
ne surent jamais conserver leur indépendance, et ils 
redevenaient après un repos de courte durée la proie 
de nouveaux conquérants ; il faut en rechercher le 
principal motif dans la division qui , depuis des 
milliers d'ans, règne parmi ce peuple de petites tribus, 
vivant entre elles en discordes perpétuelles , autant 
que dans la. difficulté du terrain, qui rendait infruc* 
tueuse toute fusion durable vers une grande unité. 
Dans ces derniers temps , Schamyl , doué d'un es- 
prit supérieur et d'un caractère énergique, réussit 
enfin à rassembler les membres épars des tribus 
ksghis, et à en forger une chaîne qui est devenue le 

1 Des émigrants du dehors, chassés de leurs foyers, qui étaient 
Tenus chercher un asile dans les montagnes du Lesghistan, peu enga- 
geantes cependant à l'émigration (comme les Koubatachis, dont il 
sera fait plus tard mention avec plus de détails), ne frayèrent pis 
avec les habitants du pays et formèrent, au contraire, sans cesse, des 
colonies rigoureasement séparées. 



382 LES HABITANTS 

plus solide rempart du pouvoir du prophète moderne. 
La longue dispersion des Lesghis engendra naturel- 
lement de graves et nombreux changements dans leur 
langue primitivement commune. De là cette multitude 
de dialectes que Ton rencontre chez les tribus du 
Lesghistan , et qui offrent parfois si peu de similitude 
entre eux qu'on a peine à les prendre pour fils de la 
même mère. On en distingue six principaux, selon 
l'importance et retendue du territoire où ils sont 
usuels, ce sont: 1* le dialecte à^ Avarie; 2" celui de 
Dido ; â" celui de Kapoutsch ; 4" celui à'Andi ; 5° ce- 
lui A'Akoucha ; et G"" celui de Kasikoumyk. 

Les Lesghis n'ont pas de langue écrite, et, en y 
ajoutant la très-grande difficulté de prononciation, il 
n'est pas surprenant qu'un étranger parvienne diffici- 
lement à s'approprier ces divers idiomes; pour se 
faire comprendre on est contraint de parler le tartare 
ou l'arabe, deux langues que, dans ce pays, les chefs, 
les prêtres et les kasis, etc. , entendent généralement. 
Le tartare ou le turcoman doit être considéré comme 
]a langue habituelle aux provinces caucasiennes, car 
elle s'étend depuis l'Arménie jusqu'au cœur de l'Asie, 

Il ne reste chez les Lesghis que peu de traces de la 

• 

religion chrétienne; elle fut cependant importée à 
plusieurs reprises dans le Daghestan, mais elle n'y fit 
jamais un long séjour. Aujourd'hui la foi prédominante 
du pays est le mahométisme, avec les nouvelles for- 
mules mises en pratique par Schamyl. Les kasis et les 
moullahs, qui ont de fréquents rapports avec l'iman 
ou ses mourides , sont très-instruits et parfois même 



DU GAUCAdfi. 258 

fort éclairés ; mais Tignorance et la grossièreté des 
prêtres des tribus qui, par leur situation ou d'autres 
obstacles fortuits, sont éloignés ou même tout à fait 
en dehors de ce centre, sont d'autant plus grandes. 

Les notions que Ton possède sur ces peuplades sont 
naturellement fort restreintes, autant à cause de la 
difficulté qu'on a de pénétrer dans cette contrée qu'en 
raison de la méfiance des habitants, qui rend à l'étran- 
ger tout accès impossible. On les fonde uniquement 
sur les récits des voyageurs des siècles précédents, et • 
sur les rapports rarement fidèles de prisonniers russes, 
que leur mauvaise fortune amena dans ces contrées 
inhospitalières. 

Rien ne donne une plus vivante image de la situa- 
tion intérieure d'im pays étranger comme la réalité 
prise sur le fait ; aussi rapportons-nous ici succincte- 
ment une anecdote de Marlinsky^ d'après le récit que 
lui en fit un ofi&cier longtemps retenu prisonnier chez 
les Lesghis, elle servira en tous cas à faire connaître 
amplement les usages de cespeuplades sauvages et pres- 
que inconnues. Le nom du célèbre exilé qui passa ses 
plus belltô années au Caucase et se rendit tout à fait 
familiers le langage, les mœurs et les coutumes des 
montagnards, est une garantie suffisante de la fidélité 
de ce récit. 

L'eau-de-vie, importée par les Russes dans le Cau- 
case pour activer la propagation du christianisme et 
servir d'autres projets, trouva non-seulement de nom- 
breux partisans parmi les montagnards, mais, depuis 
cette époque, Ton a commencé la fabrication elle* 



254 LES HABITANTS 

même de cette funeste boisson dans le Daghestan. 

Un habitant de l'aoul qui avait été désigné comme 
résidence à T officier captif avait pris pour ce spi- 
ritueux un tel goût que, pour satisfaire sa passion, 
il vendit petit à petit toutes ses armes, et enfin, ce 
que tout Caucasien a de plus cher, son fusil. Il ne lai 
restait plus qu'une vache grasse, qiï\\ résolut en der- 
nier lieu de céder au marchand de liqueurs moyennant 
un arrangement par lequel ce dernier avait la jouissance 
du lait, et le propriétaire chaque jour une certaine 
quantité convenue d'eau-de-vie. Cet état de choses 
dura un certain temps ; mais au bout de quelques 
mois la bonne intelligence des contractants fut rom- 
pue, cette fois par un incident imprévu : la vache en 
question vint à vêler, et cette circonstance amena la 
discorde entre le négociant et Tivrogne. Chacun d'eux 
prétendait à la possession du veau , et comme il leur 
fut impossible de s'accorder, on décida de soumettre 
le litige au jugement de l'autorité spirituelle et tem- 
porelle du lieu, représentée en la personne d'un gras 
moullah. 

Ecoutons le récit du prisonnier, présent à cette 
scène comique : 

« J'étais précisément étendu devant la mosquée, 
lorsque les plaignants s'approchèrent de cette autorité 
qui siégeait sur le seuil de sa porte et considé- 
rait la lune aussi fixement que s'il l'eût voulu ava- 
ler ; il est nécessaire d'ajouter que c'était l'époque 
du jeûne et que le coucher du soleil le terminait. 
.Tous deux commencèrent à parler à la fois : l'un 



DU CAUCASE. 285 

neowUi qu'il avait seulement cédé à son voisin lepro- 
dnit du lait et non la propriété de la chair de la 
vache ; et comme le veau est la chair de la chair de sa 
mère, il lui revenait de droit. 

c L'autre répliqua que, mis en possession de la 
vache, tous «es produits en faisaient partie ; que la 
Tache qui portait ne donnait pas de lait, et que le veau 
n'était que la compensation de la perte de lait ; enfin, 
que ni lui ni le propriétaire, au moment de la con- 
clusion du marché, n'avaient prévu cette circonstance 
et n'avaient pu même la prévoir ; que la naissance du 
veau était une pure bénédiction d'Allah, et qu'il 
n'avait pas lieu de la repousser ! 

€ L'affaire était assez épineuse. Le moullah caressa 
longtemps sa barbe, rejetant son bonnet aux oracles 
de l'oreille droite à l'oreille gauche, et cependant la 
parole était aussi adhérente à son palais que le cresson 
l'est à la vase. 

— € Allah ekber! Mœihammed ressiil illaf dit-il 
« enfin ; consultons le Coran ; tout s'y trouve, tout ce 
« qui fut et sera. 

— « Amiriy Amin! répondirent les demandeurs. 
€ Ecoutons le Coran ; le prophète nous apprendra à 
< qui appartient le veau. • 

« Le moullah prit gravement le Coran en marmot- 
tant :^/toA6f>ma/toA.' et il entonna un verset pris au 
hasard dans le livre, l'entendant lui-même aussi peu 
que ses auditeurs. 

— < Avez- vous compris ? > demanda-t-il enfin, re- 
prenant haleine et se frottant le front avec importance. 



256 LES HABITANTS 

a Les requérants avouèrent humblement qu'ils n'a- 
vaient pas saisi le sens d'une seule syllabe. 
— « Apprenez donc ce qui est écrit dans le livre du 
Prophète, > s'écria le mouUah d'une voix forte : c Toi, 
Dshewat-Alissker^ tu es coupable aux yeux d'Allah, 
parce que tu fabriques de Teau-de-vie au lieu de la 
bimsa^ qui n'est pas défendue; tu es encore plus 
repréhensible d'avoir soutiré à ton voisin une vache 
pour une boisson qui est un péché ! — Et toi yémi- 
rastan-Kalabalai-AchmedOgli^ il faut que tu sois un 
bien grand ivrogne pour avoir vendu jusqu'à ton fusil, 
et que tu renonces à tuer des Russes pour la gloire 
d'Allah ! . . . Vous n'êtes dignes ni l'un ni l'autre de la 
possession du veau ; et, pour éviter toute querelle, je 
vous ordonne de le consacrer à la mosquée pour les 
pauvres voyageurs ; comme il n'y en a point en ce 
moment, portez-le au moullah Saadi-Agraïm-Kouli- 
Hadshi^ Allah min Allah bir. . . Le Dieu de l'univers est 
lé seul Dieu ! Amin ! — Venez me voir aujourd'hui, 
nous le dégusterons ensemble; » — ajouta le moullah 
avec un sourire plus affable. 

« Les deux demandeurs ouvrirent de grands yeux, 
et, le nez bas, se grattèrent l'oreille. 

— • Tout cela est-il véritablement dans le Coran? » 
demandèrent-ils, déjà à moitié convaincus. 

— € Mot pour mot; répondit gravement le moul- 
lah leur tenant le Coran ouvert sous les yeux. L'ange 
Gabriel a tracé ces lignes avec une plume de ses ailes, 
et quiconque doute de ce qu'il a écrit ne traversera 
pas le pont aigu El-Sirat qui mène au paradis, et sera 



DV CAUCASE. 257 

grillé aux flammes de Tenfer comme le veau que 
vous vous disputez ! » 

— «c Infiuiment sage et parfaitement bon ! dirent 
avec un soupir les plaideurs qui voyaient leur veau 
leur échapper aussi aisément qu'un moineau s'envole. 
Ils s'en retournèrent chez eux en se consolant avec 
ridée qu'un ange s'était occupé d'eux, et avait même 

tracé leur condamnation avec une plume tirée de 
ses propres ailes.» 



11 existe si peu de sources auxquelles nous ayons pu 
puiser pour donner une vaste peinture du pays entier 
et de ses habitants, que nous nous sommes bornés à un 
court aperçu des tribus lesghis , sur lesquelles il nous a 
été possible de nous procurer quelques renseignements 
sûrs. Si nous nous sommes abstenus de désigner la 
limite de chaque tribu, comme le portaient nos notes, 
le principal motif est que cette démarcation eût été 
plus fantastique que réelle. Marlinsky , dans ses 
excellentes Esquisses circassiennes ^ remarque avec 
justesse que l'on suppose à tort les limites des diverses 
tribus réglées chez les montagnards. Nulle d'entre 
elles ne sait où commence son territoire et où il se 
termine , car elles ne songent point à se disputer les 
crêtes de montagnes arides et stériles qui coupent en 
tous sens le Caucase. Un étroit terrain entouré de 
pierres, propre à la culture, ou une petite prairie, sont 
les seules causes de sanglants combats. 

17 



358 LES HABITANTS 



A. SfaUUa. 



Ssalatau ne compte qu'environ 6,000 habitants K 
Son chef-lieu, Tcherkéy est situé sur le fleuve Ssoulak ; 
le général en chef Golowine s'en rendit maître eu 1 841 , 
et y fit élever une bonne forteresse en pierres avec une 
tête de pont. En 1844^ ces ouvrages furent encore for- 
tifiés davantage, et Taoul presque rasé. 

Au nord de ce fort et également situé sur la rivière 
de Ssoulak, qui limite le territoire de SsaUUau et 
celui de Chamchal^ se trouve encore un autre petit 
fort, muni de deux redoutes construites en pierres, 
pour protéger le passage de la rivière sur deux ponts 
volants. Les peuplades les plus proches sont : 



B. Goumbet. 



G. Andi. 



Les habitants, au nombre de 32,000 environ, sont 
les ennemis mortels des Russes, ce qui fait que nous 
n avons aucunes données positives sur la situation 
intérieure de la contrée qu'ils occupent. 

i Les femmes et les enfants ne sont point compris dans l'estimation; 
ainsi, dans les statistiques russes, lorsqu'il est question de la popu- 
laiion^ on ne parle que des hommes. 



m CAVQàMB. 189 



D. KoittpttlMii. 



8a population, d'environ 23,000 âmes, est égale- 
ment hostile aux Busses. Le chef-lieu est Himry^ où 
naquirent Kasi-Moulldh ^ et Schamyl^ et où le pre- 
mier trouva aussi la mort. 

Koissoubou tire son nom du fleure Koissou^ qui 
traverse son territoire et sur les bords duquel sont 
situés les forts à'Himry^ à'Ounzoukoul^^ deBelokany 
etàeJouroni qui, depuis ISIS, sont tous tombés au 
pouvoir des montagnards. 

£. Le khanat d'AYaria. 



Il compte 25,000 habitants. Chounsach^ résidence 
des khans, arec une citadelle, a été détruite à plusieurs 
reprises ; elle est en ruines maintenant. 

Les Avares • passent pour les plus braves parmi les 

1 (Ses voyages, 1, 677). D'après fitc/itoaZd.Oanzoukoul (Oumssoukoul) 
était le lieu de naissance de Kasi^Moullah. 

> Dansl?tc7iu7aldonlitOums80ukoul ; dans GvXàensiatM^ Onsekoul 
et Ansokoul. 

' Ces Avares n'ont rien de commun avec le peuple des Avares qui 
jouèrent un si grand rdle dans l'histoire des émigrations populaires, 
dont parle déjk Nt«<or, le premier historien ^usse, en ces termes: 
« Tous sont morts, et pas un n'a survécu; de là provient en Russie 
le proverbe actuellement en usage : Ils se sont éteints comme les 
Avares, et n'ont laissé ni cousin, ni héritier. ^ Voir Ih-dessus, Znrss, 
\n Osrmotns %i Xn pnipkidM ^tÀnfunl p- 741. 



5î60 LES HABITANTS 

Lesghis ; leur territoire est protégé naturellement par 
de hautes montagnes inaccessibles qui l'environnent 
de toutes parts, tandis que Tintérieur renferme des 
vallées coupées de riches forêts. 

La principale route qui mène en Avarie est le défilé 
de Bélokany^ par Maksock et Satanych^ forts primiti- 
vement entre les mains des Busses, mais qui ont passé 
à celles de leurs ennemis. Il y a encore une autre 
route par Gotsatl^ également fortifié par les Russes et 
pris par Schamyl en 1 843 . 



F. Le territoire de Mechtouli. 



Avec 20,000 habitants, sous le sceptre de la veuve 
à'Achmed-Khan^ lieutenant général au service de la 
Russie, qui, pendant la minorité du khan d'Avarie, 
élevé à Saint-Pétersbourg, gouvernait l'Avarie sous la 
protection immédiate de la Russie. 



6. Ssurchia. 



La population s'élève à 8,000 âmes ; cette province 
est située au milieu des montagnes. Les rivières 
manquent dans ce pays, mais il est arrosé par une 
foule d'eaux de source. Le climat un peu froid est 
favorable à la culture des grains, tels que le froment, 
le seigle, l'orge et autres; les produits agricoles 



DU CAUCASE. 261 

n'excèdent pas néanmoins les besoins de rintérieur. 
Le manque de bois s'y fait tellement sentir que Ton 
a coutume d'employer comme combustible du fumier 
de moutons desséché {kisliak). Il y a une grande 
abondance de moutons , et l'élevage du bétail, poussé 
activement^ y est une des principales ressources ter- 
ritoriales. Le gouvernement est le même que celui de 
la Tschetschnja ; un kadi régit l'ensemble, et chaque 
village se nomme lui-même un administrateur. 

H. La confédération da Dargo. 

EUe se compose de six tribus, parmi lesquelles 
Akattscha tient le premier rang. Le nombre des habi- 
tants est de 20 à 24,000. Les terres sont fertiles, le 
climat 'y est salubre. Les principaux produits sont le 
maïs, le millet, le riz, du vin en petite quantité, etc. 
D y croît aussi des arbres fruitiers et autres, mais ils 
sont assez rares.. 

Dargo et Ssurchia furent soumis à la Russie en 
181 8 par le général Yermoloff; ces provinces conser- 
vèrent néanmoins leur propre gouvernement sous le 
kadi AfoAammed jusqu'en 1843, époque à laquelle elles 
s'insurgèrent de nouveau et plus terribles que jamais 
contre la domination russe. La nouvelle entreprise 
contre Dargo par le prince Woronzow^ qui suivit de 
près la mort du général iVetrfAard^ relatée dans les jour- 
naux, est sans doute encore présente à la mémoire 
de nos lecteurs. 



LIS HABITANTS 



/. Le Kara-Kaitacli tupérieur et, le Kara^KaiUicb virférieiir 

( lai^âf h. > 



Il compte 15,000 âmes; une partie est' soumise, 
Vautre toujours prête à se squlever. I4 pvtiç pacifia 
que du pays est gouvernée sous le protectorat de la 
Kussie par Dschamovo-Beg^ lieutenant-colonel au ser- 
vice de cette puissance, et le dernier rejeton de la 
famille des Uzméi, éteinte par suite de vengeances. 
Les terres sont très -productives, et de magnifiques 
forêts regorgent d'arbres gigantesques et ea font un 
riehe territoire. 



E. Le Tabaeearan nerd et eelui du 



Maissqum en était autrefois le maître; un de ses 
descendants, Ibrahim-Beg^ est encore aujourd'hui le 
chef de la partie sud du pays ; la partie nord est a 
rétat d'insurrection,.. 

I c A une petite distance^ au nord du Derbend, on pénètre dans la 
principauté de Kaïtbac, qui relève du Khacan des Khazares. Celui 
qui règne aujourd'hui (332-943) sur ce pays est musulman; on le 
croit Arabe et descendant de Cahtar, etc., etc. » (Mass'oudi dans 
D'Obsson, p. 19.) 

« Nous adoptons ici l'orthographe des cartes de l'état-major russe. 
Le mot est écrit Tabar$seran dans les géographics arabes du moyen 



JHJ CAUCASE. S63 

La contrée est très-fertile ; ses principaux produits 
font la soie, le coton et les grains de toutes espèces. 

On compte dans le Tabassaran méridional >l,000 
fojers arec environ 12,000 habitants. Il nous a étâ 
impoitible d'estimer la population du nord. 






Il est gouverné depuis la mort à' Arslan-Khan par 
sa veuve, la khane Oumi-Hulsoum-Biké; cependant 
le gouvernement de cette princesse, à laquelle sont 
attribués le titre et un revenu proportionné, n'est 
que nominal ; il est effectivement régi par Abdour 
Raehman'KMnj sons la protection supérieure de la 
Rosaie. 

Le climat est âpre et se prête moins à l'agriculture 
qu'à rélevage du bétail. Les habitants sont indus* 
trieux ; leurs étoffes et leurs armes ^ sont renommées 
dans le Caucase ; ils fabriquent en outre en grande 

1 Caamni, dans sa géographie, relate déjà l'industrie desLesghis : 
c Les habitants sont propres, bienfaisants, charitables et hospita- 
liers. Ils exercent communément la profession d'armuriers, fabri - 
((uent des cuirasses, des cottes de mailles et toutes sortes d'armes. > 
(Dans O'0/M«on, p. 158.) 

La description de l'ancien géographe est si exacte qu'on serait 
porté à croire qu'elle se rapporte aux Kasikoumykes, d'autant 
plus que les détails topographiques qui précèdent donneraient 
eocore lieu de le faire supposer. « Il fait dans ce pays un froid 
excessif pendant sept mois de l'année. Il y croit une espèce de 
grain nommé iuHh etc. » 



364 L£8 HABITANTS 

quantité des bourkas ou manteaux de laine, dont on 
a déjà parlé plusieurs fois, ainsi que toutes sortes 
d'ouvrages en argent. Le bois, comme chez quelques 
autres tribus lesghis^ y est fort rare ; le combustible 
ordinaire est du fumier de mouton desséché (kùliak) 
mêlé à de la paille. Presque toutes les habitations 
sont constniites en pierres. On a établi h Koumych, 
chef -lieu du khanat, un hôpital de campagne. 



M^ Le territoire de Konria. 



Il compte une population de 150,000 âmes; </<m«- 

souff'Beg^ sous le protectorat de la Russie, en est le 
gouverneur. Forte agriculture et beaucoup de bétail ; 
Tactivîté industrielle des habitants est remarquable. 
Les produits sont les mêmes que ceux décrits pour le 
Kasikoumyk. Il y a dans le chef-lieu du pays, appelé 
Kourach , un ancien Khan-serai^ que les Russes ont 
converti en hôpital. 



N. Seamour. 



Ainsi nommé de la rivière Ssamour ou Ssamoura 
qui descend des hautes montagnes ; cette province est 
devenue un district de la Russie, et il est sous son 
gouvernement direct. Ssamour s'appuie au sud-ouest 



DU CAUCASE. S65 

à la grande ch|iBe du Caucase, dont plusieurs mon- 
tagnes en faisant partie s'avancent sur son territoire, 
ce qui le rend moins propice à l'agriculture qu'à 
rélevage du bétail. Les lieux principaux sont le fort 
Achtinskùje et Taoul Rmtoul. 



0. ]■• tiiHaiiat do Jolissui 



Quoique de peu d'étendue, ce pays mérite d'arrêter 
notre attention plus que les autres, parce qu'il s'y 
rattache de sanglants souvenirs encore tout récents. 

Jelismi est la limite est de la confédération de 
Dsharo; il s'étend entre cette dernière et la province 
Schéki au nord sous la forme d'une étroite langue de 
terre jusqu'aux montagnes de Routouh Les territoires 
de Jelissui^ de Dsharo et de Bélokany ont, dit-on, fait 
jadis partie de Kakheti ; ils se sont divisés plus tard 
et se sont rendus États indépendants. On assure que 
ce fut un prince géorgien, de l'illustre famille des 
Eristaw, qui régna le premier sur Jelismi. Kakheti 
de tous temps avait été en butte aux irruptions et 
aux spoliations des tribus lesghis avoisinantes, et le 
prince Eristaw^ qui était le gouverneur du roi kakhé- 
tien à Kakhi^ la capitale de ce pays, fit cause com- 
mune avec les Lesghis, et reçut en récompense cette 



i Quelques-uns font dériver ce mot d'Oulou-Ssou (beaucoup 
d>aa). 



asti LËB IIÀJIITA]»?^^ 

portion de terre indiquée ci-deisus c^mma territoire 
de Jeliesui, 

La Russie reconnut bientôt F importance de la posi- 
tion de ce point, et n'épargna auoun sacrifice pour 
s'en rendre maîtresse. £n effet, depuis longtemps Ifs 
sultans de Jelissui étaient de fidèles vassaux de 
l'empereur de Russie, et celui-ci, en reconnaissance 
des éminents servîees que lui rendit Jelissui, comme 
État belliqueux et riverain des Lesghis, ses ennemis, 
témoigna sa gratitude à ses chefs par toutes sortes 
de distinctions de rang, de décorations, de pen- 
sions, etc« 

En ces circonstances, la conduite que tint Damel^ 
son dernier sultan, jeune et bel homme^ et major gé- 
néral au service russe, a d'autant plus lieu de wr* 
prendre. Après avoir passé une partie de rkirer de 
1844 à Tiflis, où l'auteur de ces pagea eut maintes foîa 
occasion de le rencontrer dans les bals et les soiréea, 
ce prince leva subitement l'étendard de la révolte dans 
son pays au printemps de la même année, après avoir 
auparavant renvoyé au commandant en chef ses épau* 
lettes de général, ses décorations, etc., et s'être dé* 
claré ouvertement hostile à la Russie. Les bruits les 
plus divers circulèrent en Circaasie sur les motifs qui 
décidèrent Daniel^Beg à cet acte de violence imprévu. 
Selon l'opinion la plus accréditée, il aurait pris cette 
résolution à la suite de plusieurs mortifications de 
la part d'un chef de district qui lui avait été adjoint. 

Les troupes russes envoyées sur-le-champ sous les 
ordres du général Schwarz , homme fort circonspect, 



DU CAUCAdË. MT 

trùuvisent tous les villages da territoire préparés à 
la défense la plus opiniâtre ; une lutte courte, mais 
aehamée, s'engagea, dans laquelle les Busses demeu- 
rèrent vainqueurs. Jeliuui^ chef-lieu de la province, 
fut pris d'asëaut par l'intrépide colonel Belgard. La 
plume se refuse à tracer les actes épouvantables com- 
mis par les Busses à la suite de cette conquête : on 
éventra des femmes enceintes, des enfants furent 
portés au bout des bajonnettes ; les jeunes filles, vio- 
lées en pleine rue par la soldatesque brutale , étaient 
ensuite massacrées. . , . 

Le sultan Daniel s'enfuit dans les montagnes des 
LeflgUs, et fut reçu à bi*as ouverts par SchamyL 11 est 
devenu depuis, sous le commandement de ce dernier, 
l'un des chefs mourides les plus redoutés. 

ApHto sa fuite , Jetissm fut réuni aux provinces 
ra^xim eireasstennes. La province limithrophe est : 



F. Le territoire de Dsharo ou le district de Bdlekanf . 



Ce pays incorporé sous la dernière dénomination 
aux provinces russes circassiennes, s'il faut s'en rap- 
porter aux dernières nouvelles des journaux ^, se trou- 
verait actuellement au pouvoir de Schamyl) il se 



i CoDt. les différentes coprespondences de VAUgtmeiné Zntoftj^, 
datées de Trébizonde et de Constantinople (août et septembre 
1S54}, d'après lesqueUes SchamyX aurait tout récemment délivré 
IM^mo 0t B^kany de la domination rasse. 



268 LES UABITAI9TS 

composait primitivement de cinq tribus ou associa- 
tions, qui formaient une sorte de confédération indé- 
pendante, et passaient pour les plus belliqueuses du 
Caucase méridional. Nous faisons suivre ici un court 
aperçu de ces peuplades : 

1** La tribu de Dsharo compte vingt aôuls, avec 
1,900 foyers environ. Les principaux lieux très-for- 
tifics sont .: Aliabaty Almalo et Lalalo^ villages qui 
comptent chacun au moins 300 foyers ; 

2° La tribu de Bélokany se coTQpose des trois aouls : 
Bélokanyj Zablowani et Zandrischewi^ qui réunissent 
environ 800 foyers ; 

3" La tribu de Taly avec six aouls et 1 ,500 foyers. 
Les bourgs principaux sont : Taly^ Kargilou et 
Mouhanlo ; 

it" La tribu de Mouchach compte trois aouls et 
1 ,040 foyers. Le chef -lieu Mouchach a 800 foyers ; 

5" La tribu de Dshinich renferme quatre aouls et 
900 foyers. Siège principal : Dshinich. 

Il y a eu outre environ une douzaine d'autres aouls 
indépendants , qui ne font point partie des clans 
déjà nommés, et dont Mazechi et Katechi sont les 
plus importants. Tous deux comptent plus de 300 
foyers. 

Le territoire de Dsharo- Bélokany s^étend de la rive 
gauche de VAlasan jusqu'au pied des monts du 
Daghestan. Il touche au nord les terres libres des 
Lesghis ; à Test Jelissui; au sud Signach et Telaw; 
k Touest Telaw. Il est couvert dans sa plus grande 
étendue de hautes et épaisses forêts. On y parle com- 



DU CAUCASE. 269 

muhément la langue tartare; mais le lesghis y est 
aussi en usage, surtout aux frontières. 

Les ressources industrielles des habitants sont Ta- 
grîculture, Thorticulture, l'éducation dea vers à soie 
et celle des abeilles, et en partie aussi rélevage du 
bétail. Soubarew prétend qu'il se récolte ici 3,000 
pouds de soie, et 20,000 tschetwerts de riz. 

Au commencement de ce siècle les peuplades de 
Dsharo et de Bélokany , — secrètement appuyées par les 
Turcs et les Persans, — avaient juré une haine mortelle 
aux Russes. Elles entretenaient avec les habitants du 
pachalik d'Akaltsiké un commerce animé, et en- 
voyaient leurs prisonniers de guerre au bazar d'Akalt- 
siké pour y être vendus. Mais depuis une vingtaine 
d'années la Russie est parvenue à détruire l'influence 
turco-persane, et les tribus de Dsharo se sont vues 
dans la nécessité de reconnaître l'autorité supérieure 
de la Russie et de lui payer tribut. L'éducation des 
vers à soie est l'une des ressources les plus produc- 
tives des clans ci-dessus nommés. Le fait suivant 
démontre que sous ce rapport elle doit avoir depuis 
longtemps une grande importance, car six aouls, sou- 
mis par le prince Tzitzianoiv et qui étaient contraints 
de livrer des otages, préférèrent s'engager à payer un 
tribut annuel de 250 pouds de soie. 

Après plusieurs tentatives pour reconquérir leur 
ancienne indépendance, toutes ces tribus furent ré- 
duites en 1830 par Paskétoitsch, et complètement 
identifiées aux autres possessions circassiennes de la 
Russie. Leur prétendue fidélité et attachement ne 



r 



270 LES HABITANTS 

sont qu'une conséquence de kt peur et non de leur 
amour ; qu'une oocasioîi favorable se présente et qjom 
l'étranger leur prête assistance^ et l'on verra de nou- 
veau se soulever le peuple contre le régime mosco- 
vite, qui leur est odieux ^ 

Les PschatveSj les Touêches et les Chewêioures sont 
sous le même rapport au nombre des tribus paeifi«- 
ques des montagnes hautes, qui payent leur tribut à 
l'empereur ; leur attitude calme est une nécessité de 
la nature du sol qu'ils habitent» En effet, l'hiver, 
lorsque par un froid rigoureux ils ne trouvent plus 
dans leurs pannes inhospitaliers ni abri ni de quoi 
subvenir à leurs besoins, ils sont contraints de pouiH 
ser leurs nombreux troupeaux dans les steppes d'Où- 
padar et de Rarajoes^ arrosées par l'Jora, éloignées 
d'environ 300 verstes, où il leur serait imposable de 
tenir longtemps contre les Iroupes russes. 



Q. Tovschetia on le pays d«i Touteket . 



Cette contrée environnée de montagnes, de peu 
d'étendue, aride, froide et escarpée, est située (comme 
les territoires Ae^Pschawes et des Chewssoures que je 
viens de nommer), dans la partie nord-ouest du cercle 



1 Ceci fut écrit en 1847. En relisant le commencement de ce cha- 
pitre et la remarque 7 annexée, qui subirent cTes changements par 
suite de nouvelles toutes récentes, les paroles citées plus haut se 
sant affsetivament réalisées. 



DU CAUCA9E. 271 

d% TêlmWsLe pnjn AeêTouschex a 190 verstes carrées, 
il est Airrosé par cinq bras de VAlamn et confine au 
nord le territoire des Kisles, à Test celui des Dido^ à 
l'ouest celui des Pschawes^ et au sud celui de Kakhêti. 

Les habitants, au nombre de S, 000 occupent 
47 aouls, et vivent en grande partie du produit de 
leurs bestiaux. Leur fromage de lait de chèvre est 
renommé dans tout le Caucase. C'est avec les Kakhé- 
tlens qu'ils ont le plus de commerce; leurs échanges 
avec eux consistent en vins et en grains, et en soieries 
avêc les Tartares. 

Les Tousches ont sur les tribus environnantes les 
avantages d'une taille bien prise, ceux d'un caractère 
affable et de qualités chevaleresques. 11 est remar- 
quable que leur idiome n'ait pas la moindre ressem- 
blance avec celui des clans voisins ; si parfois un mot 
géorgien ou russe vient frapper l'oreille, on acquiert 
bientôt la certitude, après un plus mûr examen^ qu'il 
doit son introduction récente à un objet nouveau qu'il 
était nécessaire de désigner. 



K. Pi€lUKwia et Ghnrifoaria. 



Sont situées dans les montagnes les moins accessi- 
bles et presque sur la ligne de la région des neiges ; 
aussi le climat j est-il très-rude et les hivers fort 
longs. La blanche ^ra^tia^, rivière fongueuse, sépare 

> Ar signifie hUme en langue ossëthe, de même que dans celle des 



272 LES HABITANTS 

les deux petits territoires ; Pschawia est encore arro- 
sée par rJoK ou VJora (le Cambysus des anciens), et 
Chewssouria Test également par une foule d'eaux 
courantes. Il y a en Pschawia il moulins à eau et 
145 en Chewssouria; chacun d'eux est la propriété 
commune de plusieurs familles. La population, de 
5,600 âmes, est distribuée dans 45 aouls; sa princi- 
pale industrie est le bétail, comme chez les Tousches. 
On trouve dans ce pays encore différentes ruines d'é- 
glises de belle apparence d'une époque reculée ; les 
habitants sont tous de la religion grecque, qui se ré- 
sume dans la pratique des cérémonies les plus ordinai- 
res. La superstition remplace chez eux la foi, et l'es- 
prit de vengeance celui de la loi . 



s. Les Koubatschis. 



Outre les tribus lesghis que nous venons de désigner, 
il en existe encore un grand nombre plus ou moins 
importantes, telles que les Dido ou Zountas, les 
Kapoutchas^ les Anzouches^ les Aukratles^ les Kara/ihs, 
les AchioacheSj les Bagoulals et autres, dont le pays et 
les mœurs se rapportent entièrement aux peuplades 
dont nous avons parlé précédemment. 



Tousches, des Pschawes et des Chewssoures. Les deux 87llabe8 sui- 
▼an tes : agua (aussi agwi) ne diffèrent pas essentiellement du mot 
latin aqua, et elles expriment en outre le mémo objet. Araqua (ou 
ATag\»i) reut donc dire l'eau blanche, la rivière blaochf. 



DU CAUCASE. 273 

Je ne citerai ici que la tribu des Koubatschis^ qui 
doit son illustration à son origine nébuleuse et aux re- 
cherches auxquelles elle a donné lieu. Elle a établi ses 
foyers au sud de la frontière de Dargo et de Kaitach. 

Ses habitants, renommés parmi les montagnards 
pour leur habileté dans la fabrication des armes à feu 
et des armes blanches , se sont donnés le surnom de 
Frankis, et se prétendent de race européenne. Leur 
dialecte n'a aucune affinité avec les autres idiomes du 
Caucase ; mais comme il n*a pas davantage d'analogie 
avec les langues étrangères, -on ne doit donc nullement 
conclure de la première circonstance en faveur de leur ' 
extraction européenne. On assure que le nom Kou- 
batschi ou Koubitschi, comme il s'écrit aussi, est une 
corruption du mot kouwaetschi, qui signifie dans le 
pays fabricants de cottes de mailles ^ . 

Je trouve le passage* suivant, qui concerne précisé- 
ment le petit peuple en question, dans les notes d'un 
de mes amis, mort aujourd'hui; il accompagnait, en 
1844 le prince Argutinsky - Dolgoruky dans son 
voyage à travers le Daghestan : 

t Nous nous mîmes en marche le 13 juin de fort 
bonne heure, et nous atteignîmes encore le même jour 
l'aoul Koubatschi] les habitants avaient envoyé déjà 



t Voyez da.ns Eichwald, 1, 140-41. Les plus anciena renseignements 
qu'on ait sur les Koubatschis se trouvent dans le géographe arabe 
Massudi, Voyez aussi Klaproth, Magasin asiatique^ p. 385, an 1627. 

Il s'en trouve de plus récents dans l'Histoire de la vie et des voyagea 
de Lerche, p. 73; Voyages de Reinegg, p. 107; Collection d'anecdotes 
russes^ etc., par Muller. 

18 



274 . LES HARITANTS DU CAUCASE. 

Ift veille leur acte de soumission et des présents au 
général... 

c Je visitai les ruines d'une ancienne mosquée dont 
on fait remonter Télévation à plus de mille ans, preuve 
que la foi de Mahomet y fut en vigueur de bien bonne 
heure. Les habitants de cette peuplade se nomment 
KoubatschiSj comme leur noul (et non Koubitschis ou 
Kouwaetschis) ; ils ont la prétention de descendre des 
Germains (Neratsche), qui s'y seraient venus établir 
du temps des croisades. Ils s'adonnent^particulière- 
ment à la fabrication des armes ; leurs carabines rayées 
surpassent comme ouvrage tout ce qui se fait en Cir- 
ca^sie. 

t Par malheur, dans le court séjour de nos troupes 
à Koubatschi, je n'eus ni le loisir ni l'occasion de 
m'assurer, si, comme on l'affirme, il existe dans le 
dialecte du pays quelque trace -de la langue germaine. 
Je ne remarquai dans leurs traits rien qui justifie cette 
opinion. Je ne leur trouvai pas non plus la moindre 
ressemblance avec les Grecs, dont ils seraient issus, 
selon d'autres écrivains. Quant à moi^ les Koubatschis 
me paraissent de purs originaires Lesghis. Ils adorent 
l'islamisme avec ferveur; ils sont d'un caractère très- 
pacifique et vivent en bonne intelligence avec les 
tribus environnantes. » 

On peut estimer la population entière de toutes les 
peuplades lesghis à 400,000 âmes dont 72,000 sou- 
mises au sceptre russe. 



LES TRIBUS DE RAGE TURQUE 



00 



LES TARTARE8 DU CAUCASE 



< Le grand tzar de Moscoa a soumît ces peuplades par la 
puissance de ses armées; il a mis dea Russes dans les places 
fortifiées et laisse les Circassiens habiter près d'eux les bourgs 
et les villages... » • 

Voyage en Perse de l^illurtre Adam Oleariust c. ziz, p 389. 



Nous rangeons, outre les hordes ierekméniques des 
Koumykes et des Nogais^ toutes les autres peuplades 
de religion mahométane qui portent à tort le nom de 
Tarlares en Circassie, au nombre des tribus de race 
turque. Les peuples ainsi désignés ignorent eux- 
mêmes l'origine de cette vague qualification que les 
Russes ne prêtèrent pas seulement aux races turques 
proprement dites établies de tous temps, ainsi qu'à 
celles qui y étaient arrivées par émigration, mais en- 
core à une multitude d'autres tribus, en Circassie, de 
religion musulmane, qui n'avaient aucuns rapports 
avec elles. C'est pour ce. motif que les traités conclus 
autrefois entre la Russie et la Porte font toujours 
mention des Schapssouchs, des Adighés, des Oubychs, 
etc. , habitant le territoire situé entre le Kouban 



276 LES HABITANTS 

et la mer Noire, sous la dénomination de Tartares du 
Kouban. . . En voilà assez pour démontrer rapi)lication 
erronée de ce terme, dont l'emploi se restreint aujour- 
d'hui aux populations circassiennes uniquement d'ori- 
gine turque, et qui forment T objet de ce chapitre. 

Il est presque certain qu'elles s' établirent en général 
les premières au Caucase, et quoique plus portées par 
caractère à se mêler aux intrus du dehors que les 
Géorgiens, les Lesghis ou les Tcherkesses de la côte 
orientale de la mer Noire, et quoique aussi plus expo- 
sées qu'eux wix irruptions, la peinture que nous en 
ont laissée les auteurs et les voyageurs d'une époque 
antérieure nous les fait aisément reconnaître. Ces tri- 
bus font partie des peuples connus des Byzantins et 
des Arabes sous le nom général de Khazares^ dont 
l'autorité, selon la chronique géorgienne, s'étendait 
sur la Circassie tout entière. Ce nom s'est effacé 
depuis longtemps des annales de l'histoire; mais la 
nation , après en avoir souvent changé dans le cours 
de plusieurs siècles, est demeurée en réalité la même 
jusqu'à ce jour. Ainsi, ni le fréquent débordement des 
hordes nomades dans le Caucase^ ni les dévastations 
et les conquêtes qui se sont constamment succédé 
jusqu'à présent, et dont eurent principalement à 
souffrir les contrées situées sur la mer Caspienne, ne 
sont parvenus à faire naître des bouleversements ou 
des changements de longue durée dans leur existence 
politique. 

Quelle influence exercèrent sur les tribus primitives 
ces torrents populaires qui ébranlèrent à quatre 



DU CAUCA8E. 277 

reprises diflFérentes le Caucase, — ^tantôt les divisant, 
tantôt les rapprochant? — Quels éléments anciens s'en 
détachèrent pour les remplacer par de nouveaux? — 
Par quels moyens ces peuples isolés se ralliaient-ils et 
se reformaient-ils toujours d'eux-mêmes après ces 
tempêtes tumultueuses ? — Comment advint-il qu'une 
nation sortie de la masse avec l'autorité suprême, 
tomba peu après dans le néant sans qu'on retrouve 
de traces de son passage? — Comment le cours des 
temps engendre-t-il de nouveaux noms de peuples, 
pour les effacer aussitôt ?. • . Toutes ces questions ont 
été mal résolues, en partie du moins, et ne le se- 
ront jamais d'une manière satisfaisante. Nous som- 
mes d'autant plus redevables de reconnaissance à 
MM. Frœhîiy D'Ohssony Hammer, Dorn et autres 
orientalistes distingués, de leurs tentatives, qui ont 
jeté quelque lumière sur l'antiquité de ces peuplades. 
Cependant ces ressources étaient encore trop insuflB- 
santes pour nous permettre d'écrire leur histoire com- 
plète; elle produisit l'effet de quelques flambeaux 
dont la lueur, trop faible pour éclairer le sombre 
voile qui enveloppe le Caucase, brille juste assez 
pour nous en montrer toute l'obscurité. 



Le double lien qui rattache entre elles les nom- 
breuses lignes de populations tartares , ou plutôt 
turcomanes, sont la religion et la langue qui leur sont 
communes. 



278 LES HABITANTS 

Les schismes introduits dans rislamisme par les sec- 
tes d! Ali et d'Omar furent aussi la cause de fréquentes 
scènes sanglantes dans le Caucase, oii les partisans 
étaient toujours prêts des deux côtés à en venir aux 
mains. Cependant, dans les derniers temps, ces vieilles 
querelles ont fait place à une entente cordiale, ou du 
moins à une tolérance mutuelle qui paraît devoir être 
durable. Dans les provinces rnsso-tartares , elle était 
un eflfet de la violence du gouvernement , tandis 
que chez les tribus soumises hSchamyl^ ce fut la haine 
des Russes et les réformes sérieuses et opportunes 
du grand mourschide qui opérèrent cet accord. 

La langue turque, d'abord commune à ces deux 
peuples, se parle encore aujourd'hui (surtout chez les 
Nogais et chez les Koumykes) en dialectes quelquefois 
fort divers les uns des autres ; toutes les tribus néan- 
moins se comprennent entre elles , et les différences 
que le temps et la distance ont engendrées sont faciles 
à démêler et laissent facilement remonter à leur ori- 
gine. 

Les soi-disant Tartares circassîens appellent leur 
idiome la langiie musulmane ou turque {xnnssu\nï2iïiâshe 
ja turkidshe), et la ressemblance du turc de Stamboul 
avec le dialecte turco-tartare en usage au Caucase est 
si frappante qu'un Tartaredu Daghestan ou du Kara- 
bagh s'entretient avec la même aisance avec un Otto- 
man qu'un Allemand du nord avec un Allemand du 
sud . La grammaire des deux nations concorde parfai- 
tement ensemble sur les points principaux ; ainsi 
lorsque j'étudiais la langue turco-tartare, je me ser- 



DU CAUCASE. 279 

vais sans peine d'une grammaire tarqne. Si parfois il 
se présentait quelque divergence, elle provenait d'une 
plus grande perfection et de Tépurement de la langue 
turque. 

Il y a une circonstan<i9 qui prouve combien le Oir- 
cassien estime et honore celui qui a l'avantage de 
parler l'idiome de ses alliés, les Ottomans, c'est qn'uu 
Tiu*c ou tout étranger qui s'exprime en cette langue, 
est reçu avec toutes sortes d'égards dans le pays où 
le turco-tartare est usuel. O Padischahin dil danischir ! 
Il parle la langue du pacha ! dit le Tartare di» Cau- 
case en considérant avec étonnement et respect l'é- 
tranger, qui alors possède à ses yeux une instruction 
supérieure. 

Les cadis, les moullahs, les effendis, les mirsas, lu 
plupart des principaux personnages reçoivent certains 
principes d'éducation, et, outre la langue mère, ils 
parlent tous en général le persan et l'arabe ^. Il faut 
convenir aussi que la littérature turco-tartare a trouvé 
un digne interprète en la personne à^ Abbas-KotUi- 
Kkan de BakoUj surtout remarquable comme histo- 
rien. 

Nous avons eu déjà occasion de parler de la vaste 
extension de la langue turco-tartare. 

Cela dit, nous allons passer à la description en par- 
ticulier de chaque tribu turque du Caucase, tant soit 
peu considérable. 



1 L'arabe lient à la famille des langues sénUiiquêt, le persan à 
celle de l'Ariê^ et le turc à celle de^ Touranwns* 



280 LES HABITANTS 



A. Les Koumykes ' ou les Nogais Koumykes. 



Le pays occupé par ces peuplades borne à Touest, 
en suivant le cours du Térek, \ql Tschetschnja^ au 
nord le cercle de Kisljar, à Test la mer Caspienne et 
au sud les teiTes du schamchal ^ de Tarkou, dont il 
est séparé par la rivière de Ssoulak. L'agriculture et 
Tclevage du bétail sont les principales ressources 
des Ifubitants, qui possèdent de grands troupeaux de 
bœufs et de moutons. Le pays est plat en général, et 
doit sa grande fertilité à la multitude de rivières qui 
le parcourent. Quant à la végétation et à ses pro- 
duits, ce que nous avons dit à-propos de la Tschetschnja 
doit également trouver place ici. Le commerce — 
comme dans toute la Circassie — est entre les mains 
des Arméniens, qui y vivent dispersés en nombi'e 
considérable. 

Anderi ou Enderi est le chef-lieu du pays; c'est un 
aoul considérable avec un fort nommé Wnesapnaja^j 
bâti par les Russes. 

Enderi était jadis une des places attribuées au 

' Au nord du Sérir et à Touest du Khaïdac est le pays monta- 
gneux des Qoumikes. peuple chiétien qui obéit à des chefs, mais n'a 
pas de roi... (D'Ohsson, des Peuples du Caucase dans le x» siècle.) 

D'après cela on serait porto à croire que l'islamisme fut importé 
bien plus tard dansct-uc contrée que dans les États voisins. 

• Schamchal ou schemchal, outzmei et cadi désignent les emplois 
de second ordre dans la hiérarchie arabe. 

' Wnesapnaja signifie en russe : la suhitey l'imprévue. 



DU CAUCASE. 281 

commerce des esclaves; il s'y fait encore actuelle- 
ment avec les montagnards des environs d'assez fortes 
affaires pour la contrée. La proximité de la mer Cas- 
pienne offre aux négociants la faculté de recevoir 
régulièrement tous les produits d'exportation russe ; 
on y trouve jusqu'à des vins allemands et français, du 
porter, etc. Ses habitants passent pour des gens fort 
industrieux. 

Il y a en outre dans cette province beaucoup d'uu- 
tres aouls et forteresses de plus ou moins d'impor- 
tance, tels sont : Amir-^HadskûIourt^ Tasch-Kitschou\ 
Kastek^ Laschtschourinsky^ Kamboulat^ ainsi nommé 
de la rivière qui coule au pied de ce fort, etc. 

LesKoumykes, en général assez dévoués aux Eusses, 
sont gouvernés par des princes que ^'empereur a su 
mettre dans ses intérêts en leur prodiguant les char- 
ges, les ordres et les pensions. La famille.du prince 
Giréi à Enderi, ainsi que celle de Moussah-IIassein à 
Tasch'Kùschou ont donné des preuves manifestes de 
leur attachement. Cette dernière avait pour chef un 
majôr-général au service de la Russie, et il avait mis 
la grande influence dont il disposait sur les tribus 
voisines au service de cette puissance. Son fils aîné 
fut longtemps dans la garde à Saint-Pétersbourg, où 
il reçut une éducation européenne bien supérieure à 
celle de son peuple, et qu'il dut particulièrement aux 
bons soins du célèbre Bestushew , connu comme 
homme de lettres sous le nom de Marlinsky. Outre 
plusieurs langues orientales, ce prince écrit couram- 
ment le russe et le français ; il s'applique journelle- 



SëS LES HABITANTS 

ment à calmer le fanatisme de sa nation, et à la rendre 
accessible à la civilisation des Occidentaux, pour la* 
quelle il aurait dû cependant choisir de meilleurs 
précepteurs que les Russes. 

Plusieurs milliers de familles nomades de Nogais vi- 
vent dispersées parmi les Koumykes ; elles s'y étaient 
établies jadis en bien plus grand nombre, mais déjà au 
commencement de ce siècle il en émigra beaucoup 
pour aller chercher un asile dans d'autres contrées 
de la Gircassie. 

On estime la population entière des Koumykes et 
des Nogais, d'après les statistiques russes, à S0,000 
habitants. 



B. Le territoire du schamchal de Tarkott. 

Ce pays — sous le gouvernement du sdiamchal 
AbaU'Mttsselim'Khan^ lieutenant-général dans l'armée 
russe — est borné au nord par celui des Koumykes, 
à l'est par la mer Caspienne, à Touest et au sud par 
les tribus Lesghis de Ssalatau, de Goumbet, deKois- 
soubou, de Dargo, par le khanat de Mecbtouli et par 
la province de Derbend. Il est plat en général, les 
champs y sont bien cultivés, et l'on y trouve d'excel- 
lents pâturages où les montagnards voisins hiver- 
naient autrefois leurs troupeaux. 

La résidence du schamchal est Tarkou, située sur 
la cote occidentale de la mer Caspienne. Les Busses y 



DU CAUCASE. 283 

m 

OBt élevé un fort nommé Nùowaiej pour protéger les 
convois d'approYiâionnements destinés au Daghestan. 

Tarkau est une assez grande ville, bâtie en terrasses 
sur le versant d'une haute colline ; les habitations 
n'ont pas une belle apparence, elles ont des toitures 
plateSy et sont grossièrement construites en pierres, 
selon la coutume asiatique ; les maisons s'étendent 
jusqu'au pied de la montagne, et produisent l'eflfet de 
gradins irréguliers creusés dans le roc. 

L'endroit le plus remarquable après Tarkou dans la 
province du schamchal est Temir-Ktian-Schoura^ for- 
teresse élevée par les Susses de 1832 à 1833, et ren- 
due plus forte encore en 1 844 ; elle est en outre le 
quartier de Tétat-major du régiment d'infanterie 
d'Apchéron. La ville possède un faubourg,. une colo- 
nie militaire et un hôpital capable de contenir 6,000 
hommes. 

Nous nommerons aussi, entre autres localités : 
Jangj(mrt^ Tschirjourt, Koum-Tarkalé, Kaptschougay ^ 
Karaboudach'Kent et Bouynak. 

Autrefois le territoire du schamchal avait la pré- 
rogative sur les nombreuses principautés et clans du 
Daghestan; mais dès le xvii' siècle le pouvoir du 
schamchal sembla décliner. Voyons ce que l'honorable 
OleariuSy dans ses ouvrages déjà cités plusieurs fois, 
nous rapporte en termes facétieux de la situation de 
cet État : 

a Le pays (Daghestan) est gouverné par divers 
princes; presque chaque ville a le sien ; leur chef su- 
périeur schemchal , auquel les Busses donnent le 



284 LES HABITANTS 

nom de schafkal, représente le monarque , et il est 
élu au sort de la pomme. Pour cette élection, tous 
les myrsas ou princes forment un cercle, au milieu 
duquel le prêtre jette une pomme d'or, celui qu'elle 
atteint est nommé schemchal : aussi le prêtre sait -il 
bien à qui il doit l'adresser. Ce schemchal (ou lumen), 
comme ils l'appellent, a tous les honneurs de la 
charge, mais les autres princes lui obéissent fort mal, 
et ne le redoutent pas beaucoup, etc. » 

Le territoire du schamchal compte environ 60,000 ^ 
habitants, qui sont tous sectateurs de Sunnah. 



G. La province de Derbend 

Est bornée au nord par le territoire du schamchal, 
à Touest par le Dargo, au sud par le Tabassaran, et à 
Test elle est baignée sur toute son étendue par la mer 
Caspienne. 

La ville principale, Derbend^ est bâtie dans une 
situation très-pittoresque sur un coteau, ses maisons 
sont de chétive apparence; elle est assez vaste et ren- 
ferme 28,000 habitants environ. La majeure partie 
de la population se compose de Tartares de la secte 
chyite ; on y rencontre cependant aussi beaucoup de 
juifs, d'arméniens et de russes. Le climat insalubre 
engendre souvent pendant la saison d été de dange- 
reuses maladies. 

Le Derbend est pour un antiquaire Tun des lieux 



DU CAUCASE. 285 

les plus remarquables du Caucase. Les rapports très- 
exacts sur cette province, du conseiller d'Etat russe 
à*Eichwald^ déjà maintes fois cité au nombre des 
voyageurs modernes, ainsi que sa collection d'inscrip- 
tions ont rendu d'éminents services à la science*. 

A Derbend commence cette fameuse muraille cir- 
cassienne en grande partie maintenant en ruines ; elle 
reliait jadis, dit-on, la mer Caspienne à la mer Noire. 

Les traditions, qui se plaisent à renvoyer tout dans 
la nuit des temps, rapportent la construction de ce 
mur à Alexandre de Macédoine. Si la structure de 
ces fortifications gigantesques ne contredisait elle- 
même cette aflSrmation, il suflSrait de rappeler qu'il 
n'en est question dans aucun auteur grec ou latin^ et 
que leur élévation doit être bien plus récente. 

Les anciens géographes considèrent Kessra'Nou- 
chirivan comme leur fondateur^; nous rapportons 
une anecdote de Balazori à ce sujet; en tous cas elle 
a le mérite de peindre le caractère persan dans toute 
sa finesse et toute son astuce. 

€ Nouchirwan conclut la paix avec le roi des 
Turcs ^, et pour mieux la consolider^ il lui demanda 



* Voyez les Voyages à*Eichu)àld, T, c. vi, p. 100 et suiv., ainsi que 
l'explication des inscriptions par Frœhiif t. II, contenant VAncienne 
Géographie de la mer Caspiennet p. 305. 

* Ce fut pour garantir ses états des invasions dont ils étaient sans 
cesse menacés par les peuples au nord de ces montagnes, tels que 
les Khazares, les Alans, les Sérires, les Turcs et autres barbares, que 
Kessra-Noucbiréwan fit construire un mur à travers le Caucase... 
(D'Ohsson, p. 8.) 

^ Il veut parler ici de» Khazares. 



286 LES HABITANTS 

la maia de sa fille. Le souverain, non-seulement ne 
lui témoigna aucun éloignement à la réalisation de oe 
projet, mais il émit au contraire le vœu de former 
une double alliance en épousant lui-même la fille de 
Nouchirwan, Mais ce dernier, au lieu de sa fille, lui 
envoya celle d'un de ses parents qull avait adoptée et 
fait élever dans son palais. Le prince turc ne s'aper- 
çut pas de la supercherie; il fit conduire sa fille 
auprès de Nouchirwan^ et eut bientôt avec lui une 
entrevue ù Berselijé, où Von donna de brillantes 
fêtes 9 et où les deux monarques se témoignèrent mu- 
tuellement de grandes amitiés. 

€ Un jour le roi de Perse ordonna h quelques-uns 
de ses officiers de mettre le feu pendant la nuit au 
carap tare. Ses ordres furent exécutés, etie prince 
turc se plaignit le lendemain matin amèrement du 
renouvellement des hostilités. Nouchirwan feignit de 
tout ignorer ; quelques jours après il fit de nouveau 
incendier le camp des Turcs. Leur maître recommença 
ses plaintes en demandant satisfaction ; Nouchirwan 
cette fois réussit encore à Tapaiser par toutes sortes 
d'excuses. Après quoi le roi de Perse incendia son 
propre camp, qui ne se composait que de huttes et de 
joncs tressés; au point du jour, il se rendit auprès 
du souverain turc pour lui adresser des reproches : 
€ — Tes gens, dit-il, sont journellement dans mon 
camp, je ne puis accuser qu'eux de ce méfait. > L'Ot- 
toman jura qu'il n'était pour rien dans cet accident, 
etqu'il en était innocent. « — Mon frère, répliqua alors 
Nouchirwan, mes troupes comme les tiennes murmu- 



DU CAUCASE. 287 

rent de notre paix, qui les frustre de la gloire des 
batailles et des fruits du butin. Si cette situation se 
prolonge, elle rallumera tôt ou tard nos vieilles dis- 
cordes ; quel avantage aurons-nous tiré d'une réconci- 
liation que nous venons à peine de sceller par de 
doubles liens ? Pour éviter de si funestes conséquences, 
permets-moi d'élever une haute muraille qui sépare 
nos deux royaumes l'un de Tautre. J'y ferai établir 
une porte que nul n'osera franchir sans notre per- 
mission. 

c Le Turc y consentit et retourna dans son em- 
pire. Nouchinvan entreprit aussitôt les fondations de 
ce mur, et il y fit pratiquer une ouverture fermée par 
une portiC de fer ; Kosroïs confia la garde de ce poste 
à cent cavaliers, tandis qu'autrefois cinquante mille 
hommes étaient préposés à la défense de sa per- 
sonne. » 



Pierre le Grand s'empara en 1722 du Derbend, et 
en remit le gouvernement au naïb Iman-Kouli^Beg. 
La ville retourna aux Persans sous Nudir-Chah. Après 
la mort de l'illustre conquérant (1747), AfcAmerf- 
Hassan-Khan s fils à^Iman-Kouli-Beg en resta le 
maître jusqu'en 1766, époque à laquelle la ville et le 
territoire furent soumis parFeM-^/t, le puissant khan 
de Kouba. Derbend, sous le règne de Feth-AU et de 
son fils Achmed'KJian^ se trouvait sous le protectorat 
de la Russie ; il retourna plus tard aux Persans, jus- 
qu'à ce qu'en 1796 le général Valérian Suboff — le 



288 LES HABITANTS 

favori de Catherine II — le reconquît enfin et rincer 
porât ensuite tout à fait à Tempire russe. 



D. Le district de Kouba 



Confine dans sa partie supérieure d'un côté la pro- 
vince de Derbend ; Vlalama qui sort des^ bouches de 
\viSsamour Ven sépare. Le Kouba est encore ^ornéà 
Touest par les territoires de Kourin et de Ssamour ; 
il s'appuie au sud aux dernières cminçfftcés de la 
grande chaîne, et il e?t baigné sur toute son étendue 
par la mer Caspienne. 

La capitale, Kouba^ est située sur la rivière Kou- 
hatschi ou Koubatschai (c'est-à-dire rivière de Koulm); 
elle compte 700 foyers h peu près et une population 
proportionnelle. Les nombreuses alternatives de ce 
pays, depuis longtemps transformé en province russe, 
furent en général les mêmes que celles des autres con- 
trées du Daghestan. Comme il était plus riche, plus 
vaste et plus fort que les petits territoires environ- 
nants, il leur laisait bien quelquefois sentir les eflFets 
de sa puissance; et c'est ainsi, commenous Tavons vu, 
qu'au siècle dernier Felh-Ali^ le belliqueux khan de 
Kouba, régna quelque temps sur la province de Der- 
bend et sur les tribus limithrophes. Nous avons dit que 
le Kouba était l'une des provinces du Daghestan sou- 
mises aux Russes les plus peuplées ; il possède en effet 
292 villages, tandis que les districts du Derbend au 



DU CAUCASE. 889 

nord-ouest , et de Bakou au sud- ouest ne renfer- 
ment, le premier que douze villages, et le second que 
quarante. Les terres sont très-fertiles et produisent 
toutes les espèces de blés et de grains ; il y a aussi 
d'excellents pâturages. 



B. Le district de Bakou 



Comprend la presqu'île tout entière à^Apchéron, et 
c'est le dernier arrondissement militaire du Daghestan 
soumis h la Russie. 11 confine à Touest du côté de la 
terre ferme à celui de Kouba et au gouvernement 
trans-caucasien de Chirvan ; il est du reste baigné de 
toutes parts par la mer Caspienne. L'antique et illus- 
tre capitale BakoUj située sur le bord de la mer, 
compte 5,000 habitants environ; elle est remarquable 
par sa belle position et son excellent climat. Les 
curiosités sont : les ruines de l'ancien palais du chah ; 
un puits célèbre creusé dans le roc, de 45 pieds de 
profondeur ; une multitude de medscheds, qui datent 
de la domination des Ottomans ; ~ une tour gigan* 
tesque de la plus antique construction, surnommée 
la Tour des jeunes filles, et à laquelle se rattachent 
une foule d'anecdotes fabuleuses; enfin, les restes 
d'une longue muraille souterraine. 

Bakou fut conquis sous le règne de Pierre le 
Grand en 1723. Il passa plus tard, ainsi que les pro 
vînces adjacentes, au pouvoir de Nadir^hah. La ville 

19 



SBO Lfid HABITANTS 

n'appartient de fait entièrement à la Bussie que de* 
puis 1 806, où elle fat prise par le général Boulgakùff, 
peu après que le prinee Tzitzianoo)^ alors comman* 
dant en chef an Cauoase, eût perdu la vie au si^e de 
Bakou par le fait d'une ruse de son dernier maître 
Houssein-KoiUt'Khan . 



C'est dans la presqu'île d'Apchéron,àtrois lieues en- 
viron delà ville de Bakou, que se trouve cette fameuse 
terre toujours en feu, dont les flammes portent au 
ciel les prières des Guèbres^ qui y "sont peu nombreux. 
La partie consacrée à la pyrolâtrie est un vaste espace 
entouré d'un mur d'une blancheur éblouissante, d'où 
s'élèvent quatre cheminées en forme de tours, qui 
laissent échapper les flammes à une grande hauteur 
et sont d'un aspect admirable. C'est particulièrement 
la nuit> où ces colonnes de feu servent en même temps 
de phares aux marins égarés, que ce spectacle est im- 
posant et d'un effet magique. Outre les quatre gerbes 
principales de ce foyer enclavé de murs, une quan^ 

m 

tité d'autres petites flammes brûlent encore tout 
autour et sur une grande étendue, de sorte que parfois 
tout le pays semble une mer en feu. On se tromj^e 
dans la plu|>art des ouvrages de géographie, lorsqu'on 
prétend que ces flamnies proviennent du naphte ; elles 
sont reflet d'un gaz inflammable et sans odeur qui 
s'échappe de tarre par les fissures du sol calcaire, et 
prend feu à l'approche d'un corps enflammé. Ces 



BU CAUCASE. S9I 

grandes constructions ont l'apparence d'nn temple 
embrasé; elles renferment les pauvres cellules, déiiuéeg 
de tout oniement, des Indiens, qui passent leurs jours 
en prières et en mortifications volontaires. Ces reclus 
sont comme les vivantes ruines de ces anciens adora^ 
teurs du feu, qui virent avec le temps dégénérer 
entre leurs mains les nobles préceptes de Zoroagtre 
en vaines cérémonies, en macérations contre nature, 
ou en idolâtrie dégradante. Ces créatures maigres et 
décharnées, qui se promènent à peines vêtues, ressem*' 
blent avec leur visage décharné à des spectres bronzé» 
par le soleil ; du reste, ces gens mènent une existence 
aussi inutile qulnnocente, et ne font de mal à qui 
que ce soit, excepté à leur propre personne. Ils 
adorent non-seulement Vichnou, leur premier dieu, 
mais encore une foule d'autres idoles à Timage de 
l'homme ou à celle d'animaux. La vache est en 
grande vénération chez eux, quiconque en tuerait 
serait considéré comme le plus grand coupable. Les 
prêtres guèbres tirent leur eau bénite de Turine de )a 
vache. Leur service divin est réglé selon le lever et le 
coucher du soleil. Ils font ordinairement leurs dévo- 
tions isolément, parce qu'ils sont fréquemment divisés 
par des dissensions de tous genres. Souvent aussi — 
surtout aux jours de grandes solennités — ils se réu- 
nissent chez leur supérieur, où ils font trêve pour un 
moment à leurs querelles, et oh ils accomplisseni 
leurs dévotions en commun. 

On commence la cérémonie en mettant longtemps 
les cloches en branle; pendant ce temps le prêtre 



292 LES HABITANTS 

Bupérieur prépare Teau bénite, puis il la verse d'une 
grande coquille dans un vase d'argent. Toute l'assem- 
blée dit alors des prières à hante voix et avec beau- 
coup d'onction : ils font de vives gesticulations et 
s'inclinent très-souvent. Leurs prières terminées, ils 
se jettent tous à terre, où ils reçoivent l'aspersion du 
prêtre supérieur, qui leur verse encore quelques gout- 
tes d'eau bénite dans la main; pendant cette cérémonie 
un Indien tire d'une énorme conque de triton des 
sons faits pour déchirer le tympan... Voilà en quoi 
consiste tout leur service divin . 



Nous arrivons maintenant aux provinces trans-cau- 
casiennes, — c'est-à-dire à celles qui sont séparées du 
Daghestan parla grande chaîne alpestre, — dont la 
population est musulmane, et désignée sur les cartes 
de rétat-major russe sous le nom général de t gouver- 
nement Caspien » . 



F. Le district de Ghirran. 



Il représente la suite naturelle des littoraux de la 
mer Caspienne déjà décrits, étant étroitement lié à 
celui de Bakou. Les frontières sont : au nord, la 
gran<fe chaîne de montagnes qui divise le Chirvan de 
Kouba ; à Test, Bakou et la mer Caspienne ; à Touest, 



DU CAUCASE. 2tt3 

Chéki et au sud le Eour, qui sépare à son tour le 
Chirvan du Karabagh et du Talichah. 

Chirvan^ pour la fertilité, peut être comparé aux 
contrées les plus favorisées de la terre. Les produits 
en vin et en soie, dont la culture est Tobjet de soins 
assidus, sont excellents. 

La capitale Chemacha (ou aussi Chamakie^ — la 
vieille Chamakie) renferme des monuments en pierres 
très-élevés, un grand bazar et d'anciennes mosquées 
très-remarquables ; elle a été fort embellie depuis 
Yermoloft' par des promenades et de nouvelles con- 
structions* Parmi ses édifices on remarque particu- 
lièrement de riches fabriques de soie^ dont on évalue 
le nombre à deux cents. Chamakie a été plusieurs 
fois détruite. Elle le fut vers la fin du XTV siècle par 
le sultan turc Bajazet. Sous le dernier siècle, elle le 
ftit de nouveau par le terrible Nadir-Chah^ qui laissa 
dans tout le Caucase, et surtout dans la fertile con- 
trée de Chirvan, des traces de son passage dévasta- 
teur encore visibles aujourd'hui. 

Les Tartares de la secte des Chyites forment la 
presque totalité de la population ; néanmoins Ton y 
rencontre aussi beaucoup d'Arméniens et de Persans. 
Chamakie compte 2,250 maisons et le nombre des 
habitants s'élève à peu près à trois fois ce chiffre. La 
Vieille Chamakie est distante d'environ trois lieues 
et demie de la Nouvelle Chamakie^ petite ville insi- 
gnifiante sur l'Ak-Ssu (en turc : rivière blanche). 
Nous citerons encore, entre autres bourgs du Chirvan, 
dont le nombre s'élève à 388, Ssaljarij pour l'abon- 



994 LEB HABITANTS 

d&nee de fies poifisons^ et célèbre aussi par ses jardins 
magnifiques. La ville bâtie sur un assez grand espace 
au bord de la rivière du Eour, vue d'une certaine 
distance et malgré la pauvre apparence de ses habita- 
tions, presque toutes construites en torchis, ofireune 
perspective ravissante. Les ceps de vigne atteignent 
dans les jardins de Smljan des proportions gigantes- 
ques ; on y trouve aussi d'excellents melons et autres 
espèces de fruits. Ce qui prouve combien la pêche y 
est abondante, c'est la somme pour laquelle elle est 
louée, et qui dépasse le chiffre de 20,000 ducats. Du 
reste, Ssaljan est l'un des lieux les plus insalubres de 
la Circassie. 

Mouskipha-Khan fut le dernier maître de Chirvan ; 
ce prince , chassé de son pays en 1 820 par les Russes, 
commandés par Yermoloffj essaya six ans plus tard de 
soulever contre ses ennemis le Chirvan, et toutes les 
autres provinces turques, mais il échoua dans ses ten* 
tatives, et le pays retourna sous la domination russe. 

Chirvan était connu sous ce nom déjà du temps des 
Sassanides ; les gouverneurs du pays sont appelés chir- 
vanchahs. L'islamisme y fut introduit peu d'années 
après la mort de Mahomet sous le calife Othman-Sel^ 
man-ben-RMah. 



6. Le khanat de TaUchalL 



Tiynsformé depuis une vingtaine d'années en un cer- 
cle russe, il est le dernier anneau de la grande chaîne 



]>U GAUOiâE. Mtt 

des littoraux assis sur la mer Caspienne, et sous la 
domination moscovite. Au nord, il borne le Chirvan; 
au sud-ouest, la Par^^ai le Karaba^, et à Test la mei 
Caspienne. 

Il existe quelques distinctions dans la langue et la 
physionomie des habitants de Talichah et celles des 
autres populations turques du Caucase. Klaproth 
prétend qu'ils descendent des anciens Mëdes, mais il 
ne corrobore son assertion d'aucune preuve à Tappui . 
Nous sommes portés à croire qu'ils se composent 
d'éléments persans et turcs tout à la fois. Leur idiome 
renferme beaucoup de mots tartares, et se rapproche 
cependant davantage du persan moderne, de sorte 
qu'un indigène du Talichah et un Persan se compren- 
nent sans trop de difficulté. Du reste, il diflère sou- 
vent aussi essentiellement de la langue persane ; on 
n'a fait aucunes recherches jusqu'à présent à ce 
sujet. 

Nous avons parlé plus haut du climat du khanat et 
de ses produits. 

La capitale, Lenkoran, ville trës-fortifiée, est située 
sur la mer ; elle ressemble^ quant à son architecture , 
aux villes des provinces cafipiennes et compte environ 
3,000 habitants. 

On porte le nombre des villages territoriaux, pour 
la plupart de peu d'importance, à 235. 



296 LES HABITANTS 



H. Le diitiict de Karabagh « 

Est séparé par TAraxe de la Perse et du Taliohah, 
et par la rivière du Kour de Chirvan et de Chéki, 
tandis qu'à Touest il est borné par Kandsag ( Jelisa- 
vetpol) et par Nakhitchevan. 

La population de Kaj^bagh, la plus grande pro- 
vince du gouvernement caspien, est, en proportion des 
autres, la moins forte. On porte le nombre des habi- 
tants à 60,000; ils se composent d'un tiers d'Armé- 
niens et de deux tiers de Tartares. 

Les principaux Arméniens ont le titre de melich 
ou melechj mot qui signifiait en premier lieu un chef 
ou roi. De nos jours, l'administrateur de chaque 
village porte ce nom en Arménie. Les Tartares nota- 

' Karabagh,'^en turc \e jardin noir. On trouve souvent en Circassie 
l'adjectif fcara, noir, dans les mots composés de peuples et de pajs. 
Il suffit de rappeler les mots Kara-Kaitak, Kara-Palpak, Kara- 
TcherketSt etc.-:-La signification de kara dans les noms cités plus 
haut (à l'exception de Kara-Palpah^ qui veut sans doute dire bonnet» 
noirs) t est interprétée de différentes manières. Les uns la font venir 
du sol gras et noir de ces contrées (elle nous parait la mieux fon* 
dée) l'd'autres des sombres forêts; d'autres encore prétendent qu'elle 
désigne des gens soumis, asservis, à l'opposé de àk, blanc, qui signifie 
au8si,2t6r0,tn{i«fpenclanf. L'opinion la plus extraordinaire estsansaucun 
doute celle de Chardin, que nous nous empressons de rapporter : 
€ Ces Carach'erkesses, comme les appellent les Turcs, c'est-à-rdire 
Circassiens noirs, sont les Circassiens septentrionaux. Les Turcs les 
appellent ainsi, quoique ce soit le plus beau peuple du monde, à 
cause des 'brouillards et des nuages qui couvrent sans cesse leur 
pays. Ils ont été autrefois chrétiens. » Voyages, I, 132. 



DU CAUCASE. 297 

blés se distingaent par les noms de khanSy regs, min- 
baschis et jous-baschis, Min-haschi signifie en langue 
turque un capitaine de mille hommes ; jous-baschi^ 
un capitaine de cent hommes. Les fils des capitaines , 
qui remplirent effectivement cette charge pendant 
le règne des khans, ont conservé les titres de leurs 
pères sans autre valeur actuellement. 

L'élevage du bétail est la ressource la plus produc- 
tive des habitants ; leur territoire, environné de hautes 
montagnes , se prête moins à Tagiiculture que les 
provinces environnantes. Cependant on y cultive la 
vigne avec succès dans les plaines, et Ton y élève des 
vers à soie. Les chevaux du Earabagh sont renommés 
dans tout le Caucase pour la beauté de leurs membres, 
leur finesse, leur légèreté et leur constitution robuste. 

La capitale du pays est Chouchi^ avec environ 
6,000 âmes. Autrefois le Earabagh passa tour à tour 
sous la domination arménienne, turque et persane. A la 
dernière prise de Chouchi par les Persans (1797) le 
cruel chah Aga-Mehmed'Khan — le même qui détruisit 
Tiflis — y perdit la vie. 

En 1805, lorsque le prince TzUzianow avait le 
commandement supérieur des forces du Caucase, le 
Karabagh^ alors gouverné par Ibrahim-Khan^ était 
déjà soumis à la Russie; il retourna plus tard à la 
Perse, et enfin, en 1822, après la fuite de son dernier 
midtre Mechii-Kouli-Khan^ fils à! Ibrahim-Khan^ il fut 
tout à fait incorporé à la Russie. 



S88 LES HABITANTS 



J. U district d« Ghéki 

Est le dernier des territoires faisant partie du gou- 
vernement caspien que nous ayons à décrire. Il 
s'appuie au nord à la grande chaîne caucasienne, à 
Touest il confine à Jelissui et à Kandsag ; au sud- 
ouest, le Kour le sépare du Karabagh. On compte dans 
le pays 9,000 Arméniens sur 55,000 âmes. La capi- 
tale , Noucha^ a 8,000 habitants. 

Au nord-est, le pays est traversé dans sa largeur par 
trois chaînes de montagnes parallèles; les terres y sont 
excellentes et les pâturages très-gras. En été, la cha- 
leur dans la plaine est si forte et si accablante, que les 
soldats russes y meurent comme des mouches ; le cli- 
mat ne devient un peu supportable que Thiver. Aussi 
les fréquentes variations de température , les vents 
âpres et Teau insalubre engendrent-ils des fièvres mor- 
telles auxquelles échappent rarement les étrangers. 

Après la mort de sou dernier maître Ismail-Khanj 
fils du khan Dshafur-Kouliy la Russie prit en 1820 
possession du Chéki. 



K. Le district de Kandi ag ou JeUsavetpol 

Borne au sud- est le Chéki et le Karabagh ; ou sud- 
ouest un bras des montagnes arméniennes le sépare de 



DU OAUCAdE^ 909 

rErivaû ; à Touest il touche aux districts d'Alezan- 
dropol et de Tiilis, et au nord à celui de Eakheti et à 
une partie du cercle de Bélokany. 

Kandsag ou Elisabethpol (prononcé en russe Jelisa- 
vetpol) estja capitale de cette province ; elle renferme 
environ 8,000 âmes, tant Tartares qu'Arméniens, 
dans la proportion d'un tiers pour ces derniers. L'an- 
cienne Kandsag y — Vune des villes les plus renommées 
du Caucase, — ^a été appelée tout récemment Elisa- 
bethpolf parce qu'elle fut prise !e jour de Sainte-Elisa- 
beth. Elle passa, comme toutes les cités de ces pro- 
vinces, au pouvoir de l'Arménie, de la Perse et de k 
Turquie; le prince Tzitzianow s'en empara en 180 1, 
après un siège acharné et qui dura plusieurs mois ; 
c'est en cette circonstance que le dernier souverain, 
Dshewat-Khan^ perdit la vie. La ville occupe une 
grande étendue, parce qu'il y a un jardin presque 
derrière chaque maison. Le pays produit principale- 
ment de la soie, de la laine, des draps, etc. — L'ancien 
fort, le nouvel et beau bazar et une mosquée élevée 
par le chah Ahbas à la fin du xvr siècle , sont les 
curiosités locales. 



L. Le district d'Alezandropol. 

Il est formé des districts de Bambak et àeChauragelj 
et fait partie du gouvernement géorgien-iméréthien ; 
il terminera notre relation des provinces trans -cauca- 
siennes de nationalité et de langage turcomans. 



300 LES HABITANTS 

A Fouest, il est borné par les provinces turques; -au 
nord et à Test, par le pachalik d'Akaltsiké, par les 
communes de Bortchali et de Easaki, et au sud par 
TArménie russe. 

La capitale, Aleœandropol^ à peu près aussi impor- 
tante que Chouchay depuis qu'elle est au pouvoir des 
Russes, a été embellie d'une foule de nouveaux monu- 
ments. 

Outre les tribus que nous venons de décrire, il en 
existe encore d'autres qui parlent toutes un dialecte 
se rapprochant infiniment de l'idiome turc usité à 
Constantinople. 



M. Les Nogais et les Karatchevs. 



Afin de compléter notre histoire des Circassiens 
de race turque, nous mentionnnerons encore les Nogais 
et les Karatchevs ; les premiers établis entre les ri- 
vières du Kouban et de la Laba, les derniers auprès des 
sources du Kouban. Les Nogais, habituellement nom* 
mes Tartares-Nogais, se divisent d'après leur terri- 
toire en Nogais-Mansour et en Nogais-Nawrus ou 
Naurus ; ils descendent des célèbres hordes nomades 
d'/ndman, à' [ndischkoul^ de Dshamboilyk et à^Akjer^ 
tnan. 

Les Karatchevs^ qui ne comptent que deux cents 
familles environ, ont fait depuis longtemps leur sou- 
mission aux Russes ; les Nogais reconnaissent leur do- 



DU CAUCASE. SOI 

mination, parce qu'elle leur rapporte divers profits ; 
mais ils ont intérieurement plus de sympathie pour les 
montagnards, dont à coup sûr ils prendraient le parti 
si un jour on venait à se lever en masse pour frapper 
un coup décisif. 

On les considérait autrefois comme les ennemis les 
plus redoutables des Eusses ; ce ne fut qu'après plu- 
sieurs défaites consécutives qu'ils s'asservirent à un 
genre de vie plus pacifique. Ils célèbrent actuellement 
encore dans leurs chants la mémoire de leur illustre 
chef M ourses Arslan-Béy dont le nom est tracé en let- 
tres de sang dans les annales des dernières années du 
siècle passé. On évalue la population des Nogais à 
quelques milliers de familles. 



Lk RACE ARMÉNIENNE 



.oH>0^-o- 



«Mattretse, mtreftilf, da tout le pUteaii de l*Aftr«i»d« 
bassin de l'Araze et de ces rallées heureuses de TEuphrate et 
du Xigrê o4 les traditions placent le paradis tanwtva, UiM« 
arménienne perdit de bonne heure sa consistance politique. > 

(foMTOit. ta Rtuaie don» V Atie'Mmturt, p. 170.) 



Si je m'arrête encore particulièrement aux Armé- 
niens (dont j*ai traité Thistoire, la topographie et les 
mœurs dans le plus grand détail, dans mon ouvrage de 
Mille et un jours en Orient * ), après avoir fait souvent 
mention dans les chapitres précédents des membres 
dispersés de cette, nation, c'est avec Tintention de ne 
point laisser de lacune dans la description que j'ai 
entreprise des provinces trans-caucasiennes de la 
Russie. 

Le christianisme tut introduit en Tannée âOO par 
saint Grégoire, en Arménie, sous le règne du roi Tm- 
dale. Le monarque, après sa mort, fut admis au 
nombre des saints de T Eglise arménienne, en récom- 

i Deuxième édition. Berlin, Decker, 1854. 



LES HABITANTS DU CAUCASE. 303 

pense du zèle dont il fit preuve eu propageant la nou- 
velle doctrine. 

Ce Tirtdaiêj qui dans les dernières années de sa vie 
montra un si chaud enthoasiasme pour le christia- 
nisme, avait été jadis le plus fanatique persécuteur de 
cette religion. On rapporte rachamement avec lequel 
ce grand conquérant poursuivit les chrétiens à l'inau- 
guration de son règne à la circonstance suivante : 
saint Grégoire, qui prêcha le premier le christianisme 
en Arménie, était le fils à^Anag^ du même qui égorgea 
en 233 Chosrêtv^ père de Tiridate^ par ordre d'^rrf- 
êchir-Bobé'Khan^ fondateur de la dynastie des Sassa* 
nides. 

L'histoire dit que Tiridaie^ pour venger la mort de 
aon père sur le fils du meurtrier, fit jeteir saint Gré- 
goire dans un puits profond où celui-ci passa treiaBe 
années de son existence misérablement nourri et en 
butte aux souffrances de tout genre *. 

En Tannée 406,1e roi Wramchamhouch et le grand 
patriarche Isaak ordonnèrent la traduction de la 
Bible ; Messrop entreprit ce travail, et il inventa un 
nouvel alphabet, ou, pour mieux dire, il corrigea Tan- 
cien et l'enrichit de sept lettres. 

Le christianisme en Arménie, ainsi que nous allons 

< SeloB l'opinion do saint M aHia (Mémoir$ê ntr VArwUnieJ c€ fut 
d'abord à l'influence de Rome, et particulièrement à la conversion 
de Constantin le Grand qu'il faut attribuer celle du roi Tiridate au 
obmtuuiisme. 

Mais comme il est certain que ConêtanUn n'établit cette religion 
dans ses États que vers l'an 311, le christianÎHme n'aurait donc été 
introduit en Arménie qn'aprH cette époque. 



364 LES HABITANTS 

le voir, ne gairda pas fidèlement , comme en Géorgie, 
sa formule originaire, mais le temps y apporta quel- 
qnes changements, à vrai dire insignifiants. 

A la fin du v* siècle, peu après le concile œcumé- 
nique de Chalcédoine (451) , les Arméniens abandon- 
nèrent solennellement la foi grecque , et dès lors 
adoptèrent une religion distincte, qui consiste à 
croire que le Christ n'a qu'une seule et même nature, 
que le Saint-Esprit ne vient que du Père, et que les 
tourments des pécheurs dans l'autre monde ne seront 
pas étemels; — qu'au jour de la résurrection tous 
prendront Tapparence de Thomme, etc. En Arménie, 
le baptême et la confirmation ne font qu'une même 
cérémonie, et donnent lieu à des coutumes bizarres. 
Pour la communion on se sert de vin pur et de pain 
aigri ; le pain est trempé dans le vin et ensuite offert 
aux assistants. 



A l'opposé des Géorgiens, leurs voisins, qui depuis 
l'adoption de l'Evangile ont abandonné toutes leurs 
anciennes pratiques religieuses, les Arméniens obser- 
vent diverses formules de l'ancienne religion popu- 
laire, — qui était un mélange des préceptes de Zoroastre 
et de la mythologie grecque, — et Ton en retrouve de 
nombreuses traces encore de nos jours. 

C'est ainsi qu'en Arménie Ton célèbre avec grande 
pompe le jour de la Chandeleur, une fête qui l'était 
également dans l'antiquité, tous les ans en l'honneur 



DU CAUCASE. 305 

de la haute divinité AftAr *. Elle a subi, il est vrai, 
quelques légers changements *. 

La cérémonie a lieu aux environs de Téglise, ou dans 
réglise même lorsque le temps est mauvais. On com- 
mence, en observant exactement les anciens usages, 
par brûler toutes sortes de matières inflammables dans 
un grand vase de cuivre. Les combustibles prescrits 
pour ce feu sacré consistent principalement en sar- 
ments, en branches de laurier, en diverses espèces de 
graines, en une poignée d*encens et de laine de mou- 
ton, ainsi qu'en fleurs variées de la saison. 

Les jeunes gens mariés dans le cours de Tannée sont 
d'ordinaire désignés pour allumer et entretenir ce feu 
sacré. 

L'évêque de la province ou son mandataire, suivi 
de tout le clergé , des nouveaux époux préposés à la 
cérémonie et du peuple, se rendent en procession so- 
lennelle au lieu où est exposé le vase sacré. Toutes les 
personnes faisant partie du cortège portent un cierge 
non allumé à la main ^. • 

1 Mihr, c'est-à-dire le seul feuy le feu primitif, était le plus grand 
dieu des Arméniens de l'antiquité. —D'après leur mythologie, Mihr 
était le fils à'Aramttstf le père du genre humain et le premier de tous 
les dieux. On l'adorait comme le symbole du feu; non du feu 
destructeur et visible, mais de celui qui embrase l'homme, de ce 
feu spirituel, de ce souffle qui anime tout. Des temples lui étaient 
consacrés à Armamr, Pakaritch, et en d'autres villes de l'Arménie. 

s Consultez à ce sujet le Mémoire sur Je gouvernement etla religion des 
anciens Arméniens, par M. Cirbied, extrait du tome II des Mémoires de 
la Sociétéroyale des antiquaires de Franc«.->Paris, J. Smith, 1820, p. 30 
et suivantes. 

* Il a remplacé la torche dont on se servait autrefois. 

20 



300 LES HABITANTS 

Les prêtres ouvrent la solennité en chantant des 
cantiques particuliers k cette fête ; ils prennent les 
cierges que portent les jeunes mariés, les allument, 
puis les remettent à leurs propriétaires en leur don- 
nant la bénédiction et en récitant de nouvelles prières. 
A un signal de Tévêque on met le feu de toutes parts 
aux matières destinées aux flammes ; les personnes 
chargées d'allumer ce feu le sont aussi du soin d'allu- 
mer les cierges de rassemblée. Alors les chants et les 
prières des prêtres et de la foule se poursuivent jusqu'à 
ce que la dernière étincelle du brasier soit éteinte. 
La cérémonie est close par la bénédiction que Tévêque 
donne à tous les fidèles : il se retire alors avec pompe, 
suivi de son clergé. Le peuple se précipite autour du 
vase sacré pour s'en distribuer la cendre , que les 
pieux Arméniens conservent et révèrent comme un 
objet de sainteté inestimable. 

Une autre divinité des anciens Arméniens, que 
CirMed prétend être actuellement encore l'objet da 
culte secret d« beaucoup de ses compatriotes, était le 
soleil, qui était adoré sous les différentes dénomina- 
tions de sa première signification , telles qu'^rcfc , 
Arewy Arekdgn et Ares. 

En tout cas, il est certain que cette nation, qui n'a- 
dore pas le soleil comme les Arewortis^ est cependant 
de tous les peuples chrétiens celui qui invoque le plus 
souvent cet astre et a pour lui le plus de vénération. 
On représente dans presque tous les livres saints et les 
chants d'église le soleil comme le symbole de la grâce 
divine et du Kédempteur du genre humain. On plaint 



DU CAUCASE. 30Î 

l'homme qui, en quittant la vie, n'a pas pu tourner 
son visage vers l'astre rayonnant ; les Arméniens n'en- 
terrent leurs morts qu'à la clarté de sa lumière ; qui- 
conque prie hors d'une église lève les yeux vers le 
soleil, et l'on a soin de placer le lit du malade vers 
l'est ; on en agit toujours de même à l'égard des morts. 
Les époux au moment de gravir le lit nuptial, la 
première nuit des noces, ont les yeux tournés vers 
l'orient. 

La troisième divinité, dont on retrouve encore au- 
jonrd'hui quelque trace dans le culte des Arméniens, 
est Anahid^ la déesse de la sagesse et de la force, la 
fondatrice et la conservatrice du bien public, la pro- 
tectrice des femmes et la source de tous biens sur la 
terre. Elle avait des temples à Erisa^ à AcMi- 
chady à Ardachady à Ani et h Pakavan. On célébrait 
en son honneur , au commencement de chaque 
été , la cérémonie religieuse la plus belle et la plus 
animée de tontes les solennités arméniennes : . on la 
nommait Warthawar^ la ravissante parure de roses. 

Aux jours de fêtes, on parait de guirlandes et de 
couronnes de roses les temples et les autels de cette 
déesse, emblème de la beauté et de la nature rajeunie. 
Tons ceux qui voulaient prendre part à la solennité 
devaient aussi se couronner de roses. 

Cette cérémonie, qui s'est perpétuée presque sans 
altération jusque de nos jours sous la même déno- 
mination, a été remise, depuis l'introduction du chris- 
tianisme en Arménie, au jour de la glorification de 
Jésus-Christ, et le Warthawar de la déesse Anahid^ 



308 LES HABITANTS 

célébré jadis pendant trois jours, Vest également pen- 
iant le même espace de temps avec une grande pompe 
an jour de la Transfiguration de notre Sauveur. 



( 



Le plus cruel ennemi de TArménie et aussi le plus 
pervers , celui qui non-seulement mine son existence 
politique , mais qui répand son influence malfaisante 
parmi le peuple, a été de tout temps sa voisine la 
Perse. Aujourd'hui , c'est la Russie qui s'est chargée 
de ce rôle et qui Ta continué dans le même esprit. 

On parle dans l'histoire arménienne de la simplicité 
de mœurs, de la bonhomie et de la fidélité, enfin de 
toutes les vertus qui faisaient jadis l'ornement du 
peuple de Hàig : il serait difficile de reconnaître à cette 
peinture les Arméniens actuels ; mais après un plus 
mûr examen on acquiert bientôt la conviction que les 
traits qui les défigurent et les rendent méconnaissa- 
bles sont empruntés à la Perse pervertie. Il est juste 
cependant d'établir une différence entre l'Arménien 
commerçant qui vit loin de son pays et ne le connaît 
que de nom, et le cultivateur courbé sur son sillon, 
dont les mœurs sont restées pures et qui, avec le lait 
maternel, a sucé l'amour de la patrie et Tenthousiasme 
des traditions d'un passé plus glorieux. 

Ce serait le cas d'appliquer aux premiers ces rudes 
paroles de Bœrne^ à propos des petits et des grands 
trafiquants qui subordonnent tout intérêt élevé au 



DU CAUCASE. 309 

vil appât du gain : « Ils gagnent ù leur métier des 
écus et le mépris ! » 

Les derniers, au contraire, ont conservé quelques 
principes des vertus de leurs pères, et le voyageur 
qui pénètre dans les contrées de TArarat y rencontre 
nn tout autre peuple que celui qui ne juge les Armé- 
niens qu'aux colonies commerciales de Tiflig , de 
Constantinople, de Moscou et d'autres villes. 

Je me suis départi moi-même, pendant mon court 
séjour en Arménie, de maint préjugé qu'une ancienne 
expérience m'avait habitué à porter sur le caractère 
de cette nation. 

Mais ce qui prouve positivement que l'Arménien 
est d'un naturel purement intellectuel, et que le senti- 
ment ne joue chez lui qu'un rôle secondaire, c'est leur 
littérature même; elle a toujours été riche en œuvres 
d'histoire, de philosophie, de philologie et de théolo- 
gie, et en traductions d*ouvrages de tout genre ; mais, 
si nous ne faisons erreur, elle n'a jamais enfanté une 
seule poésie de quelque valeur. Ce fait doit paraître 
d'autant plus singulier, eu égard à Tinfluence si 
puissante et si répandue de la Perse, sa voisine, où la 
poésie fut de tout temps l'élément prédominant, et 
trouvait même au delà du Caucase des admirateurs et 
des imitateurs. L'Arménie seule resta sourde aux 
sons amoureux et enivrants de la muse persane. 

En revanche, l'esprit subtil des Arméniens et leur 
heureuse mémoire leur donnent une grande aptitude 
à l'étude des langues étrangères. 

Mais, sous le régime russe, l'instruction du peuple 



3(0 L£8 HABITANTS 

est dans une déplorable situation, quoique quelques 
Arméniens éclairés, notamment ^^otoian, s'appliquent 
avec tant de ràle à la oivilisation de leurs compa- 
triotes. 



Les Persans firent subir tant de persécutions reli- 
gieuses aux Arméniens, qu'elles amenèrent dès le V et 
le vr siècle de notre ère de fréquentes et nombreuses 
émigrations. 

En 1262, lors de l'invasion des peuples mongols- 
tartares qui se répandirent comme un flot destructeur 
dans les plaines fertiles de VArarat^ une masse d'Armé- 
niens s'établirent dans les royaumes à' Astrakan et de 
Kazan. 

Ils y demeurèrent même après que les Tartares en 
eurent été chassés et qu'Astrakan et Kazan fussent 
devenus gouvernements russes ; le czar Iwan-WassUje- 
witsch, le Cruel y leur accorda en 1554 la permission 
de faire librement le commerce avec Moscou et de fon- 
der des dépôts dans cette ville * . Leur importance et 
l'extension de leurs privilèges s'accrurent avec leurs 
richesse?, Sonsle cz^TAlexéi'Michailowitsch, en 1667, 
nous remarquons déjà de vastes établissements armé- 
niens dans les villes de Kazan et de Moscou : depuis, 
les Arméniens ont toujours entretenu avec le monde 
commerçant de nombreux rapports. Sous Pierre le 

i Extrait d'ouvrages russes. 



DU CAUCASE. 3i i 

Grand, qui cherchait par tous les moyens k rendre le 
commerce florissant, ils obtinrent la concession d'ei>- 
trepôts dans toute la Bussie, et ces privilèges, sous 
les r^es de Paul P' et de ses successeurs, reçurent 
encore une plus grande étendue. C'est ainsi qu'ils 
portèrent peu à peu leur négoce dans toutes les parties 
du vaste empire des czars , et qu'ils s'en emparèrent 
même tout à fait dans certaines provinces, notamment 
en Circassie. Dans les bazars de Saint-Pétersbourg et 
de Moscou, ainsi qu'aux foires de Makariew (Nijnii- 
Novgorod), l'on voit des caravanes uniquement com- 
posées d'Arméniens à^ Astrakan, de la Criméej de 
Kisïjary de Mozdok^ de Derbend^ de TifliSy etc. ^ Quoi- 
qu'ils aient, en général, conservé religieusement les 
mœurs, les croyances et le costume de leurs ancêtres, 
le temps et le contact fréquent d'un grand nombre 
d'entre eux avec l'étranger ont introduit quelques 
innovations, et leur ont fait perdre plus ou moins de 
leur caractère particulier. C'est à Saint-Pétersbourg, 
à Moscou, à Tiflis et à Astrakan que la preuve en est 
le plus manifeste : beaucoup de familles aisées ont en- 
tièrement adopté le genre de vie russe, et, pour mieux 
imiter le Moscovite modernisé, ils ont renoncé à leur 
costume national si pittoresque pour adopter les modes 
françaises, qui les défigurent. 

L'Arménien, doué d'un esprit naturellement spé- 
culatif et aussi rusé que souple, sait toujours tirer le 



1 11 y a encore des établissements arméniens renommés en Perse, 
en Syrie, en Turquie, en Pologne, en Galicie et en Italie. 



312 LES HABITANTS 

meilleur parti de la position dans laquelle il se trouve. 
Chez lui, il cultive la terre; il est marchand en Bnssie 
et dans diflTérents Etats; dans les provinces caspiennes, 
il élève des vers à soie ; et il est nomade dans les 
steppes des Kirghiz et des Ealmouks. . . 

Les habitants des provinces arméniennes prises à la 
Perse en 1827 par Paskétvitsch ^ ont reçu des Turcs 
et des Persans les premières leçons de servitude ; ils 
sont dénués de tout esprit belliqueux , et dépendent 
à tous égards du gouvernement russe, à cause de leurs 
intérêts commerciaux et militaires. Ils sont devenus, 
dans la main du czar, les plus dociles et les plus utiles 
instruments de tous ces peuples conquis aux trois par- 
ties du monde, et qui forment le vaste empire mosccr- 
vite. 

On estime le chiffre des Arméniens établis en 
Russie à 400,000. L'Arménie russe est divisée en 
deux districts, dont le premier est 



Le district d'Erivan 



Qui compte plus de cinq cents villages et 70 à 
80,000 âmes. Les tribus turques, que leur coutume 
de se teindre la barbe avec du chna ont fait surnommer 
Kysilbachis^ c est-à-dire têtes rouges^ composent pres- 
que la moitié de la population. Les dialectes usuels 

» A la paix de TourkmanUchai (22 février 1828), la Perse fut contrainte 
de céder les khanata d'Erivan et de Nakhitchevan à la Russie, plus 
18 millions de roubles pour les frais de U guerre. 



DU CAUCASE. 313 

sont la langue turco-tartare et la langue arménienne 
moderne, qui est elle-même une corruption de l'an- 
cienne langue arménienne écrite. 

La capitale, Erivan^ située sur le Zenghi, dans la 
grande plaine de VJraxe^ aurait été fondée, selon la 
chronique, dans le premier siècle de notre ère, et 
porterait le nom de son usurpateur, Erowant II ^ qui 
y perdit une bataille, ce qui mit fin à son inique domi- 
nation. La ville est construite irrégulièrement et 
plantée de jardins, les maisons n'y ont pas une belle 
apparence ; elle renferme 7 à 8,000 habitants. 

Les monuments remarquables sont les ruines de 
l'ancien palais des maîtres de l'Arménie et une mos- 
quée admirable. Le célèbre couvent à^Etschmiadsin se 
trouve près d'Erivan; il est le siège du patriarche 
[calholicos] et de la synode. Le territoire d'Erivan se 
relie étroitement au 



District de Nakhitchevan 

Qui compte cent quatre-vingt-quatorze villages et 
une population de 20,000 habitants environ, dont les 
deux tiers Tartares (Turcs) de la secte chyite. A Test 
il confine au territoire de Karabagh et au sud-ouest il 
est séparé de la Perse par TAraxe. 

Nakhitchevan, la capitale du pays, est, quant à 
son étendue et à sa population, la moitié de celle d'Eri- 
van. Son nom signifie le repos de Noé. On y fait voir la 
tombe du vénérable père de l'humanité après le déluge. 



314 LES HABITAI^TS 

Avant de terminer notre aperçu des provinces 
arméniennes, nous avons à parler du pachalik à'Akal- 
tsiké^ échu en partage à la Russie à la suite de la paix 
d'Andrinople. C'était d* abord une province géor- 
gienne; néanmoins la population, quoique fort mélan- 
gée, est arménienne en grande partie* 



Le pachaUk d'AkalUiké 

Confine au nord à Karthli et à Tlméréthie, dont 
il est séparé par une haute chaîne de montagnes boi- 
sées; — ù l'est les dernières montagnes arides de 
Karthli les divisent également d'une portion du cercle 
de Bortchali, que l'on nommait autrefois Somkhethi 
ou Trialethi; à l'ouest et au sud, les montagnes 
d'Akaltsiké l'isolent de la G-ourie et des provinces 
restées possessions turques. 

Nous trouvons Akaltsiké habité par des Géorgiens * , 
aussi loin que remonte notre connaissance de l'his- 
toire du pays. Malgré les révolutions et les perturba- 
tions dont ce pachalik fut sans cesse le théâtre depuis 
répoque la plus reculée, malgré les invasions dévasta- 
trices des Tartares, des Persans et des Turcs, les 
mceurs géorgiennes ont toujours prévalu jusqu'au 
moment de la dernière émigration des Turcs. La plu- 
part des habitants soumis à l'islamisme sont origi- 
naires de Kartwel, ainsi que le prouvent assez claire- 

' C^rpm^tt« de la GéorgU, par WaohUng. 



DU CAUCASE. 3} 5 

meot leur langage, leurs traits et les traditions popu- 
laires. Et les Géorgieus musulmans, comme nous avons 
été maintes fois à même de le constater» se converti-* 
raient immédiatement à leur ancienne religion^ le 
christianisme, s'il ne régnait parmi le peuple une 
bizarre superstition , c'est que le pays ne demeurera 
pas longtemps au pouvoir russe, et que les Turcs 
reviendront tôt ou tard, et infligeront de rudes châ- 
timents aux apostats. 

Au premier siècle de notre ère, la partie supérieure 
d'Akaltsiké, que renferme la vallée haute du Kour et 
du Potzcbo (Pgs-Kho), désignée dans les vieilles chro- 
niques sous le nom de Semo-Earthli ) c'est-à-dire 
Karthli supérieur, fut prise par Erowant , roi de la 
petite Arménie, et réunie à ses Etats. Longtemps les 
efforts du peuple pour secouer ce joug restèrent 
infructueux ; ce ne fut que sous le règne de David III 
que la province retourna tout à fait à la Géorgie. 

Les gouverneurs, soumis à Tautorité suprême des 
rois de Géorgie, et préposés à l'administration de 
Semo-Karthli, se nommaient Atta-Begs ; l'un d'eux, 
qu'on appelait Kouarkaré, se déclara indépendant en 
4463, et la Géorgie tenta vainement de le faire ren- 
trer, lui et ses descendants, dans leurs devoirs de 
fidèles vassaux. 

Au temps des guerres sanglantes des Persans 
contre les Turcs, de 1553 à 1580 (évoquées par les 
schismes chyite et sunnite), le pays redevint le 
théâtre de cruelles scènes de dévastation, et après 
avoir été conquis et abandonné plusieurs fois, il 



S! 6 LES HABITANTS 

retourna en dernier ressort, parle traité de 1587 et 
pour un certain temps, à la Porte/ On partagea la 
province en sandchaks, tous gouvernés par un pacha 
Q trois queues, soumis à L'autorité turque. 

Depuis, personne ne vînt disputer aux Turcs la 
paisible possession du pachalik, jusqu'en Tannée 1829 
où la paix d'Andrinople concéda à la Russie la pro- 
priété de cinq sandchaks et de la capitale, Âkaltsiké. 

Les différentes peuplades qui occupent actuellement 
le pachalik sont des Arméniens^ des Géorgiens (tant 
mahométans que chrétiens), des Grecs, des KarakaU 
pakSf des Kourdes^ des Juifs et des Bohémiens. 

A. Les Arméniens. La plupart de ceux nés au pays 
sont chrétiens; ils se distinguent des Arméniens 
émigrés plus tard d'Erzeroura en ce qu'ils parlent 
bien moins leur langue maternelle que le tartare et 
le géorgien. Malgré les défauts qu'ils tiennent de l'ha- 
bitude de trafiquer de tout, de leur long asservisse- 
ment à la Turquie, et, plus tard, de leur contact avec 
les Russes , les Arméniens sont néanmoins les plus 
éclairés, les plus actifs et les plus civilisés de tous les 
habitants du pachalik. 

B. Les Géorgiens. Il est singulier que tandis qu'on 
laissait aux Arméniens et aux Grecs la liberté de gar- 
der leur foi, les Turcs firent subir aux Géorgiens des 
oppressions et des maux de toute sorte pour les con- 
traindre à embrasser l'islamisme. Quoiqu'ils aient 
changé de religion, ils conservent fidèlement les cou- 
tumes de leurs aïeux, et, sauf le costume, ils. ressem- 
blent en tout à leurs frères de Karthli. 



DU CAUCASE. 347 

C. Les Grecs forment la plus petite partie de la po- 
piilatioii> et se -composent tout au plus de cinquante 
&milles ; il n'y a de grec chez eux que le nom, ils ont 
presque entièrement oublié leur langue et leurs mœurs 
primitives, pour s'assimiler celles des Turcs et des 
Arméniens. Ils sont rusés, cupides, infidèles et gros* 
siers. 

D. Les Karakalpaks^ ainsi nommés à cause de leurs 
bonnets élevés faits d'une peau de mouton noir. Kara 
signifie noir en langue turcomane> et kalpak le bon- 
net de la forme décrite. 

Les Earakalpaks étaient jadis des nomades turco* 
tartares, qui émigrèrent des cercles de Bortchali et de 
Schamchal à la fin du siècle dernier. Le pacha leur 
concéda beaucoup de terres, sans qu'ils eussent à lui 
payer d'impôts en retour ; il mit seulement pour con- 
dition qu'ils accourraient en armes à son premier 
appel. Ils aiment le luxe des chevaux jet des armes ; 
ils avaient autrefois la meilleure cavalerie du pa- 
chalik, et le pacha les tenait en grande estime à 
cause de leur adresse et de leur extrême bravoure. 
Leurs fréquents pillages témoignent encore aujour- 
d'hui de leur ancien amour pour la guerre. 

Les Jemirassanes forment une autre tribu de Ka- 
rakalpaks. Quoique de même origine, leurs habitudes 
sont toutes différentes ; ils s'établirent bien avant les 
autres Karakalpaks dans le pachalik. 

Ils ont conservé le genre de vie des anciens peuples 
nomades. La plupart d'entre eux se sont fixés sur la 
rive gauche du Kour, dans les vallées et 1rs gorges du 



318 LES ttAMTANTS 

sandchak de Chertwis . Tous les ans, ftû comfiience- 
ment du mois de mai, ils abandonnent les pauvres 
demeures où ils ont hiverné, s'assemblent autour de 
leurs aksakalis^^ et mènent leurs troupeaux dans la 
montagne, où ils passent Tété. Ils ne retournent qu^en 
septembre dans leurs saklis malpropres. 

E. Les Kourdes de ce pays se divisent en deux tri- 
bus différentes , dont Tune a adopté Tislamlsme et 
l'autre la foi arménienne. Les Kourdes arméniens se 
distinguent avec avantage par leurs formes élégantes 
de leurs frères musulmans, qui ont tous de l'embon* 
point, On connaît leur habileté dans l'art de dresser 
les chevaux et dans l'exercice des armes, leur goût 
pour le pillage et leur franche hospitalité. 

F. Les juifs du pachalik, à l'exception de leur lan- 
gage et de leur habillement, ont la plus jiarfaîte res- 
semblance avec tous les jtiifs de bas étage de l'Europe. 

G. Les bohémiens ou bochis sont ici aussi subtils, 
aussi ennemis du travail et aussi voleurs que ceux qui 
parcourent nos contrées. Us vivent disséminés dans 
les villages du sandchak à^Atzchivér, ils ont embrassé 
la religion arménienne, et parlent un idiome cor- 
rompu de la langue arménienne. 



Akaltsiké^ la capitale dn paya, est située à l'angle 
formé par la rivière de Potzcho, le Kaja-Dagh et les 

^ Les plus àgéa de la tribu, mot à mot, harhe» blanches. 



PU CAUCASE. 319 

montagnes de Persaat ; ses laides maisons accu- 
mulées les unes sur les autres sont bâties sur une 
étendue de trois verstes environ. La ville est divisée 
en trois quartiers : celui de la forteresse, ceux de 
la vieille ville et de la ville neuve, que traverse le 
Potzcho. 

Les Turcs ont surnommé \e {ort Achisscha-Kalessi ; 
les Géorgiens ont conservé Tanciennom Akhale-Zikhe 
(c'est-à-dire le fort neuf)^ d'où la province et la ville 
ont tiré leur dénomination. On attribue la construc- 
tion des fortifications, comme celle de tous les grands 
monuments du pays, aux sujets de la reine Thamar. 
De tous ceux que renferme la ville le seul remar- 
quable est la mosquée, malheureusement presque en 
ruines maintenant ; on la croit fondée au temps du 
pacha turc Achmed , qui régnait sur Akaltsiké^ au 
commencement du xviii' siècle. 

Nous citerons encore les bains turcs, d'assez chétive 
apparence, situés près de la forteresse, et les églises 
au nombre de six, dont une géorgienne, une catho- 
lique, trois arméniennes et un kahal Israélite avec 
une synagogue. Son bazar, autrefois si renommé, 
est maintenant dans un état bien misérable. 

Depuis l'occupation de la ville par les Eusses, on a 
de la peine à retrouver l'ancienne population de cette 
ville jadis si animée; les musulmans les plus riches se 
sont retirés en Turquie, et le reste s'est établi de côté 
et d'autre dans les villages avoisinant les sandchaks. 
Nous ne trouvâmes qu'un seul Turc pendant notre sé- 
jour à Akaltsiké, et encore s'était-il russifié; on l'ap- 



320 LES HABITANTS 

pelle Omar-Effendiy et il est professeur de langue ot- 
tomane, à la solde de la Russie. 

La population de la ville est en général arménienne; 
elle émigra d'Erzeroum et ne s'établit à Akaltsiké 
qu*à l'époque où les Turcs Tabandonnèrent. Elle 
s'élève, selon les dernières indications, y compris le 
militaire, à 12,000 âmes ; les indigènes n'en forment 
point la cinquième partie. Le gouvernement russe or- 
donna en i 832 un recensement du pachalik : il se 
trouva que sous la domination turque la ville seule 
comptait 50,000 habitants, tandis qu'aujourd'hui la 
population de la province tout entière atteint à peine 
ce chiffre. 

Le commerce et le bien-être qui animaient autre- 
fois cette cité ont éprouvé le même sort que la 
population. Les Russes eux-mêmes en sont la cause 
principale. En mettant Akaltsiké dans la ligne de 
douane russe, ils coupèrent ainsi presque totalement 
aux marchands les communications avec leurs voisins 
d'Anatolie. 

Le pachalik d'Akaltsiké produit de lui-même si peu 
que tout s'y achète au poids de Tor. Les campagnards 
viennent rarement en ville, parce qu'une foule de tra- 
fiquants juifs vont sans cesse avec des ânes chargés 
de marchandises d'un village à l'autre, et y appor- 
tent tout ce dont on peut avoir besoin. 

Le commerce est ici, comme partout où se sont 
établis les Arméniens, leur principale ressource; 
quelques-uns sont aussi de fort habiles artisans ; les 
instruments en fer et en acier ou les ouvrages de métal 



DU CAUCASE. 321 

qu'on y fabrique sont très-estimés et exportés fort 
loin. Les annuriers, dont le nombre depuis quelques 
années a beaucoup diminué, méritent une mention 
particulière. Les lieux remarquables du pachalik sont 
jékhalkalakij Aspinsa et CA^r/t^is^ petites villes toutes. 
bien fortifiées et peuplées en grande partie d'Armé- 
niens. 



il 



LES PEUPLADES 



ETABLIES ENTRE LE KOUBAN ET LA MER NOIRE 



ou 



TRIBUS ABA8ES ET TfiHKRKESSEP. 



Par la raison que nous croyons à Tonlté du genre hamaln, 
nous nous refusons à souscrire à Topinion qu*il existe des 
races d'hommes supérieurs les uns aux autres. On rencontre 
des nations plus policées, plus civilisées et améliorées par 
une plus grande culture intellectuelle; mais toutes les nations 
sont d'égale origine ; toutes ont aussi le même droit à la li- 
berté, à cette liberté qui doit être la part de chacun en parti- 
culier sons un régime inculte, et celle de la moltttade dans 
un Etat où Ton jouit d'institutions politiques. 

Alexandre db Humboldti Cotmoty I, 38&. 



4©d^- 



Nous classons les peuplades désignées en tête du 
chapitre en deux territoires principaux, qui four- 
nissent encore d'autres subdivisions : 

(A.)L'Abasie*. 

(b.) Et la province des Adighés *. 

L'Abasie est partagée en deux par la grande chaîne 
caucasienne. Elle comprend dans sa partie méridio- 
nale, entre la Mdsymtha et Tlngour : 

1 Sans doute TAbasgia des Byzantine. 
* 1/ancienne Zycchia ou Zicchia. 



LES HABITANTS DU CAUCASE. 32S 

(S.*) Le pays de Samonrsachan^ entre Tlngoiir et 
la Galiàsa. 

^*) La ZèbeUaj sur le Kodùr et ses affluents, qui 
s'avance depuis le rersant sud-ouest de la principale 
chaîne de montagnes , en promontoire , dans le pays 
des Àbases, oà die prend la forme d'nn triangle dont 
la base inférieure s'adosse à l' Abasîe et à la Souanéthie 
indépendante. 

(S.) L'Abasie, proprement dite, entre les rivières 
de Galidsa et de Bsyb. 

(L.) Le pays des DsigètheSj entre le Bsyb et la 
Ssotscha. 

(L.) Le pays des Sasdenj^ situé aux sources du 
Bsyb et de la MAsymtha, 

Du» k partie nord : 

(L«] Le pays des BMsehaghis et des K^tkaries ré^i* 
giés, entre le Grand et le Petit Selentshùuk. 

(L.) Le pays de VAbadm^ entre VOurowp et le 
Grand Selentshouk. 

(S ) Le pays de Basehilbéy, aux sources du Grand 
SdenUhouk et de VOurtmp. 

(S.) Le pays de la Kysylbéy. j sUués auprès des sources de 
(S.) Celui de la Tamm. \ la Grande et de la Petite 

(S.) Celni àe Chagyréy. \ ^^- 

1 pour plus de clarté, uous désignerons par un S. (soomis) totis les 
territoires sous le protectorat de la Russie ou sous sa dépendance, 
et par un L. (libre) toutes les tribus indépendantes. Cependant cette 
dernière désignation est la seule complète, car le fens qui se rat • 
tache à l'expression soumis est fort indécis. Aucune des trions éta- 
blies entre le Kouban et le Pont n'est positivement soumise à la 
Russie. 



S24 LES HABITANTS 

(S.) Cdui de Bagh, aux sources du Chods. 
(S.) Celui de Barakai, aux sources du Coups. 
Le territoire des Adighés, entre la Ssotschay la Loéa, 
le Kouban inférieur et la mer Noire. 

En font partie : 

(S). Le pays àeBesslinéy, entreV OuroupetleChods. 
(S.) Le pays de Mochothi, entre la Laba et le Kars. 
(S.) Le pays àesJegeroukais. L^, ^^ i^^^ ^^ le Kouban, à 

(S.) Le pays à^Ademi. \ la fromière N.-O. du ler- 

(S.) Celui de Tcmirgoi. ] ^"^''^ ^^ ^^*^^- 

(SO Celui de 5Aané, L , ^, . ,ç.u,,u 

.«.,.,., ^ .' I • f Entre la Scto)ttâftt'a«Aa(Schagh 

(S.) Celui de Gatjoukoi. \ ^^^^ ^^ j,^^^, 

(S.) Celui de Bhsedouch. ] 

(L.) Celui à'Abasech, borne à Vouest le territoire 
des Schapssouchs ; au sud, celui des Schapssouchs et 
des Ovbyches; à l'est, la Schaougwascha] au nord, 
celui de Gadjoukoi et de Bshedouch. 

(L.) Le pays des Oubyches, entre celui des Schaps- 
sowihs et celui des Dshigèthes. 

(L.) Le pays des Scliapssouchs borne à Test le terri- 
toire des Abasèches et des Oubyches ; à Touest, celui des 
Natchokouadsch.BM nord, le Kouban ] au sud, leJPon^ 

(L.) Le pays de Natchokouadsch^ entre Taman, le 
Kouban, le territoire des Scliapssouchs et le Pont. 

Les KaratchaiSj aux sources du Kouban. 

Les Nogais habitent le long territoire compris 
entre le Kouban et la Laba * . 

* Voyez à la page 300. 



DU CAUCASE. 3î25 



LES ABASES. 

■ 

Ils appartiennent aux peuplades les plus anciennes, 
mais aussi les plus grossières, de la Circassie. Ils ne pos- 
sèdent aucune des vertus chevaleresques des Adighds, 
ni la bonhomie des Géorgiens, ni Findustrie des Les- 
ghis, ni les penchants poétiques de leurs voisins les 
Mingréliens et les Iraéréthiens ; enfin, il leur manque 
toutes les qualités qui distinguent plus ou moins les 
autres montagnards. 

On supposerait à leur idiome une parenté primitive 
avec la langue des Adîghés , que les peuplades rive- 
raines du Pont parlent toutes dans différents dialectes; 
mais il serait très-difficile de retrouver chez les deux 
principales nations d'autres traits d'aflSnité. Leurs 
institutions sociales, leur physionomie et leur stature 
différent aussi essentiellement de celles de leurs voi- 
sins les Tcherkesses. Ils ont le teint brun et les 
traits irréguliers, leur visage a une expression plus 
rude, leurs membres sont grêles et leur taille est 
moyenne. Ils sont vindicatifs, sanguinaires, pillards et 
traîtres. 

Il n'existe pas d'histoire chez un peuple à moitié 
sauvage comme le sont les Abases, qui végètent depuis 
quelque mille ans dans leur état inculte sans avoir 
fait aucun progrès sensible ; à moins qu'on ne veuille 
nommer histoire les invasions dévastatrices de l'exté- 
rieur dont le pays fut le théâtre, ou Vénumération des 



336 L£S HABlTAJiiTS 

nombreux et sanglants combats dont Tunique mobile 
étaient le meurtre et le pillage. 

Ne pourrait-on pas comparer un pays dans ces con- 
ditions à une plaine couverte de neige, où le§ pas de 
ceux qui la traversèrent sont les seuLs guides qui 
aident à les retrouver ? 

L'Abasie dein£ura longtemps et à diverses reprises 
au pouvoir de conquérants étrangers. Les deux peu* 
pies qui se maintinrent le plus longtemps en posses- 
sion de ce territoire furent les Géorgiens et les Turcs* 

Sous Justinien, des missionnaires grecs avaient déjà 
introduit le christianisme en Abasie ; mais il eut le sort 
d'une bonne bouture greffée sur Tarbre sauvage des 
vieilles superstitions, qui se dessèche et tombe avant 
d'avoir porté des fruits. Sous le règne de la reine Tha- 
mar, qui avait réuni T Abasie à ses États, ses sujets em* 
brassèrent de nouveau le christianisme. Il ne reste de 
cette conversion que les ruines des couvents et des tem** 
pies où jadis fut prêché FÉvaugile, et dont quelques- 
uns devaientêtre magnifiques. Tant que dura la domi- 
nation des Géorgiens, les Abases portèrent le nom de 
chrétiens; sous celle des Turcs, ils se firent musul- 
mans, et assurément ils seraient devenus juifs, si les 
enfants de Jérusalem s'étaient un jour emparés de ce 
pays. 

Les Abases restèrent secrètement ^dèles à leurs 
vieilles coutumes et à Vadoration de leurs anciennes 
divinités. On conçoit néanmoins que diverses prati- 
ques des cultes chrétien et musulman se soient mêlées 
.au leur. Ainsi ils ont conservé plusieurs fêtes catho- 



DU CALCA8K. 3S7 

tiques, ils mangent de la viande de porc et sanctifient 
le. croix comme les chrétiens; d'un autre côté, ils 
jeûnent, se la^^t régulièrement et professent la poly- 
gamie «comme les Tares ^. Le peuple respecte les 
anciens temples et couvents, quoiqu'on ne les utilise 
point. Autrefois, lorsque les Abases revenaient sains 
et saufs de leurs excursions, ils apportaient une partie 
de leur butin en offrande à leurs dieux. Je vis, en 
1845, accumulés dans le célèbre temple de Pitzounda, 

une multitude de trophées de guerre, tels que cotte-s 
de mailles, vêtements et armes de tout genre. Mé- 
sitcha^ le dieu des forêts, était jadis leur première 
divinité ; actuellement encore ils professent une 
grande vénération pour les vieux arbres et surtout 
pour les chênes. Chaque tribu possède un chêne de 
prédilection, que Ton invoque, pour ainsi dire, en 
témoignage lors d'un acte solennel. Les habitants, 
avant d'entreprendre rien de sérieux, et surtout de 
faire la guerre, se réunissent autour des chênes les plus 
antiques de la forêt, suspendent aux branches leurs 
armes et des étoffes bariolées, touchent leurs troncs 
de leur sabre et font un vœu qui ait rapport à leur 
entreprise *. 

Les anciens usages païens ont presque entièrement 

1 Dans la géographie du czaréwitsch Wachoascht, traduite par 
Broaiet, on rapporte un usage des Abases bien singulier et qui 
semUe appartenir au domaine des fables. Wachouscht raconte : 
< Au lieu d'enterrer leurs morts, ils les revêtent de leurs habits et 
€ de leurs armes, les enferment dans des boites et les exposent sur 
K les arbres... Si le mort vient à siffler (péter), ils croient que son 
c repos, sera à jamais respecté parle démon. » 

•Chez les anciens Slaves, semblable* coutumes étaient observées ; 



3â8 LES HABITANTS 

disparu chez les peuples établis plus près des oôtes, où 
rislamisme s'était acquis plus d'importance; dans 
rintérieur des montagnes, au contraire, ils oiit con- 
servé leur caractère primitif. 



La chronique de Géorgie nous apprend que les 
Abases vivaient autrefois sous l'autorité de rois en 
guerre perpétuelle avec les peuples voisins. Plus 
tard, le pays étant soumis aux. alternatives de con- 
quêtes étrangères, le royaume tomba en dissolution, et 
le peuple vécut l'espace de plusieurs siècles dans un 
état analogue à celui qui subsiste encore actuellement 
chez les Tcherkesses. 

C'est un prince géorgien de la famille des Scherwas- 
chidse qui fonda la dynastie actuelle; les souverains 
de cette maison ne jouirent cependant jamais d'une 
haute influence; ils ne régnaient que sur un petit 
nombre de tribus. Les habitants, en général, menaient 
une vie d'une indépendance tout à fait sauvage ; ils 

il est bon, du reste, de constater la similitude qui existe entre les 
usages et les mœurs de tous les peuples à l'état d'enfance. Nous 
citerons, à propos de l'adoration des arbres chez les Slaves, un pas- 
sage tiré de Karausin, De$ Mcevrs des Slavo-Russes en parliculier: 

« Les Slavo-Russes révéraient aussi les arbres (surtout les arbres 
« creux) et les décoraient, aux jours de fêtes, de draps et d'étoffes... 
K La fête de Semik et la coutume qui s'est perpétuée jusqu'à nous, 
« d'orner les branches d'arbre de rubans, rappellent d'anciennes 
< f uperstitions. Cette cérémonie avait aussi lieu en Bohême, même 
« après l'introduction du christianisme. Le duc Briatscbislaf, irrité 
K de cet usage, fit incendier, en 1093, toutes les forêts soi-disant sa- 
«T'jes de son pays. » 



DU CAUCASE. 329 

n'obéiâsaîent qu'à une seule loi , à celle de la vengeance, 
tant que leur territoire n'était pas menacé d'une inva- 
sion ennemie. Mais, dès que la guerre était déclarée, 
ils se soumettaient aussitôt au prince comme à leur 
chef suprême, et venaient tous se ranger sous sa ban- 
nière. Un cas fortuit empêcha la dynastie des Scher- 
tcaschidse d'acquérir plus d'importance en Abasie, ce 
fut de devoir la souveraineté aux circonstances et non 
à la consécration du temps. 

L'Abasie, comme nous l'avons déjà fait observer, 
dépendit longtemps des Géorgiens. La légende rap- 
porte qu'un prince Scherwaschidse, descendant des 
Erista/f, par amour pour une belle fille abase (ou 
quel qu'en soit le motif), délivra le pays du joug géor- 
gien, et, qu'en récompense, le peuple reconnaissant 
l'investit du rang suprême parmi les princes du 
territoire. On s'en rapportait à sa décision lorsque des 
différends éclataient, et on lui confiait la défense du 
pays chaque fois que l'ennemi menaçait ses frontières. 
La considération dont on honorait le père se reporta 
sur le fils, et la dignité souveraine devint héréditaire 
dans la famille des Scherwaschidse, sans que pour cela 
la liberté du peuple en fût restreinte le moins du 
monde. Les princes de la maison des Eristaffne main- 
tinrent leur dignité vis-à-vis des chefs abases qu'autant 
qu'ils leur en firent sentir le poids l'épée à la main ; 
elle s'affaiblissait dès que cette main se relâchait. 

Le prince actuel, Michel Sckerwaschidse, dont les 
pouvoirs ont fort peu d'étendue , a gagné au contact 
des Russes un vernis d'instruction européenne ; il est 



390 LË8 HABITANTS 

trètt-cUivoué k Tempereur, et il a dans Varmée russe le 
rang de lieutenant général. On considère habitueUe- 
ment TAbasie comme faisant partie de l'empire, et 
cependant un Russe qui s'avancerait dans Tintérieur 
du pays courrait les plus grands dangers. Au sur- 
plus il n'est pas douteux que le czar, avec la patience 
qui le caractérise, ne parvienne à se rendre réeUement 
maître de ce territoire. 

Michel Scherwaschidse rendit d'éminents services 
aux Eusses, en prenant sur lui d'attaquer quelques 
tribus ennemies voisines ; il fut assez heureux pour 
leur faire essuyer quelques échecs. Sa difficile expé- 
dition contre les montagnards de Psêchou a inscrit 
son nom en lettres sanglantes dans les annales du 
Caucase. 

Son attachement à la Russie s'explique aisément 
en songeant que son pouvoir, quelque faible qu'il soit, 
lui vient tout entier des Russes, et que ceux-ci préfé- 
rèrent élever à la souveraineté de l'Abasie un allié 
formé à leur école, plutôt que de respecter le^ droits 
de l'héritier légitime qui leur était moins favorable. 

Ce fut le prince Tzitzianoff^ Géorgien de naissance, 
mais dévoué de corps et d'àme à l'empereur Alexan- 
dre^ qui jeta les premiers fondements des succès des 
Russes en Abasie, comme généralement en Circassie 
où l'élément moscovite a peu à peu tout envahi. C'est 
le plus fin politique et le plus habile administrateur 
que le gouvernement de ces contrées ait jamais eu a 
la têt« des affaires. 

L'extérieur du prince Tzitziunoff était imposant ; 



DU CAUCASE. 331 

«on esprit émiaent, ses connaissMices très- étendues 
et son tact parfait. Il tenait aussi bien l'épée que la 
pluBie« Ses mémoires, ses proclamations, ses rapports, 
etc., conservés aux archives de Tiflis, sont des che&- 
d' œuvre de diction. Parfaitement au fait de la langue^ 
des usages et des mœurs des pays qu'il gouvernait, il 
battût les montagnards avec leurs propres armes. Il 
mena ses entreprises militaires à bonne fin et sut se 
ménager la confiance et la considération des vaincus, 
en laissant leur religion, leur langue et leurs lois in- 
tactes* Le temps de son administration fut une époque 
heureuse pour la Géorgie. Si la Russie s'était rendue 
plus tard à ses sages conseils, elle aurait conservé 
rezisteuce de plusieurs centaines de mille hommes 
dans le Caucase. On ne peut que regretter qu'un 
esprit aussi éminent ait servi une aussi mauvaise 
cause. 

TzUiianoff avait assisté avec douleur à la ruine de 
sa patrie ; il comprit la profonde misère que la domi* 
nation russe apportait en Géorgie ; mais il prévoyait 
aussi que cette catastrophe une fois accomplie, toute 
opposition intempestive ne ferait que l'accroître encore 
davantage. 

La nation épuisée par les oppressions étrangères et 
par des souffrances de tout genre, l'appauvrissement 
de la noblesse géorgienne, quoique d'un caractère fier 
et chevaleresque mais sans pénétration et d'opinions 
divisées, laissaient le prince Tzitzianoff trop certain 
d'échouer dans ime vaste entreprise générale et de 
voir la Géorgie ^e relever de longtemps. 



332 LES HABITANTS 

Mais Tactivité était un besoin pour sou imagina- 
tion ambitieuse et ardente; il cherchait une sphère 
où il pût utiliser ses facultés, et l'armée russe lui on- 
vrit ses rangs ; là seulement il entrevoyait la possi- 
bilité de servir son pays. 

La conduite tortueuse des administrations russes et 
la perversité de leurs institutions n'étaient pas un se- 
cret pour lui ; mais il crut le mal passager. La fin tra- 
gique de l'empereur Paul ranima vivement ses espé- 
rances pour l'avenir. 

L'empereur Alexandre lui apparaissait, comme à 
ses plus sages contemporains, un soleil levant dont 
l'éclat ferait sortir la Russie de son engourdissement; 
il ne pouvait prévoir qu'Alexandre ne remplirait, 
comme empereur , aucune des espérances auxquelles 
Alexandre^ comme homme et prince roy al j avait donné 
lieu. Car aujourd'hui les historiens sont unanimes à 
dire qu'Alexandre fut le meilleur homme, mais aussi 
le plus faible souverain qui ait jamais gravi les degrés 
du trône de Russie. 

Après cette digression, retournons à l'objet parti- 
culier de nos recherches. 

€ Les Abases (dit Eichwald, 1, 31 1 ), sur le terri- 
€ toire desquels se trouve Soukoumkalé , se croient 
€ issus des anciens Egyptiens, ou même des Abys- 
« siniens, parce qu'ils portent le nom à'Abène; d'au- 
€ très prétendent les faire descendre des Armé- 
« niens. > 

Nous avons déjà émis notre opinion au sujet de 
toutes ces conjectures mal fondées, mais elles ont tout 



DU CAUCASE. 333 

lieu de nous surprendre de la part d'un savant tel que 
M. à'Eichtcald^ à qui sa propre expérience aurait dû 
apprendre à mieux connaître ces peuples. 

Un séjour de plusieurs semaines dans ce pays et les 
relations que j'eus avec des employés et des officiers 
que leur service retint plusieurs années de suite dans 
ces parages, par conséquent au bien fait de la situai 
tion intérieure de l'Abasie, me donnent le droit d'af 
firmer que pas un indigène, en supposant qu'il n'ait 
pas quitté le sol natal, ne connaîtrait seulement de 
nom les Egyptiens ou les Abyssiniens. Quant aux 
Abases élevés en Russie, ils ne savent au juste de ces 
peuples que ce qu'ils en ont appris dans leur rudi' 
ment russe. Il résulte donc de ces faits qu'il est ab- 
sarde de prétendre les Abases issus des Egyptiens ou 
des Abyssiniens* 

Si leur langage, leur extérieur et leurs usages pré- 
sentaient quelque ressemblance avec ceux des Egyp- 
tiens et des Abyssiniens, l'analogie du nom Apsua (et 
non Abène)j comme les Abases se sont appelés, pour- 
rait en effet corroborer encore les inductions de pa- 
renté qu'en tiraient les savants. Mais comme chez les 
peuples en question il n'existe aucune autre simili- 
tude, on est en droit de considérer l'analogie nomi- 
nale comme un pur effet du hasard. On peut en dire 
autant à ceux qui font descendre les Abases des Ar- 
méniens. 

11 sera peut-être opportun de citer ici un passage 
extrait de mes tablettes ; il donnera une idée au lec- 
teur, à titre d'exemple pria: sur le fait, des connais- 



3^4 LES HAKTANTS 

sanees qu'on est à m^e d'soqnérir àam hi conTers^' 

tioB d'ignorants Abases. 

c Dans mon trajet à^OtUsehamtsekonri^ port Abase, 
à Bamkr, quartier fixe dn major général de Wran- 
gelj je rencontrai le prince Lewan^ proche parent 
dn sonyerain de l'Abasie. Il était entonré d'une 
wite nombreuse et se rendait auprès du prince 
Michel Scherwttsehidsej à sa résidence de Siojtmh-' 
Ssou ; nous réussîmes, mes compagnons et moi, k 
le retenir quelques, heures dans notre camp, établi 
sous l'ombrage de la forêt, et à lui faire accepter 
une tasse de thé. Je voulus mettre de suite cette 
circonstance favorable àprofit, pour rectifier et com- 
pléter mes notions sur l'intérieur de ce pays encore 
si peu connu ; mais, à mon grand regret, j'acquis 
bientôt la certitude que sous ce rapport mon entre- 
tien avec le prince JLeiran manquerait son bot. 
< Il parlait la langue tartare, comme en généra! les 
notables de ce pays, ce qui me dispensa d'avoir re- 
cours à un interi>rète : mais toutes les qu!e9tions 
que je lui adressai lui semblèrent si bizarres» que, 
s'il fiit maître de retenir ses éclats de rire, il ne le 
fut pas de dissimuler sa surprise. 
ce Aux éclaircissements qu'il me communiquait sur 
l'origine des Abases, je compris aisément que ses 
idées sur le principe d'existence ne remontaient 

« guère plus haut qu'à ses père et mère. 

c II était tout aussi peu instruit des divergences 

c d'opinion de son peuple en fait de religion. Tout ce 

« qu'il savait, c'est qu'il professait de sa personne 



»&U CAUCASE. 3S?) 

« fidèlement le culte mahométan ; qnc certaines tribus 
€ abases mangeaient de la YÎande de porc et se sonîl- 
e laient de plusieurs actes tout aussi coupables. Du 
reste un homme sensé ne devait nullement s'en pré- 
occuper, ces gens subiraient un jour le châtiment 
de leurs fautes. 

€ Le sujet qui m'offrit le^plus d'intérêt dans sa con- 
versation, c'est la manière dont se pratique la jus- 
tice dans sa tribu, où le sage axiome de Montesquieu 
est encore en pleine vigueur : Il ne faut pas faire 
par les lois ce que fon peut faire par tes mœurs. 
Inutile de faire observer que chez un peuple où il 
H^existe point de caractères pour retracer la langue 
parlée, et où, h l'exception de quelques moullahs 
et chefs, qui font usage de la langue turque, per- 
sonne ne sait lire ni écrire, il n'y a pas de lois 
écrites. 

€ Dans ma tribu, ainsi s'exprimait le prince Lewem^ 
lorsqu'un individu a commis un crime à mon préju- 
dice on h celui d'autres personnes, il en est aussi- 
tôt puni autant pour lui que pour l'exemple géné- 
ral. Mais sa faute ne porte-t-elle dommage qu'à 
lui seul, la perte qu'il essuie rend toute peine su- 
perflue; quant au reste, Allah y pourvoira. Un en- 
nemi m'a-t-il offensé personnellement, mon épée est 
jaromptc a laver cette injure dans son sa«g, car la 
vengeance sieé à Fhomme. Mais qu'»n fidèle ait 
« manqué aux abkitioiis prescrites, ou qu'il ait mangé 
de la viande de porc, l'immonde péché de la déso- 
béisî^ance s'attache k sa propre enveloppe et sa per- 



336 LES HABITANTE 

c dition en est la conséquence. Que m'importe? U 
€ sera privé des baisers des houris et le feu de l'enfer 
€ purifiera son corps entièrement. Celui qui pèche 
c est un kefir, un infidèle ; il est impossible à celui 
c qui possède la vraie foi de pécher. Le prophète a 
a dit : — Lorsque le vrai croyant trébuche, Dieu lui- 
a même le retient par la main ! • 

Après ce discours, le prince Lewan huma avec une 
satisfaction visible un verre de thé, tout en tirant de 
gros nuages de fumée de son tchibouc. 

La profession de foi de notre hôte fut suivie d'une 
courte pause; je cherchai à l'abréger par quelques 
objections sur sa manière de voir, mais je m'aperçus 
qu'il reviendrait difficilement sur le sujet que nous 
venions de traiter, et je détournai la conversation en 
abordant la géographie et la statistique du pays. 

A cet égard le jeune prince me parut moins élo- 
quent et moins expert qu'en fait de droit et de re- 
ligion. 

Il ne connaissait des montagnes du Caucase que 
ïOrfi'Ilaub (l'Elbrouz), le séjour des bienheureux; 
néanmoins il prononçait ce nom tout différemment de 
la manière dont nous l'écrivons ; en général il est 
impossible de désigner exactement avec nos signes 
écrits, si mal que ce soit, les mots de la langue des 
montagnards, si riches en consonnes sifflantes et gut- 
turales. Il appelait toutes les montagnes dagh (mon- 
tagnes) et tous les fleuves ssou (eau, rivière). 

Je le questionnai au sujet du nombre, de l'im- 
portance et de l'étendue des lieux habités du pays ; 



DU CAUCASE. 337 

il me répondit , moitié surpris et moitié souriant de 
ma curiosité, qu'il y avait en Abasie une foule de lo- 
calités qui, selon le nombre considérable de familles 
qui les occupaient, étaient plus grandes^ et d'autres 
au contraire moins habitées étaient plus petites en 
étendue. Remarque dont personne ne prétendra dis- 
cuter la justesse. 

Et, pour vider le calice jusqu'à la lie, comme je 
l'interrogeais sur la quotité des habitants du terri- 
toire, le prince Lewan et toute sa suite me répondi- 
rent par un formidable éclat de rire. Le charmant 
prince ne savait plus s'il devait me considérer comme 
un imbécile ou comme un fou. « Est-ce que dans 
t votre pays, dit-il en hochant la tête avec un air de 
t commisération , l'on compte les hommes comme le 
« bétail? » 

D'après cela le lecteur m'excusera et comprendra 
que je ne revins ipjf^nt sur la question scientifique de 
l'origine des Abases, égyptienne selon les uns, abyssi- 
nienne ou arménienne selon d'autres. 



La résidence du maître de l' Abasie, Ssojouk-Ssou, 
est admirablement située; elle compte 5,000 habi- 
tants. Les autres lieux remarquables du territoire 
(qui l'étaient plus autrefois que dans leur état actuel) 
sont, en général, des places côtières, et toutes au 

pouvoir des Russes. De tout temps les Abases ont 

S2 



X\H LKS HABITANTS 

passé pour de hardis pirates ; ils montaient des navires 
d'une construction particulière, allant à la voile 
comme à la rame , nommés oledschkandar^ qui por- 
taient de cent à trois cents hommes ; ils faisaient la 
chasse aux vaisseaux étrangers, principalement aux 
Gouriens et aux Turcs, et rapportaient habituelle- 
ment dans leurs foyers de riches butins, La piraterie, 
raconte Wachoutcht, était jadis la principale industrie 
des habitants, qui négligeaient pour elle Tagricul- 
ture et les travaux paisibles. Les pirates d'Anaclea, 
de Dranda, etc., répandaient autant d'effroi sur les 
côtes de TAbasie, que ceux de Modon et de Parga 
sur les côtes de l'Albanie. 

La Russie a mis fin à ce brigandage maritime de 
l'Abasie, et elle a converti ses anciens entrepôts eu 
places fortes. Voici les noms de ces forts, ils dominent 
tous un bazar de plus ou moins d'importance, ce sont : 
Iloriy Dranda^ Soukoumkalé y Bambor et Piizaunda. 
Dranda et Pitzounda (Bitschwinta), autrefois sièges 
cpiscopaux, sont surtout remarquables par des rui- 
nes grandioses d'anciens temples. 

Nous avons déjà mentionné plus haut la beauté, la 
fertilité et la salubrité du climat de l'Abasie. Toutes 
les espèces de blés et de grains y prospèrent à mer- 
veille, mais toutes aussi à l'état sauvage comme l^s habi- 
tants eux-mêmes, qui ne cultivent que juste ce qu'il 
leur faut pour subvenir à leurs plus pressants besoins. 
Les rivières abondent en poisson et les forêts en gibier 
à plume et à ix)il. Le quadrupède que nous nomme- 
rons en première ligne est la chèvre abase, qui a ton- 



DU CAUC^ASE. 339 

jours été renommée pour sa grande taille et ses soies 
fines et longues. 

Le miel est Tun des produits territoriaux qui 
passent dans le commerce; on en trouve de grands 
dépôts au bazar de Constantinople. Ce miel, amassé 
naturellement par les abeilles dans les fentes des ro- 
chers , possède une propriété merveilleuse , celle 
d'enivrer complètement lorsqu'on en fait, usage à 
jeun; aussi remplace-t-il chez le fanatique mahométan 
les boissons spîri tueuses. 



Avant de clore cette description topographique et 
morale de TAbasie, nous croyons devoir y joindre 
quelques renseignements généraux qui doivent trou- 
ver place non-seulement ici, mais encore dans les cha- 
pitres précédents et dans les suivants . 

En présence de la confusion qui règne dans la popu- 
lation et le langage duCaucase, où Von trouve souvent, 
étroitement massées en de certains endroits sur une 
étendue de 10 lieues carrées, presque autant de tri- 
bus dont Torigine, tout identique qu'elle soit, ne les 
empêche pas actuellement d'avoir plus ou moins de 
dissemblance entre elles, il est impossible de qualifier 
chacune d'elles ou chaque idiome exactement. Ce 
serait une entreprise aussi pénible et aussi ingrate 
dans son exécution que nulle dans son résultat. 

Afin de ne pas nous perdre dans un dédale de 
détails, et pour arriver plus facilement à une idée 



340 LES HABITANTS 

complète, nous ne nous sommes occupé que des peu- 
plades les plus fortes et les plus importantes, eu ran- 
geant, pour ainsi dire sous le même pavillon, les 
autres clans, selon leur affinité de langage et d'ori- 
gine réelle ou supposée, et les classant par rayons 
d'habitants ou d'idiomes. 

Mais, sur la côte du Pont, ces rayons sont moins 
déterminés que dans les autres parties de la Circassie; 
aussi fera-t-on bien de ne s'en référer à nos descrip- 
tions générales que pour ce qui concerne le centre ou 
la masse principale du peuple dont il sera parlé; et, 
quant aux tribus des frontières, de ne les considérer 
que comme des corps mixtes, dont la population est 
tellement hétérogène que sous le rapport du langage 
et des mœurs on ignore à quel territoire ils apparte- 
naient primitivement. 

Les Dshigèihes, pour n'en citer qu'un exemple, 
établis sur les rives du Bsyh et de la Ssotscha^ dépen- 
dent selon les uns des Adhighés, et selon les autres, des 
Abases ; Wachouscht , au contraire, dans sa grande 
géographie caucasienne , désigne les Dshigèthes 
comme une nation indépendante. 

Nous avons suivi, en ouvrant ce chapitre, l'ordre de 
division des peuplades assises depuis le Kouban jus* 
qu'au Pont, d'après les plus récentes statistiques 
russes qui résument toutes les découvertes à ce sujet, 
et sont pour l'instant les meilleurs documents à con- 
sulter. Quant à nous , nous considérons les Dshigè- 
thes comme originaires des Abases, quoique très-mêlés 
iVOuhyches et à^Abasèches; leur idiome et leur exté- 



DU CAUCASE. 341 

rieur tiennent à peu près le milieu entre ceux des 
Abases et des Adighés. 

Nous donnons ici comme complément une courte 
description de ce petit peuple belliqueux, les Dshi- 
gèthes, nous servant de ce qu'en dit Wachouscht et 
le comparant aux notices de nos propres tablettes. 

LES DSHI6ËTHES. 

< Depuis la souveraineté des Bagratides jusqu'à 
« présent, le pays qui vient après il/^cAo^eA^ (Abasie), à 
€ Fouest de Kappétis-Tzchal (Bsjb?), a porté le nom 
« de Dshigeth. On retrouve cette dénomination 
€ dans la Vie de Wachtang-Gurgarslan ; elle désigne 
€ le territoire qui s'étend jusqu'à la mer, situé au 
< nord du précité et en deçà de la grande chaîne 
« centrale de montagnes. Aujourd'hui le Dshigeth 
c est borné à l'est par le Kappét (Bsyb), à l'ouest et 
€ au sud par la mer Noire, au nord par le Caucase. 
€ Les produits du pays, la végétation, le règne ani- 
« mal, les us et coutumes des habitants sont absolu- 
ment les mêmes que chez les Abases ; seulement 
la population est, s'il est possible, plus gros- 
sière et plus sauvage encore. Il n'existe presque 
plus aujourd'hui de traces du christianisme que 
l'on y pratiquait autrefois. Les Abases et les Dshi- 
gèthes porticnt les mêmes armes, le même habille- 
ment; ils ont à la guerre la même tactique que les 
Tcherkesses. » 



342 LES HABITANTS 

Voilà ce qu'eu dit Wachouscht. Nous u'avons rien 
à blâmer dans cette courte description, si ce n'est les 
épithètes de grossièreté et de barbarie, qui seraient 
plus applicables aux Abases qu'aux Dsbigèthes; à 
moins cependant que Ton ne trouve les Abases plus 
pacifiques parce qu'ils se sont plies plus aisément sous 
le joug étranger, et les Dsbigèthes plus barbares parce 
que l'indépendance est une question toute vitale pour 
eux. 

Lors de mon séjour sur la côte orientale du Pont 
(en 1845), les vivres étaient fort enchéris dans tous 
les aouls des Tcberkesses indépendants. Les récoltes 
de l'année précédente avaient manqué, les provisions 
étaient totalement épuisées, et une foule de gens pé- 
rirent d'inanition. On n'avait même pas la perspec- 
tive de voir s'améliorer cette douloureuse situation : 
la grande sécheresse qui inaugurait le printemps 
de 1845 menaçait de rendre la position plus affreuse 
encore. 

La Russie conçut en ce temps de soufirances la 
réalisation du prompt asservissement des peuples de 
la côte, et jamais les rives orientales du Pont ne furent 
gardées plus strictement à vue qu'à cette époque 
malheureuse ; tout accès par mer était coupé aux 
Tcberkesses, et ils attendaient aussi peu de secours 
de l'intérieur. Cependant personne ne songeait à se 
soumettre. 

Jamais on ne vit autant de Tcberkesses qu'en 1845 
affluer dans les bazars dominés par les forts rus- 
seî^. Ils accouraient tous les jours eu foule pour 



D\} CAUCASE. 343 

échanger contre du pain leurs prisonniers, les armes 
et les objets précieux dont Tusage ne leur était pas 
indispensable. Mais il y avait encore loin de là à la 
soumission, quelque avantageuses qu'eussent pu leur 
paraître les conditions offertes par la Russie. 

Les armes et les armures» les vêtements du travail 
le plus précieux s'échangeaient contre un sac de sel 
ou de farine ; c'est ainsi que je vis libérés à un si 
faible prix des soldats russes, qui languissaient de- 
puis longtemps dans les prisons. Dans le bazar de 
Ssotscha, un magnifique sabre de Tcherkesse attira 
mon attention. J'en offris une pièce d'or, a Donne- 
moi un sac de farine, me dit le propriétaire, et le 
sabre t'appartient ! » 

La misère ne fit qu'accroître pendant Tété. Les 
Busses ne doutaient pas de l'efficacité de la faim pour 
courber Torgueil des Tcherkesses et les forcer à se 
livrer à eux; chaque jour de longues négociations 
avaient lieu avec les chefs influents ; mais on ne les 
trouvait jamais disposés à mettre bas les armes. . 

J'assistais souvent aux séances des chefs oubyches 
et dshigèthes, et l'admirable aspect de ces hommes 
ranimait en moi tout l'enthousiasme que des rapports 
désagréables antérieurs avec les Tcherkesses m'avaient 
fait perdre. 

c Soyons de loyaux ennemis , » disait Bersek 
Béyj le fier prince des Oubyches, au général W. . . « Des 
hommes honorables doivent-ils avoir recours à la fa- 
mine pour vaincre ceux que leurs armes n'ont pu ter- 
rasser? C'est la faim qui m'amène auprès de vous; les 



344 LES HABITANTS 

malheurs de mon peuple me brisent le cœur, mais je 
ne viens pas pour me soumettre: je ne veux que vous 
rappeler notre bon droit et réveiller en vous les sen- 
timents de rhonneur. 

« Est-ce là la magnanimité tant vantée de votre 
pacha, qui nous laisse périr d'inanition pour régner 
sur des morts? Nous ne demandons pas votre pain ; 
nous ne réclamons que la liberté de nous en procurer 
d^autre. Vous nous imputez à mal notre refus d'as- 
servissement au sceptre de votre maître. Est-ce là un 
juste motif pour nous laisser aux prises avec la fa- 
mine ? L'homme refuse- t-il la nourriture au cheval 
fougueux que sa main a été inhabile à maîtriser ? et 
pousserez-vous la cruauté plus loin envers nous qu'à 
regard d'inintelligents animaux ? » 

A ces paroles, Bersek-Béy se tut. La réponse du gé- 
néral au mâle discours de son hôte guerrier fut aussi 
digne que le comportaient les circonstances. Il re- 
tourna l'image citée du cheval au profit des Susses, 
faisant observer qu'un bon cavalier ne laisse pas mou- 
rir de faim son cheval fougueux, mais que parfois ce- 
pendant il emploie ce moyen licite pour le dompter et 
l'assouplir au mors, etc. Le général ajouta que le 
puissant monarque russe, dans toutes ses conquêtes, 
se faisait une loi de la douceur et de l'humanité. 11 
énuméra les félicités et l'abondance dont le ciel com- 
blait les sujets de Sa Majesté Impériale, bienfaits dont 
les Tcherkesses auraient aussi leur part, pourvu 
qu'ils se soumissent au joug facile de la Russie, etc. 

Le général était l'un des hommes les plus nobles et 



DU CAUCASE. 345 

les plus éclairés de sa caste ; les paroles tombées de ses 
lèvres devaient nécessairement se trouver en singulière 
contradiction avec sa pensée intime ; mais il avait une 
tâche à remplir, et il dut y satisfaire. Sa mission 
au Caucase consistait moins à accomplir de belles ac- 
tions qu'à exécuter des ordres. 

Les pourparlers, très-animés des deux parts, du- 
rèrent plus de quatre heures ; le général, qui prévoyait 
les mêmes débats avec les autres chefs, y mit fin en 
ces termes ; t Écoute, Bersek-Béy, dit-il, toi l'orgueil 
de ta tribu, écoute mes dernières paroles. Jusqu'à 
ce que nos idées s'accordent davantage et amènent nos 
négociations à un meilleur résultat, voici le terme 
moyen que je te propose : l'abord des denrées doit 
vous rester fermé du côté de la mer, telle est la vo- 
lonté de l'Empereur, mon maître ; mais pour que vous 
ne puissiez nous accuser de vous sacrifier aux hor- 
reurs de la disette, tous ceux d'entre vous qu'elle 
pourrait atteindre sont autorisés à venir nous trouver 
et à travailler à nos fortifications. Vous serez nourris 
et largement rétribués, et je te donne ma parole qu'il 
ne sera fait mal à qui que ce soit. » 

Bergek-Béy remercia le général et répondit qu'il 
allait porter cette proposition à ses sujets, sans toute- 
fois se prononcer pour ou contre elle... 

Le jour suivant, je quittai la forteresse où se tenait 
ce conseil, et après une navigation orageuse de quinze 
jours sur la mer Noire, je revenais au même endroit. 
J'avais hâte de connaître l'impression que les paroles 
du général avaient produites sur les montagnards af- 



346 LES llABlTANT.s 

famés. Les Dshigèthes ainsi que les Oubyches avaient 
accueilli avec colère le message de Bersek-Béy et des 
autres chefs auxquels même instruction avait été 
donnée. Treize individus seulement s^étaient enfuis 
secrètement des aouls les plus voisins des forces 
russes, et j'appris plus tard que de ces treize hommes 
cinq avaient été massacrés ; les huit autres furent 
expulsés par leurs compatriotes pour avoir aidé 
leurs ennemis, les Eusses, à la construction de leurs 
forts. 

Ce trait seul caractérise suffisamment les monta- 
gnards.... Bersek'Béyj Torgueilleux prince des Ou- 
byches, est le môme qui cette année (1847) prit, à la 
tête de sa tribu , Timportante forteresse Ssolscha 
d'assaut, et passa toute sa garnison au fil de 
epee. 

Je ne m'arrêtai que quelques heures à SsoU- 
cha^^ tandis que des circonstances particulières me 
retinrent plus de huit jours dans le fort voisin Jr- 
diller^. 

Ce séjour d'une semaine m'en apprit, sur l'état ac- 
tuel des Tcherkesses, plus que ne l'avaient fait tous 
mes voyages sur les côtes du Pont, et je dépouillai 
mes fausses préventions sur leur compte. 

Le commandant du fort, Swan-Béy, quoique ori- 



1 Le ioTi SsoUcha est situé sur la limite du pays des Oubjches; il 
est désigné sur la plupart des cartes russes sous le nom de Nawa- 
ginskoje . 

•En russe, Kreposl Sswœtauo Ducha, c'est-ii-dire lo fort du Saint- 
Esprit. 



V\J CAUCASE. 347 

ginaire du Dshigeth, était au service militaire de la 
Russie. Le sort le fit tomber tout jeune encore entre 
les mains de ses ennemis ; il reçut à Saint-Pétersbourg 
son instruction militaire, et après avoir passé son 
examen d'officier, on l'avait envoyé au Caucase, où il 
avait rapidement gagné le grade de major. Il combat- 
tit glorieusement les Tschetschenses et les peuples du 
Daghestan; mais jamais on n'obtint de lui qu'il tour- 
nât ses armes contre sa patrie. Il s'était acquis à un 
si haut degré la confiance des Russes, qu'il fut nommé 
eommandant du fort Ardillerj situé sur la frontière 
du Dshigeth. Tous ses efforts tendaient à maintenir 
les bonnes relations entre les Russes et les Dshigè- 
thes, et en tout cas la haute estime des deux 
nations pour sa personne parle suffisamment eu sa 
faveur, 

Swan-Béy^ on le comprend parce qu'il n'eut pas 
occasion d'en visiter d'autres, considérait la Russie 
comme le pays le plus vaste, le plus puissant et le 
plus éclairé de Tunivers; avec cette conviction, il 
prenait honorablement à tâche de faire profiter ses 
compatriotes des bienfaits de la civilisation moscovite. 
Je partageais naturellement sa manière de juger Y un 
de ces pays, et son aptitude à éclairer Vautre : aussi 
eus-je la satisfaction de le voir répondre à mes questions 
avec tout l'empressement et tout le développement 
désirables. 

Lorsque j'habitais Ardiller, les travaux des fortifi- 
cations étaient dirigés par un officier du génie polo- 
nais, homme fort habile et d'une instruction étendue. 



348 LES HABITANTS 

De malheureux événements l'avaient condamné pen- 
dant douze années à Texil dans le pays des Abases et 
des Adighés ; je lui dois, grâce à ce long séjour au 
milieu des montagnards, de précieux renseignements 
sur ces contrées, dont il parlait le langage, me dît 
Swan-Béy^ avec une étonnante facilité. 

Le capitaine X. n'est pas le seul de sa nation que 
j'aie rencontré dans le Caucase, exilé comme Promé- 
thée. L'expérience m'avait enseigné comment l'on 
gagne le cœur de pareils hommes; sa méfiance, engen- 
drée par l'infortune, se dissipa bientôt, et il m'ouvrit 
son cœur. Tant que dura notre liaison, aucune allu- 
sion à son cruel destin, touchant la Pologne ou l'em- 
pereur Nicolas, ne fut faite, et pas un mot ne fut 
échangé entre nous qui aurait pu donner de Vombrage 
à l'espion le plus alerte. 

Le capitaine X. me sut gré de ma réserve; ses 
yeux noirs et les plis de son front en disaient plus que 
tous les discours. Nos entretiens roulaient donc pres- 
que exclusivement sur le sujet auquel je portais le 
plus grand intérêt : les Tcherkesses et leurs mœurs. 
Sa bibliothèque renfermait presque tous les auteurs 
tant anciens que modernes qui traitent du Caucase. 
A la suite de chaque ouvrage, où d'ordinaire il y avait 
un grand choix à faire, il avait ajouté des notes 
dues à sa propre expérience. 

Je serai à même, dans le chapitre suivant, d'utili- 
ser bien des renseignements dont je suis redevable aux 
savants commentaires de Swan-Béy et du capitaine 
X. ; je me borne, quant à présent, à consigner quel- 



DU CAUCASE. 349 

ques remarques générales qui concernent TAbasie et 
particulièrement le Dshigeth. 

Les habitants de ces deux pays se sont donné le 
nom à^Apma^ et sur le littoral voisin de la mer celui 
à^Apsue. Us se classent par princes, nobles et paysans. 
Les princes ont conservé du temps de la domination 
géorgienne le titre de Tahvoadi, les nobles celui 
à'Amystha. Les indigènes nomment Ckalcis le terri- 
toire situé entre Gagra et Ssotscha , c'est-à-dire de ce 
côté des montagnes, à l'opposé à'Alan^ qui signifie en 
deçà des montagnes. 

Le mot Dshigeth est une corruption de Dshigith , 
qui exprime, ainsi que me l'apprit Swan-Béy, dans le 
langage de ce peuple^ un cavalier habile à combat- 
tre*. 

Ardiller provient du nom d'une famille princière, 
les Ardil^ qui jadis étaient maîtres de ce pays, mais 
qui depuis l'apparition des Russes se sont retirés à 
l'intérieur et vivent dispersés. Les montagnards ont 
conservé la dénomination de l'ancien aoul à l'égard 
du fort nouvellement construit ; les Russes, au con- 
traire, nous l'avons vu, l'appellent le fort du Saint- 
Esprit. 

La rivière qui se perd dans la mer près d'Ardiller 
a été nommée par les indigènes Mdsym ; Mdsymtha^ 



* Les Russes de ce mot en ont fait deax : Dshighitoioaljt Dshighi ' 
foioJba. Le premier, chez les Cosaques de la Ligne » signifie manier 
un cheval habilement et faire des exercices militaires monté sur 
lui, etc. Le second sert de commandement lorsque Ton poursuit 
l'ennemi. 



350 LES HABITANTS 

ainsi que Tindiquent à tort les cartes de géographie, 
signifie primitivement aU Mdsym ou le pays situé sur 
le Mdtym. 

Les notables dshigèthes ont adopté Fislamisme, 
mais le peuple en grande partie adore toujours ses 
faux dieux. 



LES ADIGHES OU LES TCHEftNESSES PROPREMENT OITS. 

L^origine des Adighés remonte aux temps les plus 
reculés ; nous avons déjà cité quelques tribus qui leur 
sont alliées; leurs sentiments chevaleresques, leurs 
mœurs d'une simplicité patriarcale, leurs formes 
admirables, les placent incontestablement au premier 
rang des peuples libres du Caucase. 

En parlant de Tan tique origine de cette nation, 
nous nous rangeons à Topinion de ceux qui, aussi 
loin que remonte l'histoire, prétendent que les Adighés 
sont demeurés aux mêmes lieux où nous les retrou- 
vons aujourd'hui. Sous les Byzantins ils portaient 
le nom de Zicches , Zycchis et Zeeches. Ils ignorent 
eux-mêmes d'où vient celui de Tcherkesses ou de 
Circassiens, qui est d'invention moderne, Klaproth 
le fait venir du turc Tcherkfis (qui arrête sur les 
routes) et Senkowski du persan ^«erftecA (brigand, 
chef). 

Afin de ne pas accroître la foule de commentaires 
qu'on a déjà faits sur l'origine du mot TcherkessCj et 
laissant de côté les rapports fabuleux des voyageurs 



DU CAUCASE. 33 1 

(les siècles derniers sur les Adighcs, nous aborderons 
sur-le-cham]) notre sujet:, (it nous essayerons de dépein- 
dre les Tcherkesses, tels qu'ils sont actuellement. 

Leurreligion est, comme en Abasie, un mélange du 
christianisme, de l'islamisme et du paganisme. Le 
christianisme, dont il ne reste que fort peu de traces, 
fut introduit chez les Adighés dès le v* siècle ; il 
subsista presque sans interruption, reconnu par 
les princes et les noblei' comme la religion du pays, 
jusqu'au jour où apparut le célèbre Scheich-Mansour. 
Il était appelé à jouer au Caucase, à la fin du siècle 
dernier, le même rôle que remplit aujourd'hui dans 
le Daghestan Schamyl^ l'illustre chef des Lesghis. 

Il est question pour la première fois de Scheich- 
Mansour dans les annales caucasiennes en l'an i 785. 
La Russie prétend que cet apôtre fanatique , dont le 
nom est également vénéré chez tous les peuples ma- 
hométans, depuis la mer Noire jusqu'à la mer Cas- 
pienne, n'était autre qu'un émissaire soudoyé par la 
Turquie et muni des pouvoirs les plus étendus, chargé 
de propager les dogmes de Mahomet dans le Caucase, 
et d'exciter les montagnards à la révolte contre les 
Eusses, qui sont d'une autre religion. Au lieu de me 
faire l'écho des fabuleuses et confuses histoires qui 
courent sur la vie et les hauts faits de Scheich-Man-- 
souVj je donne l'imitation libre d'un ghasel concer- 
nant ce chef de parti, que je dois aux soins officieux 
d'un effendi de Schirwan avec lequel j'étais lié d'a- 
mitié. 



332 LES HABITANTS 

Mes vers célèbrent la puissance 

De Scbeich Mansour, le héros de la foi : 

Ils sont voués à sa raillance. 

Il féconda la terre de la foi ; 

Fort au combat, sa conduite est sans blâme. 

Adighé, Daghestan, Schirwan ont même foi. 

Il parle, et dans les cœurs verse une ardente flamme, 

Sa bouche est la semence et le sol de la foi, 

Par ses yeux, dans sa nuit, l'erreur est éclairée, 

De sa parole sort le conseil de la foi; 

De cette foi, seule vraie et sacrée. 

Son glaive est le témoin des actes de la foi ; 

Des malheurs, des dangers il préserve nos têtes, 

Et tout se groupe autour du héros de la foi ; 

Sa marche est une suite immense de conquêtes. 

11 abreuve, en passant, le saint champ de la foi 

Du sang abject du Moscovite esclave. 

Son bras ne connaît pas d*entravc. 

Leur race disparaît; prophète de la foi, 

Il mène les croyants, la victoire est certaine ; 

On voit flotter l'étendard de la foi 

Depuis les Adighés jusqu'à la mer Caspienne. 

Moi, Eouli-Khan, rejeton de la foi. 

Du sang des Arakans, je chante la puissance 

De Scbeich Mansour, le héros de la foi, 

De la rare d'Osman. Honneur à sa vaillance ! 



En 1791, le prophète guerrier fut fait prisonnier 
par les Russes à l'assaut du fort Anapa^ et bientôt il 
mourut misérablement en prison dans l'île de Ssolowe- 
tzkoy * . Depuis Scheich Mansour les princes et les no- 
bles Tcherkesses, ainsi que leurs tribus, se sont pres- 

1 Mot russe que l'on pourrait traduire par Vile des RotnignoU, 



Dîl CAUCASE. 3î>a 

que tous convertis à Tislamisme sunnite. Une faible 
partie de la population est seule restée fidèle à ses 
anciens dieux. Les principales divinités sont: 

1 . Ckiblé, le dieu de la foudre, de la guerre et de 
la justice. C'est à lui que s'adressent les hommes qui 
partent pour les combats ; les plus belles brebis du 
troupeau lui sont offertes en sacrifice lorsque Tissue 
en a été favorable. L'orage qui survient au moment 
de l'attaque est regardé comme un présage de bon 
augure ; l'arbre frappé de la foudre devient sacré ; le 
plus grand criminel qui se réfugie sous ses branches a 
trouvé un sûr asile. Dans le même sens, l'homme que 
la foudre a atteint est considéré comme sacré, et porté 
en terre avec les plus grands honneurs. 

2. Tleps , le dieu du feu. Le culte de cette 
divinité semblerait être un reste de l'adoration 
du feu des Guèbres, dont on retrouve encore quel- 
que trace chez les tribus établies dans les hautes 
montagnes. 

3. Ssasserech (Seozeros), le dieu de l'eau et des 
'vents. La mer et les nuages lui sont soumis ; c'est lui 
qui détiache les avalanches de la cime des glaciers, et 
fait jaillir les sources du sein des montagnes. Le cul- 
tivateur qui implore ce dieu pour obtenir de la pluie 
verse en sacrifice une boisson sur le champ desséché. 
La fiancée, lorsque son amant est en mer, la femme 
pour son mari , la mère pour son fils , confient 
leurs offrandes au fleuve qui se jette dans l'onde salée ; 
son eau rapide est chargée de porter le saint message 
jusque dans les profondeurs où trône la divinité, qui 

23 



l 



3S4 LKiî HABITANTS 

transmet sa réponse dans le souffle des vents ou par la 
direction des nuages. 

4. Sekùutcha^ le dieu des voyageurs, se manifiBBte 
aux touristes et particulièrement à ceux qui accom- 
plissent un pieux pèlerinage. Il récompense Thospi- 
talité par les bénédictions et la prospérité qu'il répand 
dans toutes les demeures où elle est désintéresBée et 
se donne volontiers. A Tarrivée ou au départ d'un , 
hôte, le maître de la maison porte à ce dieu une bois- 
son en offrande. 

5. Mmtcha^ le dieu des forêts, recueille son adora- 
tion sous leur propre ombrage, où tous les autres 
dieux »ont aussi leurs places consacrées; on a 
pour ces lieux, aussi loin que s'étendent les branches 
des arbres élus, le même respect que jadis pour les 
temples des Grecs et des Romains ; le criminel y trouve 
également un refuge assuré. Lorsque les vieillards ont 
de graves intérêts à débattre, ils se réunissent sons 
les chênes sacrés de la foi*êt ; on y tient conseil à propos 
de la guerre ou de la paix, on s'y rassemble avant de 
marcher au combat, etc. 

Dans un article de Schott, d'après Rusikij-Wjfstnik 
sur V Ancienne religwn des Tdierkesses * , il est 
question de MesUcha (Mésit'chch) : « Mésit'chch 
montait un farouche sanglier aux soies d'or ; les cerfs 
s'accouplaient à sa voix dans les prairies, et certaines 
vielles (descendues des cieux?) étaient chargées de 
traire les biches. » En cela la ressemblance est frap- 

1 ArclUvei cI'Ermak, 1S43, cahier I. 



DU CAUCASE. 355 

pante avec k mythologie du Nord. N'a^^t-on pas sou- 
Tenir des images des sangliers de Nerthus, la mère 
germaine des dieux, portées sur les casques? Le san- 
glier awo soieê d'or^ le symbole du soleil et de ses 
rayons, était Tanimal sacré de Freyr; et le soir de 
Jules (Noël), les anciens Germains offraient à Freyr un 
sanglier ^piatoire. 

6« Pekoaeh (la souveraine des eaux) était une espèce 
de naïade reine, sur laquelle on manque de renseigne- 
ments, 

?• Achirij le dieu du bétail, est regardé comme 
très-puissant; on lui sacrifie encore de nos jours des 
animaux. On lit dans Tarticle de Schott^ déjà cité : 
€ Une famille qui habite les montagnes, à un jour 
déterminé de l'automne, chasse une vache de son 
troupeau dans un bois sacré. On attache à ses eornes 
du pain et du fromage. Les habitants de la contrée 
accompagnent cette vache, que Ton nomme la vache 
libre d^Ackin ^, et que Ton tue au lieu consacré. Il est 
bon de faire observer qu'on ne la dépouille pas à l'en- 
droit où elle a été abattue ; que Ton n'accommode pas 
sa chair où on Ta dépecée; que l'on ne mange pas celle-ci 
où on l'a fait cuire, et que, pour chacune de ces choses, 
on change de place. Pendant la préparation des mets, 
le peuj^e danse autour de l'arbre du sacrifice, la tête 
découverte, en chantant à haute voix des hymnes de 
circonstance. Il est persuadé que la vache, le jour de 
la aolennité venu, quitte volontairement le troupean 

« En dialecte tcherkesse , AcMn-^Vehemleriko, 



356 LES HABITANTS 

pour se rendre au lien sacré, c/est par ce raotif qu'on 
Ta quali^ de libre. Lorsque les torrents sont sortis de 
leur lit, ceux qui suivent la bête hésitent à les traver- 
ser; Vanimal, au contraire, se jette à la nageetpar-t 
vient au terme de sa destination, où il attend l'arrivée 
de son maître et celle du peuple qui l'accompagnait. 
Dès que le moment du sacrifice approche, la vache choi- 
sie par jiehin donne à entendre par ses mugissements 
et toutes sortes de mouvements qu'elle en est l'objet. 
8. Jemich^ le dieu des troupeaux de moutons. On 
célébrait pendant l'automne, à Tépoque de la saillie 
des brebis, une fête en son honneur. 



Il' existe encore un grand nombre d'autres divinités 
dont on ignore les attributs ; les Tcherkesses ont 
de tout temps adoré un être supérieur à celles-ci : le 
créateur de ce monde et le génie conservateur de^ 
toutes choses, qu'ils nommaient Tchachcho ( le plus 
grand dieu). 

Il est remarquable aussi qu'à l'opposé des princi- 
paux peuples de l'antiquité, on n'ait jamais pratiqué 
chez les Tcherkesses de sacrifices humains. Mais en re- 
vanche le9> prophéties et en général toutes les super- 
stitions y trouvent créance. Dans chaque circonstance 
de la vie on cherche à lire l'avenir au moyen des 
lignes, des cavités et des protubérances des os d'épau- 
les de mouton. Les haricots servent également dans 
la divination. Les Tcherkesses croient au diable qui 



IHI CAUCASE. 357 

s'introduit daos le corps des hommes. Ils pensent que 
l'âme huEiaiiie alliée à de mauvais esprits passe dans 
le corps de loups, de chiens et de chats. Les person- 
nes ainsi tombées au pouvoir du mal se nomment 
Uddas. Slles ont la faculté de se rendre invisibles, et 
on leur rapporte tous les malheurs qui frappent les 
populations. Scfaott dit à ce propos : c Certaines tribus 
tcherkesses s'imaginent que les Uddas gravissent de 
nuit au printemps une montagne nommée Ssbr- 
Oachch et située sur le territoire des Schapssouehs ; 
ils montent à cet effet toutes sortes d'animaux domes- 
tiques et sauvages. » 

Est-il nécessaire de faire encore remarquer ce rap- 
prochement avec les voyages aériens de nos sorcières 
au Blocksberg ? 



11 serait difficile de dire quelque chose de précis sur 
le gouvernement et l'administration de la justice, 
parce qu'il n y a pas de lois écrites, et que tout se fait 
d'après d'anciennes coutumes qui varient plus ou 
moins dans chaque tribu. 

Les tribus où l'islamisme est la religion prédomi- 
nante ont leurs lois fondées principalement sur le 
Coran, modifiées toutefois par les circonstances lo- 
cales et usuelles. Dans d'autres aussi les habitants les 
plus âgés et les plus respectables de Taqul se réunis- 
sent pour rendre la justice, et chacun accepte leur 
jugement sans murmure. 



358 LES HABITANTS 

Les Tdierkesses ont toujours eu de la répugnatioe 
pour la monarchie , telle qu'elle était en usage 
autrefois che» la plupart des peuples du Caucase, 
et ils ne l'ont jamais adopté. La vie de famille, 
dont Texistence au sein des tribus n'oflFre que 
des proportions plus larges et une idée plus complète, 
a pris avec le temps, selon les besoins et les cas par- 
ticuliers qu'il évoquait, la forme d'un système ftodal 
que maintient la pensée de la réciprocité, ce soutien 
de l'ordre et de toute justice humaine. 

Les Tcherkesses indépendants ont trois classes bien 
distinctes : celle des princes, celle des nobles et celle 
des paysans ou combattants en sous-ordre. Le clergé 
est trop faible pour enfermer une à part; on l'honore 
autant qu'on honore la noblesse et les princes même. 
Les nombreux esclaves du pays sont des prison- 
niers de guerre ou des déserteurs, auxquels les guer- 
riers ouvrent rarement leurs rangs ; on les occupe 
tant aux travaux d'agriculture qu'aux soins de do- 
mesticité dans les habitations des grands. La volonté 
populaire est la plus forte puissance dans l'Etat ; les 
princes et leurs vassaux, les ousdes (nobles) ne sont 
que les instruments de ce pouvoir, et aussi les chefs 
en temps de guerre. Tout Tcherkesse indépendant 
naît soldat et il a voix dans les assemblées popu- 
laires où l'on décide de la paix ou de la guerre, ques- 
tions sur lesquelles tout se meut ici. Quoique chaque 
Tcherkesse, qomme nous l'avons feit observer, doive 
être exercé dès l'enfance au maniement des armes, on ne 
convoque Vagriculteiir au combat qu'au moment décisif . 



\}\J CAUCASE. 359 

Les princes et les principaux ousdessant, pour ainsi 
dire, les seuls propriétaires de biena-fonds ; ils louent 
leurs terres aux autres et reçoivent en payement une 
faible quantité de bétail et de céréales. L'agriculture 
et les industries sont du reste ici en aussi fftcheux 
état qn'exL Àbasie ; les Tdierkesses ne vivent pas 
pour le travail, mais ils travaillent pour vivre. Leurs 
superbes troupeaux de bétail et de moutons font leur 
principale richesse. 

Les paysans doivent certaines corvées aux ousdes; 
néanmoins ils ont la faculté de les rachetcir, et les 
princes de leurs tribus les nomment parfois eux- 
mômes ousdes. 

La vengeance est le premier devoir pour le ïcher- 
kesse, comme pour tous les peuples indépendants du 
Caucase. Cependant la famille du mort se réconcilie 
sans tache pour son honneur avec le meurtrier, qui, 
dans ce cas, doit acquitter le prix du sang prescrit à 
titre de punition. 

Mais ces réconciliations pacifiques sont fort rares 
et plus rarement encore on en observe les clauses. Le 
meurtrier réussit-il à s'emparer d'un jeune enfant ap- 
partenant à son ennemi mortel, et l'élève-tril secrè* 
ment, il est à tout jamais à l'abri des poursuites de s& 
vengeance. S'il ramène à son père l'enfant une fois 
devenu grand, l'inimitié cesse aussitôt et la piiix est 
rétablie pour toujours. Lorsqu'un ousde tue sciemment 
ou par accident un paysan étranger, son barant (peine, 
indemnité) consiste à payer neuf jassires (esclaves ), 
sans qu'il soit pourcelapréservédu hau delà vengcaucp. 



360 LES HABITANTS 

Une personne est-elle convaincue de vol ou prise 
sur le fait, elle est condamnée à reporter dle-^même, 
en plein jour, à son propriétaire, l'objet soustrait*, et 
comme amende, elle délivre deux bœufs au prince ou 
à Tonsde dont elle dépend. 

Ce châtiment, celui qui consiste à remettre en 
personne Tobjet volé, est le plus pénible que Ton 
puisse infliger au Tcherkesse indépendant, parce qu'il 
Texpose aux sarcasmes de tous les hommes de son aoul. 
Non qu'il soit honteux d'avoir commis un larcin, 
mais il rougit d'avoir été assez gauche pour se laisser 
surprendre; car le vol est permis chez les Tcherkesses 
comme il l'était autrefois chez les Spartiates. Le 
filou adroit est aussi fi.er du succès de son en- 
treprise qu'il le serait de sa bravoure et de sa 
hardiesse ; le maladroit seul est voué au mépris pu- 
blic. 

En général, les mœurs et les usages des Tpherkesses 
oflfrent un grand nombre de traits analogues aux an- 
ciennes coutumes des Lacédémoniens. 

.Le Tcherkesse ne construit jamais en pierre sa 
modeste habitation, elle est toujours en bois ou en 
claies légères ; il lui semble indigne d'un homme qui 
doit se fier à la vigueur de son bras de s'abriter der- 
rière des murailles de pierre. 

Le célibat est déshonorant, et celui qui atteint un 
âge avancé dans cette condition devient la risée gén4* 
raie de sa tribu. 

L'époux enlève de vive force la femme qu'il a choi- 
sie ; quand le consentement est mutuel et le prix du 



DU CAUCASE. 36t 

marché aoquitté, il doit Tarracher à 8es purents led ar- 
mes àlamain (naturellement ce n'est qu'un simulacre). 
Cet usage se retrouve chez presque tous les peuples 
du Caucase. 

Le respect pour la vieillesse est égal dans toutes les 
classes, et les membres d'une famille observent même 
entre eux cette loi avec la plus grande rigueur. 
Le jeune frère se lève à l'approche de son frère aîné, 
il se tait lorsque l'ainé a pris la parole et ne parle 
même que lorsqu'il y est invité. * 

L'embonpoint est aussi honteux pour les hommes 
que pour les femmes. Les montagnards témoignent ha- 
bituellement peu de pitié pour les infirmités, à Texcep- 
tion de la cécité : les personnes grasses et celles dont 
l'extérieur prête à la plaisanterie ou au ridicule évi- 
tent de se montrer dans les fêtes et les assemblées pu-* 
bliques. 

Les sciences et les beaux-arts y sont fort négligés; 
les peuples du «Kouban et ceux du Daghestan n'ont 
jamais eu de langue écrite. Le tumulte des batailles 
et la grande mais sauvage nature du pays, que tous 
les autres arts ont fui jusqu'à présent, ont seuls res- 
pecté la poésie et la musique* les deux consolatrices 
du genre humain. La poésie, dont la musique est la 
compagne inséparable, surtout lorsqu'elle est à l'état 
primitif, est tout aussi nécessaire à l'homme grossier^ 
de la nature qu'à l'Européen le j^lus civilisé ; et l'on se 
représente aussi difficilement une forêt verdoyante 
privée du chant des oiseaux qu'une nation forte sans 
poésie. 



;Wâ T.ES HABITXXTH 

Chez un peuple sauvage comme les Tcherkesses, la 
poésie est tout à la fois le résumé de tonte la sagesse 
nationale, le mobile des grandes actions et l'arbitre 
suprême sur terre. Elle parcourt les gorges et les 
vallées circassîennes saturées de sang : tantôt c'est 
un enfant souriant , qui tresse des couronnes 
dans les bois de lauriers pour en orner le front des 
vainqueurs; tantôt c'est une déesse qui châtie, 
brandissant la torche vengeresse, et imprimant au 
front des lâches ou des criminels le stigmate du 
mépris. (3ette certitude de se voir revivre par la 
poésie, ainsi que l'exprime si bien Romère : « Il sera 
pour la postérité un chant agréable et terrible*, » en- 
flamme le Tcherkesse pour les belles actions et le pré- 
serve des mauvaises ou de celles qui sont indignes de 
lui. La poésie joue donc ici le même rôle que chez 
les anciens Grecs, chez les Arabes, chez nos ancê- 
tres *, et en général chez tous les peuples qui n'aspi- 
rent qu'à se développer. 

Lorsque les conquêtes morales d'une nation repo- 
sent sur la poésie, chaque vers est donc un tableau 
poétique de ses habitudes, et l'un de ces chants popu- 
laires prête à lui seul k la méditation de l'historien 
plus d'intérêt que la description de cent combats ou 
assauts. C'est dans ce sens que nous allons citer une 
des pièces les plus remarquables chez les Tcherkesses, 
imitation libre. 



i Odysa., 3, 204, etc. 

• V. Tacite. De Morihus Germ,, 1, -i, Ih 



DU CAUCA8E. 3tt8 

Dans son livre des Vogages , Bell donne dn même 
morceau une traduction en prose qui difffere fort peu 
de celle-ci : 



CHANT DJS MORT TCHBJEIKBSSB. 



Pourquoi ce deuil profond qui couvre le Dsighé? 
Pourquoi ces sons plaintifs et ces chants funéraires? 
Pschougoui, le plus beau des fils de VAdighé, 
Le plus brave est tombé, combattant pour ses frères ! 
A peine encore sorti de l'âge de Tenfance, 
Nul autre ne pouvait l'égaler en vaillance; 
Le dernier de sa race, il git dans le cercueil, 
Son peuple gémissant pleure et porte son deuil ! 

Pschougoui, le héros, a mordu la poussière. 
Et de son noble sang il a rougi la terre. 
Il avait entendu le signal des combats \ 
11 courait à la gloire^ il trouva le trépas. 
Bravant le feu, le fer, hardiment il s'avance; 
Sur son noble coursier qui hennit, il s'élance; 
Des Russes méprisant les efforts réunis, 
Il pousse avec ardeur au chef des ennemis. 

Il semblerait parfois que son brillant costume, 
Des rayons du soleil se colore et s'allume. 
Mais l'éolair de ses yeux, de son glaive sanglant 
Portant partout la mort, brille plus éclatant» 
Atteint d'un coup mortel, son destrier chancelle 
Et s'affaisse sous lui ; trois fois la mort cruelle 
Lui ravit son coursier, mais son âme d'acier 
Reste toujours égale et se rit du danger. 

Sous le poids de ses coups, plus d'un brave adversaire, 
Plus d'uu guerrier robuste a mesuré la terre. 



3KH LES HABITANTS 

Maintenant ce héros lui-même est au cercueil : 
£t des gémissements, de longs accents de deuil 
Résonnent dans la nuit et traversent l'espace. 
On pleure Pschougoui, sa haine pour la race 
Du Moscovite serf; à ces tristes concerts 
On voit sa soeur mêler des pleurs bien plus amers ! 

Des cheveux de sa sœur la brune et longue tresse 

Sur son sein virginal étalait sa richesse, 

Lorsque de son trépas la nouvelle parvint. 

Arrachant Tornement dont son front pur est ceint, 

Elle verse des pleurs. Sa mère alors élève 

Ses deux mains vers le ciel : « Au chagrin faisons trêve. 

4c Remercions Allah; mon fils en vrai héros 

«c Est tombé ; dans la gloire il conquit le repos ! >> 

Sous les doigts du chanteur les cordes tristement 
Résonnent, et la foule écoute en frémissant; 
Les femmes à ces sons viennent joindre leurs larmes. 
Un chant doux et plaintif succède au bruit des armes, 
Les guerriers de Dshigé portent le deuil au cœur, 
Leurs visages, leurs chants expriment la douleur; 
Orgueil de l'Adighé, favori de la gloire^ 
Pschougoui s'est éteint au sein de la victoire ! 



Il est deux qualités communes à toutes les na- 
tions, — deux fleurs dont la nature a plaoé le germe 
dans toute âme terrestre et qui sont également Tun des 
caractères distinctifs du Tcherkesse : — l'amour de la 
liberté et Thospitalité. 

L'amour de la liberté est le partie de Thomme 
comme celui de In bête ; la liberté, dans Taoception 
première du mot , est aussi nécessaire à la créature 
arrivée à sa croissance naturelle que le boire et le 



DU CAUCASE. 365 

manger; laliberté, dans su signification plus élevée, 
est le moyen et le but de tonte civilisation. 

Le sabre est tout l'orgueil du Tcherkesse; il lui 
garantit sa liberté personnelle et assure à ses enfants 
son héritage sans restriction* 

L'hospitalité, vertu charmante, est la source de 
toute sociabilité, la pierre fondamentale des institua 
tions humaines ; elle disparaît à mesure que le monu- 
ment s*élève et que Ton approche du faite, qui est 
l'intérêt. 

Ainsi que chez presque tous les peuples primitifs, 
le Tcherkesse regarde l'hospitalité comme un devoir 
sacré. Le voyageur, qu'il soit riche ou pauvre, et à 
quelque condition qu'il appartienne, est certain de 
recevoir partout un accueil franc et cordial. Chacun se 
lève pour l'accueillir , on lui assigne la meilleure place, 
et le maître de la maison ne s'assied que lorsque son 
convive l'y invite. Les jours de son hôte lui répondent 
de sa sécurité, et, lors même qu'il serait son plus mor- 
tel ennemi, tant que son toit l'abrite il n'a aucun dan- 
ger à redouter. 

On a déjà tant fait l'éloge de cette éminente qua« 
lité des montagnards, que je crois superflu de m'o- 
tendre davantage sur ce sujet. 

Mais une vertu qui rappelle involontairement les 
anciens Germains et qui distingue essentiellement les 
Tcherkesses, même des autres peuples du Caucase et 
des musulmans, c'est la chasteté et le respect qu'ils 
témoignent pour les femmes. 

Les mœurs les plus perverses^ et, entre antres vices?, 



36() LES HABITANTS 

la pédérastie, sont considérées chez la plupart des po- 
pulations oircassiennes^ et particulièrement dans les 
tribus torques et géorgiennes, comme une chose 
toute simple et toute naturelle (opinion que partagent 
presque tous les Eusses au Caucase) ; le Tbhw- 
kesse, au contraire, en dégradant à ce point sa di- 
gnité personnelle, s'exposerait aux peines les plus 
aéyères et au mépris de tous ses compatriotes. 

La polygamie est aussi un cas très rare ch» les 
tribus des Adighés ; le Coran le permet, il est Traî, 
mais les mœurs s'y opposent. 

Les Tcherkesses observent tous rigoureusement 
dans leurs mariages l'égalité de naissance ; les fiancés 
sont quelquefois de tribus différentes, mais ils doi- 
vent être de même rang. Il est d'usage que le jeune 
Tcherkesse, avant de conduire sous le toit conjugal 
celle qu'il a choisie, ait acquitté le droit de fiançailles 
accoutumé (les Koubans le nomment kalym, les Dag- 
hestans kœbin) . Ce droit, dont la valeur varie selon 
la position et la fortune du prétendu, consiste en ar- 
gent , chevaux , bœufs , moutons etc. , selon les 
arrangements pris avec le père de la jeune fille. 
ParfcÀs les jeunes gens qui ont envie de se marier, 
pour se faciliter l'acquittement de ce prix, souvent 
très-élevé, convoquent leurs plus proches parents et 
leurs amis à une sorte de fête de fiançailles , et la cou* 
tume exige que chaque invité se présente avec un 
petit cadeau* Tout com^ chez nous ! L'un chasse un 
bœuf devant lui, l'autre une paire de moutons, un 
troisième apporte une chemise ou une pièce d'étoffe. 



DU 1AU( AftK. 307 

Toutes le» formalités une fois remplies, Tépoux 
enlève mystérieusement sa fiancée du logis pater* 
neL II gagne les serviteurs pour pénétrer jusqu'à la 
pièce ôonsaorée, où la fiancée attend le moment de sa 
déUvranoe revêtue de ses plus riches habits et enve- 
loppée des piads à la tête de la tchadray d'une blan- 
cheur éblouissante. Plus elle oppose de résistance à 
aon ravisseur, plus elle pousse de gémissements, pins 
sa chasteté s'alarme, et plus on a une haute idée de 
son innocence et de sa pureté. Ordinairement elle jette 
un cri à la vue de son époux, et lutte avec lui jusqu'au 
moment où ses frères et ses pareiits arrivent sur le 
lieu de la scène; le simulacre d'un combat de courte 
durée a lieu alors entre eux et le mari, aidé de ses 
amis qui l'attendaient à la porte, jusqu'à ce qu'enfin 
e^ui-ci réussisse à s'emparer de son précieux butin 
et remporte au galop de son rapide coursier. Chaque 
tribu a ses cérémonies particulières pour célébrer le 
mariageii Voici à peu près comment il se pratique 
chez les Tcberkesses voués à l'islamisme. 

Le mouUah, s'il s'en trouve un présent, chante 
d^abord quelques versets du Coran ; on offre ensuite 
des cadeaux aux fiancés et aux parents ; enfin arrive 
le repas , où l'enivrante luia^ boisson fort agréable 
préparée avec du miel et du millet, joue nn très- 
grand rôle. Le festin achevé , on paase à des 
exercices belliqueux qui se terminent presque tou-« 
jours par quelques légères blessures; parfois même 
il arrive que dans la chaleur de l'action Tun des 
combattants reste sur le terrain* Cet incident est 



368 LES HABITANTS 

toujoui^s d'un funeste augure pour les nouveaux 



mariés. 



Lorsque ces vaillants jeunes gens sont fatigués de 
•leurs prouesses, apparaît, monté sur un cheval boi- 
teux, une sorte de polichinelle, vêtu d'étoffes bario- 
lées, et dont l'emploi consiste à amuser l'assemblée 
par toutes sortes de balivernes et de tours d'adresse. 
Au coucher du soleil on danse dans V appartement de 
réception. Un vieux barde joue, sur un instrument à 
cordes semblable à la balalaika, des airs gais , et il 
chante des refrains en l'honneur des époux et des in- 
vités de distinction. 

Les jeunes gens des deux sexes se mettent sur deux 
rangs et dansent en avant et en arrière en faisant de 
gracieux mouvements ; ils accompagnent chaque pas 
et chaque saut de battements de mains et chantent à 
haute voix. Tantôt les danseurs se rapprochent les 
uns des autres au milieu de ce bruit étourdissant de 
chocs de mains, de chants et d'instruments; tantôt le 
cavalier s'avance seul et fait choix d'une jeune dan* 
seuse. Alors la musique s'interrompt, les mains se re- 
posent, les voix se taisent, tous les yeux se portent 
sur le jeune et leste couple, qui exécute une danse 
nationale semblable à la lesghinka. 

La jeune fille attire à elle le jeune homme par ses 
œillades malicieuses, mais au moment où il va l'attein- 
dre en sautillant et où il croit saisir sa main, elle lui 
édiappe et le fuit en tournoyant sur elle-même. Il la 
poursuit, mais elle lui échappe sans cesse en accom* 
plissant les mouvements les plus gracieux. Lorsque la 



DU CAUCASE. 369 

fatigue gagne nos danseurs, un autre couple les rem- 
place et renouvelle le même jeu. Souvent aussi Ton 
fait des improvisations, et chaque strophe est cou- 
verte par les voix en chœur de toute 1^, joyeuse 
assistance. 

Il subsiste encore chez quelques tribus tcherkesses 
une coutume des plus anciennes, qui consiste à cou- 
dre le corps des jeunes filles à Tâge de dix à douze 
ans dans une peau de cerf qu'elles portent jusqu'à la 
nuit de leurs noces, où Tépoux la détache à l'aide de 
son poignard. On veut par là entretenir la peau fine 
et blanche et empêcher le corps de prendre trop de 
développement; mais cet usage nuit à la croissance 
de la gorge. 

Des lois d'une rigueur extrême règlent la vie in- 
térieure des Tcherkesses. Il n'est permis à personne, 
pas même aux parents les plus proches, d'être témoin 
des marques d'afiection les plus ordinaires entre 
époux, telles qu'un baiser, une poignée de main, etc.* 
Un mari se trouve offensé qu'on lui demande des 
nouvelles de la santé de sa femme ou de ses filles. Les 
parentes de sa femme n'oseraient même pas adresser 
de pareilles questions en présence d'étrangers. 

L'homme ne prend jamais part aux réunions de la 
femme, ni la femme à celles du mari. 

Le divorce, autorisé par le Coran, est un cas extrê- 
mement rare. Le viol de la foi conjugale n'est pas 
moins rare non plus , l'adultère est frappé du mépris 
général. Du reste, tout Tcherkesse indépendant est le 
maître unique et absolu des jours de sa femme et de 



. I 



370 LES HABITANTS 

ses enfants; il a le droit, lorsqu'il le juge à propos, 
de leur infliger un châtiment, de leur donner la mort, 
sans que l'on songe à lui en demander compte. La 
femme soupçonnée d'infidélité est déjà condamnée à 
mort. 

Il existe un singulier usage chez les Tcherkesses et 
les tribus environnantes, usage qui parfois autorise la 
femme à prendre la défense d'un homme. Celui qui, 
en fuyant devant un ennemi, est assez heureux pour 
atteindre l'appartement d'une femme et lui toucher le 
sein ou la main, est à l'abri de tout danger tant qu*il 
ne quitte pas sa demeure. La présence d'une femme 
exclut toute discussion, toute lutte, tout châtiment, 
et plus encore, tout acte de vengeance, d'ordinaire 
permise en tous lieux; cet acte est différé jusqu'à la 
prochaine occasion. Lorsque, les cheveux épars et le 
visage découvert, les femmes se jettent au milieu des 
combattants, le carnage cesse aussitôt; cependant ces 
sortes. de scènes n'ont lieu que dans les querelles entre 
gens de la même tribu. Quand il s'agit de repousser un 
ennemi extérieur^ particulièrement les Russes, les 
femmes tcherkesses sont les premières à exciter leurs 
maris à prendre les armes ; elles se mêlent à la lutte, 
portent les vivres et les munitions de guerre, et sou- 
vent même se battent courageusement. 

Les enfants, surtout les garçons, grandissent loin 
du toit paternel; leur éducation est confiée à des 
étrangers pour les empêcher de s'effeminer. 

Les pauvres gens font seuls exception à cette règle, 
ainsi qu'en général tous ceux qui sont plutôt destinés 



DU CAUCASE. 371 

à cultiver la terre qu'à mener une existence belli- 
queuse. 

La richesse et la naissance influencent moins les 
parents lors de la nomination de Tatalik (instituteur), 
que les avantages physiques et moraux tels que la 
bravoure, Téloquence, Thabileté à dresser les chevaux 
et à manier les armes. Les ataliks des jeunes princes 
et desousdes sont ordinairement de basse extraction; 
et cependant la famille de leur élève, aussitôt que celui- 
ci a atteint l'âge de puberté, a pour eux la même con- 
sidération que pour ses plus proches parents. Souvent 
l'atalik se charge de l'enfant immédiatement après sa 
naissance *, et au plus tard, lorsqu'il ne prend plus le 
sein. A partir de cet instant, le fils quitte ses parents 
pour ne revenir auprès d'eux qu'une fois devenu 
homme, et souvent aussi pour ne plus les revoir du 
tout. 

L'éducation du jeune Tcherkesse a particulière- 
ment pour but les exercices propres à la guerre^ dans 
le sens le plus étendu du mot. La journée presque tout 
' entière se passe à monter à cheval, à faire des armes, 
à tirer au fusil, à chasser, etc. On s'efforce de rendre 
les enfants hardis, adroits et rusés. Aussi a-t-on vu 
que le vol leur était permis lorsqu'il se commettait 
secrètement et qu'il avait lieu hors de l'aoul. Quand 
le jeune voleur parvient à soustraire d'un aoul voisin 
un mouton, un cheval, une vache, etc., sans avoir été 



1 Dès qu'il voit le jour^ on expose l'enfant à l'air pendant vingt- 
quatre heures. 



372 LES HABITANTS 

aperçu 9 son atalik est aussi enchanté que s'il loi ap- 
portait la tête d'un ennemi tué de sa propre main. 

n est inutile sans doute de faire observer que les 
arts et les sciences sont tout à fait négligés dans Tin- 
struction du jeune Tcherkesse. On cherche unique- 
ment à développer ses facultés oratoires, s'il y montre 
de l'aptitude. L'atalik habitue son élève, dès sa ten- 
dre enfance, à s'exprimer nettement en peu de mots 
et avec habileté, afin de le rendre un jour capable de 
siéger au conseil des guerriers de sa tribu et d'y faire 
prévaloir sa parole. Aussi rencontre-t-on souvent chez 
les Tcherkesses des gens qui, ne sachant ni lire ni 
écrire, vous étonnent par leur éloquence. Nous avons 
maintes fois assisté à de longues conférences entre les 
Russes et les Tcherkesses , et ces hommes des tribus 
Adighés, qui se défendaient avec le fer et la parole, 
s'exprimaient avec une telle aisance que les heures 
s'écoulaient comme des minutes. 

Je me reportais involontairement à l'aspect de ces 
natures réellement belles , en écoutant leur langage 
passionné, aux héros d^Homère et d'Osman, tant le 
récit de ces poètes traçait exactement le spectacle 
que j'avais sous les yeux. Mais la vue des capotes 
grises russes faisait bien vite évanouir l'illusion qui 
m'avait transporté à Troie et à Inisthone. 

Une fois l'éducation de son élève terminée, Tatalik 
lui donne habituellement encore un dernier témoi- 
gnage d'affection, en l'aidant dans le choix et l'enlè- 
vement de sa compagne future. 

Le retour du jeune Tcherkesse dans la maison pa- 



DU CAUCASE. 373 

tenielle est toujours fête d'une manière solennelle. 

Son père commande un grand festin oii il réunît 
tous ses parents et amis ; la danse , la musique et les 
jeux guerriers en rehaussent essentiellement l'éclat. 
L'atalik est reconnu publiquement et avec de grands 
honneurs comme faisant partie de la famille; cette 
cérémonie est accompagnée d'un présent de circon- 
stance, soit en armes, soit en chevaux, etc. Ses rap- 
ports avec son ancien élève restant toujours fort inti- 
mes, parce que la reconnaissance penche naturelle- 
ment plus du côté de Tatalik que de celui du père. 

En terminant cette courte description de la popu- 
lation tcherkesse, nous engageons le lecteur curieux 
d'approfondir davantage certains détails, à avoir 
recours aux excellents itinéraires anglais de Bell et 
de Lonwgorthy qui consignent une foule d'intéres- 
santes relations sur le pays des Adighés. Tous les 
autres ouvrages sur les Tcherkesses exigent la plus 
grande circonspection. 

LES KABARDES. 



< Je te saine, célèbre tribo, qui protège tes alliéi lonqne 
« de grands périls les menacent- » 

(MoALLAKAT, Poiwie de Zoheir, t. 84*.) 



Le district habité par les Kabanles borne au nord 
les provinces russes Pjaetigorsk et Mozdock ; à l'est, 
la petite Tschetschnja, et plus bas, les territoires 
ossèthes; au sud, la grande chaîne de montagnes le 



374 LES HABITANTS 

sépare de Hméréthie et de la Souanéthîe, et les 
tribus Abases et Nogais le limitent à l'ouest. Le Térek 
traverse la Eabardah et la divise en deux territoires 
qui sont la grande et la petite Kabardah *• 

Guldenstaedt prétend les Khabardes issus de la 
même lignée que les Adighés et désigne leur terri- 
toire comme tcberkesse. Effectivement, la ressem- 
blance entre ces peuples, quant à la physionomie, aux 
mœurs et aux coutumes, y est si étroitement liée, que 
rien ne s'opposerait à accepter cette supposition , si 
leur langage n'était tout à fait différent l'un de Vautre. 

MouTzin-Nogma^ prince kabarde, servit longtemps 
dans la garde impériale tcherkesse à Saint-Péters- 
bourg. Il a rédigé avec la collaboration de Charmoi^ 
savant oriental, une grammaire, et rassemblé un 
grand nombre de mots de la langue kabarde, et, 
comme celle-ci n'a pas de signes écrits, il a fait usage 
de lettres arabes. Lors de mon séjour à Kertch, on 
s'occupait également d'éditer une grammaire et un 
dictionnaire dans l'idiome des Adighés; il sera donc 
plus facile à l'avenir d'établir de plus justes compa- 
raisons : car, jusqu'à présent, l'on ne possédait que les 
vocabulaires aussi pauvres qu'incomplets de Guldens- 
taedt, Klaproth, etc *. 

On croit les princes kabardes, dont les droits et 



1 Chaharda signifie en langue géorgique : Au côté. Quelques 
auteurs en ont conclu que le territoire kabarde, traversé par le 
Térek (par conséquent situé aux côtés du Térek), empruntait son nom 
à ce sens. 

s Je n'ai nullement l'intention d'attaquer le mérite de ces voya 



DU CAUCASE. 375 

la puissance se sont affaiblis à mesure que leur nom- 
bre augmentait, d'origine arabe; ils se seraient empa- 
rés du gouvernement dans la Kabardah comme jadis 
feu Rourik et ses frères gravirent les degrés du trône 
moscovite. En tout cas, les anciennes familles prin- 
cières delà Kabardah sont étrangères de naissance; 
leur extérieur les distingue autant du peuple que les 
gentilshommes polonais des paysans de même natio- 
nalité. 

Quant aux mœurs et aux coutumes populaires, à 
de légères exceptions près, ce que nous avons rap- 
porté des Tcherkesses et des Tschetschenzes doit trou- 
ver place ici. 

Le plus ancien pays occupé par les Kabardes est le 
Bechtau (Pjaetigorsk) , d'où les chassèrent les Tar- 
tares et les Russes ; ils vinrent alors s'établir définiti- 
vement sur les rives du Kouban, de la Malka et du 
Térek. Les chroniques géorgiennes et russes font bien 
plus souvent mention des Kabardes que des autres 
populations mahométanes; néanmoins je passerai 
leur histoire ancienne sous silence, parce que le seul 
intérêt qui s'y rattache est celui du sang versé et de 
la violence brutale. Il nous importe peu de connaître 
le nombre des morts que les Tartares de Crimée lais- 
sèrent sur le champ de bataille, sur les bords de l'Ou- 



geurs, qui eurent à lutter contre tant de difficultés pour transcrire 
en langue étrangère les mots tcherkesses. Nous l'avons déjà fait 
observer, il n'existe pas d'alphabet, à notre connaissance, qui puisse 
rendre exactement les sons gutturaux et sifflants de Tidiome des 
Adighés et des Kabardes. 



376 LES HABITANTS 

roup en 1708, oii ils furent battus par les Kabardes, 
ou encore de savoir combien de Kabardes périrent 
lors du passage victorieux du général Medem sur leur 
territoire en 1770. Les guerres longues et sanglantes 
qu'ils eurent à soutenir contre les Géorgiens, contre 
les Russes et les Tartares de Crimée les affaiblirent 
tellement, qu'après avoir été jadis la plus grande 
nation du Caucase, cette dernière tomba, elle et son 
territoire, au pouvoir de conquérants du dehors. 

Les Eusses s'empressèrent les premiers, et jusqu'en 
dernier lieu, à faire valoir avec opiniâtreté leurs pré- 
tentions à la possession de la Eabardab ; — de quel 
droit ? Nous avons été à même d'en juger dans un 
chapitre précédent, où nous mettions en lumière la si- 
tuation de la Eussie à l'égard des peuples du Caucase. 
La position défavorable de la Kabardah , sur les 
bords du Térek, traversée par la grande ligne mili- 
taire russe ^, exposait plus qu'aucun autre peuple ses 
habitants au ravage des guerres. Leurs sympathies 
religieuses et politiques les unissent à Schamyl^ et 
cependant la nécessité politique les oblige à recon- 
naître, de nom seulement il est vrai, l'autorité supé- 
rieure de la Russie, parce qu'ils se sentent impuis- 
sants à résister au pouvoir de cet empire dans un pays, 
comme le leur, ouvert de tous côtés à ses attaques. 

Plusieurs forts sont établis dans la Kabardah et la 
dominent en divers sens ; toute insurrection est donc 
presque impossible : d'autant plus qu'on peut appeler 

t V07, p. 156. 



DU CAUCASE. 377 

aussitôt des renforts de troupes des provinces envi- 
ronnantes. 

Si ce pays était naturellement plus abrité, il y a 
longtemps que les Kabardes auraient arboré Téten- 
dart de Schamyl et qu'ils auraient secoué le joug mos- 
covite, qui leur est odieux ; mais dans leur position 
ils sont continuellement harcelés par deux ennemis, 
et forcés de prendre parti tantôt pour l'un, tantôt pour 
l'autre. Se mettent-ils du côté des Tschetschenzes et 
des peuples du Daghestan, aussitôt les Busses dévas- 
tent leurs aouls, enlèvent leurs troupeaux, gardent 
des otages, se font payer tribut et usent de toute 
sorte de violences envers eux. Passent-ils au contraire 
tout à fait du côté des Russes, et, comme ils y furent 
souvent contraints, leur prêient-ils main -forte, 
Schamylj alors, de temps à autre appesantit son bras 
vengeur sur leur tête; il envahit leur territoire, 
brandissant le fer et le feu et entraînant en captivité 
des milliers de leurs compatriotes à sa suite. 

Nous rappellerons seulement à cette occasion la 
guerre désastreuse de 1846, où Schamyl parut au 
commencement de Tété à la tête de sa cavalerie 
lesghis et tschetschenze dans la Eabardah; c l'AU- 
gemeine Zeitung^ » dans son supplément des pre- 
miers jours d'août de la même année, en rend un 
compte très-détaillé. 



La position future de la Kabardah dépendra tou- 
jours de la prépondérance des armes de Schamyl ou 



378 LES HABITANTS 

de celles des Russes. Si Ton en venait un jour à une 
lutte décisive, Schamyl ne peut douter du concours 
des princes kabardes, qui brûlent de sortir à la pre- 
mière occasion favorable de la situation incertaine 
où ils vivent depuis plus d'un demi-siècle. 

Que les choses demeurent longtemps encore en cet 
état, et les Kabardes se rallieront pour la plupart 
secrètement à Timan, tout en reconnaissant en appa- 
rence la supériorité du czar ; ils donneront des otages, 
payeront tribut, etc.; car le réseau tramé par la Russie 
dans ses rapports aussi anciens que fréquents avec la 
Kabardah est trop solide pour se déchirer autrement 
que dans un revirement total des événements. 

Il y a plusieurs siècles , alors que le pouvoir des 
Kabardes était encore respecté, et qu'il ne lui man- 
quait qu'une union constante, la Russie s'eflForçaît 
déjà d'étendre son influence de destruction et d'iso- 
lement dans ce malheureux pays par le plus sûr et le 
plus eflËicace de tous les moyens propres à anéantir 
une nation : par la division. Elle fomenta la discorde 
parmi les tribus kabardes, et prêta main-forte aux 
plus faibles afin d'acquérir le droit de combattre les 
plus forts; elle s'assura des premières familles du pays 
au moyen d'otages, de mariages, de pactes et de 
rapports forcés ou libres; elle éleva des forteresses 
et les garnit de troupes russes, sous le prétexte de 
protéger les Kabardes contre les invasions de leurs 
voisins, mais en réalité pour prendre pied sur leur 
territoire d'une façon durable. Une foule de jeunes 
Kabardes de toutes les classes furent attirés à Saint' 



DU CAUCASE. 379 

Pétersbourg, persuadé qu'on était de les détourner 
du rude métier de la guerre en les initiant au luxe 
et aux jouissances sensuelles qui énervent; ils ne de- 
vaient pas manquer, de retour dans leurs foyers , de 
rapporter à leurs compatriotes la somptueuse exis- 
tence que Ton menait dans la capitale de Tempire 
moscovite, grâce à la munificence du czar. 

Malgré tous ces sacrifices, ces ruses et ces détours, 
la Russie n'a jamais réussi à gagner les sympathies 
des Kabardes, Cela témoigne en faveur du sens droit 
de cette nation ; ses forces sont divisées, mais nulle- 
ment brisées. Si les Kabardes se levaient en masse 
aujourd'hui, ils ne feraient que courir à une perte 
assurée : la prudence leur conseille donc d'attendre un 
moment plus propice et décisif. L'heure de la ven- 
geance sonnera à un temps donné ; plus elle tardera 
et plus elle sera terrible et fera couler le sang. 

Quoique la Russie resserre toujours de plus en plus 
son réseau de fortifications, jamais elle ne parviendra 
à faire courber complètement sous son knout cette 
fière population des Karbades, qui n'a d'égale en 
beauté physique et en qualités chevaleresques qu'au 
sein des plus nobles tribus adighés. 

En assistant aux assemblées des chefs kabardes, 
j'étais à même d'admirer de près ces types de beauté; 
je me représentais plus volontiers ces hommes maî- 
tres de la terre que les esclaves de la Russie. Les 
rapports des Kabardes (et des tribus adjacentes) avec 
les Russes sont à peu près ceux des Germains et des 
Romains au temps de Tibère, 



380 LES HABITANTS 

Nous citerons particulièrement, au nombre des 
princes kabardes que rallièrent les promesses et 
Texemple de voisins plus puissants, qui recherchèrent 
au siècle deniier la protection moscovite et s'établi- 
rent sur les terres conquises, Korina-Kantchokin' 
Khan^ l'ancien maître de la Petite Kabardah. Expulsé 
par les princes de la grande Kabardah, il traversa le 
Térek, passa lui et ses partisans du côté des Russes, 
embrassa la foi chrétienne, et fonda en 1763, sur la 
rive gauche du Térek la ville de Mozdok^ actuelle- 
ment la capitale d'une province russe auquelle elle a 
donné son nom. 



LES OSSÊTES. 



« We diacorer their rode population divided into jealout 
« tribes, in perpétuai batUe with one anothor ; they lire in 
« what Hobbes called the StaUu beUi, with do notion of the 
« meum aod the tuum, ^ 

(J. j)'UKkKU,Ammiti«Mofl%teraturt>) 



Le territoire des Ossètes est fort élevé , il s'accote 
à la base principale de la grande chaîne du Caucase ; 
il est entrecoupé de montagnes qui le dominent , et 
borne au nord-ouest la Kabardah et Tlméréthie ; à 
Test il est séparé par le Térek des tribus kistes, et au 
sud ses frontières touchent aux districts géorgiens. 

Son étendue, selon K. Koch, serait à peine de 
cinquante lieues carrées, et les Russes estiment sa po- 
pulation de 40 h 50,000 individus. 



DU CAUCASE. 381 

La nature du pays étant essentiellement mon- 
tagneuse, la contrée, àTexception d'une plaine assez 
vaste qui s'étend au nord , est peu fertile et elle est 
même peu boisée. On ne cite que les districts de Kou- 
daro et Digor où il y ait des forêts. 

L'on récolte en grains surtout Torge et Vavoine. 

Le centre de cette province est une vallée encaissée, 
environnée de tous côtés de hautes montagnes et de 
rochers abrupts. Le fleuve du Rion qui coule vers 
Test sort des flancs des montagnes exposées à Touest, 
et le fougueux Térek de celles situées à Test. La seule 
rivière qui prenne sa source dans VOsséthie et mérite 
mention est VAragua (Aragwi). Le point culminant 
est au sud, on Tappelle Brutsabseli (aussi DwaU 
tha-Mta). 

L'Osséthie se divise en une multitude de cercles 
dénommés selon la position des gorges et vallées, 
où les aouls des Ossfetes sont assis. Plusieurs de ces 
cercles forment un district, et sont régis par un ca- 
pitaine de district russe ; d'autres sont incorporés aux 
autres provinces russes caucasiennes. 

Ainsi, par exemple, les vallons de Waladshir^ de 
Tagaour et de Kartaoul font partie du territoire de 
Wladikaukas: les vallées de Mamiss et de Tib sont ad- 
jointes au district iméréthien de Radsha ; d'autres sont 
soumises à la juridiction de Gouri, etc. 

On range les Ossètes au nombre des montagnards 
pacifiques, c'est-à-dire parmi les tribus, qui, réduites 
par la force des armes à Tobéissance, reconnaissent 
l'autorité de la Russie en attendant des jours plus 



38â LES HABITANTS 

heureux ; toutefois un Russe n'oserait pas s'aventurer 
sans une forte escorte, à la distance d'une lieue même, 
dans leurs montagnes. 

, De tous les généraux russes qui se sont le plus dis- 
tingués à la reddition du pays, celui qui tient le pre- 
mier rang est sans contredit le général de Rennenkampf. 

La partie précédente de cet ouvrage donne de plus 
amples détails sur les Ossètes , ce petit peuple gros- 
sier, pillard, et sans aucune valeur politique, qui s'est 
acquis en Europe et surtout en Allemagne une cer- 
taine célébrité , parce qu'on leur donnait tour à tour 
pour compatriotes les Madgyars, les Goths, les Alaîns 
et les Thuringeois. Nous devons à la perspicatité de 
nos savants allemands la découverte de cette filiation ; 
le célèbre archéologue slave Schaffarik, dans ses Anti- 
quitées slaves, identifie les Ossètes aux Sarmates. 

Trois auteurs se sont occupés particulièrement des 
Ossètes, — leur attribuant l'origine des Alains, — ce 
sont : Klaproth, Kohi et Koch; ce dernier est le seul 
qui ait visité personnellement l'intérieur de TOsséthie, 
et la description qu'il en fait est incontestablement la 
plus étendue et la plus exacte. On pourrait cepen- 
dant lui reprocher d'apercevoir tout à travers un 
prisme romantique, et d'assigner aux Ossètes parmi 
les montagnards du Caucase une place à laquelle ils 
n'ont pas droit. 

A part son idiome, je ne sais en vérité ce que ce 
peuple a de remarquable. S'il diffère des autres Cir- 
cassiens, c'est toujours à son désavantage. 

Ils n'ont point cet amour de la poésie, cette fran- 



DU CAUCASE. à8â 

chise et l'esprit chevaleresque qui caractérisent les 
Adighés et les Kabardes^ encore moins cette foi zélée 
et cette aspiration brûlante à la liberté des tribus 
lesghis et tcherkesses , qui combattent sous les dra- 
peaux de Schamyl. 

On élève jusqu'aux nues l'hospitalité des Ossètes. 
Mais abstraction faite de cette vertu qui est par tout 
le Caucase, nous serions tentés de nous écrier avec 
Marlinsky ' : a Je demanderai seulement si on la met 
souvent à contribution? Un pays, où Ton risque à 
chaque pas de se casser le cou ou d*être atteint d'une 
balle, et où il n'existe aucuns liens commerciaux, verra 
naturellement peu affluer les touristes romanesques ou 
les commis voyageurs ; les visiteurs se bornent donc aux 
parents, aux amis et aux complices en brigandage. Le 
cas est tout exceptionnel lorsqu'un Juif craintif ou 
bien un souple Arménien s'aventurent dans les mon- 
tagnes pour y troquer des tapis ou des burnous. 
Mais ils payent d'habitude chèrement l'affable hospi- 
talité qui les accueille. Il est vrai, le maître de maison 
respecte religieusement sous son toit le kounak'; 
mais dès qu'il a quitté son logis , il ne se fait aucun 
scrupule de le dépouiller comme un arbre de ses 
fruits*.... » 

Sur les points où les rapports des Ossètes avec les 
étrangers sont plus fréquents, et une fois qu'ils con- 
naissent la valeur de l'argent, on n'aurait pas lieu 



* Esquisses swr U Caucase* 

* Kounak (conyiye). 



384 LES HABITANTS 

de louer leurs sentiments patriarcaux. Ceux qui sont 
établis sur la route principale des montagnes se font 
payer chaque démarche et le plus léger service manuel 
au poids de Tor; et malgré cela ils volent et trompent 
aussi souvent que Voccasion se présente. Le voyageur, 
qui, rhiver ou par un ouragan, traverse le haut Cau- 
case, et se voit contraint d'avoir recours à l'assistance 
des Ossètes ou à œlle d'un guide pour continuer sa 
route, acquiert bientôt chèrement l'expérience que 
nous avons faite à nos propres dépens ; les Kalmouks 
et les Baskirs , comparativement à cette canaille, lui 
paraîtront de véritables gentlemen. 

Quant tt leur religion, ce que nous avons dît de 
celle des Ingouches peut se rapporter ici. Soumis tour 
à tour à des populations musulmanes ou chrétiennes, 
ils cédaient toujours pour la forme au parti le plus 
fort; mais intérieurement ils demeuraient fidèles à 
leur ancienne idolâtrie dont on retrouve encore au- 
jourd'hui de nombreux vestiges. 

Les Russes demeurèrent enfin les maîtres dans 
cette lutte acharnée de plusieurs siècles entre le paga- 
nisme, l'islamisme et le christianisme, lutte où ce der- 
nier resta vainqueur. Inutile d'ajouter qu'il n'est 
nullement question ici de l'esprit du christianisme, 
mais que l'on se préoccupe uniquement des formes de 
rÉglise grecque. Je me suis appliqué déjà à démon- 
trer comment la sublime religion du Christ vît le jour 
aux sites élevés de l'Osséthie, grâce à la quantité de 
chemises, d'eau-de-vie et de roubles d'argent distri- 
bués. 



DU CAUCASE. 385 

Les Ossètes se considèrent aujourd'hui comme 
chrétiens ; et cependant, lorsque leur état de fortune 
le leur permet, ils ont plusieurs femmes sous divers 
prétextes ou dénominations ; ils se font raser les che- 
veux et observent les mêmes ablutions que les musul- 
mans. Aux enterrements et aux mariages ils suivent 
les coutumes païennes : ils sacrifient aux dieux ido- 
lâtres sur les autels dégradés des anciens temples dis- 
persés çà et là dans la contrée, et ils adorent à la fois 
l'archange Michel et le prophète Élie, naturellement 
sans connaître d'eux autre chose que le nom. 

Ces antiques églises sont la vivante image de 
l'esprit religieux en Osséthie. On les éleva jadis sur 
les ruines des autels païens, et leurs murs ont gardé 
les traces alternatives du christianisme et de l'isla- 
misme. Les dieux païens se cachent sous les traits des 
saints et sous les arabesques du Coran, et le signe de 
la croix brille sur le tout d'un nouvel éclat. 

Le langage des Ossètes, qui a quelque obscure pa- 
renté avec les idiomes des tribus indo-germaines, a 
été l'objet de nombreuses recherches. Nous devons au 
docteur George Rosen le meilleur et le plus nouveau 
traité à ce sujet; il a composé une grammaire ossète 
(où il s'est servi de l'alphabet géorgien), et il a revu 
et enrichi le vocabulaire de Klaproth. 



25 



386 LES HABITANTS 



LES COSAQUES. 



« Jadis lei plnf terriblei ennemis des autocrates msaes, ils 
< sont deyenos, dans leurs mains« leors plus dociles instm- 
«ments.» V. 



Cette relation des habitants du Caucase resterait 
incomplète si nous ne faisions mention des Cosaques 
émigrés ici, qui, quoique hostiles aux montagnards^ 
leur sont cependant alliés par les liens du sang et 
ceux de l'histoire. 

Je n'ai point Tintention'de rechercher Vétymologie 
des mots Kosak ou Kasak^ identiques à ceux de Ka* 
sachiaj Kassog^ Chasar, Tcherkess^ etc., et d'induire 
de l'origine d'un nom celle d'une nation; je l'ai fait 
observer plus haut , les déductions les plus sensées 
et les plus justes sur la dénomination des Cosaques 
jettent peu de lumière sur l'histoire de ce peuple, qui 
ne descend pas d'une seule et même race d'hommes, 
mais ressemble à un lac formé par l'accumulation des 
eaux d'un grand nombre de fleuves. 

L'affinité nominale, apparente ou réelle, autorise 
d'autant moins à faire supposer la même identité de 
parenté chez ces peuplades, qu'il est facile de prouver 
qu'à différentes époques chacun des noms cités plus 
haut était appelé à désigner des races essentiellement 
disparates. On se servit du mot Tcherkesse^ l'espace 
de plusieurs siècles, pour indiquer tantôt les habi- 
tants du nord du Caucase et tantôt ceux du midi. 
Ainsi, lorsque les auteurs anciens employaient le mot 



DU CAUCASE. S87 

Tcherkesse, il est aussi bien permis de sous-cntendre 
par là des Lesghis, des Kistes, des Turcs et des Aba- 
ses que des Persans études Adighés. 

La Khazarie, aux temps de sa puissance, s'étendait 
depuis les côtes de la mer Caspienne (jadis aussi 
nommée mer Khazare) jusque fort avant dans les step- 
pes de la Russie méridionale. Son vaste territoire 
renfermait, outre les tribus caucasiennes, encore une 
multitude d'autres populations très-variées. On les 
appela toutes du nom de leurs vainqueurs Khazares, 
tant que dura la domination de ce peuple dont l'his* 
toire nous est si peu connue. 

La fondation de la Khazarie semblerait remonter 
aux Finni ; elle comprenait , lors de sa plus vaste 
étendue, les pays situés sur le Don, sur la mer Noire 
et sur la mer d'Azow, qui étaient le berceau des Co- 
saques, Mais il serait aussi absurde d'en déduire que 
les Cosaques sont des Khazares, que de faire descendre 
les Eusses des Tartares, parce que leur territoire 
était autrefois sous la domination tartare. Il y aurait 
également matière à réfuter l'assertion qui prétend 
les Cosaques issus des Kassoges ou des Kasaches. 

Ceux qui désespèrent de la possibilité de se procu- 
rer des renseignements exacts sur l'origine des Cosa- 
ques et rapportent néanmoins leurs différentes allian- 
ces à une souche unique, fondant leur opinion sur 
l'analogie de mœurs et coutumes de ces belliqueux 
habitants des steppes, oublient que dans une contrée 
où la nature du sol engendre le principal caractère 
des usages, cette ressemblance est une preuve bien 



388 LES HABITANTS 

faible et bien trompeuse de l'affinité des races *• 
Le mot Kosak ou Kasak, en opposition avec celui 
de bourgeois, indiquait un homme de guerre errant, 
libre et indépendant. Il arrive fréquemment que la 
similitude des idées humaines chez les peuples les plus 
disparates amène l'explication identique des mêmes 
phénomènes, indépendamment de tout rapport visi- 
ble, extérieur; ainsi voyons-nous souvent tout au 
contraire, de temps immémorial, des races et des tri- 
bus porter le même nom, qui vivaient dans de sem- 
blables conditions, sans que pour cela on admît leur 
conformité d'origine. 

La signification du terme Cosaque était d'abord 
aussi générale que celle qui se rattache à l'expression 
de nomade. 

Lorsque les vieux chroniqueurs russes viennent à 
parler des Cosaques, ils ne désignaient par là au- 
cun peuple distinctement, mais bien des troupes 
entières qui menaient une existence que le mot Co- 
saque était appelé à qualifier. 

Les immenses steppes situés entre le Don inférieur 
et le Dniepr étaient, aussi loin que remonte l'histoire, 
hantés par toutes sortes de tribus nomades et de 
hordes pillardes, qui n'avaient aucune stabilité et 
s'abritaient sous des tentes, vivant comme vivent 
encore aujourd'hui les Arabes du désert et les popu- 
lations errantes de la mer Caspienne à la mer d'Aral. 
Ces peuples, devenus pour l'historiographe une 

* F. HuMBOLDT, Co«mo«, I, 492* 



DU CAUCASE. 389 

mine d'hypothèses inépuisable, éprouvèrent toutes 
sortes d'alternatives, et durant plusieurs siècles leur 
vaste empire changea bien souvent de face. Ce serait 
une entreprise aussi ingrate que fastidieuse de tenter 
de s'arrêter à quelques noms ou de chercher à iaire 
un choix parmi les éléments d'où est sorti ce chaos. 

Quels incidents amenèrent tour à tour l'établisse- 
ment, puis la disparition de ces peuples des steppes? 
— Ce qui les poussa à une extermination mutuelle ou 
les rendit utiles à la fécondation d'autres contrées ; 
enfin comment il advint que des conquérants étran** 
gers les entraînèrent après eux, sont autant de ques- 
tions sur lesquelles la chronique est muette. 

Ces nations sont mortes pour l'histoire ; mais une 
foule de monuments remarquables s'élèvent çà et là 
au milieu des steppes, en témoignage de leur passage ; 
je veux parler des tombeaux (kourgane) en forme de 
monticules, surmontés d'images idolâtres bizarres et 
grossièrement faites, que l'on appelle communément 
du singulier nomde Baba ^ 

Ce qui reste de ces peuples dont ces monuments 
rappellent le passé servit, pour ainsi dire, à la fonda- 
tion du système très-étendu des Cosaques. 

Les limites de laEussie ancienne, au sud, n'allaient 
pas au delà de l'embouchure de la Soula (rive gauche 
du Dniepr) et du Pruth (rive droite). En cet endroit 
commençaient à s'élever les tentes des habitants des 



1 Baba ÇBaSa) veut dire la grand'mère, ou en ^éDéral toute vieiUe 
femme. 



890 LES HABITANTS 

steppes, désignés dans les vieux auteurs sous la déno- 
mination de Petchenègues, de Polovtses et de Kha- 
zares. Depuis Tavénement de Rourik jusqu'à la fin du 
xir siècle, leur voisinage inquiétait la Russie, qui, 
pour mettre un frein à leurs fréquentes invasions et 
à leur brigandage dans leurs villes et villages, les 
soumettait de temps à autre à des contributions vo- 
lontaires. 

Pour avoir une idée exacte des rapports de ces po- 
pulations pillardes à l'égard des principautés russes, 
— les seules terres cultivées bornant les anciens 
steppes , — il est nécessaire auparavant de jeter un 
coup d' œil sur Tintérieur de ces contrées, dont les 
grodes^^ c'eSt-à-dire de grands châteaux-forts entou- 
rés de remparts et de fossés, et habités par les sou- 
verains ou leurs gouverneurs, formaient le centre. 

Des choutores ou fermes, villages formés de huttes 
éparses, s'étendaient entre ces châteaux-forts; les 
habitants y passaient Thiver, et les abandonnaient à 
l'approche des hordes ennemies pour aller se réfugier 
dans les grodes. 

Souvent aussi, les princes, à l'instar des chevaliers 
détrousseurs allemands du moyen âge , guerroyaient 
entre eux, et les vaincus étaient certains de voir 
leur territoire mis au pillage le plus afireux. Le cul- 
tivateur, après la lutte, ne retrouvait de sa cabane 
que des débris et des ruines ; l'agriculture, les mé- 
tiers étaient paralysés, la vie sociale ne prenait au- 

« 

* Grod, grad, de là le mot russe Gorod (TOPONB), ville. 



DU CAUCASE. 391 

cnn essor, et la nécessité de plus grandes places' 
fortes se faisait sentir toujours davantage. 

Les grodes, dont l'étendue était en proportion de 
la population, et acquéraient la valeur de petites cités, 
offraient seules encore quelque sécurité. La situation 
des principautés russes, depuis l'invasion des Tarta« 
res, devenait de plus en plus intolérable ; les champs 
demeuraient incultes, les habitations des paysans 
étaient pillées, puis rasées par ces hordes sauvages. 

Cependant, les grodes furent bientôt insuf&santes 
à contenir les milliers de fugitifs, qui, sans abri ni 
foyer, parcouraient le pays, n'aspirant qu'à la ven- 
geance, et venaient chercher mn asile dans leurs murs. 
Le paysan, abandonné de son souverain, lui-même 
assujetti, n'espérait plus qu'en sa propre vaillance, et 
il avait recours à ses armes pour subvenir à son exis- 
tence et reconquérir de vive force ce que la violence 
lui avait arraché. La charrue se convertissait en fer 
meurtrier, et le campagnard en homme de guerre. 

Les Eusses fuyards, surnommés Cosaques, a cause 
de leur genre de vie errante et belliqueuse, se multi- 
pliaient chaque jour, et devinrent, sous la conduite 
d'habiles chefs, une puissance redoutable. 

C'est ainsi que se formèrent deux classes d'indivi- 
dus à l'époque des invasions des Tartares : celle du 
bourgeois ou de l'habitant des villes, et celle du Co- 
saque ou de l'habitant armé des campagnes. 

Les principautés du nord russes subirent le même 
sort et durent se soumettre aux Tartares comme les 
autres; mais sur les points où Tordre ne fut pas trou- 



39S LES HABITANTS 

blé, la classe bourgeoise put maintenir son autorité, 
et la forme du gouvernement n'éprouva aucun chan- 
gement ultérieur. Les Cosaques apparurent dans les 
provinces du Sud : les princes et leurs boïards une 
fois tués, le pouvoir du christianisme déchu, des 
hordes de Tartares vinrent s'y établir ; et les villes 
avec leurs remparts démantelés n'offraient plus au 
sein des plaines dévastées la moindre défense. 

Mais l'ennemi avait tellement envahi leur patrie, 
que ces belliqueux fils des steppes ne s'y trouvèrent 
bientôt plus à l'abri, et que les vivres vinrent à leur 
manquer. Tout le pays compris entre le Volga et le 
Dniepr était occupé par les Tartares ; même la partie 
des grandes plaines, où Polovtses dressa jadis sa tente, 
leur appartenait. Us soumirent ou chassèrent toutes 
les tribus nomades qu'ils rencontraient dans leurs 
courses pillardes. Kaneu>^ ville de frontière fortifiée, 
élevée par les Busses contre les Polovtses, était 
également en leur pouvoir. 

Vers le milieu du xiv* siècle, tous ces pays échurent 
en partage à d'autres maîtres; mais tout en chan- 
geant de personnages, l'état des choses demeura le 
même. Olgerd, grand^uc de Lithuanie, expulsa les 
Tartares des hordes du Dniepr. Il avait des gouver- 
neurs à iJLÎeto, à Tchemigov et à Novgorod-Sieverskoï. 

Le pays du Don, près de la mer d'Azow, et les ter* 
res incultes au delà des chutes du Dniepr dans la di* 
rection du Pont> étaient le seul asile ouvert aux 
fuyards. 

C'est là que les Cosaques actuels prirent naissance. 



DU CAUCASE. 393 

Cependant les fîigttifs des principautés russes assujet- 
ties trouvèrent cette retraite déjà habitée en partie 
par les descendants de tribus établies de tonte anti- 
quité, et en partie aussi de tribus émigrées. 

Depuis longtemps, des troupes asiatiques à solde, 
fonuées de tribus turques, au nombre desquelles les 
chroniques citent particulièrement les KarakcUpakSy 
étaient préposées à la garde des frontières de la Bussie 
ancienne. Elles étaient indépendantes, faisaient seule- 
ment payer leurs services et avaient conservé leur» 
noms asiatiques. Fort peu d'entre elles embrassèrent 
le christianisme. Les Busses donnèrent à ces hordes 
le nom de Brodniki^, expression qui désignait leur ma- 
nière de vivre. 

Ces lieux de refuge renfermaient, outre ces Brod* 
nikis, des vagabonds de toutes les nations ; des Fo- 
lovtses chassés par les Tartares, des Tcherkesses du 
Caucase, des Kalmouks, des Busses et des Lithuaniens. 
Il résulta de ces divers éléments un vaste ensemble 
qui se partagea bientôt en deux camps, celui du Don 
et celui du Dniepr. Dans le premier^ l'élément asiati- 
que prédominait, tandis que dans le second, les 
Slaves étaient en plus grand nombre. 

Ce que nous venons de rapporter explique suffi- 
samment la variété surprenante dans le langage, la 
physionomie et le caractère des habitants. 

Et pourtant, nous voyons ces diverses peuplades 
resserrées par un double lien , celui de la langue russe 

^ De 6poAMTh, errer. 



394 LE8 HABITANTS 

et celui de la religion grecque catholiqae ! . . . Cet 
étrange phénomène s'explique aisément. 

De tout temps Kiew avait eu le pas sons le rapport 
de la civilisation sur les autres principautés russes ; il 
est naturel que ceux de cette province, qui échappè- 
rent par la suite au joug tartare, exerçassent une 
grande influence sur leurs frères d'armes moins poli- 
cés. La religion chrétienne était en outre un gage 
commun de haine contre leurs oppresseurs. 

On leur donna le nom collectif de Cosaques ^ terme 
qui exprime encore aujourd'hui un guerrier libre. 

Une sécurité si chèrement acquise engendra natu- 
rellement un certain penchant à la vengeance et le 
désir d'afiermir leur indépendance. Le charme de la 
liberté , l'abondance de leurs butins , leur autorité 
croissante, et enfin la propriété du foyer firent aimer 
à ces pauvres réfugiés leur nouvelle existence, et en 
engagèrent d'autres à se joindre à eux. 

En effet, le sort du Cosaque devait avoir un pres- 
tige magique sur tous ceux qui en faisaient partie. 
Naguère tremblants esôlaves sous le joug tartare, 
méprisés et méprisables, ils se sentaient maintenant 
assez forts pour attaquer ceux qui les avaient op- 
primés, et, penchés sur d'agiles coursiers, ils bondis- 
saient aussi libres que le vent des steppes. Ils se 
voyaient, en outre, glorifiés dans leurs chants natio- 
naux. 

La plus jolie tille ramenée du combat devenait sa 
compagne ; les riches étoffes prises à l'ennemi ser- 
vaient à ses vêtements, et il se parait des armes en- 



DU OAUOASfi. 395 

levées à son adversaire. Ses enfants grandissaient au 
choc des épées et au bruit des batailles ; le son du 
cor et les chants guerriers frappaient leurs oreilles au 
berceau ; ils suçaient .la haine de leurs oppresseurs 
avec le lait de leur mère. 

Le cadre exigu et le plan de cet ouvrage nous dé* 
fendent de nous étendre davantage sur cette ques- 
tion ; nous indiquerons seulement encore les princi- 
pales tribus de cette immense population cosaque en 
faisant ressortir quelques époques mémorables et his* 
toriques, et en y j oignant une courte appréciation de 
la décadence des Cosaques. 

On a vu que fort anciennement déjà des hordes ai*- 
mées, également appelées Cosaques, nom qui dési- 
gnait leur genre de vie, parcouraient les steppes sau- 
vages à Test de TEurope. Il y a une grande distinc- 
tion à faire entre ces hordes, que Tidiome et la 
religion relient très- étroitement et qui sont l'objet 
du présent travail. Il est probable que la grande 
jonction de ces Cosaques s'effectua vers le milieu du 
xnr siècle. Leur organisation politique dura depuis 
ce moment jusqu'à la moitié du xv* siècle. 

On vit apparaître en ce temps-là les Cosaques de 
Riamn^ et les chroniques parlent même auparavant 
des Cosaques d'Orcttm, les voisins des Tartares. 

De nouvelles associations s'organisèrent sans inter- 
ruption. A la fin du xvi* siècle, des bandes de Cosa- 
ques se formèrent en Lithuanie. Les hordes en armes, 
qui, sous les ordres de Lissotvskiy dévastèrent la 
Kussie pendant les troubles qui succédèrent à la dis- 



396 LES HABITANTS 

solution de la dynastie des Yar^nes, étaient appe- 
lées Lissovchiks; c'est sous cette dénomination qu'ils 
firent irruption en Allemagne lors de la guerre de 
trente ans. Il est question des Cosaques d'Azow à la 
fin du XY' siècle, où ils acquirent en peu d'années une 
grande autorité. C'est à la même époque que le célè- 
bre Netchai tira de la tribu des Cosaques du Don, 
ceux de Jdik ou de V Oural; Jermak organisa ceux de 
la Sibérie » et son compagnon d'armes^ Andréas, les 
Grebenski ^ ^ actuellement les plus redoutables en- 
nemis des Tcherkesses, et aussi les plus beaux et les 
plus chevaleresques de cette race d'hommes. 

Jermak joue un rôle trop important dans l'histoire 
de la Sussie pour que nous omettions de tracer en 
peu de mots les événements à la suite desquels ce 
hardi chef de brigands s'acquit une célébrité histo- 
rique. Il s'était établi avec sa troupe, forte de sept 
cents hommes, au pied des montagnes de l'Oural où 
les ancêtres des comtes actuels Strogonoffj alors 
riches négociants, avaient d'immenses propriétés. 

Jermak^ condamné à mort in contumaciam par le 
cruel czar Ivan Was$iljewitchf céda facilement à la 
requête des Strogonoff^ -^ dont les biens étaient sans 
cesse exposés aux déprédations des populations sibé- 
riennes environnantes, — et il accepta une rémuné- 
ration convenable, s' engageant à réprimer ces tribus 

> Ce mot proyient de rpeÔeHB, la crête, le dos d'uoe mootagne; 
on désigne par là les Cosaques de la frontière ouest des montagnes 
du Caucase. La principale stanize des Cosaques Grebenski est 
TehervUmnaiaf sur la rive gauche du Térek. 



DU CAUCASE* 397 

pinardes , et à veiller à la sécurité de leurs terres. 
Enhardi par le succès d'une première entreprise, 
il s'avança jusqu'en Sibérie à la tête de sa bande 
de hardis Cosaques, et soumit le pays tout entier. 
Sept cents hommes, aussi déterminés qu'ils étaient 
mal équipés, suffirent donc à cet audacieux aventurier 
pour la conquête de cet immense empire ! 

Alors Jermak envoya en ambassade l'un de ses 
anciens compagnons de brigandage, devenu tout à 
coup l'associé de sa gloire, auprès à'Ivan Wassil-- 
jemtch. Il faisait proposer au redoutable czar le ter- 
ritoire et le gouvernement de la Sibérie, à la condi- 
tion que lui [Jermak] et ses adhérents obtiendraient 
la rémission de leurs anciens délits. C'est ainsi qu'I- 
van IV (Wassiljewitch) — le même qui brisa la sou- 
veraineté des Tartares, et prit le premier le titre de 
czar de toutes les Russies (1547) — dut, à l'entremise 
de quelques bandits , la possession d'un empire bien 
plus vaste que celui dont il était le maître. 

Bizarres coups de la fortune ! Un voleur fuyant le 
châtiment fait la conquête d'un pays où sont bannis 
encore aujourd'hui tous les voleurs et les criminels 
de lempire, pour en faire hommage à un prince, au- 
quel ses crimes valurent, de son vivant, le surnom 
de Cruel ! 

Bronewskt/f dans son Histoire des Cosaques du Don^ 
publiée en 1834, s'exprime dans les termes sui- 
vants : 

€ La rareté des noms de famille étrangers chez les 
Cosaques du Don semble démontrer que leurs ancê- 



398 LES HABITANTS 

très étaient pour la plupart de vrais Slaves russes. On 
remarque, il est vrai, au Don inférieur, dans les traits 
des Cosaques beaucoup de rapport avec le type asia- 
tique, ce qu'expliqueraient les fréquents rapts de filles 
turques, kalmykes et tcherkesses commis par leurs 
pères. Et effectivement, les liens du sang et de la 
religion ne se sont pas démentis à Tégard de la Bussie. 
Car, particulièrement dans la première période, en 
ces temps d'une licence effrénée, où leurs alliés n'é- 
talent pas plus à l'abri de leurs excès que les étran- 
gers , ils en vinrent néanmoins à traiter ceux-ci peu 
à peu avec plus d'égards et de considération, tandis 
qu'au contraire les khans de Crimée et les sultans 
turcs eurent continuellement à souffrir de leurs mé- 
faits. Ils devinrent une sorte de rempart pour la 
Russie contre le pouvoir des Osmans, comme les 
Tartares de Crimée en étaient un pour la Porte 
contre la Russie... L'usage que celle-ci faisait des 
Cosaques était celui d'une âpre médecine , d'un 
contre-poison souvent utile et parfois nécessaire, 
mais que l'on n'employait pas ouvertement avec hon- 
neur. A Moscou, on loua leurs services rendus et on 
les en récompensa ; on leur distribua de la poudre et du 
plomb pour ceux qu' ils avaient encore à rendre; à Con^ 
stantinople^ au contraire, l'ambassadeur russe les dé- 
clarait des brigands, et déclina Umte entente de son 
monarque avec eux. > 

Ces paroles dans la bouche d'un historiographe 
russe sont assez significatives ! 

Bronewsky classe l'histoire des cavaliers du Don en 



DU CAUCASE. 399 

trois périodes: la première comprend Fespace des 
années 1520 à 1646 (où le grand-duc Alexéi Michai- 
lowitch monta sur le trône). A cette époque le chef 
à moitié sauvage du parti du Don n'avait encore fixé 
nulle part ses tentes ; il s'abritait dans de misérables 
huttes en terre, les défendant contre un ennemi faible 
et les abandonnant à un plus fort. Fendant tout un 
été les Cosaques avaient établi près de la ville de 
Tcherkask un vaste camp bien abrité; de petites 
troupes rôdaient dans toutes les directions à la piste 
de butin. 

A la première nouvelle d'invasion, l'ataman élu 
se mit à la poursuite de l'ennemi avec quelques cen- 
taines de hardis cavaliers; il l'attendit à certains pas- 
sages de la rivière ou dans des retraites cachées, se 
jeta sur lui à l' improviste et lui enleva son butin et 
ses prisonniers* 

Des compagnies de cinquante à deux cents hommes 
envahirent, de concert avec le corps principal, la ^at^- 
ride^ le territoire des Nogaù et celui de la ville d' Azow. 
Les Cosaques eurent bientôt surpassé ea adresse et en 
habileté dans le maniement des armes, les ruses de 
guerre propres à surprendre l'ennemi, leurs voisins 
tout aussi braves, aussi entreprenants et infatigables 
qu'eux. Lorsqu'il y avait péril général, la troupe 
armée se retranchait dans l'une de ses cinq ou six 
villes. Les Jessaouls (assaouls) parcouraient les rues, 
l'étendard flottant , appelant les jeunes hommes au 
combat. Aussitôt les vieillards et les femmes chas- 
saient les troupeaux sur certaines îles, ou bien ils les 



400 LES HABITANTS 

cachaient dans des marais au milieu des roseaux ; le 
reste des valeurs transportables était confié à la terre. 

Les habitants à'Azow étaient ceux de leurs ennemis 
qui les inquiétaient le plus. Séparés d'eux par une 
plaine aride de cinquante verstes seulement, à chaque 
pas ils se rencontraient. La paix se faisait plusieurs fois 
dans Tannée pour être aussitôt rompue. Elle ne pou- 
vait être en effet de longue durée, car la guerre était 
l'unique source d'abondance pour les Cosaqttes, et le 
butin leur principale branche d'existence. Parfois, 
grâce à l'influence d'un grand-duc russe, un armistice 
de quelques mois était conclu. Mais les Cosaques le 
considéraient toujours comme un énorme sacrifice de 
leur part, et ils s'efforçaient de faire entendre au sou- 
verain dans leur langage, « qu'ils maintenaient la paix 
avec Azow pour lui être agréable, mais qu'ils n'avaient 
plus de liberté d'action, soit sur mer soit sur terre; 
qu'Azow était leur meilleure prise, et qu'en admet* 
tant la prolongation de la paix ils seraient bientôt 
réduits au plus triste dénûment. » 

Ils préféraient les expéditions maritimes, quoique 
plus périlleuses, à celles de terre, parce qu'elles étaient 
plus lucratives. On s'étonne de voir les Cosaques du 
Don accomplir leurs actes de piraterie les plus hardis 
sur de misérables barques. Quelques-unes de leurs 
brillantes campagnes navales sembleraient fabuleuses, 
si l'histoire n'était là pour les confirmer positivement. 
Pierre le Grand lui-même (1696), avec des embarca- 
tions du Don, s'empara, sur là mer d'Azow, de deux 
vaisseaux de ligne turcs. 



DU CAUCASE. 401 

L'assemblée des chefs de guerre et du peuple for- 
mait ensemble ce que ron appelait le Woisskowyi^ 
Kroug (conseil de l'armée), dont Tunique emploi se 
résumait à discuter les affaires intérieures du pays. 
Tout Cosaque, sans distinction de classe, avait droit 
de suffrage au conseil, et toute résolution était subor- 
donnée à la pluralité des voix. Il n'existait pas de lois 
écrites. Les premiers atamans étaient élus chaque 
année ; néanmoins en sachant se faire bien venir du 
peuple, ils pouvaient espérer se maintenir longtemps 
à leur poste. Tout ataman résigné de ses fonctions 
redevenait simple Cosaque. Lorsqu'ils recevaient une 
lettre du czar, ou qu'il survenait quelque grave évé- 
nement pour la république, les Cosaques se réunis- 
saient sur la place devant la Woisskowaja-Isba (hutte 
de guerre). L'ataman en chef en sortait escorté de 
tous ses capitaines, et s'avançait au milieu de l'as- 
semblée précédé des insignes du conseil de guerre, et 
tenant la b(yixlava (le bâton de commandement) à la 
main. 

Les jessaouls déposaient leurs enseignes et leurs 
bonnets à terre, disaient une prière, saluaient en pre- 
mier Tataman, puis le peuple. La prière achevée, ils 
relevaient leurs étendards et leurs bonnets, prenaient 
les ordres de l'ataman, et exposaient l'affaire verba- 
lement. Si l'assemblée était d'un avis opposé à celui 
des chefs, l'ataman prenait alors la parole et s'effor- 
çait de lui communiquer sa conviction; mais il 
échouait presque toujours. 

Les sentences étaient prononcées par un jessaouL 

26 



402 LES HABITANTS 

Il s'approchait du condamné et lui déclarait que le 
conseil de guerre réclamait soit sa tête, soit Tune de 
ses mains ou l'un de ses yeux : et la peine était mise 
sur-le-champ à exécution. 

La seconde période commence en 1645 et se ter- 
mine en 1725, année où mourut Pierre le Grand. 

Les relations commerciales des Cosaques de la pre- 
mière période avec les villes russes , leurs ambassades 
annuelles à Moscou dans le but (depuis 1618) d'y per- 
cevoir une gratification , et surtout la conquête dé- 
finitive d'Azow exercèrent une grande influence sur 
eux, et amenèrent de grands changements dans leurs 
habitudes belliqueuses. Leurs brigandages diminuaient 
en raison de la prospérité des villes , et ils s'accou- 
tumèrent peu à peu aux aisances de la vie. Là finit 
leur valeur politique et leur ancienne indépendance. 
L'agriculture ne pouvait y devenir florissante, les 
czars en Russie la prohibaient , et leur propre gou- 
vernement punissait de mort tout individu qui s'y 
adonnait. 

Les Cosaques avaient toujours supporté à contre- 
cœur le joug que Moscou leur imposait ; leur histoire 
abonde en révoltes, dont quelques-unes firent même 
parfois trembler la Russie tout entière sur sa base. 

En 1645, à l'époque où Aleœéi'Michdilowitch monta 
sur le trône , il envoya un drapeau aux Cosaques qui 
avaient fait acte de soumission» et aux autres un knout j 
pour qu'ils sussent ce qu'ils devaient attendre de leur 
désobéissance. Dans plusieurs localités les Cosaques 
s'insurgèrent , mais on se rendit bientôt maître des 



DU CAUCASE. -403 

troubles. En dernier lieu apparut Stenka-Rasin, qui 
convoqua sous ses ordres tous les Cosaques du Don, et' 
engagea la Russie, de l'année 1667 à 1671, dans une 
guerre désastreuse. 

Stenka-Rasin s'empara d'abord des territoires do- 
minant le Volga et la mer Caspienne'; il détruisit 
Astrakan et beaucoup d'autres villes du littoral; il 
battit avec le même succès les flottes persanes et les 
armées russes envoyées pour Tattaquer. Il accrut sa 
propre armée des Strelitz du czar faits prisonniers. 
Déplaçant ensuite le théâtre de ses exploits pour le 
porter jusqu'au cœur de la Eussie, il se déclara 
l'envoyé de Dieu et souleva toute la partie sud- est 
de l'empire du czar. Alors son armée s'élevait à 
200,000 hommes. 

Par bonheur la Eussie ne redoutait rien de l'exté- 
rieur, le czar pouvait encore compter sur l'appui d'au- 
tres troupes que sur les Cosaques ; Stenka-Rasin fut 
pris et roué à Moscou. 

Il s'écoula quelque temps avant que la Russie se 
pacifiât totalement, et, peu après il y eut de nouveau, 
on le sait, un ^and soulèvement (1708) sous les 
atamans Mazeppa et Bulowin^ qui se prolongea jus- 
qu'à la bataille«de Poltawa. 

Pierre le Grard fut le premier czar qui introduisit 
l'agriculture parmi les Cosaques du Don ; elle devint 
depuis leur principal élément de subsistance. 

A la mort de Pierre le Grand l'existence historique 
des Cosaques disparut. 

De 1770 à 177S, sous Pugatchew^ éclata la der- 



404 LES HABITANTS 

nière iusurrection ; il s'ensuivit une guerre générale 
d'affiranchissemeut, dont les effets furent bien plus 
désastreux encore pour la Russie que du temps de 
Stenka-Rasin. La lutte se termina également par Ten^ 
tière soumission des rebelles. 

Depuis l'avènement de Catherine H, la politique 
russe tendit à diviser les forces des Cosaques, mesure 
qui les rendait moins redoutables à la Russie. De là 
ce grand nombre de colonies cosaques éparses, que 
Ton rencontre dans les parties même les plus éloignées 
de Tempire. Les émigrants du Don formèrent les Co- 
saques du Volga, d'Astrakan, de Mozdok et ceux de 
la ligne du Caucase établis sur les rives du Térek et 
du Eouban. Nous arrêterons plus tard un instant 
notre attention sur ces derniers , nommés Cosaques 
de la ligne. 

La totalité des peuplades mères ou primitives des 
Cosaques actuels se partage en deux grandes divi- 
sions; le centre de Tune serait la partie tracée par 
la rive inférieure du Don, et Tautre par le Dniepr. La 
première a donné naissance à plusieurs autres bran- 
ches dans l'est ; la seconde fut le berceau des peuples 
de la Petite-Russie ou de V Ukraine. 

On peut considérer les Cosaques de l'Ukraine issus 
des chevaleresques Saparochxes ^ . Leur sitch * se trou- 
vait d'abord sur l'île de Chortiz (célèbre par la navi- 



• Saparochzes signifie les habitants au delà des chutes d'eau (du 
Dniepr)* 

* Sitch, — sans doute du mot allemand SitMt — désigne le oamp prin- 
cipal fortifié des Cosaques. 



DU CAUCASE. 405 

gation des Varègues), et fut transporté plus tard dans 
un endroit retiré, sur une pointe formée par Tembou- 
chure du Basoulak dans le Dniepr. 

Les Cosaques de l'Ukraine vivaient en famille ; les 
Saparochzes y au contraire , devaient faire vœu de 
chasteté. Jamais pied féminin ne dépassa l'entrée de 
leurs Kourœnjs\ Us demeurèrent jusqu'au xviir siècle 
le type des Cosaques du Dniepr. 

Les variétés nombreuses que Von rencontre dans la 
langue , la physionomie et le caractère des tribus co- 
saques, proviennent en partie de la diversité des élé- 
ments de leur organisation, et des conditions atmos- 
phériques des lieux qu'ils occujJent. Leur esprit facile 
et l'incroyable souplesse de leur naturel les rend aptes 
à s'accommoder de tous les climats et de toutes les 
conditions de la vie. Population hétérogène dès l'ori- 
gine, elle se mêle aisément encore aujourd'hui aux 
nations étrangères. Les Cosaques prennent sur-le- 
champ des mœurs et des usages d'un pays ce qui 
s'adapte le mieux à leurs besoins momentanés. Ainsi 
les coutumes, les vêtements et la tactique de guerre de 
ceux de la ligne du Caucase sont pariaitement sembla- 
bles à ceux de leurs nobles antagonistes, auxquels ils 
ne le cèdent ni en bravoure, ni en persévérance, ni en 
habileté. Toutes les autres tribus cosaques ont égale- 
ment une certaine couleur locale qu'ils empruntent 
aux pays qu'ils habitent. 



1 Kovrœnj, signifie, chez les Saparochzes, un village fort de cent à 
cinq cents Cosaques. 



406 LES HABITANTS 

Cette remarquable population de cavaliers (qu'un 
judicieux Anglais compare à des chiens de berger, qui, 
préposés à la garde des troupeaux d'autrui, oublient 
leur propre servitude) cimente actuellement toutes les 
provinces du vaste empire des czars. Si les Cosaques 
se soulevaient en masse, les articulations du colosse 
russe seraient bientôt disloquées, et Thistoire euro- 
péenne marcherait dans une voie nouvelle. Il suffirait 
des Cosaques établis dans le Caucase pour ébranler la 
Kussie jusque dans ses fondements ; s'ils avaient àleur 
tête une intelligence supérieure en état de les guider, 
on verrait accourir tous les montagnards du Caucase 
sous leurs drapeaux, et ils tireraient pour les seconder 
répée qu'ils ont dirigée contre eux jusqu'à ce jour. 

Mais c'est précisément cette force motrice et gui- 
dant vers un but déterminé qui fit toujours défaut 
aux Cosaques; et c'est sur ce manque d'un principe 
élevé, vivifiant, qu'il faut rejeter la cause de leur 
division et de leur rapide dépérissement politique. 
Elevés au sein des combats et au bruit des batailles, 
la vie belliqueuse leur devint une nécessité ; mais ils 
se battaient pour se battre, sans la perspective de 
faire triompher une noble cause. Aussi s'engageaient- 
ils souvent même à la solde de leurs plus grands en- 
nemis, uniquement pour avoir l'occasion de tirer les 
armes. Ils avaient besoin d'exercer sans cesse leurs 
forces ; autrement ils se seraient endormis dans une 
oisive langueur, comme les Cosaques dégénérés du 
Don, qui révèlent leur faiblesse en se parant des 
décorations et des épaulettes nisses. Pareil sort a 



DU CAUCASE. 407 

frappé tous ceux qui placèrent leur gloire à briguer 
les honneurs et les grades militaires de la Bussie, 
tandis que leurs pères mettaient toute la leur à perpé- 
tuer leurs légendes et leurs chants nationaux. 

Depuis répoque où les Cosaques ont cessé d'être 
un peuple indépendant, le génie chevaleresque des 
anciens Saparochze^ et des Cosaques de l'Ukraine 
semble s'être exclusivement réfugié au sein des tri- 
bus émîgrées au Caucase. Ce sont particulièrement les 
Cosaques de la ligne, qui forment le noyau de l'armée 
russe dans les provinces circassiennes. Sans eux l'em- 
pereur se serait depuis longtemps vu contraint d'aban- 
donner ses plans de conquête dans ces contrées inhos- 
pitalières, où le courage farouche des montagnards 
et les rochers derrière lesquels ils s'abritent ont 
l'avantage sur la tactique européenne. Ils sont aussi 
bons cavaliers qu'habiles tireurs; leurs nombreux croi- 
sements avec les femmes Tcherkesses capturées dans 
les combats, leurs vêtements et leurs Coutumes qui 
sont ceux du Caucase, les ont tant assimilés aux mon- 
tagnards, qu'un œil exercé est seul à même de faire 
une distinction. Ils vouent leurs frères du Don au 
mépris et au dédain ; effectivement l'âme belliqueuse 
de leurs aïeux semble complètement éteinte en 

eux. 

On estime le nombre des Cosaques émigrés au Cau- 
case, en état de porter les armes, à 12,000 hommes, 
dont la moitié est habituellement en campagne, tandis 
que l'autre reste comme troupe de réserve. Us vivent 



408 LES HABITANTS 

en familles éparses dans des stanizes*, qui sont for- 
tifiées comme les aonls des montagnards et entourées 
de fossés et de remparts. 

Cette population se divise en neuf masses princi- 
pales, qui chacune porte un nom particulier, dérivé 
lui-même , soit du fleuve qui arrose leurs stanizes , 
soit d'un torrent de la contrée, soit aussi d'un point 
central de leurs colonies. * 

Voici ceux qui sont établis sur le flanc gauche de 
la ligne, savoir : 

1" Les Cosaques de Kisljar, ainsi nommés de la 
ville du même nom située sur la rive gauche du Térek; 

2* Les Cosaques Seymen, qui habitent les stanizes 
Borodinskaja, Doubowskaja et Kargalinskaja; 

3"* Les Cosaques Grebenski, dont les stanizes sont: 
Kourdoukowskaja, Starogladkpwskaja , Nowoglad- 
kowskaja, Chtchedrinskaja, Tcherwlonnaja; 

4** Les Cosaques de Mozdok, établis dans les 
stanizes de Kalinowskaja, Mekenskaja, Naourskaja, 
Ichtchorskaja, Kalougalewskaja^, et Stoderewskaja ; 

5" La milice montagnarde de Mozdok ; 

6* Les Volgsky ou Cosaques du Volga établis dans 
les stanizes de : lekaterinogradskaja, Pawlowskaja, 
Marjewsky, Georgiewskaja et Alexandrowskaja. 

Voici ceux du flanc droit de la ligne du Caucase, 
sur la rive droite du Kouban, savoir : 

1' Les Cosaques du Kouban, dans les stanizes : 

1 Stanize, village de Cosaques. 

• Indiqué sur quelques cartes sous la dénomination de Galjutcha- 
jewskaja. 



DU CAUCASE. 409 

Vopowskoleskaja, Protchnorkpskaja , Temnoleskaja, 
Grégoriopolskaja, Teraishbergskaja, Eawkaskaja; 

2** Les Kawkasky ou Cosaques du Caucase, dans 
les stanizes : Easanskaja, Tifliskaja, Ladochskaja, 
Ust-Labinskaja, Voronechskaja; 

3* Le régiment Chopersky, départi dans les sta- 
nizes de Donskaja, Moskowskaja, Stawropolskaja et 
de Ssevemaja. 

Outre les Cosaques ci-dessus nommés, il existe 
une foule d'autres tribus très-diverses, qui occupent 
depuis longtemps ces parages; nous citerons seulement 
celles du Don, de TOuraU du Volga, delà mer Noire et de 
la mer d'Azow; elles sont dispersées dans les villes et 
les forts du Caucase. Il nous serait impossible de fixer 
au juste leur nombre, qui varie selon les circonstances 
en plus ou en moins. Ces régiments étrangers n'ont 
qu'un certain temps à servir en Circassie ; ils retour- 
nent ensuite assez réduits dans leurs foyers, et sont 
remplacés par des troupes fraîches. 



Cette large peinture des tribus cosaques termine l'his; 
toire des peuples du Caucase ; nous redoutons, toute- 
fois, d'être resté au-dessous de la tâche que nous nous 
étions proposée. Cependant, nous avons la conscience 
d'avoir fait de loyaux efforts pour atteindre ce but. 

En parcourant le domaine historique du Caucase 
on se croirait transporté dans ses propres montagnes : 
les voies y sont tout aussi peu frayées, et le touriste 
ne doit avancer qu'avec prudence et circonspection 



440 LES HABITANTS 

pour éviter de rouler au fond d'un abîme de 
fables. 

Dans ce récit, nous sentions davantage la nécessité 
du frein que celle d'un stimulant, car la multiplicité 
des sujets à traiter nous commandait d'être bref, d'au- 
tant plus que la première partie de cet ouvrage pré- 
parait uniquement Texplication des événements con- 
tenus dans la seconde. 

Rien n'aurait été plus facile que d'amplifier l'abrégé 
historique de quelques-unes de ces peuplades, et nous 
aurions écrit un volume entier sur les tribus cosa- 
ques, si nous avions pu mesurer notre intérêt à sa va- 
leur politique. 

Nous eussions démontré comment la balance, où 
se pesa le destin de la Pologne et de la Russie , était 
jadis aux mains des Cosaques, et nous n'aurions pas 
manqué de mettre en scène la longue et brillante suite 
de héros, auxquels se rattachent les fils sanglants de 
leur histoire. 

L'on eût vu de quel secours furent autrefois les 
Cosaques aux Polonais, et l'appui qu'ils leur auraient 
^rêté jusqu'à ce jour, si leurs rois et leurs magnats 
s'étaient imbus de l'esprit du noble et sage Batorij 
au lieu de s'aliéner par leur conduite imprudente et 
altière les cœurs des chevaleresques Cosaques de 
l'Ukraine, et de miner leur propre perte avec la 
chute de ces derniers. 

Nous aurions retracé cette déplorable guerre de 
religion, qu'évoqua le pape Clément VIII par ses in- 
novations dans rÉglise, et qui durant soixante ans 



DU CAUCASE. 411 

couvrit de sang et de cadavres les steppes de la Russie 
méridionale et de la Pologne. 

Mais c'est à peine s'il nous a été permis de mettre 
les événements les plus marquants en relief. En agis- 
sant différemment, nous aurions dévié de notre plan, 
et nous nous serions vus contraints de dépasser les pro- 
portions de ce livre. 

A notre point de vue, il était indispensable de me- 
surer l'importance des Cosaques d'après leurs rap- 
ports avec les peuples du Caucase. Nous avons aussi 

l'intention d'écrire un jour l'histoire isolée de cette 
race illustre de cavaliers, et de la traiter à fond dans 
un ouvrage spécial, où nous espérons démontrer que 
les débris de certaines peuplades effacées de l'histoire 
n^habitent point le haut Caucase, mais sont répartis 

chez les différentes tribus cosaques. 

Les données diverses sur la population (masculine) 

du Caucase différent de un à un million et demi. 
En comparant les statistiques que nous avons sous 

les yeux, le nombre des habitants des pays connus 

offre en chiffres ronds le résultat suivant : 

La race kartwel compte 300,000 hommes, 

La race arménienne 135,000 — 

Les tribus turques et persanes 350,000 — 

Les Lesghis 350,000 — 

Les tribus abases et tcherkesses .... 150,000 — 

Joignez à cela les tribus kistes, les Ossëtes et au- 
tres peuples presque inconnus , et l'on ne trouvera 
pas l'évaluation d'un million et demi trop exagérée. 



k\i LES HABITANTS 

H est inutile de faire remarquer que la population est 
dans une })roportion excessivement minime en rap- 
port avec la superficie territoriale. 

Chaque fois que nous avons été à même de complé- 
ter la description des diverses tribus par des documents 
statistiques, nous l'avons fait avec un soin scrupuleux. 

Pour donner au lecteur une idée du mélange de la 
population soumise au sceptre russe, nous placerons 
sous ses yeux un court aperçu de la province géor- 
gienne, où le principe géorgien s'est conservé dans 
sa plus grande pureté. 



Le district de Thelavi. 



Il compte 88,830 habitants^ des deux sexes, ainsi 
qu'il suit : 

i Les Géorgiens 48,500 

Peuples sédentaires. < Les Arméniens 18,000 

1 Les Tartares 2,800 

Les Touches 7,600 

Les Pchaves 5,700 

Les Cheyssoures .... 5,500 
LesKistes, 730 



Peuples nomades. 



Le gouvernement, désirant connaître l'importance 
et la population de plusieurs villages. Ton ajouta aux 

1 D'après les relevés d'une Commission préposée à cet effet par le 
gouvernement, en 1843. 



DU CAUCASE. 413 

notifications de la statistique précitée le tableau sui- 
vant de cinq villages thelavis : 

Noms dat villsges. Nombre des maUoni. Nombre d«i habitanta. 

Hommei. Femmei. 

Gourdchany 323 1,214 924 

Kourdgelaoury 250 1,064 1,044 

Chachiany ^^"^ . ^32 527 

Chalaoury 53 203 201 

Achtchany 26 92 88 

Le € Kawkas » rapportait les chiffres suivants au 
mois d'avril 1 852 ; ils feront connaître le mouvement 
du commerce transcaucasien. La valeur des marchan- 
dises importées se montait à 293,609 roubles, celle 
de l'exportation à 69,689 roubles argent. Les droits 
d'entrée atteignaient le chiffre de 30,502 roubles ar- 
gent ; les sommes exportées celui de 207,766 roubles; 
on importa 8,154 roubles argent. On constata l'en- 
trée de 67 navires et la sortie de 46. Le nombre des 
caravanes arrivées avait été de 93, celles qui par- 
tirent s'élevèrent à 100. Les principaux articles d'im- 
portation étaient des cotonnades et des soieries ; ceux 
d'exportation, la soie brute et la peausserie. 



IP PARTIE. 



GUERRE RELIGIEUSE DANS LE DAGHESTAN 



on 



LUHE DES PEUPLES DU CAUCASE ORIENTAL 



CONTRE LA RUSSIE. 



CHAPITRE PREMIER. 



Préliminaires. 



Dans la première partie de cet ouvrage, nous avons 
fait connaître, en décrivant spécialement les diverses 
populations du Caucase et leur attitude vis-à-vis de 
la Russie, les motifs qui allumèrent la guerre dans 
ces contrées. Le chapitre intitulé c la Russie et les 
peuples du Caucase » (livre 1", page 107 à 141) donne 
un aperçu complet des premières tentatives de con- 
quête de cet empire. 

La relation suivante ne s'attache plus aux combats 
singuliers antérieurs des montagnards contre cette 
puissance, et ne reprend le récit de la guerre actuelle 
du Caucase qu'à partir du moment où elle acquiert 
réellement une valeur historique, c'est-à-dire où un 
principe plus élevé associa les tribus divisées par leur 
esprit vindicatif ou les dissensions religieuses, et 
leur suggéra le même but, la même pensée. 

La lutte, avant cette alliance, présentait au Daghe- 
stan le même caractère qu'elle offre enc( re aujour- 

27 



418 CHAPITRE I. 

d'hui chez les Tcherkesses du Kouban et cenx de la 
mer Noire; leurs nombreuses tribus ne forment à 
rintérieur aucun corps d'État, et elles n'obéissent à 
l'extérieur à aucune autorité commune. Chaque tribu 
se défend de son propre chef et pour le mieux contre 
les Russes; quelques-unes se réunissent cependant à 
l'approche de grands périls, afin d'opposer une plus 
vive résistance ; mais cet accord n'est qu'un eflFet 
d'incidents en dehors de leur volonté; le danger 
passé, elles se dispersent comme auparavant. 

Depuis une trentaine d'années, les événements ont 
changé de face au Daghestan : quelques prêtres héroï- 
ques et inspirés se sont mis à la recherche d'un fort 
mobile d'union entre les peuplades disséminées (qui 
l'étaient bien davantage autrefois dans cette partie 
que dans l'ouest du Caucase), et ils le trouvèrent. 

Les schismes chyite et sunnite étaient la principale 
cause de ces divisions profondément enracinées et des 
hostilités de tribu à tribu. L'effet des vengeances 
consacrées par le temps et la coutume en était encore 
une autre. Une foi neuve et pure pouvail seule extir- 
per ce vice invétéré et dégénéré en croyance popu- 
laire. 

Ces vieilles jalousies religieuses et cette loi de ven- 
geance destructive avaient coûté à ces populations 
plus de sang qu'elles n'en versèrent jamais pour leur 
défense isolée contre la Russie. 

Le premier devoir de la nouvelle religion, qui se 
basait sur le Coran et n'était que Texplication des 
anciens dogmes, devait donc tendre à réconcilier tous 



PBiLIMINAlE£S. 4i9 

les musulmans et à faire oublier ces habitudes de 
vengeance. 

Mais une nation ne change pas de foi comme de 
costume , et la persuasion seule est impuissante à lui 
faire abandonner les mœurs et les coutumes que du- 
rant plusieurs siècles elle envisagea comme sacrées. 

Il fallait au peuple une plus haute révélation pour 
lui faire adopter les nouvelles croyances y et les prê- 
très qui prêchaient rEvangile durent se rendre les 
intermédiaires de cette révélation. 

Les masses n'auraient pas cru les hommeSy tandis 
qu'elles ne pouvaient se refuser d'avoir foi en Dieu; 
c'était aux prêtres , placés entre Dieu et le peuple , à 
lui communiquer leur propre conviction, meilleure que 
la volonté divine. 

Mais l'accomplissement d*une pareille entrepris^ 
eût échoué, si les prêtres eux-mêmes ne s'étaient im- 
bus de leurs préceptes, s'ils ne se fussent crus les vé- 
ritables envoyés de Dieu, et n'eussent puisé dans leur 
enthousiasme le courage de lui sacrifier leurs biens 
et leur existence. Malgré cela l'œuvre de conversion 
se serait difficilement réalisée, si la nouvelle doctrine 
n'eût été réellement plus pure et plus éclatante que 
l'ancienne, et si elle n'eût été marquée réellement 
aussi au sceau du progrès. 

Telle est mon opinion à ce sujet, tel est le 'point 
de vue sous lequel j'envisage en général ces sortes de 
manifestations dans l'histoire des peuples, au contraire 
de ceux qui ne voient partout que ruse , mensonge 
et fraude. 



420 cHAPinE 1. 

J'ai mis en avant tontd abord ma manière de sentir 
et de juger, afin de ne donner aacone prise aux mal- 
entendas dans le conrs des érénements qni vont suivre. 



Les premiers prêtres connns pour avoir prêché pu- 
bliquement, le Coran en main, la réforme de l'isla- 
misme au Daghestan , dans le but d'éteindre cet es- 
prit de vengeance et de réconcilier toutes les sectes, 
furent Monllah-Mouhammed de Jarach^ sur le terri- 
toire de Kourin ^, et Hadis-Ismaîl de Kourdomir dans 
la province de Schirvan K 

Nous avons pris connaissance des laits et gestes de 
ces deux personnages, ainsi que de Kasi-Moullah, leur 
successeur, et nous avons trouvé des documents pour 
les chapitres suivants dans les rapports officiels russes, 
et particulièrement aussi dans le récit qu'en donne 
Chas-Mouhammed, disciple de Moullah-Mouhammed; 
et enfin dans un manuscrit écrit en langue russe , ré- 
pandu en nombreuses copies à Tiflis. L'auteur de cette 
brochure est le général Passecl , que sa haute intelli- 
gence éleva de bonne heure h de grands honneurs, et 
que ses actes de courage rendirent aussi célèbre parmi 
les Russes que chez les Tcherkesses; en 1845, à l'as- 
saut de Dargo, il perdit la vie, unanimement regretté. 

Ce que nous allons rapporter de Moullah-Mou- 
hammed et d'Hadis-Ismail dans le chapitre suivant 



• Voyez p. 264. 

* Ibid. p. »2. 



PB^LDflNAIBES. 42i 

est tiré en grande partie de l'ouvrage de Chas-Mou- 
hammed; quoiqu'un fil historique (facile à démêler 
pour le lecteur sérieux ) rattache les événements , il 
ne faut nullement envisager cet écrit avec sa fic- 
tion tout orientale, comme une histoire réelle à tous 
égards. Nous eussions supprimé cette couleur locale 
fantastique, si elle ne servait essentiellement à jeter 
un grand jour sur cette histoire et cette guerre reli- 
gieuse, bien mieux qu'une simple et sèche nomencla- 
ture des faits n'eût été capable de le faire. Il est né- 
cessaire que le lecteur prenne d'abord connaissance 
de ces contrées lointaines ; qu'il respire, pour ainsi 
dire , l'air poétique du Caucase , afin d'être à même 
de comprendre et d'apprécier les actes historiques 
conçus sur cette terre et dans cette atmosphère. Le 
chapitre suivant me semble atteindre parfaitement 
ce but; aussi l'ai-je placé en tête du tableau de l'agi- 
tation religieuse au Daghestan. 



CHAPITRE II. 



Préliminaires.— La Tlsion d'Hadis-Ismall. 



■o— ^-o- 



Jarach est une botii^ade fortifiée et confitniite de 
maisons en pierres y un aouly comme k nomment les 
montagnards, situé sur le territoire de Kouritij Tnn 
des plus florissants et des plus peuplés du Daghe- 
stan. La principale industrie des habitants est Tagri- 
culture et l'élevage du bétail; ils ont eu, en outre, de 
temps immémorial, la réputation d'une grande habi- 
leté dans la fabrication des armes et des cottes de 
mailles. 

A l'époque où commence ce récit (4823), Jarach 
jouissait encore d'une certaine célébrité : elle renfer- 
mait dans ses murs le plus illustre des oulémas (sa- 
vants) du Daghestan^ le sage et vertueux Moullah- 
Mouhammed , qui cumulait la charge de prêtre supé- 
rieur de la commune avec l'emploi fort lucratif de 
juge (kasi). 

Moullah-Mouhammed, selon l'ancien usage établi, 
s'occupait en outre de former des jeunes gens de 



PRELIMINAIRES* 423 

talent à l'état d'ouléma ; et, comme la renommée de 
son érudition était très-répandue, les habitants de 
Jarach ne s'étonnaient nullement de voir accourir de 
fort loin des jeunes hommes dans le but de s'instruire 
aux leçons du docte Moullah. 

Parmi ses disciples, un jeune Bochar, nommé 
Chas-Mouhammed^ s'était particulièrement distingué 
dans les derniers temps. Le vieil alim ^ s'éprit d'une 
telle affection pour l'adolescent doué de si heureuses 
facultés et si avide d'instruction, qu'il le garda sept 
années sous son toit , prodiguant à sa personne et à 
son éducation toute la sollicitude d'un père. 

Cha^Motûiammed se résolut alors à retourner à 
Bochara , sa ville natale ; ses progrès dans la litté<- 
rature arabe et persane avaient été si rapides que 
MouUah^Mouhammed le déclara apte à être élevé à la 
dignité d'alim. — Cha^-Motihammed , par ses maniè- 
res modestes et affables, s'était gagné l'estime de tous 
les habitants de Jarach, et le jour de son départ, un 
grand nombre des leurs se rassembla devant la maison 
du kasi pour donner la conduite au voyageur. Il prit 
congé de son vénérable maître et bienfaiteur, le cœur 
attendri. Celui-ci lui donna pour compagnes de route 
les paroles d'or tirées de ce parterre fleuri, du Saadi * : 
« Le pire de tous les hommes est le savant qui ne fait 
pas fructifier ses lumières. » 

1 Alim, savant, fait au pluriel oulémas. 

* Il est d'usage, en Orient, d'emporter, en partant pbur un voyage 
ou pour raccomplisscmentde quelque importante affaire, un verset 
tiré du Coran ou d'un grand poëte, à titre de souvenir. Les Orientaux 



424 CHAPITRE II. 

Il quitta donc Jarach et s'achemina , passant par 
le Kouban et le territoire de Schirwan, vers la floris- 
sante Bochara. Une année s'était presque écoulée de- 
puis le départ de Chas-Mouhammed. Cependant bien 
des changements s'étaient opérés à Jarach et dans les 
divers aouls du Kourin. Les habitants, qui n'avaient 
pris jusqu'alors aucune part aux expéditions belli- 
queuses des autres tribus dn Daghestan , étaient tous 
animés maintenant contre les Susses d'une haine qui 
croissait chaque jour. Il n'était bruit que des cruautés 
exercées par eux, sous la conduite du général Mor 
datoffj à Kara-Kaitach t petit territoire avoisinant 
celui de Derbend^ et l'on citait les outrages faits aux 
femmes, la profanation des églises des croyants et 
autres infamies qu'ils commettaient. Adel-KJian^ le 
souverain de Eaitach, avait, disait-on, été chassé de ' 
son pays, et ne devait son salut que grâce à la protec- 
tion que lui avait accordée le sultan à^ Avarie y où il 
vivait depuis dans la gêne et le besoin. — On ne s'en 
tenait pas là , et il serait trop long de répéter tons les 
bruits qui ne faisaient qu'alimenter de plus €n plus 
chez le peuple la haine qu'il nourrissait contre les im- 
pies moscovites. 

MouUalirMouhammed était souvent obligé de recou- 
rir à toute son éloquence et à sa présence d'esprit 
pour rappeler à l'ordre les turbulentes gens de son 



attachent à cette sentence, presque toujours choisie au hasard, le 
respect dû aux oracles. En Perse et au Daghestan, le Hafi ou le 
Saadi fournissent également ce texte. 



PEÉLIMINAIRES. 438 

aoul. Il rentrait un soir chez lui, exténué de fatigue, 
au sortir d'une assemblée populaire fort orageuse, et 
se dirigeait, en trébuchant , vers son harem pour se 
reposer au milieu des siens, lorsqu'il fut très-étonné 
de voir sortir du coin du selamlik^ et s'avancer à sa 
rencontre son ancien disciple, ChaS'-Mouhammed^ 
qu'il croyait fort loin , 

Chas-Mouhammed expliqua sa présence en quel- 
ques mots. Ihavait, dit-il, pris des voies détournées 
pour s'introduire dans le jardin et de là jusque dans 
rbabitation, afin d'éviter toute rumeur dans l'aouL 

« Mais, au nom à!Houssein^ demanda le vieillard, 
qui te ramène de Bochara si vite auprès de nous? > 

€ Je n'ai pas été jusqu'à Bochara, » répliqua Chas- 
Mouhammed. Et il raconta en détail tout ce qui lui 
était survenu depuis qu'il avait quitté Jarach ; nous 
n'abuserons point de la patience du lecteur, et nous 
résumerons le récit de Chas-Mouhammed. 

Un derviche en pèlerinage qu'il rencontra dans son 
trajet du Schirwan lui vanta tellement la sagesse et 
la grandeur d'âme d'un alim habitant Taoul de Kour- 
domir^ du nom de Hadis-IsmaïU qu'il résolut de pous- 
ser jusqu'à ce village peu éloigné, dans l'espoir d'ob- 
tenir pour le voyage quelque docte texte de l'alim en 
renom. — 11 apprit à connaître Hadis-Ismaïl, et ses 
leçons autant que leurs rapports rattachèrent si fort 
à lui qu'il recula indéfiniment le moment de son re- 
tour dans sa patrie ; il passa ainsi une année entière 

I Selanolik, parloir, chambre de salutations. 



426 CHAPITRE II. 

aupr&s de son nonyeaa maître. Là seulement, dit-il, 
s^ouvrirent ses yeux ; c'est là que pour la première 
fois la science, obscurcie de nuages jusqu'alors, lui 
révéla des éclairs de lumière; toutes ses études anté- 
rieures n'étaient qu'une sorte d'engrais fructifiant 
dans le champ de ses esprits, d'où surgit aujourd'hui 
la fleur de l'intelligence. 

c Pauvre et sans bien, fit-il en terminant, je n'ai 
pu, cher maître, reconnaître encore tes'bons soins et 
tes leçons ; mais je reviens vers toi pour t'engager à 
aller puiser auprès d'Hadis-Ismaïl, à cette source de 
sagesse que tu ignoras jusqu'à ce jour, toi cependant 
le plus sage sur les terres du Daghestan ! > 

Le moullah, surpris de l'étrangeté d'un pareil dis- 
cours, pria ChaS'Mouhammed de lui faire part de ses 
merveilleux secrets; mais celui-ci répondit à son 
maître qu'il ne pouvait lui dévoiler les mystères de 
sa science sans le consentement et la sanction de 
l'alim de Kourdomir. Il lui proposa de partir tous 
deux pour le Schirwan, où est situé l'aoul de Eour* 
domir et le lieu habité par Hadis-Ismaïl ^, qui était 
seul capable de l'initier aux grands mystères. Moul* 
lah-Mouhammed accède aussitôt à ce projet, et il 
engage encore à les accompagner une foule de moul- 
lahs de Kourin, amis des sciences. Il se joignit à 
eux et à Chas-Mouhammed, et tous prirent la route 
de l'aoul de Kourdomir, sur le territoire de Schirwan. 



1 Hadis-Ismaïl vit encore actuellement dans la Turquie d'Asie, au 
village de Stu^û. 



PRl^LIMINAIRES. 427 

Hadis-Ismaïl se trouvait précisémeiit dans son jar- 
din lorsque les voyageurs arrivant de Kourin s'arrê- 
taient à la porte de son habitation, La procession 
solennelle s'avançait guidée par Chas-Mouhammed , 
qui connaissait les lieux. Ils s'étonnèrent tous de 
trouver l'alim occupé à élaguer les jeunes tiges et 
les bourgeons des mûriers : c'est un acte criminel aux 
yeux de ceux qui professent l'islamisme et surtout 
essentiellement repréhensible aux yeux des pieux 
moullahs, parce qu'il est écrit : c II ne sera fait au- 
cune rémission à celui qui anéantit d'une main té- 
méraire les jeunes pousses, prive les arbres de leurs 
branches ou la terre de leurs rejetons. » 

Lorsqu'Hadis-Ismaïl aperçut les visiteurs et dis- 
tingua Chas-Mouhammed parmi eux, il vint à leur 
rencontre, et se tournant vers MouUah-Mouhammed, 
le plus vénérable d'entre eux : a Je lis dans votre 
pensée, > dit-il, « et je devine votre étonnement. 
Vous êtes surpris de me voir abattre les branches de 
mes mûriers. Je le fais pour nourrir mes vers à soie, 
qui me donnent en échange de riches tissus ; c'est le 
seul moyen de subvenir à l'entretien de ma famille. 
Je ne nuis à personne en cela, les arbres n'en souffrent 
pas davantage et continuent à croître et à porter des 
fruits comme auparavant; il en résulte un grand 
profit pour moi, et je crois que nous suivons tou- 
jours à la lettre la loi du Seigneur et de son Prophète, 
lorsque nous veillons à notre bien sans nuire au pro- 
chain. > 

Hadis-Ismaïl prononça ces mots d'une voix lente 



488 CHAPITRE II. 

et solennelle ; personne ne s'enhardit à lui répliquer: 
MouUah-Mouhammed s'avança vers son nouvel ami 
et lui baisa respectueusement la main; les autres 
suivirent son exemple. — Pendant ce temps, une 
foule de gens s'était rassemblée autour du jardin ; 
beaucoup étaient accourus de leur propre chef, 
comme c'est l'usage au Daghestan, pour offiîr l'hos- 
pitalité aux nouveaux arrivés. On étendit des tapis; 
du café, des sorbets et les pipes circulèrent, et les 
dignes pèlerins s'étendirent à terre pour prendre 
quelque repos. 

La vive conversation qui s'engagea ce jour-là entre 
le sage de Eourdomir et MouUah-Mouhammed roula 
particulièrement sur la foi musulmane : ils convin- 
rent que partout elle était profondément ébranlée et 
avait pris une fausse et menaçante direction; les 
bonnes et vieilles coutumes des musulmans avaient 
fait place au mensonge, au vol, à la fourberie et à la 
débauche. La croissante rudesse des peuples ne lais- 
sait présager de sitôt aucune amélioration, parce que 
le Charjat ^ était inconnu à la plupart d'entre eux, 
et qu'il ne fallait pas songer h introduire les saintes 
prescriptions du Tarikat^ tant que la situation ne 
serait pas changée. Les hommes populaires éclairés 
devaient donc prendre fermement à tâche de rame- 
ner leurs frères dans la voie du bien, et les préparer à 
une plus haute révélation. 

« J'errai moi*même longtemps, dit Hadis-Ismaily 

1 L'ezplicatioa de ces termej saWra plus bas. 



FRéLIMINAlBES. 429 

avec le doute et dans les ténèbres; oui, j'étab l'un 
des plus aveuglés de notre secte. Je crojrais qu'en 
marmottant nos prières ordinaires, qu'en me lavant 
ponctuellement comme le veut la loi de Mahomet, et 
qu'en maudissant les partisans d'Omar, tout était 
dit ; mais Allah m'a ouvert les yeux miraculeusement, 
il a répandu sur moi le torrent de sa grâce et a purgé 
mon cœur de l'immonde erreur. Dans une maladie 
longue et dangereuse, qui faillit m'enlever, je fis vœu 
en cas de guérison d'accomplir un pèlerinage au tom- 
beau à^Houssein. Et, ô miracle! la santé revint; 
l'ange de la vie avait vaincu Tange de la mort, j'en- 
trepris bientôt gaiement mon pèlerinage. — Les aven- 
tures extraordinaires qui m' arrivèrent en cette cir«- 
constance t'expliqueront le sens de ma nouvelle 
doctrine. Mais les fatigues de la journée t'accablent 
ainsi que tes compagnons, j'aperçois les mets servis; 
asseyons«nous et reprenons des forces; le repas ter- 
miné, vous entendrez la fin de mon récit. » 

Après s'être lavé les mains, qui, on le sait, font en 
Orient l'office des fourchettes, les pieux mouUahs 
fêtèrent comme il faut le repas jsomptueux qui leur 
était offert^ sans trop se fatiguer à parler. La table 
levée, l'on tint une courte sieste; les pipes et le café 
circulèrent ensuite de rechef, et tous les convives 
attendaient solennellement l'instant où Hadis-Ismaïl 
romprait le silence. Celui-ci était profondément 
absorbé dans ses réflexions et semblait avoir oublié 
ses compagnons. Il avait la tête inclinée sur la poi- 
trine, son visage s'était couvert d'une pâleur appa* 



430 CHAPITBE IL 

rente et ses yeux roulaient hagards dans leur orbite. 
Il parut rassembler tout à coup ses esprits; il essuya 
son front humide de sueur, avala d'un trait une tasse 
de café et commença d'une voix forte et lente le 
récit de son pèlerinage aii tombeau à'Hotissein. 

« C'était au déclin d'une journée accablante de 
chaleur : la caravane dont je faisais partie campa 
près d'une fontaine ombragée d'arbres. Je m'assis 
sous un noyer couvert d'un épais feuillage , je tirai 
le Coran de ma poche et m'arrêtai à la lecture 
du paragraphe de « l'Araignée, » qui commence ainsi : 
« Les hommes croient-ils donc qu'il suffise de dire : 
€ nous avons foi, — sans en avoir donné des preu- 
« ves? Nous éprouvâmes aussi ceux qui vécurent 
ff avant eux pour savoir s'ils étaient sincères ou s'ils 
c mentaient. » 

« J'éprouvai une commotion, comme si ces paroles 
m'avaient douloureusement atteint. Mes yeux avaient 
quitté le livre saint pour se reporter vers le soleil 
couchant qui était dans toute sa splendeur, et je ré- 
fléchissais au sens de ces paroles. Et tandis que, 
grave et pensif, mes esprits erraient à l'aventure, 
ma vue s'obscurcit tout à coup, et je tombai dans 
un profond sommeil. Je fus transporté en songe dans 
une vallée spacieuse tout émaillée de fleurs. Des mon- 
tagnes boisées entouraient cette vaUée ; leurs cimes 
élevées semblaient soutenir la voûte des cienx. Les 
fleurs qui s'épanouissaient à mes pieds étaient si 
belles que je n'osais avancer, dé peur de les briser 
sous mes pas. 



PR^LIMINAIBES. 434 

« Des pins au sombre feuillage, des palmiers touffus 
et de sveltes cyprès balançaient leurs branches flexi- 
bles au-dessus de ma tête ; la terre exhalait des par- 
fums plus suaves que les myrthes de Bochara et de 
Samarkand, et que le muse de Choton ; ils m'enivraient 
comme si le souffle des houris m'eût touché. Léchant 
du rossignol perçait le feuillage ému des bosquets de 
roses; des sources pareilles à des torrents de feu ar- 
gentin s'échappaient des montagnes et serpentaient 
ces sites fleuris en tous sens ; je me croyais transporté 
dans les frais jardins du paradis que le Prophète ré- 
serve à ses fidèles croyants. Sans cesse de nouveaux 
miracles frappaient mon regard étonné , quelque di- 
rection qu'il prît. Un temple, tout en marbre d'une 
éblouissante blancheur, était bâti au centre de la val- 
lée, et tapissé d'un sombre lierre et de riches guir- 
landes de fleurs. Une colonne de feu transparente s'é- 
levait de la coupole dorée de la mosquée jusqu'au so- 
leil, qui répandait ses rayons sur une si vaste étendue, 
qu'il semblait, avec ses bras d'or, vouloir attirer la 

terre à lui. Une fontaine coulait son onde jaillissante 
dans la cour qui précédait la mosquée, et assis alen- 
tour, sur de moelleux tapis mieux brodés que n'en 
foula jamais le pied d'un pacha, reposaient les fidèles de 
Jarach et deEoumélie*, vêtus d'éblouissantes étoffes, 
les uns coiffés de turbans blancs, les autres, de bon- 
nets noirs plissés. Vous comprendrez ma surprise! 

Oubliant aussitôt toutes les splendeurs qui m'envi-, 

' De la Perse et de la Turquie. 



432 CHAPITRE II. 

rommieiit) je m'écriai h part moi dans mon courroux : 
Comment les fils maudits d'Omar ont-ils pénétré 
dans les frais jardins réservés aux bienheureux? Les 
sages de notre nation n'ont-ils pas dit que le feu de 
Tenfer deviendrait un jour leur partage en châtiment 
de leur infidélité? Qui les a amenés ici ? 

« J'étais dans cet état d'incertitude et d'irritation ^ 
lorsqu'une noire colonne de fumée parut à Thorizon, 
le ciel se couvrit de nuages et les montagnes reten- 
tirent de brnits belliqueux et du roulement du tam- 
bour. Des guerriers descendirent en phalanges serrées 
des montagnes, leurs visages étaient hâves, leur nez 
camard et leur chevelure épaisse, comme ceux des 
vils blasphémateurs de Dieu qui occupent nos aouls. 
Les personnages assis autour de la fontaine se levèrent, 
arrachèrent de jeunes lauriers et des figuiers pour s'en 
faire des massues et tenir tête à l'ennemi qui s'avan- 
çait. Toutefois ces quelques combattants ne purent 
opposer une longue résistance à leurs nombreux adver- 
saires; ils se réfugièrent dans la mosquée et conti- 
nuèrent la défense en redoublant d'acharnement. Ils 
démolirent la coupole dorée et les murs en marbre, 
en firent'rouler les débris sur la tête des assiégeants, 
jusqu'à ce qu'il ne restât plus un seul homme en vie. 

« Ma joie fut grande de voir l'ennemi défait, mais 
la destruction des choses saintes enflamma ma colère ; 
car le temple du Seigneur n'était plus qu'un monceau 
de ruines et ses dalles de marbre servaient de cercueil 
aux infidèles. Ne vaudrait-il pas mieux, m'écriai-je 
courroucé, que l'homme succombât plutôt que de le 



PRELIMINAIRES. 433 

Yoîr porter une main sacrilège sur la maison du Sei- 
gneur ! 

« Mes yeux furent subitement éblouis d'une écla- 
tante splendeur, une forme lumineuse s'abaissa vers 
moi ; « insensé}! me dit-elle, ô âme errante, qui 
planes dans les ténèbres ! Tes pensées sont folie et tes 
paroles sont un crime ! Tu es plus aveuglé que les 
infidèles qui gisent là frappés de la mort ! D'abord tu 
t'étonnes et t'irrites de voir les enfants de la Rou- 
mélie partager l'asile des croyants d'Iarach ; à quoi 
je réponds que Dieu n'est pas injuste envers ses ser- 
viteurs, il punit et récompense à son gré qui bon lui 
semble. Hadts-Ismaïl, fais-tu donc partie de ces 
gens ignares qui s'attachent à la lettre sans recher 
cher l'esprit, dont elle n'est que l'enveloppe? Qui nous 
donnera donc la paix extérieure, tant que les fils 
avoués du Prophète se poursuivront entre eux? Vous 
appelez la malédiction du ciel sur les têtes des Soun- 
nahs, et les Sounnahs en agissent de même à votre 
égard, — ^Malheur, malheur h vous, si Dieu entendait 
vos prières I la damnation éternelle serait votre lot. 

« Je vis ton cœur se soulever d'indignation, lorsque 

les défenseurs de Dieu arrachèrent du sol les jeunes 

arbres et abattirent les murs du temple pour écraser 

l'ennemi ; mais en vérité leur action était plus louable 

que ta colère! Mieux vaudrait incendier toutes les 

forêts et raser tous les temples que de laisser tomber 

un seul fidèle au pouvoir de ses ennemis ; car, chaque 

jour, de nouveaux rejetons sortent de terre, et la 

main de l'homme est habile à réédifier des temples ; 

38 



434 CHAPITEE II. 

mais le temple de la foi élevé dans vos cœurs est 
Tœuvre de Dieu. Quiconque le détruit se détruit avec 
lui, et insulte au Créateur dont il est issu : possédât-il 
tous les trésors de ce monde, ils ne lui sufEiraient point 
à reconstruire cet édifice. Calme donc ton indigna- 
tion et prends exemple de ce que tu as vu et de ce 
que je viens de te dire. Honte à toi et à ton peuple, 
honte et malheur, tant que les liens des infidèles vous 
retiendront captifs I Honte à vous, tant que les ser* 
viteurs aux cheveux de chanvre des divinités mosco- 
vites souilleront vos temples ! 

« Ne feriez-vous pas mieux de les abattre en ense- 
velissant ces blasphémateurs sous leurs ruines ? Cha- 
que pierre dont vous écraseriez la tête d'un infidèle 
serait un monument à la gloire d'Allah. Le croyant 
doit plutôt lever le bras pour donner la mort que de 
prêter l'oreille à la tentation ; la tentation est pire 
que la mort. 

c Hadifr-Ismaïl, ne poursuis pas ton pèlerinage à 
la tombe d'Houssein, retourne en tes foyers et rap- 
porte mes paroles aux sages de ton peuple. Les pèle- 
rinages ont un but de sanctification , mais la défense 
de la foi est un devoir encore bien plus sacré. Chaque 
pas du fidèle à la rencontre de ses ennemis est plus 
méritoire qu'un pèlerinage au tombeau d'Houssein; 
chaque parole du prêtre dite pour relever le courage 
des guerriers de la foi l'emporte sur la prière aux 
yeux de Dieu. » 

Hadis-Ismaïl épuisé avait cessé de parler ; il était 
retombé dans une profonde méditation, en apparence 



FRIÉLIMINAIEES. 435 

peu soucietix dé Timpression que sa parole de feu 
avait produite sur Tesprit de ses auditeurs. L'assi- 
stance étonnée se taisait sans se rendre compte de ce 
qu'elle éprouvait. L'effervescence était générale et se 
traduisait sous les formes les plus bizarres. L'un se 
passait la main dans la barbe, comme s'il dût en sor- 
tir des idées; l'autre tournait son pesant tnrban d'une 
main convulsive sur sa tête ; un troisième frappait la 
terre de sa pipe de façon à ce qu'elle volât en éclats 
et que la cendre se répandit partout ; bref, les pieux 
mouUahs paraissaient fléchir sous le poids d'émotions 
toutes particulières, et chacun n'attendait que l'in- 
stant 011 son voisin donnerait issue à l'agitation gé- 
nérale. 

Enfin MouUah-Mouhammed rompit le silence, et se 
tournant vers le sage de Kourdomir : « Je te com- 
prends, Hadis-Ismaïl, dit-il; tes paroles ont germé 
dans ma pensée. Toute la vigueur de ce bras et toute 
l'éloquence dont Allah daigne assister mon grand 
âge sont dès ce moment consacrées au service de la 
grande œuvre que nous allons entreprendre. » 



La notice de Chas-Mouhammed s'arrête là, et nous 
ignorons la durée du séjour des oulémas de larach à 
Kourdomir, ainsi que la suite des entretiens d'Hadis- 
Ismaïl avec ses hôtes. Il est à présumer que quelques 
feuillets se seront perdus, car les notions suivantes ne 
recommencent qu'à larach, où nous retrouvons Moul- 
lah-Mouhammed dans une nouvelle sphère d'activité. 



436 CHAPITtE II. 

Cqpendsnty mTiat de poiirsiii?re liotre récit, nous 
«TOjons deroir initier en qndqaes mots le kct^ir à 
la nouTelle doctrine prèdiée an Dagliestan. Ce fat 
Hadia-Ismail qni donna llmpolsion , MonDah-Mon- 
hammed qin fonda cette rdigion, et ses saooesseors 
Kasi-Monllah, Hamsag-B^ et Sehamjl qni la propa- 
gerait et la consolideront. 



CHAPITRE m. 



Les confis et les mourides, on rapports dn soufisme troo la nonfoUa 
secte religieuse «lui s*est formée au Daghestan, 



-o-^-o- 



L'on a pu se convaincre dans le cours de cet ou- 
vrage du rôle sérieux que jouait la religion dans la 
guerre d'indépendance du Daghestan. L'importance 
que les mains sacrées de Easi-Moullah et de Schamyl 
ont imprimée à ce mouvement religieux lui mérite dès 
à présent une place dans Thistoirer II est devenu le 
foyer d'un incendie qui purifia tous les éléments hété- 
rogènes, et cimenta d'une façon durable l'union des 
peuplades du Daghestan, que leurs mœurs, leurs 
croyances et une haine invétérée tenaient divisées 
jusqu'alors , et qui enfin donna le signal d'un soulève* 
ment immense et unanime. 

n est extraordinaire que nulle part l'on ne se soit 
occupé de cette jeune branche de religion, entée 
sur l'arbre décrépit de l'islamisme. On nous rapporte 
sans cesse les exploits des montagnards, mais jamais 
il n'est question du mobile qui les anime ; il en est 
de ces historiens comme des voyageurs qui longent 



138 CHAPITRE IIL 

d'un pas rapide la rive d'un torrent sans remonter à 
la source élevée qui lui donna naissance. 

Tout ce que divers écrivains ont dit de celte mémo- 
rable époque religieuse au Daghestan se réduit à ces 
quelques mots : Schamyl est le fondateur d'une nou- 
velle secte, ses adhérents se nomment mourides; 
ceux-ci portent comme marque distinctive des bon- 
nets blancs, tandis que les autres combattants pour 
l'indépendance en portent de bruns, de bleus ou 
de jaunes, garnis de fourrure. Quant à la pensée 
qu'abrite ce bonnet blanc, on s'est abstenu d'en 
parler. 

Nous tenterons, en partie du moins, de combler 
cette lacime, en adoptant aussi pour pivot de notre 
récit l'élément religieux, qui donna l'impulsion à tous 
les mouvements du Daghestan. 

Avant l'apparitiou de Kasi-Moullah, le Daghestan, 
actuellement en insurrection, était presque entière- 
mpnt soumis aux Busses. Yermoloff, après Tzitzianoff, 
le plus habile de tous les généraux envoyés contre les 
montagnards, sut tirer parti, au profit de la Bussie, 
de la désorganisation qui régnait dans le pays, par 
suite des dissensions religieuses, de cet esprit vindi- 
catif et hostile qui divisait depuis longtemps les 
diverses tribus ; et il s'acquit leur estime plus que 
ne le firent jamais ses précédesseurs ou successeurs. 

Aussi beau que brave, plein d'énergie et de noblesse, 
Yermoloff ne le cédait en rien aux plus paissants 
princes tcherkesses ; à ces vertus il joignait une in- 
struction européenne et la souplesse moscovite, qui 



LES 80UF1S £T LES MOURIDES. 430 

lui donnaient une supériorité incontestable. Il traita 
les tribus soumises avec la bonté qui subjugue, mais 
en revanche il était pour les tribus ennemies d'une 
rigueur presque cruelle. Russe de corps et d'âme et 
plein d'enthousiasme pour la gloire naissante de sa 
patrie, chaque moyen de servir son pays lui semblait 
bon. Il sema la discorde au sein des peuplades enne* 
mies, et soutint les plus faibles contre les plus fortes; 
il obtenait ainsi la reconnaissance des unes et soumet* 
tait les antres par la même occasi<m. Jamais bras vie* 
torieux ne s'appesantit plus terrible que le sien sur les 
vaincus, et cependant, jamais nom redouté ne resta 
gravé, après la victoire, en plus grand honneur dans 
la mémoire de ses adversaires, que ne l'est celui de 
Yermoloff parmi les peuples du Caucase. 

Tels furent les auspices sous lesquels Kasi-MouUah 
commença à établir sa puissance. Les traces qu'avait 
imprimées le grand général russe servirent de sillons 
aux mourschides du Daghestan, qui y jetèrent la 
semence de la nouvelle foi. 

Cette doctrine, qui n'est évidenmient que le sou- 
fisme approprié aux circonstances du moment, se 
proposait d'apaiser toutes les discordes civiles ou 
religieuses , de combattre cette affreuse loi qui 
outrage la nature , la loi de la vengeance , et de 
rallier ces peuples dans un effort unanime pour la 
résistance. 

Comme preuve à l'appui de cette assertion, du rap- 
port intime du soufisme avec la doctrine du Daghe- 
stan, nous citerons im passage à ce sujet tiré de l'écrit 



440 CHAPITRE lU. 

russe mentionné déjà plus haut, où l'auteur représen- 
tait au gouvernement toute la gravité que prenait la 
tournure des affaires religieuses au Daghestan. Voici 
la traduction de ce passage : 

<c Les philosophes du Daghestan ^admettent trois 
éléments forts distincts chez Thomme : l'un physique, 
l'autre intellectuel et le dernier moral. 

« De ces trois éléments qui, en concentrant toutes 
leurs forces, sont aptes à une égale extension, le phy* 
sique prend le dernier rang ; cependant, si les deux 
autres, Tintellectuel et le moral, par suite de négli- 
gence, venaient à se relâcher, il pourrait gagner la 
main sur eux. Mais comme il résulte de notre imper- 
fection innée que Télément physique ne l'emporte 
que trop souvent en nous, les hommes, pour remédier 
à ces funestes conséquences, sont convenus de le sou- 
mettre à de certaines lois, faites par les meilleurs et 
les plus sages, afin de retenir son pouvoir dans d'utiles 
limites et de se prémunir sévèrement contre tout 
excès de sa part. Ce recueil de lois porte chez les 
musulmans le nom de Cfiaryat* 

« Après l'élément physique vient l'élément intel- 
lectuel ; il éveille et nourrit l'esprit, la raison et les 
autres qualités humaines qui en dérivent. Mais il a 
besoin, lui aussi, de frein et de modération, si l'on 
veut éviter qu'il ne vienne à tyranniser l'homme ; 
aussi les musulmans lui opposent-ils un autre livre 
appelé à lui marquer ses bornes, et que Ton nomme 
dans la langue sainte le Maarifat. 

« Enfin, l'élément moral, le dernier et le jdus élevé 



LES SOUFIS ET LES MOURIDES. 441 

É 

des iroïSy apprend à combattre et h maîtriser ses pas- 
sions; il guide, par conséquent, l'homme, le purifiant 
et l'ennoblissant, vers sa haute destinée. Tout ce qu'un 
écrit peut renfermer pour exalter nos sentiments, 
pour sanctifier nos pensées, pour étendre notre con- 
naissance de Celui qui gouverne toutes choses, en un 
mot, la voie vers la perfection, ce livre, que les mu- 
sulmans appellent le Tarikat^ le contient. > 

On lit au bas de cette remarque : 

c Les différentes interprétations des dogmes des 
prophètes par les philosophes musulmans engen- 
drèrent déjà de bonne heure, — ainsi qu'il arrive indu- 
bitablement à toute religion qui se développe, — des 
sectes ou écoles ne concordant nullement ensemble. 
Des prêtres dominateurs ne manquèrent pas non plus 
en cette circonstance, comme on le pense bien, d'uti- 
liser la foi de Mahomet au profit de leurs projets poli- 
tiques. Cette influence politique se porta particuliè- 
rement sur l'explication de la morale ou du Tarikat^ 
qui, tout en ne contenant au fond que les préceptes 
du Coran, reçut une autre forme qui lui acquit d'a- 
bordy et surtout en Perse, de la valeur et de l'autorité. 
Nous entendons donc en général par Tarikat la morale 
des musulmans attachés à cette nouvelle secte, avec 
ses tendances politiques. 

« Les chefs furent nommés mourschides et les par- 
tisans mcurides. La vie du mourschide Mohammed, 
qui monta sur le trône du schah de Perse en l'année 
du Prophète 906 (1528 de notre ère), résume l'impor- 
tance dont cette doctrine investit le clergé. Il était 



442 OHAPiT&£ m. 

d'abord tout dévoué à la religiou , mais le but de sa 
carrière devint de plus en plus mondain, à mesure 
que son pouvoir séculier s'accrut. Il en fut de même 
du mourschide MouUah-Mouhammed, cité {dus haut : 
il était dans Torigine exclusivement adonné a ses 
idées religieuses, qui dégénérèrent ensuite plus tard, 
et particulièrement sous ses successeurs, Easi-Moullah 
et namsag^Beg, en menées politiques. » 

Ainsi s'exprime notre auteur russe. Il nous semble 
néanmoins qu'il rapporte la chose sans la connaître 
par son nom. Ses assertions, justes au fond, mais fau- 
tives et erronées prises isolément, ne dénotent de 
sa part qu'une connaissance superficielle de la ques* 
tion. Nous ne saurions décider jusqu'à quel point ce 
que nous venons de lire s'appliquerait aux mourides 
du Daghestan, attendu que jusqu'à présent il n'existe 
rien de complet, rien de concluant à cet ^rd et que 
tout tend encore à prendre un développement com- 
mandé en partie par des circonstances impérieuses. 
Nous désignerons seulement le soufisme comme la 
source à laquelle Kasi*Moullah et Schamyl puisèrent 
les éléments fondamentaux de leur nouvelle doctrine, 
et c'est en ce sens que nous demandons à y arrêter un 
instant nos observations. 

L'origine du soufisme et le but de son enseignement 
ont donné lieu à autant de définitions qu'il j avait 
d'interprètes. De Sacy et Schmœlders prétendent, 
contrairement à l'avis de Tholuck *, qui croit cette 

^ Sufismus, aive Thêosophia Pencumm panihdêHca, Berolioi, 18S1. 



LES 30UFIS ET LES MOUBIDES. 443 

06Ct6 née au sein de rklamisme, qu'elle vit le jour 
parmi les sages des mes dn Gange. 

a Le çonfisme, dit Schmcblders dans son excellent 
ottvrage sur les écoles philosophiques chez les Arabes ^ , 
n'est pas on système philosophique ; il ne forme pas 
Xion plus une secte religieuse ; jamais un musulman 
ne Va considéré ni comme l'un ni comme l'autre ; c'est 
une manière de vivre, une sorte d'ordre monastique, 
si Ton veut, et rien de plus. Le çoufi suppose que la 
vérité divine se manifeste immédiatement à l'homme 
qui la veut obtenir, pourvu que retiré du monde, 
détaché de toutes les passions humaines, on se voue 
uniquement à une vie contemplative. Et, comme 
cette sorte de révélations est individuelle, comme elle 
porte sur des choses indicibles et indéfinissables, il est 
clair qu'un système scientifique n'en saurait jamais 
résulter. Les Arabes parlent bien d'une science du 
çoufisme et il y a beaucoup de livres où elle est expo- 
sée, mais ces livres contiennent seulement ou des 
prescriptions à observer pour arriver à la vie contem- 
plative, ou des explications, des notions philoso- 
phiques telles que substance, essence, qualité, etc. 
(notions indispmsables pour la contemplation des 
choses élevées), ou enfin des interprétations de termes 
techniques dont les écrits çoufiques fourmillent. 

« Si je dis que le çoufisme n'est pas un système 
scientifique, je n'entends parler que de son essence, de 
sa valeur, de son but; je ne nie pas que quelques 

A Bssai 9u/r Us écoUs phUoBophiquts cheg la AraheSf p. 906 et suiv. 



444' CHAPITRE m. 

auteurs aient fait entrer la théologie et la philosophie 
dans le domaine du çoufisme, qu'ils aient fait subir à 
ces sciences quelques modifications, qu'ils les aient 
traitées à leur point de vue individuel : mais ces 
éléments philosophiques d'emprunt, loin de former la 
substance du çoufisme, sont purement accessoires, 
variant d'après chaque auteur, en sorte qu'il est facile 
de trouver, sur les mêmes questions philosophiques, 
les plus grandes contradictions entre les divers 
confis. » 

Pour mieux me faire comprendre, je relate quelques- 
uns des points principaux du soufisme, tels que 
Schmœlders les a extraits de Tholuck et de de Sckcy : 

a Le dernier but de la vie contemplative est d'obte- 
nir la manifestation de Dieu, l'union intime avec la 
Divinité. . . Cette union s'accomplît dans l'extase par- 
faite... L'extase au plus haut degré produit dans 
rhomme une apathie et une insensibilité complètes ; 
elle détruit dans lui jusqu'à la conscience de sa propre 
existence, et, par conséquent, la conscience de cette 
disposition de l'âme. •• Lorsqu'on est arrivé à cet état, 
il n'y a plus besoin des actions ni des devoirs. La 
religion est alors indifférente, parce que tous les com- 
mandements de la loi découlent du mot et du tot, les- 
quels s'évanouissent alors complètement, c Qui- 
conque, dit le Dabistân, ne reconnaît pas qu'il est 
égal d'être musulman ou d'être chrétien, celui-là n'est 
pas encore délivré de la dualité, il ne connaît pas l'être 
véritable. > 

c Le signe de lamanifestation,c'est Tanéantissement 



LES SOUFIS ET LES MOURIDES. 445 

de l'homme, ou la science de l'objet manifesté au 
moment de la manifestation... Tout homme, dit le 
Gulshen-Saz, dont le cœur n'est agité d'aucun doute 
sait avec certitude qu'il n'y a aucun être, sauf un seul. 
Le moi ne convient qu'à Dieu, parce que c'est lu; qui 
est le secret caché à l'imagination et à la pensée. En 
Dieu il n'y a point de qualité ; dans sa divine majesté, 
le moi, le nouSy le toi ne se trouvent point. Moij noiis^ 
toi et lui ne sont qu'une même chose ; car, dans l'unité 
il ne saurait y avoir aucune distinction. Tout être qui 
est anéanti et qui s'est entièrement séparé de lui- 
même entend au dehors de lui retentir cette voix et 
cet écho : Je suis Dieu, il a un mode d'exister du- 
rable à toujours, et n'est point sujet à périr... » 

Les soufis nomment cet instant d'extase et la rêvé* 
lation qui s'opère A'd/, ce qui signifie état ; ce terme 
cependant ne peut être pris dans le même sens que 
chez nous : il exprime ici quelque chose de semblable 
à être ou ne pas être, comme un milieu entre la réalité 
et l'absolue négation. 

Le soufi, en écartant toute sensualité, en s* arra- 
chant à tous les liens qui l'attachent à la vie, quitte 
la terre, et peut arriver à l'intuition par le moyen de 
l'extase; pendant ce temps il est mort aux choses de ce 
monde; sa paupière charnelle est close, et son regard 
intérieur, spirituel, au contraire, se lève. Cette spiri- 
tualisation momentanée, cet abandon complet de 
l'âme à l'égard du corps, tout court qu'il soit, cette 
suspension entre l'être et le ne pas être, est l'état 
mitoyen nommé h'âl par les, soufis. 







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: \ 1 r? ». ^ -r.iiTt. -J A exweé mérite 

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ctlrannon- 






et robsemnce 
^pelerinage^ 



ofPtniûy Ilf 



LES S0UFI8 ET LES MOURIDES. 447 

Hadshi ; purifications , Tahâret ; pins toutes les 
ordonnances sur les afiaires de droit. — Le système 
scientifique de toute cette légalité est appelé IlmuU 
fikhy jurisprudence. 

2° Ce degré, le premier ou celui de la science, lie 
également tous les musulmans; cependant, pour les 
esprits plus profonds qui ressentent l'aptitude ou le 
besoin de rendre leurs rapports avec la Divinité plus 
intimes, le soufisme a ouvert une voie tendant k la 
perfection : le tarykat, chemin, sentier, consiste pour 
rhomrae à s'élever par une force et une vertu spi- 
rituelles jusqu'à Tadoration intellectuelle et intime 
de Dieu, au lieu d'observer seulement les cérémonies 
extérieures. 

3° Cette force subtile s'accroît par une méditation 
continue de la nature, et la connaissance immédiate de 
la substance des choses prête à l'homme des connais - 
sances surnaturelles; elle le jette dans une vision exta- 
tique qui le mène au troisième degré, c'est-à-dire au 
hakykaty à la vérité \ 

4° Cet état s'exalte toujours de plus en plus, jusqu'à 
ce qu'enfin l'homme entre en contact réel, immédiat 
avec Dieu ; ceci est le dernier et le plus sublime degré 
de la connaissance ; on l'appelle maarifat. 

La situation d'une personne dans ces quatre phases 
se nomme : 

1° Nasûty l'humanité; 2° melkût, la spiritualité ; 
S** dshebrûty la toute-puissance ; 4"* lahût, la divinité. 

* MalcOlm nomme ce troisième degré maarifat, et le^quatrième 
hakykat. 



448 CHAPITRE III. 

Les emblèmes ou types de ces divers d^rés sont ^ 



Dur. 


Chair. 


Os. 


Moelle. 


Nez. 


Langue. 


Oreilles. 


Yeux. 


Corps. 


Haleine. 


Sens. 


Ame. 


Terre. 


Eau. 


Lumière. 


Feu. 


Nuit. 


Etoiles. 


Lune. 


Soleil. 


Nayire. 


Mer. 


Huître. 


Perle. 



Prenons, à titre d'éclaircissement, le dernier em- 
blème comme exemple explicatif. La vérité, le dernier 
but auquel tendent les mourides ^, est comparée à une 
perle, à la perle de la connaissance. Quiconque 
recherche cette perle doit s'embarquer sur un navire ; 
ce navire vogue sur la mer, et au fond de la mer repose 
rhuitre qui renferme la précieuse perle. 

£n reportant sur Schamyl et ses partisans la situa- 
tion de ces hommes aspirant à la vérité et les quatre 
phases qu'ils ont à traverser, voici la peinture qui se 
présente à nous : 

La grande masse du peuple forme le premier degré, 
c'est-à-dire le plus infime. Ici se fait sentir le besoin 
du frein, celui d'une autorité supérieure. Lecharyat, 
autrement dit les lois extérieures, doivent y être obser- 
vées strictement, attendu que la connaissance faisant 
défaut, la voix intérieure ne guide pas toujours vers 
la raison. 

Les mourides occupent le second ; ils sont choisis 



1 D'après Graham, comparez avec les Notices et Extraits des manu- 
tcriti de la Bibliothèque du Roi, de db Sacy, t. XII. 
* En arabe mouriiie BÎgmûeVaepirantàqch, 



LES SOUFIS ET LES M0UBÎDE9. 449 

dans le peuple parmi les meilleurs. Lô frein est inutile 
h leur égard ; la loi extérieure leur est égalementsuper- 
flue, parce que tout vrai mouride, tout individu ten- 
dant réellement à la vérité est hoipme de bien ; il sait 
que la vertu seule l'y mène ; il porte en lui sa récom- 
pense comme son châtiment ; il répand Taumône, non 
parce que le charyat le lui commande, mais parce qu'il 
souffre ix la vue du malheur de ses semblables ; il 
observe ses ablutions, non parce que le Coran le lui 
presprit, mais parce que la propreté est un besoin 
naturel chez lui, et qu'il est persuadé qu'une âme pure 
n'habite jamais un corps souillé. 

Au troisième degré apparaissent les naïbs , les 
vicaires de Schamyl. Ce qui a été dit des mourides 
s'applique à leurs personnes, et dans un sens bien plus 
élevé encore. 

Schamyl seul représente le quatrième degré. Il est 
en contact immédiat, réel, avec Dieu. Son verbe est le 
verbe divin et ses ordres les ordres du Seigneur. Il est 
le soleil dispensateur de la lumière envers ses naïbs, 
les lunes qui rayonnent entourées de leurs étoiles, les 
mourides, dans la nuit du peuple; 

Si Allah n'expulsa point de la terre depuis long- 
temps les ennemis de Schamyl, qui sont aussi ceux de 
la science et de la foi, il faut l'attribuer à sa magnani- 
mité et à son extrême patience. 



29 



CHAPITRE IV. 



IloqnAli-Monhàiiiiiied le moorschide de Jarach, et ses belliqueux 
disciples.— >Anislaa-K]iaii.—Tennoloffi 



De retour dans ses foyers, Tenthousiaste kasî mît 
tout en œuvre pour entraîner ses compatriotes proches 
ou éloignés dans s?es vastes plans, dont le but a dû 
sauter aux yeux du lecteur attentif. — Les banquets et 
les festins se succédèrent; il présida souvent de 
grandes assemblées; bref, il ne perdit aucune occasion 
d'attirer la foule et d'augmenter le nombre de ses aco- 
lytes ; ses efforts furent couronnés d'un plein succès, 
et son parti s'accrut de jour en jour avec une rapidité 
incroyable. 

Une fois, le peuple était réuni devant Thabitation 
de Moullah-Mouhammed en nombre inaccoutumé : 
Je suis, dit-il en s'adressant à la foule, un grand 
pécheur aux yeux d'Allah et du Prophète. J'ai mal 
interprété jusqu'à présent la volonté de Dieu et les 
préceptes de Mahomet, son envoyé. De ce moment 
seulement la grâce du Très-Haut m'a dessillé les yeux, 
et je vois bondir à ma rencontre la source de la vérité 



MOULLAH-MOUHAMMED. 451 

étemelle, étincelante comme des diamants. Toute ma 
conduite passée me pèse sur la conscience comme un 
lourd fardeau. Je me suis nourri des grains de vos 
champs et vos terres m'ont fait riche ; mais il ne con- 
vient pas à un prêtre de percevoir de dime, et le juge 
doit remplir sa charge sans autre récompense que celle 
qu'Allah lui a promise. C'est ce que je n'ai pas fait, 
aussi mon âme s' accuse- 1- elle de péchés ; je veux les 
expier, implorer le pardon de Dieu et le vôtre , et 
rendre ce que j'ai pris. Tenez 1 tout ce que je possède 
est à vous ; partagez-vous tous mes biens ! » 

Ainsi parla MouUah^Mouhammed, le kasi. Mais le 
peuple déclara d'une voix unanime qu'il eût à garder 
sa maison et le reste; quiconque aurait la har- 
diesse d'y porter la main encourrait un sévère châti- 
ment. 

La foule grossissant sans cesse autour de MouUah* 
Mouhammed, il reprit : * Je ne saurais choisir un mo- 
ment plus propice, et invoquer en vous de meilleures 

dispositions que celles où je vous trouve actuellement, 
pour vous exposer les saintes vérités des lois de notre 
prophète. A la façon dont nous vivons nous ne sommes 
ni mahométans, ni chrétiens, ni païens ; cependant 
rhomme doit tenir à ce qu'il considère en ce monde 
comme la meilleure de toutes les choses, et cette chose, 
notre suprême bien, c'est la foi de nos pères. Le pre- 
mier précepte de cette foi est la liber té \^ plus étendue. 
Nul musulman ne doit être l'esclave ou le sujet d'un 
autre, et bien moins encore vivre dans la servitude 
de peuples étrangers, qui, au lieu de consolider notre 



452 CHAPITRE IT. 

religion et de la propager an loin, ne tendent qu'à 
l'opprimer. 

c La seconde condition de cette loi est identique à 
la première, car Tune dépend de l'autre : cette loi 
ordonne la guerre contre les infidèles et raccoroplisse- 
ment du charyat. Quiconque n'observe pas le charyat 
et n'a jamais tiré le glaive contre les infidèles ne 
verra jamais luire non plus le salut que nous promit 
le prophète d'Allah • Mais celui qui tient réellement 
à suivre la règle du charyat doit pouvoir renoncer 
avec joie aux biens de ce monde, exposer sa fortune et 
son sang pour la glorification de son Dieu, abandonner 
son toit, sa femme, son enfant pour répondre à l'appel 
des batailles. C'est ainsi seulement que sa vie sera 
agréable au Dieu éternel et qu'il franchira le pénible 
pont d'El-Sirat qui mène au paradis, où l'attendent 
des récompenses inépuisables. Mais tant que le joug 
pèsera sur nous, qu'il nous vienne des fidèles ou des 
infidèles, toutes nos actions et nos pensées tourneront 
à mal, car Dieu n'écoute point la prière des esclaves, 
\\ moins cependant qu'ils n'invoquent la délivrance, 
et que la vigueur de leur bras ne rachète la faiblesse 
de leurs lèvres. Toutes vos charités aux pauvres, vos 
ablutions et vos prières, vos pèlerinages à la Mecque, 
vos expiations et vos sacrifices, tous vos actes les plus 
saints demeureront infructueux tant que le Moscovite 
en sera le témoin .Vos mariages même sont nuls ; le saint 
livre du Coran causera votre perdition, et vos enfants 
seront des bâtards, tant que les Moscovites habiteront 
parmi vous. Qui sert Allah ne peut servir à la fois les 



moullah-mouuammëd. 453 

Eusses, ciir, je vous le dis, le Dieu des croyants con- 
naît ses enfants, et il les éprouve ou les punit à son 
gré ; mais ses épreuves sont rudes et son cbâtinient 
terrible ! 

« Hommes de Jarach et des aools de Kouriui écou- 
tez mes paroles ! Benonceriez-vous aux promesses du 
ciel pour courir après les jouissances fugitives de ce 
monde? Ici nos heures sont comptées à l'égal des 
heures de la journée ; mais notre vie est étemelle là- 
haut. C'est là aussi qu*est notre patrie ; car nous ne 
sommes que àfis étrangers, des voyageurs errants ^ur 
ce globe, qui ignorons d'où nous venons et où nous 
allons, tant que Tappel du Prophète ne nous vient pas 
guider. — Chacun a sa demeure préparée là-haut; mais 
il en restera plus d'une inhabitée. Des houris aux yeux 
noirs et brillants comme le soleil et aux bras arrondis 
comme des cous de cygne nous attendent le sourire 
sur les lèvres ; mais tous ne sont pas appelés à les em- 
brasser. «Une eau limpide comme le diamant jaillit de 
fontaines en marbre blanc comme le lait* croyez- vous 
que tous s'y rafraîchiront? Des cyprès élancés et des 
platanes touffus répandent un ombrage sous lequel 
vous n'êtes pas tous certains de goûter le repos, car le 
Prophète a dit : a Abandonnez toit, femme, enfants, 
pour aller propager ma doctrine dans l'univers et 
affaiblir la puissance des infidèles. Je serai pour 
celui qui sera pour mais et je lui promets dans 
l'autre monde la gloire des saints et la félicité des 
élus. » 
« Hommes de Jarach, comme vous tous qui m'en* 



454 CHAPITRE Vf. 

tourez , allez et purifiez vos âmes de l'esprit (ie ser- 
vitude qui vous retient dans ses chaînes. Visitez les 
mosquées, humiliez-vous à la face du Très-Haut, 
pleurez, gémissez et priez, le cœur contrit et repen*- 
tant ; écartez le sommeil de vos paupières et les ali- 
ments de vos lèvres, et Allah usera d'indûlgenoe à 
votre égard, vous ramènera dans la voie de l'équité, 
et fortifiera votre âme pour la grande œuvîre que vous 
avez à accomplir. Mais soyez prêts à combattre lorsque 
l'heure dé la lutte aura sonné : AUah m'en avertira 
d'un signe et je vous en ferai part. Jusque*là, pleurez 
et priez ! i 

A ces mots , MouUah-Mouhamnied rentra dans sa 
demeure, où il s'était fait construire un emplacement 
particulier, qui avait la forme d'un cercueU, pour 
faire ses dévotions et ses ablutions. 



La renommée de MouUah-Mouhammed et de son 
enseignement se répandit dans le Daghestan tout 
entier avec la rapidité de l'éclair ; de tous côtés arri« 
vèrent des pèlerins et des curieux à l'aoul de Jarach, 
pour voir le kasi et assister à ses discours. Ceux qui 
se prirent d'enthou^asme pour lui participèrent sans 
exception à ses leçons et reçurent sa bénédiction ; on 
les appela mourides. — Le nombre des partisans de 
cette secte nouvelle s'accrut chaque jour; une foule de 
prêtres et de fidèles demeurèrent des mois entiers dans 
Vaoul de Jarach pour observer de pi'ès la conduite de 
Moullah-Mouhammed. Le kasi passait le temps exclu- 



MOULLAH-MOUHABUIED. 458 

sivement à lire le Coran, à jeûner et à prier ; il s'ac- 
quit à juste titre la réputation d'un saint, autant à 
cause de la piété de ses paroles que de ses actions. 

Le mystère de la nouvelle foi commença, en 1824, 
à s'ouvrir à la publicité.— Comme marque distinctive, 
les mourides de Taoul de Jarach portaient des scha- 
schkas ^ en bois ; ils établirent également dans un 
eain de leur habitation une sorte d'autel en bois , 
devant lequel plusieurs fois par jour ils se tenaient 
debout en le frappant de leur scbaschka, et, le vis^ 
tourné vers l'orient, ils s'écriaient à haute voix : 
« Musulmans, guerre aux infidèles! guerre aux infi« 
dèles 1 haine et destruction des giaours ! » — Toute la 
journée ces exclamations retentissaient dans les rues, 
sur les places publiques, partout où les mourides se 
montraient. 

Ce cri se communiqua comme une traînée de 
poudre enflammée d'aoul en aoul, et bientôt l'agita* 
tien et le désordre, précurseurs de toute insurrection 
populaire , envahirent le territoire de Kourin. — 
L'appel des mourides contre les infidèles pénétfa 
même jusque dans le nord du Daghestan, précisément 
occupé par le général Termoloff, à la tète d'un corps 
militaire. Le général manda à Eouba, alors sa rési-- 
dence, Amslan-Khan, maître des Kasikoumycks, pour 
s'enquérir auprès de lui de la cause de la révolte et 
des moyens à employer sur*le-<5hamp pour Tétoufier. 

A la suite de cet entretien, Arnslan^Ehan se rendit 

•t SchoMchka, sftbre tcherkesse long et un peu recourbé. 



4att CHAPITU IV. 

au village de Kaseim-Kent , où MoQUah-Manhamnied 
et la plupart des autres mouUahs partisans de la 
nouvelle doctrine furent convoqués. — ^Amslan-Khan 
interrogea Moullah-Mouhammed sur Tobjet et le but 
de son enseignement, en lui reprochant de causer par 
ses innovations du déplaisir aux autorités du peuple, 
fdnsi qu'au gouvernement moscovite. « OuMies-tu, 
ajouta-t-il, la force et la vaillance de l'armée russe, et 
ne prévois-tu pas les malheurs qu'attireront tes plans 
insurrectionnels sur les peuplades du Daghestan? 
— Je n'ignore pas, répondit Moullah*MouIiammed, 
que l'armée russe est bien plus forte que la nôtre ; 
mais je sais aussi qu' Allah est bien plus grand que 
l'empereur de Russie, malgré tout son pouvoir, et 
mon œuvre est l'œuvre d'Allah : ma pensée remonte 
vers lui, qui me l'inspira; ce que je fais, je le fais à sa 
glorification. Nous marchions dans tes ténèbres, 
oublieux de la source de toutes vérités ; nos idées 
étaient devenues des péchés et nos actions des méfiiits; 
la torche, que son prophète nous remit jadis embrasée 
pour nous éclairer dans les détours de la vie, s'était 
éteinte ; le temple de la foi tombait en ruines, et un 
abîme s'était ouvert entre nous et notre salut. Je suis 
venu pour combler cet abîme , relever Tédifice de la 
foi, rallumer la torche éteinte, ramener les peuples 
égarés à la vérité, et jeter de la lumière où la nuit 
s'était faite, le tout pour la glorification de l'unique 
et indivisible Allah. 

€ — Personne n'a l'intention de te détourner de ces 
projets , répartit Arnslan-Khan ; mais , réponds : 



MOULLAH-MOUUAHM£D. 4S7 

pourquoi tes mourides vont-ils en armes d'aoul en aoul, 
pourquoi parcourent-ils les ravins et les forêts, arrê- 
tant les voyageurs dans leur course et faisant retentir, 
le visage tourné vers l'orient, ce sauvage cri de guerre 
pour exciter à la révolte contre les Busses ? — Mes 
mourides, dit MouUah-Mouhammed, sont les instru- 
ments aveugles d'une volonté supérieure. Quoiqu'ils 
se soient tous élevés à une connaissance assez éten- 
due, et que, imitant mon exemple, toutes leurs pen- 
sées et tous leurs efforts tendent à sonder la gloire et 
la grandeur d'Allah, sans s'arrêter à l'opinion des 
hommes ni redouter leurs châtiments, cependant ils 
n'ont pas conscience de ce qu'ils font. Il me semble 
toutefois que leur conduite nous indique assez claire- 
ment ce que nous devrions faire* Je t'engage aussi, ô 
khan! à renoncer aux plaisirs et aux vanités ter- 
restres pour servir Allah au lieu de gouverner les 
hommes. Il n'y a ni salut ni grandeur en ce monde. 
Notre unique, but dans celui-ci est de trouver le che- 
min qui mène à Vautre ; il ne nous est possible de l'at- 
teindre qu'en suivant la loi du tarikat, qui renferme 
la volonté du Tr&s-Haut. 

€ —'J'observe le tarykat, répondit Arnslan-Khan» 
tel que les livres saints le commandent, — Tu te 
trompes, khan, répliqua gravement MouUah-Mou- 
hanuned, on ne peut à la fois observer le tarykat des 
fidèles et demeurer l'esclave des infidèle?. » 

A ces mots, le rouge de la colère monta au front du 
prince, et, se laissant emporter par elle, il frappa le 
kasi au visage ; il ordonna ensuite à tous les autres 



458 C»AFlTftE IV. 

moullahs de danser en rond à la manière des der^ 
riches : c'était le pins grand outrage qu'il pût leur 
infliger. H s'abandonna durant une heure entière à 
son emportement, laissant pendant ce temps les moul* 
lahs accomplir leur punition ; mais le calme revenu 
dans son esprit, il eut regret du sauvage excès de sa 
passion. La vérité des paroles du kasi l'avait ^ppé; il 
manquait encored*énergiepour prendre une résolution 
ferme et spontanée, et son intérêt personnel le faisût 
réfléchir aux graves sacrifices qui l'attendaient, s'il 
adhérait à la nouvelle doctrine. Se tournant alors vers 
MouUah-Mouhammed : c Pardonne-moi, lui dit41, 
l'affront dont je viens de me rendre coupable envers 
toi dans un accès irréfléchi jd'irritation ; mais pro- 
mets-moi aussi d'avoir égard à la prière que je t'adresse 
pour ton bien comme pour le mien. Ordonne à tes 
mourides de se tenir tranquilles et de ne plus exciter 
à l'avenir le peuple à la révolte, sinon le satrape russe 
m'enjoindra de te livrer à lui et je me verrais forcé de 
lui obéir. D'une autre part, ne commettrais^je pas un 
acte blâmable en laissant aux mains des Busses impies 
un aussi grand alim que toi? Si je passe au contraire 
de votre côté, ils m'enlèveront mon pays et mon héri- 
tage, et il ne me restera plus ni patrie ni famille. 

— « Allah te pardonnera l'offense que tu m'as fiûte, 
répondit Monllah-Mouhammed ; quant à nos intérêts 
réciproques, il me semble qu'il y aurait un moyen de 
tout concilier. Si tu ne peux être des nôtres^ ne sois 
pas contre nous; si tu ne permets point à tes sujets 
d'adopter la nouvelle doctrine , laisse du moins aux 



MOULLAH-MOUHAMMED. 459 

autres habitants du Daghestan liberté entière de 
croyances et d'actions. Sois en apparence Fami des 
Eusses, afin d'assurer ta sécurité et nous servir tout à 
la fois. Nous ne pouvons tarder à en venir à de san- 
glants conflits avec les infidèles; mais, en aucun cas, 
ta sûreté ne saurait courir de risques : si nous sommes 
vainqueurs, notre protection est acquise à ta personne 
et à ton pays ; si la victoire reste à nos ennemis, ils con- 
tinueront à te combler d'honneurs et de distinctions, 
comme jusqu'à ce jour, en ta qualité d'ancien kounak.» 

Arnslan-Khan promit de suivre les conseils do 
Moullah-Mouhammed, et prit congé du kasî comme 
d*un ami^ en lui laissant à son départ de riches pré- 
sents en témoignage de sa bienveillance et de ses 
bonnes grâces. 11 fut infligé pour la forme une punition 
aux autres moullahs, et le khan revint auprès du 
général Termoloff en l'assurant qu'il avait réussi à 
arrêter les hostilités et à ramener le calme. 

A son retour, Moullah-Mouhammed harangua lon- 
guement le peuple assemblé ; il défendit rigoureuse- 
ment toutes clameurs dans les rues ainsi que d'y 
paraître ai*mé de schaschkas : « L'heure du combat, 
ajouta-t-il, ne se fera plus longtemps attendre ; que 
tous soient prêts alors ; jusque-là tenez-vous en repos, 
la prudence l'exige. » 

Quelques jours après, unefoule de visiteurs illustres, 
qui s'étaient tenus à l'écart jusqu'alors, arrivèrent 
dans l'aoul ; c^étaient : Ghasi-Mouhammed * , de 

> Cunnu sous le nom de Kasi-MouUah. 



460 CHAPITRE IV. 

Schîch-Schaban , en Avarie; MouUah-Hadshi^Fous- 
souf, de Faoul Hjugdel, sur le territoire du scham- 
schal ; MouUah-Dhselal-Eddin , du pays des Kasi* 
Eoamyks, sous le gouvernement d'Amslan-Ehan, et 
enfin, Schouli-Monllah-Khan-Mouhammedy de Tabas- 
saran. 

Le mourschide MouUah-Mouhammed annonça à ses 
hôtes que le khanat de Kourîn était au pouvoir des 
Kusses ; qu'il y avait déjh garnison russe dans Taoul 
de Kourach; qu'Amslan-Khan n'osait rien entre- 
prendre contre les infidèles, par crainte autant que 
par intérêt, et que, forcement, le pays prenait 
momentanément exemple de son souverain : « Mais 
votre arrivée, poursuivit-il, guerriers de l'Avarie et 
du Tabassaran, est un avis que le ciel m'envoie. Je 
vous somme, au nom du Prophète, de retourner sur 
vos pas, de rassembler les gens de vos tribus, de leur 
enseigner ma doctrine et de les convoquer au combat, 
à cette sainte lutte contre les odieux Moscovites. Que 
les opprimés brisent leurs chaînes et que les hommes 
libres s'affranchissent de l'esclavage ! C'est à vous que 
j'adresse ces paroles, afin que vous les reportiez à 
votre peuple en mon nom. Ayons une foi à toute 
épreuve en Allah et aux commandements de ses pro- 
phètes, et nous n'aurons rien à redouter des hommes 
ni de leurs menaces î Peut-il rien exister pour nous 
de plus affreux que l'esclavage, rien de plus honteux 
que d'être donné vivant en pâture à ces chiens de 
chrétiens impies? Ainsi, la mort ou la victoire ! Ici la 
liberté, Ut-haut le paradis ; l'un ou l'autre nous atteii- 



MOULLAH-MOUHAMMED. 461 

dent, et nous hésitons encore ! Combattez, et voud 
serez libres ; mourez, et vous ferez votre salut ! La 
récompense ne vous semble- t-elle pas douce? Que 
votre première pensée soit la liberté, et la haine des 
infidèles votre dernière! Haine et extermination! 
Faites des cadavres de vos ennemis autant de gradins 
pour atteindre les jouissances du paradis , car le Pro- 
phète a dit : « Le nom de celui qui tue un infidèle sera 
« estimé; quant à celui qui meurt en défendant 
« ma foi, sa gloire sera grande ! ■ 

« Si vous ne vous hâtez, vous verrez Tarmée enne- 
mie fondre sur nos aouls comme de sombres nuages 
d'orage ; ils emmèneront nos enfants pour les réduire 
îi Tesclavage; ils souilleront nos vierges et raseront 
nos habitations; nos saints temples deviendront 
déserts et seront en butte aux profanations des blonds 
serviteurs des divinités moscovites. Allah n'aura plus 
que de la colèi^e et des châtiments pour ses enfants, à 
cause de TaiFront dont ils ne surent pas le défendre, 
et il vous maudira : Tesclavage ici-bas et la damnation 
éternelle là-haut vous sont réservés ! 

« Mais non, je suis injuste à votre égard, vaillants 
hommes du Daghestan ; vous êtes incapables de sup- 
porter une pareille humiliation ; aucun des vôtres, je 
le sais, ne craint ni les Russes ni leurs grands fusils % 
et l'ennemi ne pourrait se vanter d'avoir vu les talons 
d'un seul d* entre vous. Glaive contre glaive et œil 
contre œil ! Ne vous efi^rayez pas du nombre de nos 

« C'est ainsi que les Tcherkesses désignent les canons. 



462 CHAPITRE lY. 

adversaires, ils ne peuvent manquer de sueoomber. 
Souvenez-vous de ce vieux dicton : « Un fidèle vaut 
€ dix infidèles ; car la foi fortifie, mais Timpiété rend 
€ lâche* » Ainsi, allez et retournez dans vos tribus 
et rapportez-leur mes paroles , parlez et agissez vous- 
mêmes dans l'esprit de celui qui s'est révélé à nous 
sous quatre-vingt-dix-neuf noms *. 

Dès ce moment une animation et une agitation plus 
grandes régnèrent dans les plaines et les défilés du 
Daghestan; des sociétés secrètes se formèrent partout 
dans le but de propager la nouvelle doctrine et de 
grossir la troupe des mourides fanatiques. Tous n'at- 
tendaient que l'instant où le signal de la lutte achar* 
née qui allait s'engager en faveur de la liberté et de 
l'islamisme serait donné. 

Le général Termolofl*, informé de nouveau de ce qui 
se passait (1825), ordonna aussitôt à Amslan-Khan 
de s'assurer de la personne de Moullah-Mouhammed, 
instigateur du mouvement, et de l'amener captif à 
Tiflis. De son côté, Arnslan-Chan chargea HorouU 
Beg*, qui servait dans l'armée russe, d'obtempérer 
aux ordres du général. Moullah-Mouhammed se ren- 
dit prisonnier sans opposer la moindre résistance. On 
le conduisit à l'aoul deKourach, quartier général des 
Busses, d'où l'on pensait le diriger, accompagné d'une 



* Selon la croyance des muaalmane, Allah porte cent noms; mais 
quatre-vingt-dix-neuf sont seuls connus ; ohacun n'apprendra le 
centième qu'après sa mort. 

« Il gouverne actuellement le khanatde Kourin, sous l'autorité 
supérieure russe 



MOULLAH-MOUHAMMEI) . 463 

forte escorte, vers Tiflis. Cependant la disparition 
subite du kasi déjoua ce plan. L'on n'a jamais pu 
découvrir si elle fut l'effet de son adresse personnelle 
ou de la participation de ses gardiens. Bref, il 5'é- 
chappa et gagna une retraite dans les hautes gorges 
du Tabassaran, où ses préceptes lui avaient déjà acquis 
uu puissant parti. — Sa facile capture et sa fuite 
laissent supposer qu'Amslan-Khan prêta sans doute 
en secret la main à cette affaire. 



CHAPITRE V. 



Rappel de Termoloff.— M ort des généraux Grekoff et LiManéwitscli. 
— Débnt des hostilités de Ghasi-Moiihammed (Kasi M oullab). 



En 1826, peu après rincursion des Persans snr le 
territoire russe, le général Yermoloff fut rappelé du 
Caucase, et la guerre acharnée qui s'engagea avec la 
Perse, et plus tard avec la Turquie, détourna du 
Daghestan l'attention de son successeur, le princ^ 
Paskéwitsch. 

Ces circonstances favorisèrent singulièrement • la 
propagation de la doctrine de Moullah-Mouhammed 
et les apprêts d'un soulèvement général, que médi- 
taient les montagnards contre les Russes. Amslan- 
Khan même autorisa Moullah-Mouhammed à retour- 
ner librement dans sa famille, à Jaraclu 

Le dernier fait d'armes de Yermoloff en Circassie 
fut une invasion dévastatrice dirigée contre les habi- 
tants delaTschetschnja. Ceux-ci, excités par les mou- 
rides de Moullah-Mouhammed, avaient fait éprouver 
dans quelques rencontres hardies, des pertes sensibles 
aux Russes. L'un de ces faits d'arme<!, qui motiva 



RAPPEL DE TERMOLOFF, ETC. 465 

particaliërement l'expédition de Termoloff , eut des 
conséquences trop graves pour que nous les passions 
sous silence. 

Une troupe de Tschetschenzes s'était réunie pour 
attaquer le fort d'Amir-Hadshi-Jourt, qui occupait, 
sur la ligne, une position importante. Le général de 
brigade Grekoff, averti de l'imminence du danger par 
des transfuges, donna l'ordre, du fort Wasch-Tschai» 
éloigné de cinquante verstes de l'autre, au ^/>niman- 
dant d'Âmir-Hadshi-Jourt, de prendre les mesures 
nécessaires à sa défense. 

Nous ignorons si le commandant négligea oui ou non 
de suivre les instructions du général Grekoff, mais les 
Tschetschenzes, qui avaient sans doute eu vent de ce 
message, au lieu de s'en eflfrayer, songèrent à le faire 
tourner à leur profit. Ils se glissent dans le silence de 
la nuit jusque sous les murs de la forteresse, & travers 
un bois avoisinant Amir-Hadshi-Jourt, et un Tschet- 
schenze, qui parlait le russe, cria à la sentinelle : 
€ Ouvrez ! le général amène du renfort. » 

L'on obéit bientôt à cette injonction : en un clin 
d'œil toute la place fut envahie par les sauvages 
enfants delà montagne. Alors commença une affreuse 
scène de carnage; en moins d'un quart d'heure la 
garnison fut taillée en pièces jusqu'au dernier homme, 
et l'étendard du Croissant fut hissé au haut des cré- 
neaux. Pas un Busse n'échappa au fer meurtrier des 
Tschetschenzes. 

Le général Grekoff, instruit de cet audacieux coup 

de main, se hâte d'envoyer des messagers dans toutes 

30 



466 GHAPITRS V. 

les directions pour quérir du renfort. Sa brigade se 
met aussitôt en mouvement; le lieutenant-général 
Lissanéwitsch communique de Georgiewsk arec lui, 
et les troupes, grossies à la proportion d'une petite 
armée, atteignent à marches forcées le fort au pouvoir 
des montagnards. Un combat acharné s'engage : les 
Tschetschenzes opposent une résistance opiniâtre tant 
qu'ils ont des munitions ; puis ils s'élancent, le sabre 
au poing, hors de la forteresse ; ils s'ouvrent, en pous- 
sant des hurlements, un chemin sanglant à travers les 
rangs serrés des Russes, et cherchent un refuge dans 
les forêts voisines : pas un ne tomba vivant entre les 
mains des assaillants. Les Busses ne pénétrèrent dans 
Amir-Hadshi- Jourt que sur des débris fumants et à 
travers les cadavres de leurs frères égorgés. 

Les troupes avaient tant souffert, elles comptaient 
tant de blessés ou d'estropiés, que les généraux, mal- 
gré leur dés^ir de tirer prompte vengeance, ne purent 
rien entreprendre en ce moment. Le général Grekoff, 
après mûre réflexion, jugea plus prudent de recourir 
aux négociations ; c'était le plus sûr moyeu d'arrêter 
sur-le-champ l'effusion du sang et de gagner du temps 
pour préparer de nouveaux armements. 

Il mande par lettre, à cette fin, les chefs et les 
vieillards des tribus ennemies à sa forteresse Wach- 
Tschai. Près de deux cents Tschetschenzes se rendent 
h Bon invitation, ayant à leur tête un mouUah inspiré. 
— Grekoff veut faire ouvrir les portes du fort aux 
envoyés ; mais le souvenir qu'il avait conservé des 
scènes sanguinaires d'Amir-Hadshi-Jourt rendait le 



RAPPEL DS YBEMOLOFF, ETC. 467 

général Lissanéwitech circonspect ; il s'y opposa for- 
mellement, et exigea que le moullah chargé d'être 
rinterprète des volontés de son peuple fût seul in- 
troduit. 

L'intrépide Tschetschenze pénétra résolument, sans 
être accompagné, dans Tappartement où se tenaient 
les deux généraux et leur suite, c Pourquoi ton 
peuple, fit Grekoflf, prenant la parole, pourquoi ton 
peuple a-t*il rompu ses traités et renouvelé les hosti** 
lités ? '^— Farce que vous les avez rompus vous-mêmes 
les premiers, et que ma nation te hait comme son 
oppresseur, répliqua le moullah. 

« — Silence, traître 1 interrompit le général cour- 
roucé; ne vois-tu pas qu'ici tu n'as plus de protecteurs 
et que tu es à ma merci? Tu vas être pendu et je te ferai 
arracher de la bouche cette langue menteuse, •• — 
Est-ce ainsi que vous respectez le droit d'hospitalité ? 
s'écrie le Tschetschenze exaspéré, et il se jette sur le 
général et le transperce de son kinshal (poignard 
tcherkesse). 

Les assistants tirent leurs sabres et s'élancent sur 
le moullah, plusieura coups de feu partent, des soldats 
envahissent la pièce ; mais une foule de victimes tom- 
bent sous les coups furibonds du Tschetschenze, avant 
que lui-même s'affaisse, atteint de plusieurs balles et 
de coups de baïonnettes. — Le lieutenant-général 
Lissanéwitsch fut frappé mortellement , un colonel et 
deux autres officiers furent blessés. — Ainsi périrent 
en quelques minutes deux des plus braves généraux 
russes, sans parler des autres personnes qui snccom* 



468 CHAPITRE V. 

bèrent. — Les soldats, dans leur stupide exaspération, 
s'en prirent au cadavre sanglant du Tschetschenze, qui 
fut mis en pièces» souille de crachats et trépigné des 
pieds, ainsi qu'ils ont coutume de le faire. 

C'est à la suite de cet événement , si déplorable 
pour les Busses, que Termoloff entreprit l'expédition 
dévastatrice ci-dessus mentionnée. A peine eut-il 
connaissance de ce qui s'était passé à Amir-Hadshî- 
Jourt et à Wach-Tschai, qu'il se mit lui-même à la 
tête de ses troupes, incendiant et saccageant tout sur 
son passage, sur le territoire des Tschetschenzes. Il 
détruisit la plupart des aouls situés sur les bords de 
l'Argoun et de la Ssoundsha, et. soumit une grande 
partie des Tschetschenzes. Peu après il fut rappelé du 
Caucase. 



Cependant Kasi-Moullah, stimulé par la parole de 
Monllah-Mouhammed, était devenu le plus enthou* 
siaste de ses adhérents. De retour à Himry, il n'épar- 
gna ni peines ni fatigues pour introduire la nouvelle 
doctrine parmi ses concitoyens ; à cet eflfet, il haran- 
guait souvent la foule qui l'entourait sans cesse, ou 
bien il provoquait par écrit les moullahs et autres 
personnes de la contrée qui savaient lire. L'une de 
ces missives se trouve encore entre nos mains, elle 
finit ainsi : < Des juifs, des chrétiens, des adorateurs 
du feu et bien d'autres peuples encore habitent cette, 
terre, tous ont une religion particulière qu'ils hono- 
rent, tous ont des lois qu'ils respectent — Nous seuls 



RAPFEL DE YERMOLOïF, ETC. 469 

n'avons plus ni religion ni lois, ou plutôt nous man- 
quons aux deux, parce que nous ne les connaissons pas. 
Les chrétiens ont leur Evangile, les juifs leur Tahnud, 
et nous possédons le Coran et le saint charyat; mais 
avouons à notre honte que nous ignorons autant Tun 
que l'autre. En général, les peuples du Daghestan, 
dont vous faites aussi partie, sont adonnés à tous les 
vices, à la tromperie, au vol, au mensonge et à l'ivro- 
gnerie. » Kasi-Moullah termine son épltre par la répé- 
tition textuelle, quant au sens^ du discours de Moul- 
Idh-Mouhammed mentionné plus haut ; il conclut par 
un appel aux armes, — ^pnrce que la foi ne peut fleurir 
que sur Tarbre de la liberté, et que Tarbre de la liberté 
ne peut croître que dans le sang ennemi, etc. 

L'espace ne me permet pas de rapporter tous les 
discours et toutes* les lettres que renferment mes 
archives ; je me bornerai, dans le cours de cette his- 
toire, à citer ceux ou celles qui se distinguent par 
leur brièveté ou leur caractère particulier. 

Easi-Moullah était admirablement secondé dans ses 
entreprises par Fun de ses plus fidèles et de ses plus 
éloquents partisans, par un jeune prêtre d'Himry 
nommé Moullah-Schamyl. Tous deux trouvèrent pour 
eux et leurs préceptes le meilleur accueil dans leur 
. patrie, et sept mois après leur retour de Jarach, ils se 
dirigeaient, en compagnie de beaucoup d'autres mou- 
rides, vers le riche et puissant aoul Tscherkéi, où ils 
espéraient faire aussi des prosélytes. 

Cette fois encore ils suivirent la même règle de 
conduite que nous avons rapportée plus haut. Ils 



M I 



470 CHAPITRE V. 

tinrent aux populations de longs sermons de pénitence, 
les menacèrent de mort et de damnation, ne leur lais- 
sant, comme unique moyen de sanctification et de 
salut, que la doctrine qu'ils prêchaient, qui se résu- 
mait par ce cri perpétuel : « Haine et guerre aux infi- 
dèles ! p— A Tissue de la première et longue harangue 
adi'essée par Kasi-MouUah à la foule, qui était consi- 
dérable, Tun des'plus vénérables habitants de Tscher- 
kéi prit la parole en ces termes : 

€ Enseigne-nous le charyat et ses saints comman- 
dements ; nous nous humilions devant ta sagesse et 
nous te promettons de faire tous nos efforts pour 
renoncer àTivrognerie, au vol et à tons les vices dont 
tu nous accuses et qui nous souillent en effet. Mais 
nous ne pouvons engager la lutte contre les Russes^ 
ainsi que tu le demandes. Nous avons déjà trop souf- 
fert de ces ennemis, et il y aurait folie de notre part 
à recommencer des hostilités qui nous entraîneraient 
plus sûrement encore à notre perte. — Les Russes 
gardent en otage à Andrejewa ^ les plus nobles d'entre 
nous ; nos troupeaux paissent sur leurs terres ; par- 
tout ils nous enveloppent , et disposent de forces si 
considérables que nous tenterions vainement de se- 
couer le joug qu'ils nous ont imposé. 

« -»-Nous ne vous blâmons point , répondit Kasî- 
MouUah, de vous soumettre en apparence aux Russes 
et de leur fournir des otages aussi longtemps que leur 
pouvoir dépassera le nôtre ; mais l'instant approche 

* Aoul dominé par le fort russe Wnesapnaja. 



RAPPEL DE YBEHOLOFF, ETC. 471 

OÙ un antre puissant souverain de TOrimt tirera 
l'épée contre les Moscovites, à la gloire du Coran, et 
anéantira leur grandeur. Alors le double Aigle gémis- 
sant ramènera ses ailes le long de son corps, et le 
Croissant flottera derechef resplendissant au-dessus 
des aouls du Daghestan^ . Le moment arrivé, soyez prêts 
à marcher à cette sainte lutte, et surtout gardez- vous 
de prendre parti pour les infidèles. Jusque-là &ite8 c^ 
que bon vous semblera. » Les Tscherkéiens promirent 
d'avoir égard à ces recommandations; ils jurèrent 
d'observer rigoureusement le charyat, et pour corn* 
mencer, ils répandirent sous les yeux de ceux qui le 
leur prêchaient toutes leurs provisions de vin, et bri- 
sèrent les ustensiles à son usage. 

Ces belliqueux évangélistes poursuivirent leur 
œuvre de conversion parmi les peuples des montagnes; 
elle fut partout couronnée d'un plein succès. La répu- 
tation de Kasi-Moullah, que le peuple considérait 
comme un envoyé de Dieu, s'accrut tellement que 
vers le commencement de l'année 1829, le nouveau 
prophète reçut un message du vieux Schamschal- 
Mechti de Tarkou. Ce dernier depuis longtemps était 
lieutenant-général au service de la Sussie, et il espé- 
rait, grâce aux préceptes de Easi-MouUah, ramener 
son peuple, adonné à tous les vices, à des mœurs plu3 
pures. Kasi-Moullah se rendit aussitôt à Praoul» r^i- 



1 En oe temp8-là, une foule d'agenta persans et turcs parcouraient 
le Daghestan pour exciter les montagnards à se révolter contre les 
Russes; ils leur promettaient un solide appui de la part de ces deux 

itAtB. 



472 CHAPITRE V. 

dence actuelle du sohamschal, où ils conférèrent lon- 
guement ensemble, et où Tautorisation de prêcher son 
nouveau dogme lui fut accordée. 

Depuis longtemps le vieux Schamschal-Mecliti pas- 
sait publiquement pour l'ami avoué des Susses; dans 
sa conversation avec ce vieillard, et pour atteindre 
plus sûrement son but, Kasi-MouUah garda le silence 
sur la tendance politique de ses préceptes. Son effet 
sur le peuple, en agissant de haut en bas, aurait bien 
plus de poids. Peu après le schamschal entreprit un 
voyage d'agrément à Saint-Pétersbourg, et il mourut 
au moment où après un court séjour en cette capitale, 
il se préparait au retour. Easi*Moullah eut alors natu- 
rellement toute liberté d'action. Il gagna rapidement 
à sa cause les deux aouls, la grande et la petite Ka- 
sanisohtscha, dont les habitants, à l'exemple de leur 
prince, s'étaient montrés jusqu'alors favorables aux 
Russes. 

Malgré le grand nombre d'adhérents que s'acquit le 
nouveau prophète partout où il se montrait, peu à 
peu une foule d'ennemis, pour la plupart des prêtres, 
se révoltèrent contre lui. Il encourait leur impro- 
bation parce qu'il commentait a sa guise le Coran, 
ou faisait à plaisir des additions à son texte primitif; 
aussi le décriaient-ils en arrière comme un blas- 
phémateur de Dieu, et cherchaient-ils à soulever 
le peuple contre lui. C'était particulièrement dans 
les aouls d'Ërpeli et de Karantschai que les mécon- 
tents ourdissaient leurs intrigues. Aussitôt informé 
de ces menées, Eusi-MouUah accourut accompagné de 



KAPPËL DE YËBMOLUFF, £TC. 473 

ses partisans, et son éloquence autant que la force des 
armes lui ramenèrent bientôt les esprits. Néanmoins, 
afin de s'assurer pour Favenir de leur fidélité, il choi- 
sit des otages parmi les plus considérables, et les 
envoya en lieu de sûreté à Himry. 



Sahid*£ffendi, le plus âgé et le plus sage alim du 
Daghestan, le respectable maître de Easi-Moullah, 
vivait en ce temps-là dans l'aoul d'Arakan.-^Les 
montagnards et les Busses estimaient également oe 
vieillard, et c'est surtout aux égards et aux soins 
officieux qu'on avait généralement pour lui qu'il dut 
sa célébrité parmi ces dernier. Après examen, Sahid- 
Ëfiendi avait rejeté les enseignements du nouveau 
prophète, et son opinion, bientôt connue du peuple, 
coi^trecarrait les tentatives de Easi-MouUah et de ses 
adeptes. 

Celui-ci connaissait trop bien l'influence que le 
vieux sage exerçait sur son entourage pour ne point 
chercher le moyen de le rendre inoffensif. Une nuit il 
pénètre subitement, suivi des siens , dans la demeure 
de son vénérable maître. A peine Sahid«£ffendi eut-il 
le temps de fuir que déjà les flammes dévoraient sa 
maison; tous ses écrits, le fruit et l'expérience de 
son existence tout entière, qu'il avait amassés avec 
tant de sollicitude, furent anéantis dans cet incendie. 
Il ne sauva que sa personne, et alla se réfugier auprès 
d'Amslan-Khan. 

Sahid-Ëffendi une fois évincé, Easi*MouUah n'a- 



474 CHAPJTftË V. 

vait plus de rival ni d'antagoniste à redouter; il pou* 
vait poursuivre plus hardiment l'œuvre de sa propa- 
gande. Il mit sous les yeux des habitants ébranlés 
d'Arakan l'exemple de Sahid, et il menaça de les faire 
périr par l'épée et de réduire leurs foyers en cendres, 
s'ils refiisaient d'embrasser la nouvelle doctrine. — 
C'est ainsi qu'ils s'allièrent à Easi-Moullah» qui ne se 
contenta pas seulement de leur serment et de leurs 
promesses ; par précaution, il leur retint trente otages 
comme garantie de leur fidélité. 

Après «n séjour de vingt jours à Amkan, le nou- 
veau prophète se dirigea, suivi de ses adeptes, à 
Ottnzoukoul, puis de là vers les villages de Koissou- 
bon, où son évangile n'avait pas encore pénétré. Il 
réussit partout à merveille : lorsque la douceur et la 
persuasion n'étaient pas les plus fortes, les menaces et 
les punitions faisaient le reste. $a marche singulière 
prenait un caractère toujours de plus en plus belli- 
queux. Toutes les fois que Kasi*Moullah concevait la 
moindre défiance à l'égard de la sincérité des senti- 
ments des nouveaux convertis, il exigeait un certain 
nombre d'otages. 

Déjà la plus grande partie du Daghestan lui appar- 
tenait : les tribus de Goumbet^ d'Andi et tous les 
Avares lui avaient juré fidélité ; sa troupe ne ren- 
contra d'opposition qu'à Chounsach, et (Se fat en pre- 
mier lieu dans l'aoul d'Achaltschi, oii résidait alors la 
souveraine du pays, la khane Pachou-Biké, mère du 
jeune Abou-Nounzal, khan des Avares. 

La khane Fachou-lnké fit savoir à Kasi^Moollah 



RAPPEL DE YERMOLOFF, ETC. 478. 

qu'il eût à demeurer en dehors de8 limites de son ter- 
ritoire. Les circonstances lui imposaient cette rigueur, 
malgré le respect qu'elle portait à sa personne, et elle 
s'offrit, pour confirmer ses paroles, à lui donner l'un 
de ses propres fils en otage. 

Kasi-MouUah refusa néanmoins d'accéder à ces pro- 
positions, et il pénétra dans le Chounsach à la tête 
d'une armée forte alors (1830) de 8,000 hommes. 

Ces peuples, privés d'un chef énergique et se mé- 
fiant de la jeunesse du khan Abou-Nounzal, à peine 
sorti de Tenfance, voulaient se rendre sans rési- 
stance, surpris en outre par l'approche soudaine 
des terribles troupes de mourides. La khane Pachou- 
Biké, animée de colère, se saisit alors d'une épée : 
€ Retournez chez vous, hommes de Chounsach, 
s'écrie-telle en s'adressant à la multitude, et passez 
vos glaives à la ceinture de vos femmes ; il ne vous 
sied plus de porter des armes ! » Confus et enflammés 
par l'exemple- de leur souveraine, ils courent tous au 
combat et chargent avec fureur l'ennemi, qui se voit 
bientôt contraint de céder au nombre et au courage 
des agresseurs. Le jeune khan Abou-Nounzal se distin- 
gua aussi en cette circonstance, où il blessa Kasi- 
Moullah à la tête. 

L'empereur Nicolas récompensa les habitants de 
Chounsach de la fidélité qu'ils lui témoignèrent en cette 
circonstance, en leur faisant présent d'un drapeau 
d'honneur et en adressant en outre de magnifiques 
cadeaux à la khane et à son fils. 

Depuis l'échec de Chounsach, Kasi-Moullah avait 



1 



476 CHAPITRE V. 

beaucoup perdu dans Topinion du peuple ; il s*efibr- 
çait de déguiser ce malheureux événement en en reje- 
tant la faute sur ses partisans, qui, disait-il, man- 
quaient de foi et avaient peur de la mort. Plusieurs 
tribus néanmoins se détachèrent de lui sans qu'il pût 
les en empêcher : l'argent et les promesses des agents 
de la Bussie, répandus par tout le Daghestan, en furent 
cause en partie. , 

Aussi, lorsque le lieutenant général de Rosen s'a- 
vança, l'été de la même année, à la tête d'un corps 
d'armée contre Himry , les habitants les plus âgés et 
les plus notables du Koissoubou vinrent à sa ren- 
contre pour prêter, au nom de la population, serment 
de fidélité \\ la Russie. Le général, surpris de cette 
démarche, crut inutile de prendre possession d'Himry 
ou d'y laisser garnison ; il retira ses troupes sans 
pousser plus loin ses opérations. Kasi-Moullah sut tirer 
de cette circonstance tout le profit possible seulement 
chez des gens crédules comme ces montagnards. 

Il réunit les moullahs et les vieillards des aoûts du 
Koissoubou, et leur démontra que dans ces événe^ 
ments le doigt d'Allah avait évidemment tout dirigé. 
Quoique les portes d'Himry leur eussent été ouvertes 
de plein gré et sans coup férir, les Busses avaient 
craint d'en passer le seuil ; car Allah avait obscurci 
leur vue pour les empêcher de reconnaître leurs avan- 
tages et de voir périr ses croyants sous ses yeux, ainsi 
qu'il s'est exprimé par la bouche de son Prophète : 
« Je veux les battre par l'aveuglement ! » 

Convaincu de l'impression profonde de ses paroles 



RAPPEL DE YERMOLOFF, ETC. 477 

sur l'esprit de ses versatiles auditeurs, Kasi-Moullah 
essaya également d'interpréter, à l'aide d'Allah, la 
défaite de Chounsach à son profit. 

€ Oubliez-vous, infidèles, poursuivit-il, que Celui 
qui fit jadis passer à travers les manches de Thabit de 
son prophète la lune partagée en deux ' accomplit 
encore de nos jours de grandes ciioses en faveur de 
ceux qui s'abandonnent à lui ? Mais il châtie la pusil* 
lanimité et détourne son visage de ceux qui doutent; 
aussi a*1ril suffi de l'épée d'une femme pour vous 
mettre en fuite et vous rendre la risée des hommes de 
Chounsach ! — Celui qui voit le dos de son ennemi 
s'élève d'un degré dans le ciel ; celui qui l'a montré, 
au contraire, s'attire le mépris des élus. Et pourquoi 
fuiriez-vous ? Est-ce par crainte de la mort? La 
mort n'est redoutable que pour les incrédules et pour 
les poltrons, tandis qu'elle est le prix des splendeurs 
étemelles pour les braves et pour les croyants ! Telles 
sont les paroles d'Allah transmises par son Prophète : 
si vous croyez en lui, comment expliquer votre pusilla- 
nimité ? La force est la compagne obligée de la victoire, 
mais où règne la foi, là réside aussi la force ! » 

Le sage Kasi-Moullah, qui avait une connaissance 
profonde des ressorts du cœur humain, gagnait 
la confiance du peuple par de semblables discours, 
au point que toutes les tribus qui avaient déserté son 
parti revinrent à lui. L'occasion devait bientôt se 
présenter d'éprouver l'efficacité de ses paroles. — H 

* Ce fut, on le sait, l'un des miracles op^^rés par Mahomet. 



478 CHAPITRE V. 

oonvoqtia par message et par écrit tous les partisans 
du nouveau dogme à une grande assemblée dans les 
forêts de Tschounkeskan, sur le territoire du scham- 
schal. L'effervescence générale qui s'en suivit donna 
de sérieuses inquiétudes aux Russes. Le prince Béko- 
witsch Tscherkassky fut envoyé à leur rencontre avec 
un détachement^ afin de déjouer les plans de Easi- 
Moullah. La rencontre eut lieu ; elle fut sanglante : 
malgré l'opiniâtre bravoure des Russes, la victoire 
resta à Kasi*MoulIah et à ses mourides. Le prince 
Békowitsch ne dut son salut qu'à la fuite. 

Ce succès ranima encore davantage la confiance 
renaissante des mourides, et leur chef sut profiter de 
ces heureuses dispositions pour prendre des mesures 
plus efficaces encore. 

Il expédia dans tous les aouls du Daghestan des 
lettres en langue arabe ainsi conçues : c L'heure de 
la délivrance est arrivée. Allah m'a choisi pour vous 
transmettre sa volonté et soulever son peuple contre 
les infidèles. Bien des signes miraculeux se sont déjà 
manifestés pour tranquilliser les vrais croyants et rele- 
ver le cx)urage des incrédules et des peureux. La colère 
d'Allah a paralysé, sous les yeux de la population, la 
marche d'une forte armée ennemie, et l'a contrainte 
à la retraite sans coup férir. .• » Il (Kasi-MouUah) en 
détruisit une autre dans les forêts de Tschounkeskan. 
Mais de sublimes efforts étaient encore indispensables 
à l'achèvement de l'œuvre commencée ; aussi invitait- 
il tous les musulmans à combattre les infidèles pour 
faire sortir la perle de la liberté de la fangeuse servilité. 



RAPPEL DE YERMOLOFF, ETC. 479 

Lé moment favorable, désigné par Allah lui-même, 
• une fois passé serait à jamais perdu pour tous, l'escla- 
vage ici-bas et la damnation éternelle là-haut seraient 
leurs seules récompenses. 

Cet appel eut le résultat désiré. Petit à petit les 
hommes les plus hardis du Daghestan vinrent se ran- 
ger sous les drapeaux victorieux de Kasi-Moullah. Le 
plus influent d'entre eux était Trasy, le neveu du 
schamschal de Tarkou et maître autrefois de Kasani- 
schtscha; son exemple entraîna une foule de 
Tschetschenzes , qui grossirent chaque jour les 
forces du kasi. 



CHAPITRE Vï. 



Suite.— Tarkou et Boumaja ; relation d*iin combat. 



Tarkou * ( écrit à tort Tarki sur la plupart des 
cartes), chef-lieu d'une province du même nom, sur la 
côte orientale de la mer Caspienne, est une ville d'une 
grande étendue, bâtie en terrasse sur le versant 
d'une haute montagne. Ses maisons, d'un aspect mi- 
sérable, avec des toits plats, et construites en pierres 
grossières, selon l'usage asiatique, descendent jusqu'au 
pied de la montagne et semblent d'immenses degrés 
irréguliers creusés dans le roc. Les rangs supérieurs 
des habitations sont ombragés en partie par des sapins 
et des chênes gigantesques , qui , au milieu de ces 
énormes masses élevées sans régularité, présentent 
un aspect excessivement pittoresque. Une végéta- 
tion luxuriante couvre les flancs de cette montagne 

» Tarkou, ville importante autrefois, est aujourd'hui forUl^^chue. 
On l'appelait jadis Stmender^ plus tard DerekoU (c'est-à-dire la 
couverture de la plaine), d'où a été tiré le nom de Tarkou. (De 
Frœhn, Ihn Fozzlan, p. 65.) 



TARKOU ET BOUBNAJA. 481 

à pic, au sommet de laquelle Yermoloff a fait élever 
un fort qui domine la mer et la plaine ; on l'appelle 
Boumaja ou r Orageuse. On lui a donné ce nom à cause 
des terribles ouragans qui grondent sans cesse à cette 
hauteur, et qui font souvent de grands ravages. 

Depuis longtemps déjà Kasi-MouUah convoitait 
cette forteresse, imprenable en apparence, et qui est 
la clef de la ville de Tarkou ; la possession de Bournaja 
et de Tarkou avait été le premier et le plus ardent but 
de son ambition ; il comptait s'emparer plus tard de 
Derbend; et s'assurer peu à peu de toutes les places 
fortes des côtes de la mer Caspienne. 

C'est à la demi-lune de mai 1831 que le mour- 
schide entreprit sa mémorable expédition contre Tar- 
kou. A peine éloigné d'une journée de la ville, Kasi- 
Moullah eut à soutenir un rude combat dans les défi- 
lés de l'aoul d'Atlaba (Atly-Bouiny) contre les troupes 
du major-général de Taube, accourues à marches 
forcées. Les mourides remportent une éclatante vie- 
toise ; ils s'emparent de l'aoul, et le baron de Taube, 
mis en déroute, fut obligé de battre en retraite sur la 
ligne. Le succès, on le comprendra sans peine, exalta 
le courage des troupes de Kasi-MouUah, qui entrèrent 
triomphalement dans Tarkou, dans la nuit du â6 mai. 
Il y eut pendant cette guerre une série de scènes de 
carnage les plus terribles peut-être qu'eurent jamais 
k enregistrer les sanglantes annales du Caucase. Nous 
essayerons, en quelques traits, d'en signaler seule- 
ment quelques-unes. 

Bournaja, nous l'avons dit, est situé au faite d'une 

31 



4iâ cflLApms n. 

Bontagiie escarpée, et la fille de Taifcoo est b&tie sur 
rnn de ses Tersants. Un cheram ébroit, abrité par mie 
forte mmaiUe, eondoit aa pied de la montagne, àrnnl- 
que conrœoà la gÊsnsisŒï s*appioTÎsiomied*ean. Deux 
tours protègent ce mur d enceinte Ters le centre de œ 
ehemin ; tout à côté ae tronre one cave renfermant 
les poudres. Après Toccupation de Tarkon, Kasi- 
Monllah voulut d'abord s*empaier de la source et de 
la poudrière, ^ûn de réduire Tennemi bloqué dans 
le fort sans aToir recours aux armes. 

Les Bnsses avaient le plus grand intérêt à £ûre 
échouer ce plan £Ual pour eax : ils tentèrent trois 
sorties désespérées ccmtre les montaguards, qui se pré- 
cipitaient vers la source en poussant des hurl^nenta 
sauvages ; mais chaque fois ils fuient repoussés avec 
de grandes pertes. Malgré le feu continu de Tartille- 
rie de la forteresse et les blocs de rochers, les pierres, 
qui broyaient ou emportaient des rangs entiers de 
Tschetschenses an fond des ravins , ces derniers se 
rendirent promptement maîtres de la cave aux 
poudres. Us étsàeat occupés à se distribuer ce butân 
précteuz, surtout pour eux, lorsqu'une grenade 
lancée du fort éclata au milieu des montagnards, tout 
joyeux de leur succès. Les poudres prirent feu et 
l'explosion eut lieu instantanément ; la ville, la mon- 
tagne et les fortifications en furent ébranlées : die 
menaça en quelque sorte de tout abîmer à la fois. La 
détonation, les craquements auraient fait croire que 
le globe tout entier sortait de ses gonds. Les flammes 
gigantesques et les colonnes de fumée, entremêlées de 



TAREOU ET BOURNAJA. 483 

quartiers de roc et de cadayres en lambeaux, s'élan- 
çaient dans Tespace comme les projectiles que 
vomissent les volcans, et des centaines de combattants 
trouvèrent la mort dans cette lave embrasée. 

Ce foudroyant incendie avait fait trembler ]a mon- 
tagne sur sa base, mais Tâme vaillante de Easi-Moul- 
lah était restée inébranlable. Il poursuivit le siège en 
redoublant d'ardeur, et toute la nuit on entretint un 
feu animé. Le jour suivant, lorsque le manque d'eau 
commença à se faire sentir, les assiégés tentèrent un 
dernier et suprême eflfort pour s'emparer de la source. 
Le sang coulait à flots , mais Teau n'en devint pas 
plus abondante : la source demeura au pouvoir des 
Tschetschenzes. Les soldats russes, mourant de soif et 
repoussés encore une fois, n'eurent d'autre alterna- 
tive que de se retirer dans l'enceinte désolée de leur 
forteresse. 

Quelque terrible qu'eût été le spectacle de l'ex- 
plosion de la poudrière, les gémissements des hommes 
et des bêtes enfermés dans le fort et que consumait la 
soif étaient bien autrement navrants. Le troisième 
jour parut, les souffrances devenaient intolérables ; le 
seul espoir qui soutînt encore le moral des assiégés 
était d'être bientôt délivrés par le général Kachanofl^ 
qui s'avançait à la tête d'un fort détachement. — 
Quelques messagers échappèrent heureusement à la 
surveillance des Tschetschenzes, et portèrent au géné- 
ral une dépêche du commandant, dans laquelle il lui 
peignait en peu de mots la désastreuse position de 
la g&i^nison. 



484 CHAPITRE VI . 

Déjà Kasi-Moullah tenait toutes les hauteurs autour 
de Bournaja, et Ton allait donner l'assaut au fort, 
lorsque le son du tambour et le bruit du canon annon- 
cèrent l'approche des Russes. — Les assiégés étaient 
sauvés; cependant, malgré la supériorité de ses forces, 
il fallut à rennemi plusieurs jours d'une lutte achar- 
née pour déloger Kasi-Moullah de Tarkou ; et, lorsque 
les Russes pénétrèrent dans la ville à moitié en ruines, 
ils trouvèrent les rues littéralement jonchées de 
cadavres. 

Après le combat de Tarkou, le courage des mon- 
tagnards, au lieu de s'affaiblir, ne fit que redoubler. 
Ils s'étaient mesurés avec un puissant adversaire, et 
ils s'en rapportaient avec confiance à leur chef du 
soin de nouvelles entreprises. Au bout de quelques 
jours de repos, Kasi-Moullah leva le camp et par- 
courut le territoire de Tarkou, soumettant, dans sa 
marche victorieuse, tous les aouls assis sur le fleuve 
Ssoulak. Il contraignit les tribus asservies à grossir 
son cortège, de sorte que les pertes éprouvées au siège 
de Bournaja furent bientôt réparées. Pendant ce 
temps, le général Emmanuel réunit un assez gros corps 
d'armée, et il livra bataille à Kasi-Moullah ; ce der- 
nier remporta la victoire et retourna chargé d'un 
riche butin dans les forêts du Tschounkeskan. 

Les événements que je viens de rapporter se pas- 
saient au mois d'août 1831. On fit alors courir le 
bruit de nouvelles hostilités de la part des Persans ; 
les troupes russes abandonnèrent en toute hâte leurs 
positions dans le sud et le centre du Daghestan, et se 



TAKKUU £T BOUKNAJA. kSH 

dirigèrent vers le Schirwan. Il ne resta que quelques 
bataillons de la garnison de Derbend. 

Kasi-Moullab mit à profit cet instant favorable. Il 
apparut accompagné des siens sur les hauteurs de 
Ssamsseh , lieu où se réunissaient d'ordinaire les 
habitants de Kaitach, de Welikent et de Medsch- 
Shis. Toute la contrée passa de son coté, excepté la 
partie sud du Tabassaran, gouverné par Ibrahim* 
Beg, qui resta fidèle à l'empereur de Russie. Easi- 
Moullah se rua aussitôt sur ce pays, et usa de toute 
sorte de violences pour le forcer à embrasser la nou- 
velle doctrine. Après quoi le belliqueux mouUah 
lança aux peuples du Daghestan des milliers de copies 
d'une proclamation où se lit entre autres ce passage : 
Nous pénétrons sur les territoires qui nous sont 
hostiles, comme l'aurore d'une chaude journée à son 
lever ; le sang marque notre passage, et l'incendie et 
la dévastation marchent à notre suite : il faut que 
l'acte accomplisse ce que le verbe est impuissant à' 
opérer. Obéissez à notre loi, et toutes les bénédictions 
du ciel et de la terre vous écherront en partage ; vos 
biens seront respectés et votre sécurité assurée! Si, 
au contraire, vou^ persistez dans votre obstination, 
nous vous faisons savoir que, dès que les montagnes 
auront dépouillé leur manteau d'hiver et que le prin- 
temps les aura revêtues de leur panire de fleurs, nos 
guerriers s'abattront sur vos aouls et obtiendront de 
vive force ce que vous aurez refusé à notre bien- 
veillance ! La voix du rossignol de vos forêts sera pour 
nous le signal du combat. Nous sommes l'asile et les 



486 CHAPITRE VI. 

protecteurs des vrais croyants, la terreur au contraire 
des infidèles et des esprits chancelants. Un secours 
puissant est assuré à nos partisans et à nos frères en 
religion, et celui qui est des nôtres en sera récom- 
pensé par la paix en ce monde et par son salut dans 
l'autre. Amin! » 

Il s'avança sur Derbend avec du renfort Tau- 
tomne de la même année, et tint pendant huit jours la 
ville bloquée rigoureusement. Elle se serait rendue 
si le major général Kachanoff n'était accouru en toute 
hâte , à la première nouvelle du siège , avec des 
troupes de la province du nord du Daghestan. Le 
blocus fut levé, et Kasi-MouUah prit la faite. Il se 
retira dans la partie nord du Tabassaran et vint 
camper aux aouls d'Humeda et de Doukach, habités 
alors par la famille du mourschide MouUah-Mouham- 
med. Kasi-MouUah épousa une fille du mourschide et 
congédia quelque temps ses soldats, pour leur accor- 
der un repos nécessaire, avant d'entreprendre encore 
une fois le siège de Derbend, qu'il se proposait d'at- 
taquer du coté de la mer. 

Il éprouvait aussi lui-même le besoin du calme, et 
se retira à cet effet avec MouUah-Mouhammed et sa 
famille à Hîmry. Mais une longue oisiveté ne pou- 
vait convenir au caractère actif de cet homme, et 
il entreprit la même année une expédition contre 
Risljar *. La ville se rendît après une vigoureuse résis- 

1 II attaqua Kit^ljar en plein jour et s'en empara le I^ noyembre 
1831. Un nombre considérable de prisonniers et de fortes sommes 
d'argent restèrent entre ses mains. 



TARKOU ET BOUBNAJA. 487 

tance. Tout ce qu'il avait prédit s'accomplit : le sang 
marqua son passage, et Tincendie et la dévastation 
marchèrent à sa suite. Après la prise de Kisljar, il 
réunit de nouveau ses hordes dans les forêts du 
Tschounkeskan. 



CHAPITRE VII. 



prêt d'Hterj.— Mort de Kaà-Moullah. 



«M- 



Le major général Kachanoff fut rappelé de son 
poste sur ces entrefaites, et le colonel Miklaschewski 
vint le remplacer. Kasi-Moullah, que des intérêts de 
famille appelaient à Himry, confia en son absence le 
commandement k son fidèle compagnon d'armes 
Hamsad-Beg. Le brave Miklaschewski, profitant de 
réloignement de Timam, attaqua Hamsad-Beg à l'im- 
proviste dans son camp de Tschounkeskan; mais il 
paya de la vie ce trait hardi. Ses soldats, exaspérés 
de la perte d'un chef adoré, ne cessèrent le combat 
qu'après que l'ennemi eût été débusqué de sa posi- 
tion. Cette opération fut la dernière qui marqua 
Tannée 1831. L'hiver fit violemment irruption; il 
engourdit un moment l'humeur guerrière des soldats 
de la foi, et couvrit d'un blanc linceul les goi^es et 
les montagnes du Daghestan, rougies de sang. Il 
produisait l'ejBfet d'un vénérable vieillard, depuis long- 
temps étranger à la fougue de la jeunesse, et dont 



BATAILLE PRKS D'HIMRY. 489 

Tapparitioii subite rétablit tout à coup le calme au 
milieu d'une troupe de bruyants enfants. Cependant 
les gais rayons du soleil printanier avaient à peine 
fondu la couche des neiges et rajeuni la terre, que 
BeUone couvrait déjà, dans les aouls des mourides, 
les gazouillements des oiseauz par les sons retentis- 
sants de sa trompette guerrière. 

Cette fois, Easi-Moullah dirigea son attaque du 
côté de la ligne du Caucase, et remporta plusieurs 
briUants succès entre les viUes de Kisljar et de 
Wladikaukas. L'attitude des mourides devenait de 
plus en plus menaçante pour les Russes. Le com- 
mandant en chef, l'adjudant général de Rosen, crut 
devoir frapper un coup décisif : il prit en personne 
le commandement de l'armée et parcourut le terri- 
toire des Tschetschenzes, pillant et dévastant tout 
sur son passage. Après avoir traversé le Ssoulak, 
il s'empara ^u fort Mjoutlach et s'avança par 
Temir-Khan-Schoura sur Himry. Le lieutenant 
général Weljaminoff, le prince Dadian et le vaillant 
Kluke de Klugenau raccompagnaient dans cette 
expédition. 

Himry est situé en face de l'aoul Erpeli , sur le 
Koissou, au haut d'un rocher à pic qui semble inac- 
cessible. La route pour y arriver, surtout par le ter- 
ritoire des Tschetschenzes, offre des obstacles in- 
croyables. En quittant l'aoul de Rharapai, l'on gravit 
une pente rapide toujours couverte de neige, puis un 
étroit sentier, creusé dans la pierre, côtoie pendant 
plus d'une lieue des roches ardues et d'immenses 



490 CHAPITRE VII. 

précipices; il rejoint plus loin le chemin d'Erpeli et 
débouche dans un défilé qui conduit à Himry , entouré 
lui-même d'une triple enceinte de murailles. Cette 
marche pénible dura six jours, depuis le il jusqu'au 
17 octobre. Les Russes, après une lutte acharnée, 
s'emparèrent du défilé et du revers de la montagne 
qui le domine; Weljaminoff y fit poster ses fortes 
pièces d'artillerie et ouvrit sur Himry un feu meur- 
trier. 

Ces derniers combats avaient beaucoup épuisé les 
forces de Kasi-Moullah, il était littéralement enve- 
loppé par l'ennemi, qui s'avançait de tous côtés, et 
le nombre de ses hommes diminuait de jour en jour. 
Beaucoup de ceux qui n'avaient cédé qu'à la violence 
en suivant la bannière du Prophète désertèrent et 
passèrent aux Russes. Hamsad-Beg, dont le corps 
occupait l'aoul d'Irhane et sui* lequel il avait cru 
pouvoir le plus compter, s'en vit abandonné ; plu- 
sieurs autres chefs subalternes suivirent cet exemple *. 

Schamyl, son fidèle compagnon, et la valeureuse 
garnison d' Himry lui demeurèrent seuls dévoués à 
l'heure du danger. C'est avec cette poignée d'hommes 
qu'il osa tenir tête à une armée innombrable. C'eût 



Nous devons faire observer ici que depuis longtemps les Russes 
8*appliquaienfc avec ardeur à affaiblir aux jeux du peuple le renom 
du nouveau prophète et à ridiculiser ses actes. Ainsi, par exemple, 
ils répandirent une foule d'écrits en langue arabe et dans la forme 
observée par Kasi-Moullab, qui soulevèrent naturellement dans les 
masses, ignorant cette supercherie, un esprit de contradiction. 
Hamsad-Bcg fut lui-même longtemps la dupe d'une semblable 
missive, habilement contrefaite. 



BATAILLE PRES D'HIMRY. 491 

été folie que de songer à la victoire, ils en étaient 
tous convaincus ; la fuite était également impossible, 
parce que l'ennemi tenait tout alentour les défilés et 
les hauteurs. Il n'y avait donc que deux partis à 
prendre, se soumettre ou mourir les armes à la main. 
Ce fut à cette dernière et héroïque pensée que s'ar- 
rêtèrent les mourides. Ils s'étaient retranchés dans 
les tours qui dominaient l'enceinte extérieure, et ils 
s'y défendirent, en chantant des versets du Coran, avec 
une ténacité sans exemple, jusqu'à ce que l'artillerie 
russe, ayant battu pendant quelques heures les fortifi- 
cations en brèche, les eût ensevelis sous les décombres. 
Les Eusses pénétrèrent, le 1 8 octobre au matin , 
au milieu des ruines fumantes d'Himry ; mais ce ne 
fut qu'après un carnage épouvantable, qui dura plu- 
sieurs heures avec une indescriptible furie. Le roc 
nu de la foiiieresse, que doraient peu d'instans aupa- 
ravant les feux de l'aurore, était rougi maintenant 
par le sang des victimes. Kasi-MouUah succomba au 
milieu de soixante de ses plus dévoués mourides. 
Leurs adversaires témoignent de leur mort héroïque. 
Des ofdciers russes, présents au massacre d'Himry, 
parlent encore aujourd'hui avec admiration du sang- 
froid , du courage et du discernement que déploya 
Kasi-MouUah au plus fort du combat. £t lorsqu'il 
expira, ses fidèles étaient si peu nombreux qu'ils se 
virent contraints d'abandonner le corps de leur chef. 
Schamyl tombait également aux pieds de Easi-Moul- 
lah, frappé de plusieurs balles ; il fut laissé pour mort 
sur le champ de bataille, et la manière dont il fut 



i94 CHAPITRE VU. 

sauvé cette fois et s'échappa plus tard de ce gouflfre 
de roches à Achoulgo est toujours restée une 
énigme. 

Les Busses trouvèrent le cadavre de Kasi-Modllsh 
percé de plusieurs balles, et dans une position qui 
imprima la crainte et le respect aux cœurs les plus 
grossiers. 11 serrait de la main gauche sa longue et 
belle barbe, et avait le bras droit étendu vers le ciel. 
Ses traits portaient l'empreinte d'un si grand calme 
et de tant de sérénité, qu'il paraissait mort plutôt au 
miliçu d'un beau rêve que dans le tumulte d'une 
bataille. En effet, voyant tout perdu, il s'était jeté à 
genoux, et il désignait l'orient de la raain droite 
lorsque la balle homicide l'atteignit. 



Après l'assaut d'Himry et la mort de Kasi-MouUah, 
les Busses crurent la guerre dans le Daghestan t^îr- 
minée pour toujours. Le général de Rosen, satisfait 
de sa victoire > adressa aussitôt une proclamation aux 
populations de ces contrées : • La justice et le châ- 
timent de Dieu ont atteint le perturbateur et héré- 
tique Kasi-Moullah, La terre est purgée de sa pré- 
sence, ainsi que de celle de ses plus fameux partisans 
et d'une foule de gens égarés par lui. Les armes russes 
victorieuses se sont rendues maîtresses du défilé 
d'Himry, que Ton croyait imprenable jusqu'ici. Les 
pervers habitants de cet aoul disaient cependant que 
les Russes n'arriveraient jusqu'à eux qu'avec la pluie; 
mais ils oubliaient dans leur aveuglement que les 



BATAILLE PRÈS D'HIMRY. 493 

rochers se détachent aussi et que la foudre et les 
éclairs anéantissent les scélérats. 

« Que ceci serve de leçon aux ennemis de la tran- 
quillité ! Portez votre repentir au sein du gouverne- 
ment puissant de la Russie, et vous obtiendrez de 
son noble et généreux monarque le pardon accoutumé. 
Mais si à Tavenir quelqu'un osait encore soulever les 
esprits malveillants et troubler le repos, il doit s'at- 
tendre au châtiment sans rémission. C'est en vain 
qu'il se réfugierait dans les montagnes, dans les 
forêts, dans les cavernes, dans les ravins ; nos soldats 
victorieux atteindront et puniront partout les révol- 
tés et les traîtres. Le sort des Galgais, des Tschets- 
chenzes et de bien d'autres tribus, et, en dernier 
lieu, des habitants d'Himry, est là pour confirmer 
la vérité de mes paroles. Que celui qui a des oreilles 
entende et en fasse son profit. » 



Kasi-MouUah n'était plus, mais la mort du héros 
ménageait à ses ennemis un bien plus rude échec que 
ne le firent jamais ses exploits pendant sa vie. Les 
Busses portèrent en triomphe son cadavre glacé dans 
les rangs de ceux qui jadis lui obéissaient; ils vou- 
laient leur faire entendre qu'avec lui la dernière lueur 
de liberté était éteinte. Mais à Taspect de leur chef ter- 
rassé, dans la posture que nous avons décrite, bien 
faite pour inspirer le respect, les tribus qui l'avaient 
abandonné ne doutèrent plus delà vérité de sa doctrine 
et de la sainteté de sa mission sur la terre. Sa parole 



494 CHAPITEE Vn. 

était scellée de son sang : il avait succombé en héros 
dans la lutte contre les oppresseurs de sa foi, et en 
expirant il montrait encore le but de sa vie, le siège 
de la liberté et de la lumière. La prière l'ayait appelé 
au combat, la prière le termina; tous ceux qui loi 
survécurent lui vouèrent le respect qu'on porte aux 
saints. Sa mort fondit les cœurs d'airain des hommes 
de la montagne, et les lieux où le* dieu des batailles 
venait de) faire tonner ses foudres retentirent long- 
temps de plaintes et de gémissements. 

L'épaisse fumée de poudre se dissipa peu à peu et 
monta au ciel sous la forme de petits nuages blancs, 
que les courants d'air emportaient à travers les 
rayons du soleil couchant, pareils à des esprits lumi- 
neux : ils semblaient les âmes des victimes immolées, 
et les roches humides d'Himry, rougies par les reflets 
de l'astre brillant, autant de langues altérées de sang 
sortant de terre. 

La mort de Kasi-MouUah clôt la première période 
de la guerre religieuse dans le Daghestan. 



CHAPITRE VIII . 



Remarques préliminaires.^Hamsad-Beg, sa Tie et sa mort. 



-•Mo 



La relation suivante — également tirée, quant au 
fond, du manascrit russe dont il a déjà été ques- 
tion — est une analyse succincte de notices sur Had- 
ghi-Mourad ^ et les mourides du Daghestan qui, gagnés 
aux intérêts de la Russie, prirent une part active aux 
mouvements d'alors. Cet écrit se ressent de l'esprit 
russe qui l'anime, et nous dépeint le caractère des 
montagnards sous les couleurs les plus défavorables. 
Mais c'est justement pour ce motif que j'ai préféré 
classer tout simplement et rapporter fidèlement les 
matériaux communiqués. Je n'ai rien voulu changer à 
la partie essentielle, quoique maintes fois l'occasion se 
présentât d'en interpréter le sens en faveur des mon- 
tagnards. C'était le seul moyen de répandre de la 
clarté sur cette histoire, et d'obvier au reproche de 

' Madahi signifie le pèlerin. Tonte personne qui a accompli un 
pèlerinage à la Mecque, ou même au tombeau d'Houssein, joint à son 
nom la qualification d'hadshi^ comme titre de distinction. 



496 CHAPITRE VIII. 

partialité qu'on aurait pu m'adresser. Il est un fait 
qui en dit plus que toutes les paroles au préjudice 
des Russes, c'est qu'Hashi-Mourad, après avoir vécu 
huit années consécutives sous leur régime, retourna 
repentant auprès de Schamyl; il devint depuis le 
premier naïb et le confident de l'imam, 

A la nouvelle du désastre d'Himry, Moullah-Mou- 
hammed accourut aussitôt à Irhana pour consacrer et 
bénir prêtre Hamsad-Beg *, appelé à succéder à Kasi- 
MouUah. Depuis la perte de son. vaillant chef, l'in- 
surrection semblait totalement éteinte dans le 
Daghestan, et ni la Russie ni les montagnards ne 
troublèrent la paix en Tannée 1833. 

Les Russes croyaient avoir assez découragé leurs 
ennemis pour leur ôter toute envie de se soulever de 
nouveau. Ils étaient loin de supposer que les monta- 
gnards ne prenaient qu' un repos nécessaire aux apprêts 
d'une nouvelle et formidable révolte, sous la conduite 
d'Hamsad-Beg. 

La belle mort de Kasi-MouHah laissa une si profonde 
et si solennelle impression chez les survivants, qu'une 
année ne suffit pas à l'effacer. Hamsad-Beg avait donc 
plus besoin de contenir que de stimuler ceux qui 
s'étaient rangés sous son drapeau. Grâce à son habi- 
leté, une foule de soldats russes accouraient à lui; et, 
comme il traitait tous les déserteurs qui se réfu- 



' Les mois Beg et Bey (correspondant à peu près au titre de prince} 
n'ont qu'une seule et même signification ^ ils se prononcent néan- 
moins dififéremment. On dit Beg dans le Daghestan et Béy sur le lit- 
toral do la mer Noire. 



REMARQUES PRÉLIMINAIRES. 497 

giaîent auprès de lui avec une confiance et une affabi- 
lité marquées, leur nombre augmentait tous les jours. 
Quelques officiers même passèrent dans son camp, 
et l'aidèrent de leur expérience dans les travaux 
de fortification et pour Torganisation de ses troupes* . 
On croira difficilement, quoique ce soit un fait avéré 
et très-remarquable du c&ractère d'Hamsad-Beg, que 
sa garde particulière se composait uniquement de 
soldats russes. Leur dévouement à sa personne était à 
toute épreuve, et ils ne le quittaient ni au camp ni 
dans son habitation particulière. Il fallait qu'il connût 
bien le cœur humain pour réussir à éveiller chez le 
soldat russe, traité jusqu'alors comme du simple 
bétail, le sentiment de sa dignité, son attachement et 
son ambition. Harasad-Beg, nous l'avons dit, employa 
presque toute l'année 1833 à préparer les hostilités 
de la campagne qui allait commencer. Il entreprit une 
seule attaque contre Taoul de Chergow sur le territoire 
de Mechtouli. Ses adversaires étaient Achmed-Khan 
de Mechtouli, Abou-Mousselim (le schamschal actuel) 
et le cadi d' Akouscha. Ils furent battus tous les trois, 
et Kasi-MouUah remporta une brillante victoire. Ce 
succès ranima encore la confiance des troupes en leur 
chef, c'était à leurs yeux un heureux présage pour les 
projets de l'année suivante. 

Au printemps de 1 834, Htinsad-Beg campait à l'aoul 

^ Nous ne citerons ici qu'un nom connu, celui de BranowsU^ qui fut 
pris plus tard par les Russes et exilé en Sibérie. Les actes qui se 
rapportent k cette affaire se trouvent dans les archives du gouver- 
neur, à Tiilis. 

32 



498 CHAPITRE VIII. 

de Gotsatl avec une armée forte de 12,000 hommes. 
Cet aoul, en Avarie, à dix-huit verstes environ à l'est 
de Chounsach, comptait à cette époque près de qua- 
rante fermes, dont les maîtres étaient presque tous 
riches, Hamsad-Bcg choisit ce quartier pour sa rési- 
dence momentanée, ou plutôt comme point de concen- 
tration de ses forces. De là il était à même de diriger 
aisément ses opérations en tout sens dans le Daghes- 
tan ; en supposant même que ce lieu si favorablement 
situé ne lui offrit plus un asile sûr, les montagnes 
avares lui restaient en cas d'urgence. Les travaux de 
fortification furent donc entrepris sans délai , avec 
toute l'activité possible et menés à bonne fin. Toutefois 
Hamsad-Beg reconnut bientôt que, pour assurer son 
pouvoir, la conquête de l'Avarie entière était de pre- 
mière nécessité ; alors seulement il pourrait risquer 
l'exécution de ses plans contre les Russes. Il débuta par 
attaquer Chounsach, cet aoul peuplé que nous connais- 
sons déjà par la défaite qu'y essuya jadis Kasi-Moul- 
lah. Les champs et les villages qu'il parcourut furent 
horriblement saccagés, et il vint camper en vue de la 
vieille résidence des maîtres de l'Avarie. Il envoya des 
délégués au jeune khan Abou-Nounzal, en l'invitant à 
se soumettre ou à embrasser le nouveau dogme, et à 
faire cause commune avec les guerriers de la foi» 

Malgré l'impossibilité ^ù se voyait le jeune khan 
de résister aux forces imposantes d' Hamsad-Beg, et 
quoiqu'il ne comptât sur la protection d'aucune puis- 
sance extérieure, il fut impossible de le déterminer à 
agréer les propositions des députés. 



REMARQUES PBl^LIMINAIRES. 499 

La kbane Pachou-Biké, la mère d'Âboîa-Nounzal j 
la même qui, en 1830, ainsi que nous Tayons vu/ 
menait son peuple à la victoire la schaschka en main, 
résolut cettie fois de ne point opposer de résistance, et 
d'envoyer son fils dans le camp d'Hamsad-Beg pour 
traiter de la paix. 

Abou-Nounzal fit difficulté d'obtempérer au désir 
de sa mère. 

< Mon ^ fils, lui dit-elle, si tu ne te sens pas le 
courage d'aflfronter notre ennemi en fac^, ou qtïe tu 
sois trop fier pour jouer auprès de lui le rôle d'enta-e* 
metteur, je me rendrai moi-même auprès d'Hamsad** 
Beg pour le prier de nous accorder la paix* • 

Omar-Khan, le frère cadet d'Abou-Noun:ial, jeune 
homme de seize ans, termina la discussion en s'ojQTrant 
à exécuter les ordres de sa mère , et à peine en eut-il 
reçu l'autorisation qu'il se rendit aussitôt dans le 
camp d'Hamsad-Beg. 

Une journée entière s'était écoulée depuis qu'Omar- 
Khan avait quitté Chounsach, et l'on attendait vaine-» 
ment encore son retour. La khane s'inquiétait de la 
longue absence de son fils, elle supplia Abou-Nounzal 
d'aller à la recherche de son frère et de s'assurer de 
ce qu'il était devenu. 

c Dis à Hamsad-Beg , ajouta-t-elle , qu'il nous 
laisse en repos et épargne notre territoire. Je lui 
donne ma parole princière que je ne mettrai aucun 
obstacle à ses projets belliqueux contre les Busses, 
que je l'aiderai même en secret, autant qu'il sera en 
mon pouvoir; mais que je ne puis me montrer ou- 



500 «BAriTiE Tin. 

Tertanent bo^tOe à ses ennemi^. RappeDe-lni que 
wms sommes depuis longtemps ks alliés de U Russie, 
et que nos rerenns consistent principalement en es- 
pèces et en présents que nous fait passer Vempereur. • 

€ — Je t*obéis, ma mère, répondit le jeone khan, 
mats ta ne connais point le perfide Hamsad-Beg ! H 
ne te suffit pas de lui avoir sacrifié Ton de tes fils, tu 
reox encore perdre le second. Je me rends à tes tœux 
cependant, et je pars ! » 

Cette détermination prise, Âboa-Xonnzal fit monter 
sor4e-champ denx cents de ses plus hardis cavaliers 
en selle, et Ini et son escorte partirent au galop dans 
la direction du camp d*Hamsad-Beg. 

La moitié de la distance était déjà parcoome, lors- 
qu'un violent orage éclata subitement et les força de 
rétrograder. Le rapport que nous avons sous les yeux 
raconte ainsi le fait. Toutefois, nous avons lieu de 
supposer que ce ne fut point Forage qui engagea 
Abou«?(ounzal à revenir sur ses pas, mais bien la 
simple réflexion qu'il n'était ni sage ni prudent de se 
présenter devant Hamsad-Beg avec deux cents cava- 
liers en armes. Cette troupe assurément était trop 
faible pour une résistance ouverte et trop forte pour 
une simple escorte. Au bout de quelques heures, il 
se remit en route, et ne se fit accompagner cette fois 
que par huit noukers\ Il arriva au camp sans autres 
obstacles. Hamsad-Beg raccueillit avec une affabilité 
extrêmement humble et tous les dehors de la servilité 



Remarques préliminaires. oOl 

que Tesclave seul témoigne en Orient à son maître. 

Les compliments d'usage et les paroles flatteuses ré^ 
cîproquement échangés, Hamsad-Beg invita son jeune 
hôte à le suivre sous sa tente pour régler les clauses de 
la paix. Mais en même temps il donna secrètement 
Tordre h ses gens d'égorger Abou-Nounzal et ses huit 
noukers. Le perfide chef des mourides, comme s'il eût 
eu quelques dispositions à prendre, fit quelques pas en 
arrière, et, au même moment, une grêle déballes acca- 
bla Abou-Nounzal et ses compagnons. Tschonan-Beg, 
le neveu d'Hamsad, se jeta comme un furieux sur. 
Omar-Beg, qui était sorti de sa tente au bruit de la fii- 
sillade. Ils déchargèrent en même temps l'un sur l'autre 
leurs pistolets, et tombèrent atteints tous deux. Omar- 
Khan expira sur-le-champ, Tschonan-Beg ne lui survé- 
cut qne de quelques minutes. Abou-Nounzal, quoique 
frappé de deux balles, n'était blessé que légèrement ; 
écumant de rage à la vue de cette infâme trahison, 
il brandit sa schaschka, se précipite sur les mourides, 
en tue et blesse plusieurs, et cherche à sortir de la 
tente. Un habitant de Chounsach, Machmed, le fils 
d'Hadshi-Iaf, vieux mouride d'Hamsad-Beg, en gar- 
dait Tentrée : il porte au visage du jeune khan, qui 
veut se frayer un passage, un coup terrible de sa 
schaschka. Abou-Nounzal cherche, en appliquante 
main gauche sur la blessure, à arrêter le sang qui s'en 
échappe à gros bouillons, et il s'élance sur ses enne- 
mis, frappant avec fureur tout ce qui l'entoure. 

Ou rapporte que plus de quarante mourides furent 
tués ou blessés de sa main dans cette lutte désespérée. 



802 CHAFITKE Mil. 

Ce chiffre, malgré Tassertion de nombreux témoins, 
peut nous paraître tant soit peu fabuleux, à nous 
autres Européens. Cependant il faut faire la part du 
cas exceptionnel, où des Asiatiques tiraient Tépée 
contre leurs princes souverains, «t du profond respect 
que les peuples du Daghestan ont toujours porté à leurs 
begs et à leurs khans. On comprend alors que le fou- 
gueux courage déployé par Abou*Nounzal dans cette 
lutte homicide ait été capable d'intimider et même de 
glacer d'épouvante le cœur de ses adversaires, et par 
conséquent ait paralysé leur bras. A ce point de vue, 
Jft chose semble plus probable. 

Tandis que le jeune khan luttait si héroïquement, 
et à l'instant où le désordre et Teffroi étaient à leur 
comble, MouUah-Schamyl, chef en second d'Hamsad- 
Beg et aussi son premier mouride, parut au milieu de 
la foule: « Lâches que vous êtes, s'écria-t-il d'un 
ton railleur à ceux qui reculaient, « vous avez pris les 
armes pour vous mesurer contre un puissant ennemi, 
et vous fuyez devant un imberbe adolescent ? Eou- 
gissez de honte ! » — Au même moment cent balles 
sifflèrent aux oreilles d'Abou-Nounzal, et l'infortuné 
tomba mort* 

Hamsad-Beg entra dans Chounsach, l'ancienne ca- 
pitale de TAvarie, presque sans coup férir. Son pre- 
mier soin dans la ville soumise fut de donner l'ordre 
de faire périr la princesse Pachou-Biké, alors sexagé- 
naire. La belle Hélène*, mariée à Abou-Nounzal, celui 

' Elle est sœur du schamschal Ahou-Mouatelim, qui vit encore 
ActueUemeni. 



UËMABQUËS PRÉLIMINAIRES. 503 

qui venait d'être tué, grosse à cette époque, eut la vie 
^auve à la condition de devenir, une fois accouchée, 
la femme d'Hamsad-Beg. — Le lendemain, Ssourchai- 
Khan, qui s'intitulait colonel russe, se présenta 
chez Ilamsad-Beg, espérant être nommé khan de 
l'Avarie par le chef des mourides. Ssourchai était 
Dshanka de la race des khans de l'Avarie, et c'est aux 
bons offices du général Yermoloflf qu'il dut le titre de 
khan et le rang de colonel. Le rusé Hamsad-Beg com* 
prenait parfaitement les motifs qui amenaient Ssour- 
chai-Khan auprès de lui, il eut l'air de l'encourager : 
« Ssourchai, lui dit-il, veux-tu devenir khan de 
l'Avarie? — Si tu me crois digne de ce poste, répli- 
qua Ssourchai, nomme-moi khan de l'Avarie, et je 
serai ton esclave le plus dévoué. 

— Tu aspires à la position la plus élevée et la 
plus infime tout à la fois , fit Hamsad-Beg : être 
maitre et serviteur me semble deux qualités incom- 
patibles? Ignores-tu que tes frères ont péri de ma 

main? 

— Je le sais, répliqua Ssourchai s' efforçant de 

sourire; mais tu as eu raison d'agir ainsi; ils te 
haïssaient et ils étaient tes ennemis. Allah t'avait 
livré leurs jours, et tu en as disposé. » Le visage 
d'Hamsad-Beg s'assombrit. 

a II doit t'être assez indifférent qu'ils fussent 
mes ennemis ou non, lui ditril; en tout cas, ils 
étaient tes frères, et si Ion âme renfermait la plus 
faible étincelle d'honneur et de courage, tu les aurais 
défendus contre leur meurtrier. Et c'est un infâme et 



504 CHAPITRE Vlll. 

un lâche coquin comme toi qui voudrait régner sur 
l'Avarie, et combattre sous mes drapeaux ! » 

A ces mots Hamsad*Beg commanda à F un de ses 
mourides d'abattre la tête de Ssourchai, sans toutefois 

le désarmer. 

Tschonan-Beg, le même qui avait tué Omar-Khan, 
était sur le point de succomber à ses blessures, lors- 
qu'il vit son vieux père s'approcher de lui, « Mon 
père, mon père! — s'écria le mourant, — j'ai levé 
la main sur un homme que nous comptions parmi les 
maîtres de notre nation : je n'écoutais que la volonté 
d'Allah qui guidait mon bras. Avant de dire adieu à 
ce monde, j'ai une dernière prière à t' adresser, et, 
malgré mes crimes, tu ne saurais me refuser. Le sort 
du malheureux Boulatsch-Khan ^ me préoccupe; moi 
mort, tu n'as plus de fils ; garde Boulatsch-Khan auprès 
de toi, afin qu'il ne tombe pas entre les mains de ses 
ennemis. Prends soin de lui et rends-le di^ne dcT 
monter un jour sur le trône de l'Avarie. Promets-moi 
d'exaucer ce vœu, et je mourrai tranquille et confiant 
en la grâce d'Allah. En élevant Boulatsch-Khan, tu 
travailles à ton propre bonheur. » Le vieillard s'enga- 
gea à remplir la dernière volonté de son fils expirant; 
il protégea Boulatsch-Khan et atteignit heureusement 
Taoul de Grotsatl. La khane-mère, Pachou-Biké, une 
fois morte, l'Avarie tout entière tomba sans peine 
au pouvoir de l'imam Hamsad-Beg. Cependant les en- 

* Boulatsch-Khan, — le plus jeune frère d'Afcou-^^ouiuai-Kfcon,— 
était le frère de lait de Tschcnan-Beg, et, à l'époque où il apparaît 
dans ce récit, il avait onze ans environ. 



REMAKQUËS PRELIMINAIRES. 505 

treprises qu'il projetait dans Tannée ne devaient pas 
se terminer ainsi . Après un repos de courte durée, il 
parut avec une armée de 5,000 hommes dans la tribu 
d'Andl, avec Tintention d'annexer ce territoire au 
khanat d'Avarie. Les habitants d'Andi, néanmoins, 
préparés à cette attaque, lui opposèrent une si vigou- 
reuse résistance, qu'il fut contraint de se retirer sans 
avoir accompli son' projet. De retour à Chounsach, 
rimam éleva le chiffre de son armée à \ 5,000 hommes, 
avec lesquels il marcha contre l'aoul de Kouba, dans 
le cercle de Zoudoukari. La défense fut de courte 
diurée ; Ilamsad-Beg s'en rendit maître et délégua 
plusieurs de ses plus intimes mourides aux chefs de 
la tribu d'Akouscha. Il invitait ceux-ci à se mettre en 
rapport avec lui et à combattre les Russes de concert. 
Autrement il se déclarait ouvertement leur ennemi : 
leurs aouls seraient saccagés, leurs guerriers massacrés 
et leurs femmes emmenées en captivité pour engen- 
drer avec ses hommes des enfants qui naîtraient avec 
l'amour de la liberté et la haine des Russes. 

A la suite de ce message, Mouhammed, cadi d'A- 
kouscha, et Asslan *, cadi de Zoudoukar, réunirent 
en conseil les plus âgés parmi le peuple; le cadi 
Mouhammed ouvrit l'assemblée en ces termes: 

t Oulémas, mouUahs et chefs des forces armées de 
Dargo , l'imam Hamsad-Beg nous excite à la révolte 
contre nos amis les Russes, et veut nous contraindre 



1 L'on écrit efTectivement Arslan, mais on prononce Asslan dans 
le Daghestan. Arslan signifie lion en langue turque. 



500 CHJIPITRE vm. 

à faire cause commune aveclui. 11 menace de dévas- 
ter nos aouls et d'emmener nos femmes prisonnières, 
si nous refusons de lui obéir. Habitants de Daxgo , 
le Daghestan, vous le savez, ne compte pas un peu- 
ple qui nous égale en puissance ou en éclat. Le moin- 
dre d'entre vous est plus que ce Dshanka-Hamsad, 
qui ne craint pas de nous offenser par ses menaces 
injurieuses et de nous parler comme un maître à ses 
esclaves. Etes- vous d'iiumeur à supporter cet outrage 
et à nous exposer, pour complaire à ce rebelle, à la 
formidable colère du grand empereur, notre maître? 
Ne jouissons-nous point sous son règne de la paix et 
de la considération générale, et ne nous comble- t-il 
pas de biens et de présents? Nous soumettrons-nous 
à ce révolté sans tenter de lui résister, pour que notre 
honte soit publique dans tout le Daghestan? Armons- 
nous, le danger est proche, mais ce sera pour com- 
battre Hamsad et non pour l'aider de notre pouvoir ! 
Faites appel à tous les hommes de votre aoul et mar- 
chons contre Hamsad-Beg ; Allah vous en récompen- 
sera dans le ciel et le grand pacha des Russes en ce 
monde! » 

Ces discours et d'autres semblables prononcés par 
les cadis et les orateurs de Dargo et de Zoudoukar, 
que les honneurs et les cadeaux largement distribués 
par les Russes dans le Caucase avaient tous gagnés^ 
tendaient à soulever le peuple contre* Hamsad-Beg, 
dans l'intérêt de ces derniers. L'on courut aux armes 
et l'imam fut rejeté jusqu'à Chounsach, sans toutefois 
éprouver de pertes sensibles. Hamsad-Beg ne se laissu 



REMARQUES PRÉLIMINAIRES. 507 

pas rebuter par la malheureuse issue de ce premier 
essai. Il fit au coutraire à Chounsach les préparatifs 
d^me nouvelle attaque plus sérieuse contre Akouscha 
et le territoire du schamschal de Mechti, 11 était per- 
suadé qu'avec une armée fraîchement équipée il se- 
rait bientôt maître de toutes les terres du Daghestan. 
Il était loin de pressentir, au milieu de si vastes pro- 
jets, Thorriblc tempête qui s'amassait au-dessus de 
sa tête. 

Deux frères, Osman et Hadshi-Mourad S l'un âgé 
de vingt-deux ans et l'autre de vingt, frères de lait 
d'Omar-Khan, qui périt de la main de Tschonan-Beg, 
servaient depuis assez longtemps eu qualité de mou- 
rides sous les ordres d'Harasad-Beg. Le courage et le 
sang-froid dont ils avaient maintes fois donné des 
preuves leur avaient concilié à. un haut degré la 
confiance du chef des mourides. Un soir, Osman et 
Hadshi-Mourad s'entretenaient avec satisfaction de 
leurs campagnes et de quelques traits de hardiesse en 
présence de leur père, vieillard sexagénaire ; ils prô- 
naient mutuellement leur bravoure, lorsque celui-ci 
les interrompit d'une voix grave : « Vous devriez 
rougir de pareils actes, qui font rejaillir la honte sur 
vous et les vôtres et vous rendent indignes d'être 
appelés mes enfants. > Les jeunes gens regardèrent 
avec étonnement leur père courroucé : ils ne savaient 
ce qui leur méritait ces reproches amers. 

' C'est le même auquel nous devons la plus grande partie de ce 
récii. 



508 CHAPITRE YIU. 

€ Le sultan Achmed — poursuivit celui-ci — 
fut l'un des plus illustres maîtres qui régnèrent sur 
ce pays. Il me confia l'éducation de son fils Omar, et 
je devins un second père pour le jeune prince. Vous 
fûtes élevés à la dignité de frères du jeune khan, par 
conséquent traités à l'égal de la famille souveraine du 
sultan Achmed. Ignorez-vous donc qu'Hamsad-Beg, 
dont vous avez embrassé le parti, a tué Omar-Khan? 
Au lieu d'obéir aux lois naturelles en vengeant celui 
que vous nommiez jadis votre frère, vous vous vantez 
hardiment des prouesses accomplies au service de 
celui qui fut son meurtrier ! Le chagrin m'a vieiUi et 
affaibli, c'est à peine si mon bras peut tenir encore 
un kinshal ^, mais je jure par Allah qu'avant que 
l'oiseau du matin vous ait éveillé pour la seconde fois, 
ce brfts vengeur se sera levé sur la tête d'Hamsad. 
Viennent ensuite la torture, les chaînes et le supplice 
de la mort, peu m'importe ! Quant à vous, continuez 
à célébrer votre héroïque conduite, et imitez les 
femmes de l'imam en vivant en paix et unis sous le 
même toit que lui. » 

Ces paroles impressionnèrent profondément ses 
fils, et leurs yeux étincelants se remplirent de 
larmes. 

« Mon père ! s'écrièrent-ils tous deux d'une voix 
unanime, le sentiment de la vengeance a passé de 
ton âme dans la nôtre : demain , Hamsad-Beg pé- 
rira de notre main! et, si Allah nous prête vie, nous 

' Kinskàlf poignard. 



REMARQUES PRELIMINAIRES. 509 

ne paraîtrons plus devant toi que le visage blanchi *• 
Le vieillard témoigna sa joie h ses fils et les loua 
de leur résolution ; il les accompagna de ses béné- 
dictions lorsqu'ils se séparèrent. 

Après bien des démarches, Osman et Hadshi-Mou- 
rad réussirent à gagner quarante hommes, tant amis 
que parents, et à les associer à leur dangereuse en- 
treprise. L'assemblée et le conseil se tinrent dans la 
maison de leur père. Celui-ci leur adressa de graves 
paroles pour recommander à tous de persévérer dans 
Faccomplissement de leur projet. Il prit ensuite le 
Coran et leur fit jurer sur le livre des livres de ne 
révéler leur secret à qui que ce fût, et de faire dis- 
paraître à tout prix Hamsad-Beg du nombre des vi- 
vants. L'assassinat fut remis au dshouma (vendredi), 
qui était le second jour et le lendemain de la soirée 
où s'était tenu le conciliabule. Hamsad-Beg avait 
coutume ce jour-là de se rendre à une heure fixe à la 
mosquée. 

Le mouride Mouhammed-Hadshi-Iaf, déjà nommé, 
et cousin d'Osman et d'Hadshi-Mourad, faisait partie 

' Le visage blanchi, — c'est-à-dire la tache honteuse qui nous 
souille sera lavée. — Selon le Coran, le visage des élus, après la mort^ 
devient blanc, et celui des damnés noir. V07. 3* soure : la famille 
d'Amram (Amram , selon Mahomet, signifie Joseph, le père de 
Marie ) : 

ç Ce jour-là il s'en trouvera dont le visage sera blanc, et d'autres 
l'auront noir. Dieu dira à ceux dont le visage sera noir : Étes-vous 
devenus infidèles après avoir été fidèles ? Eh bien ! recevez le chà- 
timent de votre impiété. Mais ceux dont le visage sera blanc jouiront 
de la grâce de Dieu, et cela éternellement. » 



5iO CHA?ITRE YIII. 

des quarante conjurés. C'était lui qui, lora de cette 
épouvantable scène de carnage dans le camp d'Ham- 
sad-Beg, avait frappé mortellemmt au visage le jeune 
khan Âbou-Nounzal. Sans avoir aucun égard à son 
serment, le perfide se glissa, dans la nuit qui suivit 
rassemblée, jusqu'auprès d'Hamsad^Beg. Il le ré* 
veilla pour le prévenir du danger qu'il courait, 
et lui donna tous les détails de la conjuration* 
L'insouciant Hamsad-Beg, tout au souvenir des ser-» 
vices que lui avaient rendus Osman et Hadsbi-Mou-* 
rad et à celui de leurs nombreuses preuves de 
dévouement h sa personne, écouta le récit de Mou- * 
hammed-Hadshi-Iaf sans lui accorder créance ; il con- 
gédia le mouride et se rendormit tranquillement. 

L'accusateur alarmé reparut devant Timam le len-- 
demain matin, jour qui devait lui être fatal, et hii 
représenta l'imminence du danger qui approchait 
d'heure en heure; il le supplia, par le Coran, de 
renoncer pour cette fois à sa visite à la mosquée. 

Hamsad-Beg persévérait toujours à ne pas y croire 
et il persista à se rendre au temple. Seulement, ponr 
rassurer Mouhammed-Hadshi-Iaf, qui devenait sans 
cesse plus pressant, l'imam lui promit, en allant 
faire ses prières, de s'entourer de telles précau- 
tions que sa vie n'aurait aucun risque à courir. Il 
fit publier, dans tout Chounsach, la défense aux habi- 
tants de paraître en armes ce jour-là dans la mosquée. 
Toute infraction serait punie de mort. La porte du 
minaret fut gardée par des hommes sûrs, qui devaient 
fouiller tons les visiteurs à leur entrée. Cent de se» 



REMARQUES PRELIMINAIRES. Mi 

plus dévoués mourides entourèrent rimam ; ils avaient 
ordre à un signal donné (pendant la première prière) 
de fusiller Osman, Hadshi-Mourad et leurs com- 
plices, s'ils se montraient dans l'enceinte sacrée. 

Cette mesure d'Hamsad-Beg , de ne laisser péné- 
trer personne armé dans le temple, apprit aux con- 
jurés la découverte de .leurs projets. Quel était le 
traître? Tous s'accusaient réciproquement , et la 
crainte de la vengeance de l'imam fit qu'ils abandon- 
nèrent sans exception Osman et Hadshi-Mourad , 
les instigateurs du complot. Les deux frères conster- 
nés se rendirent en toute hâte chez eux pour ins- 
truire leur père de la trahison, et se consulter avec 
lui sur la conduite à tenir. 

t Honte et ignominie à ces lâches imposteurs, à 
ces blasphémateurs ! — s'écria le père courroucé, 
—• mais j'espère, mes enfants, que vous n'êtes pas 
hommes à faillir au serment que vous m'avez prêté. 
Je ne vous reverrai, une fois que nous nous serons 
séparés, que lorsque vous aurez tué le meurtrier 
de mon Omar ! » A midi , le mouezzim appelait du 
haut du minaret les fidèles à la prière ; la multitude 
se pressait de toutes parts en foule sous son portique 
béant, et les gardes placés aux deux cotés avaient 
peine à s'assurer si les visiteurs portaient ou non des 
armes sur eux. 

Cependant, Osman et Hadshi-Mourad se prépa- 
raient à l'accomplissement de leur sombre dessein ; 
le vieillard leur donna une cotte d'armes qui lui 
avait autrefois servi dans sa jeunesse. Iladi^hi-Mou- 



Mi CHAPITRE YIII. 

rad, le plus jeune des denx, voulnt céder à son aîné 
rarme protectrice ; mais Oâman la lui attacha en lui 
disant : « Non, frère, prends^la ; j'ai vécu deux années 
plus que toi ; si l'un de nous doit mourir, il est juste 
que le sort m'atteigne, v Ils cachèrent ensuite leur 
poignard et des pistolets dans les plis du dos de leur 
tschoucha% jetèrent une bourka^ par-desssus, et pé- 
nétrèrent dans la mosquée en se mêlant à la foule 
accourue à la prière. L'imam n'était pas encore arrivé. 
Les deux frères s'ac<3roupirent au centre du temple, 
juste en face de Feutrée principale par laquelle 
Hamsad-Beg, en sortant du sérail des khans, devait 
nécessairement passer. L'imam apprit de quelques 
mourides, envoyés à la découverte, qu'Osman et 
Hadshi s'étaient présentés sans armes; le mourschide 
redouté se rendit alors, entouré d'une nombreuse 
escorte armée, dans le temple du Prophète. Parmi 
ceux qui marchaient à ses côtés se faisait parti- 
culièrement remarquer par sa fière attitude, son 
visage grave et son regard de feu, Schamouyl ou Scha- 
myl, comme disent les Russes. Il avait été autrefois 
le favori et le conseiller du mourschide Kasi-Moullah 
qui périt à Himry. Deux mourides, la schaschka 
tirée, ouvraient la marche ; les autres portaient tous 
un fusil chargé. A peine l'imam fut-il entré qu'Osman 
se leva et, se tournant vere le peuple : « Que ne sui- 
vez-vous mon exemple? s'écria-t-il d'une voix Forte, 



i Tschouchat vêtement taKare. 

* Mante^ court, en laine, recoavert de fourrures^ 



REMARQUES PRÉLIMINAIRES. 513 

relevez-vous en signe de respect ! Ne remarquez vous 
point le belliqueux attirail du grand mourschide Ham- 
sad-Beg pour venir visiter la maison du Prophète? » 

Hamsad, étonné de cette hardiesse, fit amener les 
deux frères en sa présence : < Traîtres, leur dit-il d'un 
ton menaçant, vous avez conjuré ma mort? Mais je 
suis instruit de vos menées, et je saurai vous en 
punir! > 

Osman et Hadshi répondirent simultanément : 

« Nous avons juré ta perte et nous tenons parole ! » 

Et dans le même instant ils déchargèrent leur pistolet 

sur Timam, qui expira sur-le-champ. De sourdes 

rumeurs, semblables à cette chaleur accablante qui 

précède les orages, suivirent cette scène. Le trouble 

et rindécision se peignaient sur tous les visages. 

Cependant la fumée, qui enveloppait les deux frères 

comme d'un nuage protecteur, une fois dissipée, 

les mourides se précipitèrent de tous côtés sur les 

meurtriers. Osman tomba mort, frappé de plusieurs 

balles ; mais Hadshi ne fut pas tué , grâce à sa forte 

cotte d'armes et à la promptitude avec laquelle il se 

jeta à terre, après avoir tiré sur l'imam, de sorte que 

les balles passèrent au-dessus de sa tête. 

La mosquée des khans de l'Avarie, qui ressemble 

extérieurement à peu près aux autres mosquées du 
Daghestan, est d'une construction bizarre à Tintérieur. 
Essayons d'en donner une faible idée. Elle figure un 
long bâtiment carré, étroit et massif, avec une toiture 
plate en pierres et des ornements en stuc en dedans 
comme en dehors. Pour toute décoration, les parois 

33 



514 CHAPITRE Vin. 

intérieures sont recouvertes de textes du Coran peints 
en vives couleurs. Le milieu de l'édifice est coupé, 
dans sa longueur, par deux rangées de colonnes basses 
supportant des arceaux élevés qui partent des mu- 
railles. Ces voûtes sont si hautes et si rapprochées les 
unes des autres qu'elles divisent, pour ainsi dire, la 
mosquée en deux sombres galeries où pénètre à peine 
la lumière du jour. On s'imaginera donc sans peine 
l'obscurité qui régnait dans cet espace si peu éclairé 
déjà par lui-même, assombri davantage encore par le 
voile d'une épaisse fumée. 

Les assistants étaient tout étourdis et troublés de voir 
la maison du Seigneur subitement devenue le théâtre 
de meurtres. Hadshi-Mourad mit cet instant favo- 
rable à profit, il se jeta au milieu du peuple et s'écria : 
€ Hommes de Chounsach ! Hamsad votre oppresseur 
est là mort de ma main, venez-moi en aide ; et exter- 
minons les odieux mourides, ses partisans ! » Le cri 
de la multitude fut unanime : « A bas les mourides ! » 
Toutes sortes d'armes, dissimulées sous les noirs bour- 
kas et les plis des vêtements, et incelèrent; les lames 
des poignards brillaient au milieu de la fumée comme 
les éclairs à travers les nuages, et la vaste enceinte du 
temple retentit de nouveau d'affreux cris sauvages et 
de la détonation des armes à feu. La lutte prit de 
toutes parts un caractère désespéré, et la prière solen- 
nelle et accoutumée du moullah fit place au râle des 
mourants, aux gémissements et aux clameurs des 
combattants. La maison du Seigneur fut rougie du 
sang de ses enfants immolés. Les mourides accom- 



REMARQUES PRÉLIMINAIRES. 515 

plirent des traits héroïques de valeur, mais la plu- 
part d'entre eux périrent victimes de la fureur de la 
population de Choimsach, qui grossissait sans cesse. 
Trente niourides seulement purent s'échapper; ils 
se réfugièrent dans le palais des khans, décidés à s'y 
défendre jusqu'à la dernière extrémité. La populace 
furieuse les y suivit et tenta de s'en rendre maîtresse ; 
quoiqu'en grande partie construit en bois, sa position 
favomble le rendait presque imprenable. La résis- 
tance opiniâtre des assiégés ajoutait encore aux ob- 
stacles naturels. C'est alors qu'Hadshi-Mourad con- 
seilla de faire sauter le fort ou d'y mettre le feu, et 
de brûler ainsi les mourides vivants. La proposition 
fut agréée à la joie générale, et quelques heures après 
les flammes dévorantes s'élançaient des appartements 
de l'antique palais des khans de Chounsach. Les mou- 
ri^les furent tués dans le combat ou se donnèrent eux- 
mêmes la mort en sautant par les fenêtres; deux seuls 
survécurent. L'un , le plus terrible, s'échappa inaperçu; 
c'était l'imam Schamyl, queson étoile semblait toujours 
sauver miraculeusement des dangers. L'autre, ce per- 
fide Mouhammed-Hadshi-Iaf, qui découvrit la con- 
juration à Ham?ad-Beg, tomba grièvement blessé entre 
les mains des assiégeants. 

« Voici notre frère, s'écria Hadshi-Mourad altéré 
de vengeance, celui qui jura sur le Coran de tuer 
Hamsad, et qui au lieu de cela nous vendit au tyran ! 
Prenez-le et brûlez-le vif; que son âme noire se purifie 
dans le feu ! > La foule exaspérée se saisit du malheu- 
reux Mouhammed-HaOsln-Iaf, et le jeta dans les flam- 



516 CHAPITRE Vni. 

mes, où il expira bientôt au milieu d'atroces souf- 
frances. Ainsi se termina le règne de l'imam Hamsad- 
Beg dans la capitale des khans de TAvarie. 

Hadshi-Mourad, de retour chez lui, fut accueilli 
par son père à bras ouverts : t Je te remercie , mon 
fils, de ce que tu as fait, lui dit-il en laissant couler 
ses larmes, ta conduite me rajeunit! Ton bras a 
frappé le meurtrier d'Omar; il s'élèvera un palais 
neuf à Chounsach, et un nouveau rejeton de l'illustre 
souche des anciens sultans régnera sur l'Avarie! Je 
ne pleure point la perte de mon fils Osman, il est 
mort d'une belle mort; il a succombé comme un héros 
pour le salut de sa patrie, en face de ses ennemis, 
ainsi qu'il sied aux hommes du Daghestan ! » 

En attendant, Hadshi-Mourad prit, avec le consen- 
tement du peuple, la direction des affaires en Avarie. 
Son premier soin fut de mettre en sûreté les choses 
précieuses soustraites par Hamsad-Beg à la famille de 
la reine Pachou-Biké. Il fit ensuite part de ces événe- 
ments à tous les princes en relation d'amitié avec la 
maison souveraine d'Avarie, c'est-à-dire à Arnslan- 
Khan de Kasikoumyk, au schamschal de Tarkou et à 
Achmed-Khan de Mechtouli, Il envoya en même temps 
un rapport exact sur le même sujet à Tautorité russe 
supérieure. 

Hadshi-Mourad invita ces personnages, tous alliés 
à Abou-Nounzal-Khan , à faire choix de l'un d'entre 
eux pour être mis immédiatement en possession du 
gouvernement de l'Avarie. Mais nul n'y voulut con- 
f entir ; depuis le meurtre de Pachou-Biké, les horri- 



REMARQUES PRÉLIMINAIRES. 317 

bles scènes de Chounsach semblaient avoir frappé tous 
les esprits de terreur. 

Il s'adressa ensuite aux autorités russes et leur de- 
manda de lui expédier des troupes , afin de délivrer 
Gotsatl et de refouler T armée d'Hamsad-Beg dispersée, 
mais toujours nombreuse. Il n'obtint pas davantage de 
ce côté. Les mois de mai et de juin se passèrent sans 
autre événement remarquable, tandis qu'Hadshi- 
Mourad s'efforçait de rétablir Tordre et implorait 
vainement du secours des tribus amies. Pendant ce 
temps, rimam Schamyl s'était mis à la tête des troupes 
dispersées d'Hamsad-Beg, et il s'avançait sur Choun- 
sach pour s'emparer de cette ville. Mais la résistance 
fut si opiniâtre, qu'il se vit contraint de se retirer 
sans avoir rien fait. 11 revint avec une armée de 
6,000 hommes, et entreprit une seconde et plus vi- 
goureuse attaque. La victoire lui serait restée cette 
fois, si la bravoure personnelle d'Hadshi-Mourad et 
son sang-froid imperturbable n'eussent donné aux 
habitants, qui cédaient déjà, une nouvelle ardeur 
au combat. Schamyl se retira avec une perte de 
90 hommes ; celle d'Hadshi-Mourad n'avait pas été 
moins considérable. Il comprit l'impossibilité de tenir 
plus longtemps contre Schamyl, qui préparait une 
troisième expédition, et fit savoir par un courrier au 
baron deRosen, alors général en chef russe, que l'Ava- 
rie tout entière tomberait au pouvoir de Schamyl s'il 
n'envoyait sans retard des troupes à son aide. Le gé- 
néral prit immédiatement ses mesures pour répondre 
au vœu d'Hadshi-Mourad. Schamyl fut bientôt informé 



548 CHAPITRE VUI. 

par 868 espions qu'une forte colonne russe marchait 
sur Gotsatl. Aussitôt il mande auprès de lui le père 
du jeune Tchonan-Khan, dont nous avons parlé plus 
hautf et il ordonne en secret à quelques mourides de 
profiter de T absence du vieillard pour couper la tête 
de Boulatsch-Khan, son fils adoptif, et de la jeter en- 
suite dans le Eoissou. Lorsque Schamyl le fit appeler, 
le vieillard eut un pressentiment des événements qui 
se préparaient ; il recommanda instamment à sa femme, 
en la quittant, de ne pas perdre de vue le jeune 
Boulatsch-Khan, et, s'il était possible, de le mettre en 
lieu de sûreté. Malgré la surveillance assidue de sa 
mère adoptive, le jeune khan n'échappa point aux re- 
cherches des mourides, qui exécutèrent les ordres de 
Schamyl et l'assassinèrent. On s'en souvient, ces dé- 
tails sont dus en grande partie à la plume d'Hadshi- 
Mourad, qui prétend en outre savoir de plusieurs 
témoins de l'assassinat de Boulatsch-Ehan, que ce 
jeune enfant, à peine âgé de douze ans implora ses 
meurtriers en ces termes : « Vous avez tué ma mère, 
vous avez tué mes frères, vous avez exterminé toute 
notre race, accordez*moi du moins la vie* Je suis 
si jeune! laissez-moi vivre encore quelques années; 
Arnslan-Khan de Kasikoumyk vous en récompen- 
sera royalement» » Mais les assassins furent sourds 
aux gémissements de l'enfant; ils lui tranchèrent 
la tête, et, suivant les ordres de Schamyl, ils la 
jetèrent dans le Koissou. Avec Boulatsch-Khan 
s'éteignit le dernier rejeton de l'illustre famille 
des khans d'Avarie; la veuve d'Abou-Nounzal, 



REMARQUES PRëLUIINâIRES. 519 

prête d'accoucher, était la seule qu'où eût épargnée. 

Le règne d'Hamsad-Beg clôt la seconde période des 
guerres religieuses dans le Daghestan. 

Hamsad-Beg était le moins marquant des trois per- 
sonnages du grand drame dont nous avons essayé 
d'esquisser les traits principaux. 11 ne possédait ni le 
zèle fanatique ni les qualités intellectuelles de son 
prédécesseur Kasi-MouUah , et n'avait ni l'orgueil 
intraitable ni le génie de son successeur Schamyl, qui, 
quoique le dernier arrivé dans la division de cet ou- 
vrage, n'en mérite pas moins par ses actes le premier 
rang. 

La durée de son pouvoir fut aussi courte qu'in- 
fructueuse dans ses tentatives de propagation de la 
nouvelle foi; et sa fin prématurée ainsi que la con- 
duite énergique d'Hadshi-Mourad aidèrent les Eusses 
à reprendre pied sur les terres du Daghestan. 

Si Kasi-MouUah avait vécu un an de plus, ou si 
l'imam Schamyl s'était saisi un an plus tôt du sceptre 
qu'il a tenu depuis ce temps d'une main si ferme, la 
situation aurait pris une tout autre tournure dans le 
Daghestan. Mais il en advint autrement : à l'appel 
d'Hadshi-Mourad une forte armée russe pénétra en 
Avarie; les gorges et défilés d'alentour furent occupés. 
Les points importants furent fortifiés ou munis de 
garnison ; et la diplomatie russe s'en mêlant, les me- 
naces, les présents et les promesses de toute sorte 
réussirent à gagner à sa cause une grande partie des 
tribus les plus hostiles. La mort d'Hamsad-Beg et la 
défection d'Hadshi-Mourad abattirent extrêmement 



o20 CHAPITRE VllI. 

les partisans du terrible mourschide; ses ennemis, 
au contraire , n'en devinrent que plus forts et plus 
audacieux. 

Schamyl, dont cette troisième période retrace la vie 
et la domination, et termine cette esquisse, eut des 
difficultés inouïes à surmonter. 



CHAPI-TEE IX, 



L'imam Schamyl. ^ 



k«» 



Cette notice est extraite du journal de Tun des 
officiers russes les plus distingués, qui vécurent assez 
longtemps au Daghestan , au milieu du tumulte des 
armes, pour s'initier à merveille au langage, aux 
mœurs et aux usages des peuples de ce pays de mon- 
tagnes encore si sauvage. Il a donc servi en grande 
partie au texte des pages suivantes. 

€ Lorsque nous suivons d'un œil attentif et impar- 
tial les phases de la guerre dans le Daghestan, et que 
nous pesons les chances réciproques des Russes et des 
montagnards, il nous est impossible de refuser à 
Schamyl toute l'admiration qu'inspire son génie. Nous 
reconnaissons d'une part l'avantage d'une position 
plus favorable ; de l'autre, celui de la discipline et de 
forces bien supérieures. Et cependant il est avéré que 
nos pertes régulières dans cette guerre sanguinaire 
furent plus fortes en quelques années que ne l'avait 
jamais été l'armée de ce grand capitaine. Non-seule- 

' La proDODciation véritable de ce nom est Schamovyl. 



S22 CHAPITRE IX. 

ment il tint, huit ans durant^, la campagne contre 
nous, qui avions Tavantage du nombre, à la tête 
d'une petite troupe de gens recrutée des éléments les 

plus divers. Mais il sut encore étendre, pendant ce 
temps, son pouvoir et son crédit, et sortir plus ter- 
rible de chaque nouveau combat. » 

Où le fer se durcit sous les pesants marteaux, 
Le faible verre éclate et se brise en morceaux. 

Schamyl, le prophète, nom par lequel le désignent 
ses belliqueux mourides et mille fois répété dans les 
chants populaires du Daghestan, naquit à la fin du 
siècle dernier (1797) à l'aoul d'Himry, territoire des 
Koissouboulinîens, où son prédécesseur Ghasî-Mou- 
hammed (Kasi-MouUah) , également célèbre, reçut et 
perdit la vie. 

Schamyl, rapportent les vieillards d'Himry, se dis- 
tingua, dès sa plus tendre enfance, de ses camarades 
par un extérieur grave et taciturne, par une volonté 
inflexible, par son ardeur à l'étude, par son orgueil 
et son esprit dominateur. Il s'efforçait d'assouplir et 
de fortifier par toutes sortes d'exercices son corps 
naturellement chétif. Lorsqu'un autre que lui rem- 
portait le prix aux jeux de tir ou de course en usage 
parmi les jeunes gens du Daghestan, son visage se 
contractait involontairement, et il ne reparaissait 

souvent en public qu'au bout de plusieurs semaines, 
honteux et furieux de s'être laissé vaincre. Des nom- 
breuses anecdotes qui circulent sur le compte de notre 

* J'écrivais cela dans les premiers mois de Tannée 1842. 



l'iman sohamyl. 523 

héros, dans sa jeunesse, il en est une qui peut trouver 
place ici. 

Enfant, il admirait déjà les œuvres de la nature 
avec enthousiasme, et il avait coutume, pendant la 
belle saison, de gravir chaque soir, au coucher du 
soleil, les roches nues d'Himry dont la mâle splen* 
deur exerçait un charme magique sur sa personne. 
Le plus haut de ces rochers, aux contours dentelés 
et bizarres, s'élève menaçant au sein d'une forêt im- 
mense ; tout à côté se trouve une vaste étendue de 
terrain inculte, pour ainsi dire brûlé. Ce désert, 
auquel se rattachent une foule d'antiques et terribles 
légendes, est bien connu et révéré dans le Daghes- 
tan. Les habitants de Faoul racontent que souvent, 
la nuit, des flammes sortent de terre, qui répandent 
leur clarté bien au delà des montagnes d'Himry*. 
C'est alors que Simourg, au dire de la légende, cet 
oiseau géant blanc de Salomon qui trône depuis des 
milliers d'ans dans le Kaf-Dagh (Caucase), dirige son 
vol vers ces rochers, et que le bruit de ses ailes semble 
autant de hurlements et de gémissements lamen- 
tables qui sillonnent les nues. Les péris, ces hôtesses 
bienheureuses du Dshînnistan, le royaume des fées, 
dansent en rond dans les airs autour de ces flammes 
lumineuses. C'est en ce lieu sacré, où nul n'osait s'a- 
venturer après le coucher du soleil, que Schamyl s'a- 
bandonnait seul à ses rêveries et à son imagination 

< On ne saurait trouver d'autre explication natureUe à cette 
légende, qu'en supposait la réunion d'une certaine quantité de 
sources de napfate sur ces terrains et dans les environs. 



o24 CHAPITRE IX. 

romanesque, souvent jusque fort avant dans la nuit. 
Un jour plusieurs de ses camarades, offensés de quel- 
ques propos railleurs et hautains de sa part, convinrent 
d'en tirer vengeance. Ils se cachèrent et l'attendirent 
à un endroit où il devait passer au retour de sa pro- 
menade habituelle; dès qu'ils l'aperçurent, ils se jeter 
rent sur lui avec fureur. La lutte fut vive et Schamyl 
dut nécessairement céder au nombre. Outre des con- 
tusions à la tête et aux bras , il fut assez dangereuse* 
ment atteint au bas-ventre. Lorsqu'il regagna son 
logis, il était affaibli par ime grande perte de sang; 
néanmoins il pansa lui-même ses blessures de son 
mieux, et se fit apporter secrètement des herbes cura- 
tives par une vieille femme. Il garda le lit plusieiurs 
semaines , et ne confia à qui que ce fût la véritable 
cause de sa maladie : il était honteux d'avouer qu'il 
avait été battu. Son vénérable maître, le sage moul- 
lah Dshelal-Eddin, l'ayant vivement pressé, sur- 
prit seul son secret. Schamyl devait à ce savant 
les premières notions des vastes connaissances qu'il 
acquit dans la littérature arabe, et le mouUah joue 
un rôle important dans la carrière du héros de notre 
histoire. Il était le seul auquel Schamyl témoignât de 
la déférence et de la soumission, le seul qui pût se 
vanter de posséder entière la confiance du jeune opi- 
niâtre. Il profita de l'ardeur de son élève pour lui 
inculquer de bonne heure l'étude du Coran et celle 
des philosophes arabes. Ses récits, tirés de la vie des 
anciens héros de Tislamisme, tendaient à enflammer 
pour les belles actions Timagination de Tadolesceut, 



l/lMAM 8CHAMYL- 525 

Il était zélé partisan du soufisme ; son amour-propre 
fut flatté de posséder un écolier pour ainsi dire né 
soufi, et il s'efforça de fortifier toujours davantage 
chez Schamyl ce penchant naturel vers cette secte si 
répandue. 

Dshelal Eddinvit encore aujourd'hui, il est fort âgé, 
et Schamyl l'entoure d'une vénération vraiment tou- 
chante. 

Schamyl est de taille moyenne, ses cheveux sont 
blonds, ses yeux gris sont ombragés d'épais sourcils 
bien arqués, son nez régulier a de la noblesse et sa 
bouche est petite. Il se distingue des gens de sa tribu 
par la blancheur et la finesse de sa peau. La forme élé- 
gante de ses mains et de ses pieds est également re- 
marquable. L'immobilité apparente de ses bras en 
marchant indique un caractère concentré. Son main- 
tien est digne à tous égards et plein de distinction. 
Parfaitement maître de lui, il exerce sur tous ceux qui 
l'approchent un pouvoir muet. L'inaltérable impassi- 
bilité de ses traits froids comme le marbre ne se dé- 
ment pas même à l'instant du plus grand danger. Il 
prononce un arrêt de mort avec le même calme qu'il 
présente, après le combat le plus acharné, le sabre 
d'honneur au plus brave mourideMl ne laisse paraître 
aucun signe de colère ou de vengeance, bien qu'il s'en- 

I Le sabre d'honneur, porté au cdté droit» tandis que la schaschka 
ordinaire l'est au côté gauche, remplaçait autrefois pour Schamylles 
décorations. Depuis quelque temps ces dernières ont également été 
introduites. 



626 CHAPITRE IX. 

tretienne avec des traîtres ou des criminels, dont il a 
résolu la perte. Il ne se considère personnellement 
que comme Finstrument d'une volonté supérieure, et 
prend, selon renseignement des soufis, toutes ses pen- 
sées et ses déterminations pour des inspirations directes 
de Dieu. Sa parole a autant de verve et est aussi en- 
traînante que son extérieur en impose et commande le 
respect. « Il jette des flammes par les yeux et sa bou- 
che sème des fleurs, » me disait Bersek-Bey, qui l'hé- 
bergea plusieurs jours après la défaite d'Achoulgo. 
Schamyl demeura quelque temps chez les princes des 
Dghigèthes et des Oubyches, pour exciter les^ tribus de 
la mer Noire à la révolte contre les Russes. Il a cin- 
quante-huit ans maintenant, mais il est encore plein 
de vigueur et de santé ; cependant on prétend quHl 
souffre depuis plusieurs années d'une ophthalmie, qui 
s'aggrave toujours de plus en plus. La lecture du Co- 
ran, le jeûne et la prière remplissent le reste du temps 
que lui laisse la direction des affaires. En dernier lieu, 
il prit rarement part en personne aux combats, et seu- 
lement dans les rencontres sérieuses. 

La Revue littéraire étrangère, feuille très-savam- 
ment rédigée, traçait cette année (fin janvier 1854), 
un excellent portrait de Schamyl, emprunté à quelque 
écrit russe sous le tilre de : Schamyl et sa mère *. 



* Le rédacteur de la Revue littéraire étrangère raccompagnait, en 
outre, de cette remarque : « Récit de KasKaai» à un officier russe, 
qui dit l'avoir entendu rapporter par Moullah-Schaickt Tan des plus 
intime» mourideft de l'imam. » A cette occasion nous ferons obser* 
ver que Schamyl jouit, par exception, d'une certaine popularité 



l'imam schamyl. 527 

Nous copions l'article en entier, parce qu'il porte jus- 
que dans les plus petits détails le cachet de la vérité et 
nous donne du caractère de Schamyl et de la situation 
intérieure du Caucase un aperçu instructif : 

a En 1843, les habitants de la grande et de la pe- 
tite Tschetschnja, pressés de tous côtés parles troupes 
russes, n'espérant aucun secours des communes les- 
ghiSj se décidèrent à adresser une requête à Schamyl. 
Ils le suppliaient de leur envoyer assez d'hommes pour 
les mettre non-seulement en état de défense, mais en- 
core à même de chasser les Russes du pays des Tschet- 
schenzes, où ils avaient élevé le fort de Wosdwishensk 
et où ils paraissaient vouloir s'installer sérieusement; 
ou bien, si cela lui était impossible, de les autoriser à se 
soumettre aux autorités russes, puisqu'ils manquaient 
de tout pour prolonger la défense. 

« On s'enquit vainement d'une personne qui voulût 
bien se charger d'une mission aussi épineuse, car énon- 
cer cette proposition à Schamyl n'était rien moins que 
risquer sa vie. Les Tschetschenzes se virent donc obli- 
gés de confier au sort le choix de cette députation, et 
il tomba sur quatre habitants du village de Gounoi. 

« 

chez les Russes, ce qui prouve le prestige que ce célèbre capitaine et 
prophète exerce même sur ses adversaires. Ainsi nous lûmes, il n'y 
a pas longtemps, dans un journal russe, une sorte de parallèle entre 
Ahi-eUKadér et notre Schamylt qui donnait It juste titre à ce dernier 
la préférence, à cause de son énergie plus grande, de son caractère 
plus inaltérable et des ressources infinies de son intelligence. On l'a 
même mis en scène sur le théAtre de Tiflis, où il remplit l'office du 
Deus ex machina^ qui, grâce à l'effroi qu'inspire son nom, amène la 
catastrophe inévitable de la comédie : le consentement du père 
inflexible à l'union finale du couple amoureux. 



328 CHAPITRE IX. 

L'orgueil du sauvage défend au Tschetschenze de lais- 
ser paraître aucun sentiment de crainte, lors même 
que ses jours sont le plus exposés. Les délégués accep- 
tèrent donc leur mandat sans hésiter, et ils s'engagè- 
rent vis-à-vis du peuple à rapporter la promesse de 
l'imam de les aider efficacement dans^leur lutte contre 
les Susses, ou son consentement à leur soumission 
envers leur puissant ennemi. 

Les Gounoiens entreprirent donc résolument leur 
voyage ; mais plus ils approchaient de Dargo, et plus 
la voix de la conservation s'élevait intérieurement, 
pour leur démontrer le péril de la mission dont ils 
étaient chargés. Ils tinrent plusieurs conseils entre 
eux pour se consulter sur le meilleur mode à suivre, 
sans toutefois arriver à une solution qui leur offrît 
quelque chance de réussite. Enfin, le plus âgé, l'ha- 
bile Tschetschenze ïepi, se tourna vers ses compa- 
gnons : « Le peuple en général, vous le savez, leur 
dit-il , et même les mourides les plus chers au puis- 
sant imam ne se hasarderaient pas impunément à 
prononcer le mot de soumission ayao giaours. Quel sort 
pensez-vous donc que Schamyl nous réserve, si nous 
avions la hardiesse de l'aborder avec cette parole sur 
les lèvres? Il ne manquerait pas de nous faire immé- 
diatement couper la langue, crever les yeux ou tran- 
cher la tête ; et tout cela sans aucun profit pour notre 
peuple et au grand détriment de nos familles. Voici 
ce que j 'ai imaginé pour éviter de courir à une perte 
assurée et atteindre, en partie du moins, le but que 
nous nous proposons. » 



l/lMAM SCHAMYL. o20 

— « Parle, parle ! » s'écrièrent tout d'une voix ses 
compagnons, 

— € Ecoutez donc ! poursuivit Tepi; je sais positi 
vement que Schamyl, qui n'écoute les conseils de per- 
sonne, porte à sa mère une telle affection, qu'il accom- 
plit ses moindre* désirs par amour pour elle comme les 
commandements du divin Coran. Son intervention a 
souvent arraché des condamnés à la mort, des gens 
qui avaient été dépouillés lui durent la restitution de 
leurs biens, et, dans les plus terribles accès de sa co- 
lère, d'un mot, d'un regard suppliant cette femme 
remarquable ramène tout à coup Schamyl à la douceur 
de Tagneau. Une foule de pétitionnaires entourent 
journellement la sakla de leur excellente protectrice, 
et dès qu'elle se charge d'une affaire, le succès est in- 
faillible. Pourquoi ne lui présenterions-nous pas notre 
requête? C'est un moyen sûr et sans danger de 
réussir. J'ai un kounak (hôte) à Dargo, Hassim- 
Moullah, qui ne se refusera pas à nous introduire 
auprès de la mère de Timam, et le reste dépendra de 
l'impression que produira sur elle le rapport que nous 
lui ferons de la triste position dans laquelle se trouve 
le peuple Tschetschenze. » 

La proposition de Tepi, digne d'un j5n diplomate, 
fut accueillie avec joie par ses compagnons ; les vifs 
tourments qui les avaient obsédés disparurent, et, l'es- 
poir et la gaieté revenus, les quatre délégués se rem iront 
en marche vers l'aoul. Ils se rendirent aussitôt à la de- 
meure d' un Lesghis qu'ils connaissaient, décidés à récla- 
mer immédiatement les bons offices de Moullah-Hasçim. 

34 



530 CHAPITRE IX. 

Les habitants du Caucase savent fort bien que 
Targent joue le rôle principal dans les négociations 
diplomatiques avec les personnes influentes. En con- 
séquence, les députés avaient été pourvus à leur dé- 
part pour Dargo de boui*ses bien garnies de pièces 
d'or et d'argent; le peuple en masse y tivait contribué. 
Ils résolurent d'offrir à MouUah-Hassim, à titre de 
raison persuasive, 30 toînans (onze cent vingt-cinq 
francs) en brillantes demi-impériales. Et le soir même 
Tepi alla le trouver muui de cette somme. 

Hassim accueillit son ancien kounak avec une joie 
sincère et lui servit, selon V usage lesghis, de la bousa 
(sorte de boisson enivrante), du mouton bouilli et de 
la gi'aisse de kourdjouk fumé fondue sur le feu. Les 
deux amis, étendus sur les coussins d'étoffe de la 
Siikla, énuméraient les prouesses de jeunes années 
enfuies depuis longtemps, et petit à petit ils en vin- 
rent à causer des affaires du moment. Tepi, en fin 
politique, s'efforça d'amener le plus adroitement pos- 
sible l'objet secret de sa pensée sur le tapis. Mais à 
peine eut-il laissé entrevoir le but et le motif de son 
voyage, qu'Hassim devint soucieux et se refusa posi- 
tivement à prendre aucune part à cette démarche. Il 
ajouta que la mère de Schamyl, quoique femme, com- 
prendrait parfaitement le sacrilège dont les bons 
croyants se rendraient coupables, en agissant contre 
les enseignements du Coran, s'ils consentaient à se 
soumettre au pouvoir des giaours. « Non! s'écria- 
t-il avec chaleur, vos Tschetschenzes sont indigner 
de porter le nom d'adorateurs du glorieux Prophète, 



l'imam schamyl. 531 

s'ils sacrifient leur salut éternel à leur repos d'ici- bas. 
A peine excuserait- on chez de faibles femmes la pro- 
position dont vous Êtes chargés pour notre illustre 
maître. Du reste, vous ne la lui aurez pas pins tôt 
énoncée que votre témérité recevra son châtiment. Le 
chemin de vos criminels compatriotes vous sera fermé 
désormais, et la nouvelle de votre fin misérable arri- 
vera seule jusqu'aux frontières de la Tschetschnja. » 

L'expérience avait appris à Tepi que les principes 
rigides et les scrupules religieux de son ami seraient 
facilement vaincus, dès qu'il aurait fait jouer les res- 
sorts de son intérêt personnel. Il écouta donc tran- 
quillement sa semonce, ouvrit ensuite lentement son 
bechmet et laissa roulera terre les luisantes impériales 
aux pieds d'Hassim : «Mes compatriotes, dit-il avec 
un sourire mielleux, savent reconnaître les services 
du sage Ilassim, et ils lui envoient ce léger présent en 
témoignage de leur respect et de leur sincère dévoue- 
ment. » L'éclat de l'or dissipa en un clin-d'œil les 
nuages accumulés sur le front du moullah, son regard 
rayonna, un joyeux sourire hérissa sa moustache 
grise, et sa main gauche palpa involontairement l'or 
amoncelé. Il tendit 4'autre au Tschetschenze, qui 
remarqua avec une satisfaction secrète le changement 
favorable que le pouvoir magique du précieux métal 
avait opéré sur son kounak. 

« Ainsi, tout espoir est perdu pour nous? reprit 
malicieusement Tepi après une courte pause. Je 
conclus de tes paroles, cher ami, qu'il ne nous reste 
plus qu'une chose h faire : c'est de retourner h la 



S3â CHAPITRE IX. 

Tsclietschnja et de rempoi-ter avec nous les deux cent 
trente toinans en or et en argçnt que nous apportions 
eu présent à la mère de rimam, qui, nous Tespérions 
hautement, intercéderait en notre faveur. » 

MouUah-Hassim, en entendant prononcer un chiffre 
aussi élevé, redoubla d^attentions pour son ancien 
hôte. • Ne te hâte pas trop ! lui dit-il de Tair le plus 
affable. J'ai peut-être interprété faussement la situa- 
tion et les vœux de la nation tschetschenze ? Peut^tre 
me suis-je laissé emporter trop loin par mes devoirs 
de mouUah? Précise une fois encore l'objet spécial de 
ta présence en ces lieux, et nous verrons sll y a moyen 
de vous venir en aide. L'influence de la mère de 
Schamyl sur son fils est prodigieuse ; il lui obéit 
presque toujours aveuglément. Sa bienveillance à mou 
égard et les deux cents toraans que vous hii offrez en 
cadeau la décideront assurément à s'employer pour 
vous. Je dis deux cents tomans, qui sont un chiffre 
rond plus présentable à une personne de ce rang; 
quant aux trente autres tomans, tu peux me les re- 
mettre à moi personnellement. » 

Le rusé Tepi dissimula un sourire d'ironie qui courait 
sur ses lèvres à cet aveu désintéressé, et se croisant 
les bras sur la poitrine, il recommença le récit précé- 
dent. Après avoir retracé les malheurs de son peuple, 
il se plaignit des dévastations des Russes, qui éclair- 
cissaient toujours davantage leurs forêts, le seul abri 
des habitants de la plaine. Il rappela la supériorité 
des forces ennemies, l'effet destructif deleur artillerie^ 
et conclut par démontrer l'importance qu'on devait 



l'imam schamyl. 533 

attacher au fait que le gouvernement ini?se accordait 
aux peuples asservis le libre exercice de leur religion, 
et ne les contraignait nullement à renoncer aux pré- 
ceptes de rislamisme. «Je comprends, je comprends, 
ami! repartit Hassim en • soupirant, les Tschet- 
schenzes qni vivent dans la plaine, partout cernés par 
les Russes , ressemblent à Toiseau captif qui frappe 
en vain des ailes contre les barreaux de sa cage , et 
s'accoutume à la fin à son triste sort. Le grand Pro- 
phète , à mon avis , * ne saurait lui-même blâmer les 
Tschetschenzes s'ils se soumettaient aux giaours, 
puisque c'est indépendant de leur volonté et que les 
circonstances seules les obligent à cette dure nécessité. 
Ainsi, qu'Allah me vienne en aide, je me charge de 
votre affaire; je parlerai demain à la khane-mère, qui 
vous recevra sans doute le soir, toi et tes compagnons. » 

Tepi, rassuré par cette promesse, quitta Hassim 
vers minuit et courut annoncer l'heureuse nouvelle à 
ses camarades, que la crainte et l'espérance avaient 
tenus en éveil jusqu'à son retour. 

Le raouUah tint fidèlement parole. Le jour suivant 
et deux heures avant le coucher du soleil, les députés 
furent introduits auprès .de la mère de Schamyl. Elle 
accepta gracieusement les deux cents tomans qu'ils 
lui offrirent, ccouta attentivement et avec tous les 
signes du plus vif intérêt le rapport des infortunes des 
habitants de la plaine, et promit d'attirer sur eux la 
sollicitude de son fils. Elle congédia les Tschetschenzes 
avec l'ordre de demeurer à Dargo et d'attendre sa 
décision. 



334 < UAFITKE IX. 

La mère de Sçhamvl passe aiix yeux dtrs Le-ghîs 
[>our la plus magnanime et la plus vertueuse des 
femmes; et cependant, malgré toutes ses qualités, 
elle n'a pas su se prémunir entièrement contre une 
passion commune à ces montagnards, — celle de la 
cupidité. On s'explique donc aisément que To&e des 
deux cents tomans et la promesse des députés de dou* 
bler cette somme en cas de réussite, excitèrent en 
elle le désir immodéré de donner tout à la fois aux 
Tschetschenzes une preuve de sa bienveillance et de 
son pouvoir. £lie se rendit le soir même dans l'appar- 
tement de son fils, qu'elle trouva, le Coran à la main, 
entouré d'un certain nombre de mourides qu'il était 
sur le point d'envoyer vers les Meclitoulinsiens et les 
Avares, pour les exciter à la révolte. La visite de la 
khane, qui n'était point initiée aux secrets politiques 
de Schamyl, le contraria vivement; elle ne se décon- 
certa pas néanmoins et le pria de l'écouter sur-le- 
champ. 

« Ne serait-il pas possible de remettre cet entre- 
tien à un autre moment, ma chère mère ? demanda 
Schamyl respectueusement, malgré l'extrême déplaisir 
qu'il ressentait. 

— « L'affaire qui m'amène auprès de toi, répartit 
la khane résolument, ne souffre pas une minute de 
retard et me cause bien du tourment ; pour le repos 
de ta mère, ne repousse pas sa prière. » 

Le visage de Schamyl s'assombrit de plus en plus : 
« C'est bien! dit -il d'un ton grave, je consens à 
suspendre un important travail par égard pour toi ; 



l'imam âCHAMYL. 535 

mais je me^plais h croire que l'objet de ta demande 
est à la hauteur d'un aussi grand sacrifice. « 

La mère et le fils demeurèrent seuls. Leur entretien 
se prolongea jusque fort avant dans la nuit. L'on 
ignore encore aujourd'hui ce qui se passa entre eux ; 
mais le lendemain Hassim, à son entrevue avec l'ho- 
norable femme, lui trouva les yeux pleins de larmes 
et son front pâle empreint d'une profonde tristesse. 
• J'ai entrepris une chose au-dessus de mes forces! 
s'écria-t-elle d'une voix émue ; mon fils même n'ose 
résoudre de son autorité privée la question de la sou- 
mission des Tschetschenzes aux giaours. 11 est allé 
visiter la mosquée et y attendre, dans le jeûne et la 
prière, l'instant où le grand Prophète lui fera con- 
naître directement sa volonté, » 

En effet Schamyl s'était enfermé dans la mosquée; 
auparavant il avait ordonné à tous les habitants de 
Dargo de se réunir sur la grande place qui l'envi- 
ronne, et d'y demeurer continuellement en prières 
jusqu'au moment où il franchirait les portes du temple. 
Cette mesure reçut aussitôt son exécution ; le peuple 
s'assembla en foule au lieu désigné, et l'air retentit 
bientôt de ses clameurs plaintives. On se demandait 
réciproquement la cause d'un fait si extraordinaire , 
mais nul ne la connaissait. Chacun interprétait cette 
question à sa manière, et l'attente d'un grand miracle 
était générale. Moullah-Hassim et les infortunés en- 
voyés de la Tschetschnja savaient seuls ce dont il 
s'agissait; ils attendirent en silence et dans la per- 
plexité l'issue des événements. 



Un jour et une nuit se passent ainsi : Schamyl ne 
parait pas. Vingt-quatre heures s'écoulent encore et 
la porte de la mosquée reste toujours close. Les ha- 
bitants de Dargo« épuisés par les veilles et les prières* 
voient le soleil se lever pour la troisième fois. Leurs 
lèvres desséchées ne profèrent plus que des sons 
rauques ; beaucoup sont tombés évanouis ; des mur- 
mures parcourent les rangs éclaircis par la faim et 
le manque de sommeil. La mosquée s'ouvre enfin et 
Schamyl en sort, le visage pâle v** les yeux rougis 
par les pleurs. Il fait signe à un mouride de s'appro- 
cher, et lui glisse un ordre à Toreilte ; celui-ci dispa- 
rait aussitôt dans la foule. Le grand imam monte 
alors lentement et sans mot dire sur la terrasse de la 
mosquée, suivi de deux autres mourides. 

Un morne silence, procurseur de toute eflfroyable 
tempête f règne aussi loin que s'étend la vue ; tout à 
coup la foule compacte est mise en mouvement : le 
mouride envoyé par Schamyl se fait jour au travers. 
Derrière lui s'avance d'un pas incertain et enveloppée 
de sa blanche tschadra (sorte de voile) la mère du re- 
doutable imam. Deux mouUahs Tamènent sur le toit 
de la mosquée en présence de son fils. Schamyl se re- 
cueillit quelques minutes, puis, levant ses yeux hu- 
mides vers le ciel : 

« Grand Prophète! dit-il à voix basse, tes or- 
dres sont sacrés et inviolables. Que la justice suive 
son cours pour l'exemple de tous les adorateurs du 
saint Coran. » 

Se tournant ensuite vers le peuple, il reprit d'uu 



l/lMAM SCIIAMYL. o37 

ton plus élevé : « Habitants de Dargo, j'ai une af- 
freuse nouvelle à vous apprendre. Les Tschetschenzes 
méconnaissent leurs devoirs de fidèles croyants, et 
ils oublient le serment qu'ils ont prêté à la face d'Allah 
et de son prophète : dans leur coupable pensée ils ont 
l'ésolu de se soumettre aux giaours. Leur impudence 
est poussée si loin, qu'ils ont envoyé des délégués à 
Dargo avec la mission d'obtenir mon consentement, 
Ceux-ci avaient si bien conscience de leur exécrable 
démarche, qu'ils «nt craint de se présenter devant 
moi et se sont adressés à ma malheureuse mère. 
Faible comme le «ont les femmes, elle céda à leurs 
prières et entreprit de me disposer en faveur de 
ces infidèles Tschetschenzes. Ses discours pressants, 
mon dévouement aveugle pour elle m'enhardirent 
jusqu'à invoquer Mahomet, le favori de Dieu, et à lui 
demander de me faire connaître sa volonté. Et là, en 
votre présence, aidé de vos prières, j'ai imploré trois 
jours et trois nuits de suite, dans un long jeûne et 
dans les prières, la décision du Prophète. Il m'a 
honoré d'une réponse, mais jugez de ma douleur à 
cette communication ! Allah exige que le premier qui 
m'apporta l'injurieuse requête des Tschetschenzes 
soit puni de cent coups de fouet. Et c'est — hélas! 
— ma mère. » 

En entendant prononcer son nom, la pauvre vieille 
femme poussa un cri lamentable; mais Schamyl, 
fidèle observateur des commandements d'Allah et du 
Prophète, demeura inflexible. Au signal qu'il donna, 
les mourides se saisirent de la tschadra de la mal-* 



â38 CiUFlTKE IX. 

heureuse victime, lui lièrent les mains, et le fils, si 
soumis jusqu'à ce jour, devint le bourreau de sa mère. 
Au cinquième coup la patiente perdit connaissance, 
sa tcte se pencha sur sa poitrine, et Schamyl, ému 
d'un pareil spectacle, laissa échapper de sa main 
l'instrument de martyre pour se jeter auz pieds de sa 
mère. 

Le profond silence qui avait régné jusqu'alors 
fut interrompu par les sanglots de la multitude en- 
tière ; beaucoup tendaient leurs mains suppliantes 
vers la mosquée, demandant la grâce de celle qu'ib 
nommaient leur excellente bienfaitrice. 

£n ce moment Schamyl se relève tout à coup. A la 
surprise générale, ses traits ne conservent plus la 
moindre trace de désespoir. Ses yeux brillent, au 
contraire, de l'éclat d'un triomphe inexplicable. 11 se 
redresse, tourne son visage illuminé vers le ciel, et 
dit d'une voix solennelle : c II n'y a qu'un Dieu, et 
Mahomet est son prophète ! puissances célestes ! 
qui avez exaucé ma fervente prière, vous me permet- 
tez de recevoir le reste des coups auxquels ma mère 
était condamnée. Je les accepte avec joie, et comme 
un témoignage inestimable de votre grâce. » Et, le 
sourire sur les lèvres, il se dépouilla de sa rouge 
tschouscha, il ôta son bechmet et présenta à deux de 
ses mourides de gros fouets de Nogais, en leur or- 
donnant de le frapper quatre-vingt-quinze fois. Il 
ajouta que si l'un d'eux venait à manquer de zèle 
dans l'accomplissement de la volonté divine, il le 
percerait lui-même de son handschiar. 



l'imam scuamïl. 530 

Juîitement eliVaycs de cette tnenace, les mourides 
couvrirent le dos de leur illustre maître de quatre- 
vingt-quinze lanières sanglantes, sans qu'il fit pa- 
i*aître le plus léger signe de douleur. La barbare 
opération terminée, il revêtit tranquillement ses ha- 
bits, descendit lestement du haut de la mosquée, et, 
s'avançant au milieu de la foule on ne peut plus sur- 
prise de Vétrange événement dont elle venait d'être 
témoin : « Où sont les méchants, demauda-t-il d*une 
voix parfaitement calme, qui ont valu à ma mère 
rhorrible châtiment qu'elle a subi? Où sont les en- 
voyés de la Tsohetschnja? 

«—Les voici ! les voici ! s'écrièrent de nombreuses 
voix, et, en un clin-d'ceil, les malheureuses victimes 
furent traînées aux pieds de Schamyl. Les assistants 
ne doutaient pas qu'un horrible supplice ne fût 
réservé aux quatre Tschetschenzes. Quelques mou* 
rides tiraient déjà leur sabre pour être prêts, au 
premier ordre de l'imam, u exécuter son arrêt. Les 
Tschetschenzes, le visage dans la poussière, murmu- 
raient, en attendant la mort, les prières des agoni- 
sants d'une voix éteinte, et n'osaient pas même re- 
dresser la tête pour implorer un pardon impossible. 
Mais Schamyl les releva lui-même et les engagea k 
se rassurer; il mit un terme a cette scène en leur 
adressant les paroles suivantes, qui jetèrent l'assem- 
blée dans un étonnement indicible : « Retournez dans 
vos foyers et rapportez a votre peuple, en réponse à 
É^a demande irréiiéchie, tout ce qu'ici vos yeux ont 
vu et vos oreilles entendu! » 



510 CHAPITRE IX. 



Malgré une activité presque surhumaine, le ré- 
gime que suit Schamyl est extrêmement rigide. Quel- 
ques heures de sommeil lui suffisent; parfois il veille 
des nuits entières sans que le jour suivant il laisse 
paraître la moindre fatigue. H est sobre, et l'eau est 
son unique boisson. Par un contraste singulier, il s'est 
fait construire par des déserteurs russes une maison à 
deux étages dans le goût moscovite. Il a plusieurs 
femmes, selon la coutume musulmane; il en avait trois 
en 1844. Sa favorite, Dour Haremem (la perle du 
harem), était une Arménienne d'une beauté accom- 
plie. 

Schamyl, dès le début de Kasi-Moullah, fut l'un de 
ses plus fervents mourides, et il jouissait de la con- 
fiance illimitée de ce chef fanatique. Au célèbre com- 
bat d'Himry, où Kasi-Moullah trouva la mort, il ne 
l'abandonna pas un seul instant. Il se battait encore à 
ses côtés, lorsque la victoire était déjà décidée en fa- 
veur des Russes, et il le défendit en lui faisant un rem- 
part de son corps. Kasi-Moullah ne succomba que lors- 
que Schamyl, frappé lui-même d'une balle et percé d'un 
terrible coup de baïonnette , tombait évanoui aux 
pieds de son maître. Après sa mort héroïque, Kasi- 
Moullah, nous l'avons vu, fut vénéré comme un saint 
parle peuple, qui reporta en grande partie cette vénéra- 
tion sur Schamyl, le confident le plus intime du mour- 
schide, qu'il avait servi fidèlement jusqu'à la fin. 

On se souvient que le premier mourschide, Moul- 
lah-Mouhamnied, appela Ilamsad-Beg, néàGotsatl, 
en Avarie, à succéder à Kasi-Moullah. Schamyl jouît 



LIMAM SCHAMYL. o41 

également de beaucoup d'influence et de considération 
sous la domination d'Hamsad-Beg. C'est lui qui, dit- 
on, conseilla à Hamsad-Beg d'exterminer la famille 
entière des khans de FAyarie, toute portée pour la 
Eussie. Hamsad-Beg resta si peu de temps à la tête 
des mourides et son nom est si rarement cité de nos 
jours, qu'en général l'on fait immédiatement succéder 
Schamyl, par erreur, àKasi-Moullah. Aussi le bruit 
courut-il, dans le Caucase, que Schamyl tombait éga- 
lement mort à ses côtés frappé de deux balles. Mais 
Allah lui aurait rendu l'existence, et, lorsqu'après la 
bataille, les mourides mis en fuit« se réunirent de 
nouveau pour la première fois en conseil ayec l'inten- 
tion d'élire un nouveau chef, Schamyl se serait sou- 
dain oôert à leurs regar<Js. Ayant alors dépouillé son 
habit, il aurait désigné de la main les blessures 
béantes qu'il portait à la poitrine ; quoique les balles 
eussent pénétré fort ayant dans les chairs, le sang 
avait cessé de couler. Aux yeux de tous cet homme 
était marqué du doigt d'Allah ; l'incertitude de leur 
choix était levée, puisqu'il rappelait Schamyl du 
sein des morts, afin qu'il régnât sur les vivants. 

Le mourschide MouUah-Mouhammed atteignit un 
grand âge, et mourut avant qu' Hamsad-Beg périt vic- 
time de la conjuration d'Osman et d'Hadshi-Mourad ; 
il n'existait plus alors de mouride pour élire et sacrer 
le nouveau chef. Le soin de cette élection revenait de 
droit au peuple en cette occurrence diflBicile. Parmi 
les nombreux et cupides mourides qui se disputaient 
la succession, Schamyl et Taschaw-Hadshi étaient 



312 CHAPITRE ÎX. 

les concxirrents les plus puissants et les plus redoutés. 
Ce dernier, grâce à son adresse et à ses manières 
flatteuses, avait ])our lui la plus grande partie de Tar- 
mée ; mais Schamyl était protégé par le vénérable 
Dshédal-Eddin, dont les paroles passaient, dans le 
Daghestan, pour autant d'oracles. Le moullah usa de 
son influence et réussit aisément à faire nommer 
Schamyl, son élève favori, capitaine à Tunanimité. II 
était sans contredit le plus digne de prendre le com- 
mandement, et, malgré les qualités et les connais- 
sances de son compétiteur, bien supérieur à tous 
égards. Il s'établit entre les deux prétendants une 
grande inimitié qui entrava longtemps la marche vic- 
torieuse des montagnards; enfin, Taschaw-Hadshî 
reconnut publiquement, en 1837, la suprématie de 
Schamyl . 

Il a été dît dans le cours de cette histoire qu'Hadshî- 
Mourad, après avoir privé Harasad-Beg de la vie, 
s'empara momentanément de la direction des affaires 
en Avarie. Le calme rétabli, il avait invité les auto- 
rités russes à envoyer sur-le-champ à Chounsach un 
gouverneur qui prît possession de TA varie au nom 
de Tempereur. Le baron de Rosen, alors général en 
chef, chargea le lieutenant général Lasskoi de cette 
mission. Celui-ci reçut Tordre d'expulser l'ennemi 
de tout le territoire situé entre Temir-Khan-Schoura 
et Chounsach. Le général s'avança sur Himry, au 
mois d'octobre 1834, avec des forces considérables. 
L'aoul, peu peuplé, était incapable d'une longue résis- 
tance : Ton s'en rendit maître sans peine. Lasskoi se 



l'imam âOHAMYL. 543 

préparait déjà à marcher à de nouvelles conquêtes, 
lorsque Schamyl parut subitement avec ses mourîdes ; 
il reprit Himry d'assaut, chassa les Russes malgré la 
supériorité de leur nombre, et leur fit essuyer un rude 
échec. A la nouvelle de o^tte défaite, Kluke de Kluge-» 
nau * accourut aussitôt de Terair-Khan-Schoura ; il 
pénétra jusqu'à Gotsatl, en Avarie, et renforça ses 
troupes des fugitifs de Lasskoi. Il détruisit tous les 
aouls qui lui résistaient (Gotsatl même fut livré aux 
flammes), et il entra en vainqueur dans Chounsach, 
où il remit le pouvoir (à la condition du protectorat 
russe) au jeune khan Achmed-Mouhammed-Mirza, fils 
d'Arnslan-Khan de Kasikoumyk. Après avoir ainsi 
rétabli Tordre, Kluke de Klugenait revînt à Ternir- 
Khan-Schoura, son quartier général. Depuis ce mo- 
ment les Busses sont toujours restés maîtres de 
TAvarie, ce qui leur procura un avantage incalculable 
dans leurs autres opérations au Daghestan. Ils oc- 
cupèrent une quantité de gorges et de défilés inac- 
cessibles jusqu'alors, assurèrent et facilitèrent leurs 
communications avec les parties du pays déjà anté- 
rieurement soumises. Cependant, à cette époque, ils 
n'appréciaient pas la possession de l'Avarie à sa juste 
valeur; ce n'est que depuis peu qu'ils ont compris 
tout le profit qu'ils pouvaient en tirer. 

La tranquillité qui régna après l'expédition de Kluke 
dç Klugenau en Avarie ne fut, en aucune manière, 



> Kluke dé Klugenau (f), l'un des plus braves généraux de l'armée 
russe circassiennef était Autrichien de naissance. 



Oii CHAflTBE IX. 

le fruit des bons offices de Mouhammed-Myrza on de 
son successeur Acbmed-Khan, de Mechtouli. Hadshi- 
Mourad, alors leur plus dévoue partisan, en fut le 
seul instigateur; il les servit pendant sept années de 
suite avec zèle et un rare bonheur, en cherchant par 
tous les moyens à favoriser leurs intérêts ^. 

Schamyl s'applique de tous ses efforts à atteindre 
le but que se sont proposé ses prédécesseurs, la pos- 
session de r Avarie, afin de pouvoir grouper sur un 
vaste territoire les tribus dévouées éparses, et rendre 
plus difficile aux Kusses la communication avec les 
autres provinces qui leur appartiennent dans le Da- 
ghestan. Malgré ses défaites successives et la terreur 
que l'apparition subite de Kluke de Klugenau répan- 
dit dans le Daghestan, il tenta de nouveau^ en 1835, 
de soumettre TAvarie. Il s'empara de Gotsatl, qui 
venait d*être reconstruit et fortifié, et poursuivit sa 
marche victorieuse jusqu'à Chounsach; mais il fut 
contraint de rétrograder et d'abandoimer tous ses 
avantages acquis, parce que le général Réout arrivait 
en toute hâte à sa rencontre avee une forte armée. 
Une seconde tentative, en 1836, contre l'Avarie ne 
réus^it pas mieux à Schamyl, et ce fut particulière- 
ment la brave résistance des Avares, conduits par 
Hadshi-Mourad , qui en fut cause. Les Avares ne 
pouvaient oublier l'injure faite à leurs souverains; 
ils avaient voue à Schamyl et à ses mourides une 



* Le hasard est parfois singulier : Hadshi-Mourad est maintenant 
le premier naïb de Schamyl et l'ennemi mortel des Kusses. 



l'imam 3GHAMYL. 545 

haine implacable, et toutes les peines que prit ce 
dernier pour les attirer à lui, soit par la ruse, soit par 
la violence, demeurèrent infructueuses. Le motif prin- 
cipal qui faisait échouer alors les projets de Schamyl 
était la scission continuelle qui régnait dans Tarmée. 
Taschaw-Hadshi n'avait pas encore abandonné ses 
prét^itions au commandement suprême, et il voyait 
d'un œil envieux et haineux s'accroître le pouvoir de 
son rival ; aussi ne laissait-il échapper aucune occa- 
sion d'affaiblir le prestige de Schamyl et d'entraver 
tous ses plans. Ces dissensions perpétuelles n'eurent 
jin teime qu'en 1837, où Taschaw-Hadshi se soumit 
volontairement. 

Deux événements importants contribuèrent par* 
ticulièrement au retour du bon accord des troupes et 
à l'extension du pouvoir et de l'influence de Schamyl. 
Le premier fut la terrible défaite qu'il fit essuyer, 
à Aschiltach, au comte Iwelitsch, envoyé pour le com- 
battre (le comte y perdit la vie) ; et le second, l'expé- 
dition du lieutenant général Fesi. 

Le général Fesi, parti de Derbend, marchait con- 
tre Chounsach en traversant le territoire de Dargo, 
avec huit bataillons de troupes régulières et environ 
douze mille hommes de milice des montagnes, tirée 
des provinces russo-daghestanes. Il y bâtit une cita- 
delle, y laissa forte garnison, et lança son armée sur 
l'aoul d' Aschiltach et le château d'Âchoulgo, occupé 
par le brave capitaine Ali-Beg avec un corps d'élite 
de mourides. Ces derniers étaient en trop petit 

nombre pour résister longtemps à l'armée ennemie 

35 



546 CHAPITRE IX. 

qui les pressait vivement. Après plusieurs jours 
d'une défense opiniâtre, Ali-Beg se vit contraint 
d'abandonner la place, s'ils voulaient échapper lui et 
les siens à la famine, attendu que les Russes avaient 
coupé toutes les communications. Il se fraya un pas- 
sage à travers l'ennemi, et se fortifia dans l'aoul 
d'Aschil tach, où il déploya un courage inouï et tint 
tête à des forces bien supérieures aux siennes *. 
Achoulgo tomba au pouvoir des Busses, qui Tincen- 
dièrent et en rasèrent les fortifications. 

Le général Fesi conservait encore sa position devant 
Aschiltach, lorsqu'on l'informa de la défaite du colonel 
Butschkiew qui s'était avancé avec son détachement 
contre l'aoul de Tilitlœ, et qui annonçait l'inévitable 
dispersion de ses troupes s'il ne recevait immédia- 
tement du renfort. Le général leva sans retard le 
siège d' Aschiltach pour venir au secours du colonel 
Butschkiew. Les Russes réunis tentèrent de s'emparer 
de l'aoul de Tilitlœ, où Schamyl avait eu le temps 
de se retrancher. Ce dernier, malgré le petit nombre 
d'hommes dont il disposait, leur opposa une défense 
si brave et si habile, que la moitié du village tomba 
seule entre les mains des Russes. Ceux-ci éprouvèrent 
en cette circonstance de si grandes pertes, que le gé- 
néral crut prudent de cesser pour l'instant les hosti- 
lités et de se fortifier dans la partie de l'aoul soumise. 

i L'on n'oubliera pas l'avantage immense pour les Russes d*iine 
grosse artillerie, qui faisait alors entièrement défaut aux monta- 
gnards. Ce n'est que dans les derniers temps que Schamjl forma un 
petit parc d'artillerie avec les canons pris aux Russes. 



l'imam sohamtl. 547 

Schamyl en fit autant dans celle qui était demeurée 
eu son pouvoir. 

Les mourides étaient aussi enthousiasmés que les 
Busses consternés de cette hardiesse de Schamyl, qui 
osait dresser ses tentes sous les yeux de l'ennemi^ 
séparé de lui par quelques maisons seulement. Le 
bruit courait à cette époque qu'une conjuration contre 
les Busses avait éclaté à Kouba par suite de Tin^ 
fluence toujours croissante de Schamyl. Kaitach, 
Tabassaran et le territoire de Kourin étaient en outre 
sur le point de s'insurger. Ces rumeurs et la mau* 
vaise saison qui approchait décidèrent le général Fesi 
à clore la campagne pour cette année, et à se retirer 
avec les débris de son armée dans ses quartiers 
d'hiver. 

Cependant, pour ne pas terminer ses opérations 
sans le moindre profit après de si rudes peites, il 
entama des négociations avec Schamyl, et le menaça 
de renouveler les hostilités s'il n'acceptait les condi- 
tions qu'on lui proposait. 

D'une autre paît, la détresse de Schamyl était assez 
grande pour qu'il accueillît de bonne grâce toute 
espèce d'arrangement, pourvu que ses ennemis mor- 
tels, les Busses, s'éloignassent. Son orgueil était satis- 
£Ait que des propositions de paix lui vinssent de la part 
des Busses, qui, malgré les atteintes qu'il leur avait 
portées, étaient toujours encore bien supérieurs en 
nombre à ses braves mourides. 

Voici les conditions qui furent stipulées : 

Le général Fesi exigeait que Schamyl se soumit h 



548 CHAPITRE IX. 

l'emperenr par serment, en son nom et en celui de ses 
mourides, et lui fournît des otages, à titre de gage de 
sa fidélité. — ^Schamyl y consentît, à la condition que 
ni Busses ni mourides n'assisteraient à la prestation 
de son serment. Pour en finir, le général, bon gré mij 
gré, fut obligé d'accéder à cette clause deSchamyl, et 
il chargea de ses pouvoirs Mouhammed-Myrza déjà 
nommé et fils d'Arnslan-Khan. L'acte solennel eat 
lieu sur le point culminant de l'aoul, qui séparait 
l'armée russe de celle des mourides. — Ainsi se ter- 
mina la grande expédition de 1837 dans le Daghestan. 
A peine avons-nous besoin de faire observer au 
lecteur attentif que les négociations ici décrites ne 
furent des deux parts qu'une simple comédie, qui fai- 
sait rejaillir un semblant de gloire sur les Russes, et 
procurait aux montagnards des avantages réels. Cette 
comédie se renouvela depuis presque chaque année 
dans le Daghestan. Chaque fois que les Russes n'ob- 
tenaient plus rien de vive force, aussitôt ils enta- 
maient des négociations avec les tribus. Ils étaient 
cependant bien persuadés d'avance que Schamyl (qui 
les considère comme des demi-hommes, comme les 
instruments du malin esprit, comme des pécheurs 
endurcis), leur prêterait volontiers cent serments de 
soumission en un jour, et leur sacrifierait même quel- 
ques otages ; mais à la condition bien entendu que les 
Russes se tiendront à distance et le laisseront libre 
de faire de nouveaux préparatifs d'hostilités. Les 
concessions de l'imam eu faveur des Moscovites im- 
pies, réclamées par les circonstances, ne lui portent 



L^IMAM SCUAMYL. 549 

nultement préjudice aux yeux de ses partisans. Les 
Russes reprochent aux montagnards leur perfidie et 
leur lâcheté, parce que ces derniers ont à diverses 
reprises rompu leurs traités, et ne s'aventurent qu'à 
la dernière extrémité. « Les Tcherkesses, disent-ils, 
nous attaquent sans cesse en restant cachés, ils nous 
déciment isolément par la ruse ou à Vimproviste, et 
ne livrent de bataille rangée que lorsqu'ils n'ont plus 
d'autre chance de salut; mais s'ils trouvent moyen de 
l'éviter, ils ne considèrent pas la fuite comme une 
honte. » 

Effectivement, si les tribus du Daghestan descen- 
daient toutes en guerre de leurs montagnes, et qi^it- 
taient leurs forêts épaisses et leurs retraites sûres 
pour venir se mesurer avec l'ennemi en rase cam- 
pagne, les Russes, avec leur excellente artillerie, au- 
raient bientôt consommé leur ruine. Quelques batailles 
leur suffiraient pour remporter le prix auquel ils as- 
pirent vainement, dans les circonstances actuelles, 
depuis un demi-siècle. Mais faut-il taxer Schamyl de 
lâcheté, parce qu'il s'efforce de masser ses troupes, et 
qu'il évite avec soin toute rencontre inutile, et ne ris- 
que de combat en plaine qu'en face d'un danger im- 
minent et en prévision d'un avantage certain? Que les 
Russes perdent une armée, une autre l'attend pour la 
remplacer immédiatement. Sur un ordre du puissant 
autocrate, les soldats aguerris sortent de terre comme 
des champignons. Il n'a que faire de compter les cen- 
taines de mille hommes qui ont déjà trouvé et trouve- 
ront encore leur sépulture dans les gouffres béants du 



KîJO CHAPITRE IX. 

Daghestan. Et, en vérité, on ne les compte pas! — 

Schamyl, au contraire, ne possède qu'une armée; 

après elle tout est perdu. Son seul bien consiste en un 

petit territoire; si on le lui enlève, il ne gaura plus où 

reposer sa tête. Le pays qu'occupent les belliqueux 

montagnards est partout coupé de routes militaires et 

hérissé de forteresses russes. Les grandes cités du Dar 

ghestan, qui dominent la mer Caspienne, sont égale- 
ment au pouvoir des Russes. Les avantages de ces 

derniers sont dono bien plus considérables, cela ne fait 
aucun doute. Ajoutez à cela le manque presque conti- 
nuel de munitions de guerre parmi les montagnards. 
Les Busses doivent la victoire à leurs fusils et à leurs 
canons, les Tcherkesses ne Tattendent - que de leurs 
sabres. Faut-il encore faire ressortir les innombrables 
avantages que procurent aux Busses les trésors d'un 
empire qui comprend trois parties du monde, et aux- 
quels les montagnards n'ont qu'une poignée d'hommes 
à opposer ? Est-on en droit de taxer de lâcheté celui 
qui, depuis vingt ans, a su préserver, les armes à la 
main, cette poignée d'hommes des serres du double 
aigle russe, qui projette sur l'Europe l'ombre de ses 
vastes ailes? Schamyl est trop habile pour igno- 
rer qu'un grand avantage sur le papier est souvent 
préférable aux Busses à un %er avantage réel. Il laisse 
volontiers la gloire à l'ennemi, pourvu que le profit lui 
reste. Lorsqu'il se bat, ce n'est point avec la perspec- 
tive de décorations ou d'un poste plus élevé, bien 
moins encore pour que les journaux prônent ses vic- 
toires en Europe : il combat uniquement pour la liberté 



l'imam schamyl. 5{^1 

et la foi de son pays, et pour tirer vengeance de ses 
ennemis. 

Interrompons un instant le cours de ce récit, et 
jetons un regard rétrospectif, après ce qui a été rap- 
porté, sur le traité conclu entre les Busses et les mon- 
tagnards, qui termina la campagne de 1837. 

Le général Fesi, nous l'avons vu, n'avait obtenu 
aucun succès sérieux; sans ce pacte, il aurait retiré 
ses troupes à l'entrée de la mauvaise saison, sans 
avoir rien accompli. £t voici en abrégé à peu près les 
termes du rapport qu'il eût adressé au général en 
chef: i Après de grands sacrifices, je me suis emparé 
durant cette campagne de plusieurs places fortes et 
villages que, malheureusement, j'ai dû abandonner 
faute de vivres et de munitions , et pour éviter de 
périr d'inanition avec mes braves soldats ou d'être 
décimés par Tennemî^ etc. » 

Le général en chef aurait ensuite adouci et abrégé 
quelqne peu les expressions du rapport avant de l'en- 
voyer à l'empereur à Saint-Pétersbourg, et l'empereur 
aurait dit en fronçant le sourcil : « Le général Fesi est 
un homme incapable, il manque de connaissances en 
tactique militaire; pensionnons -le, ou envoyons-le 
comme curateur à quelque université, etc. » 

Le général se serait ensuite vu contraint, sur ses 
vieux jours, d'embrasser une carrière scientifique*. 
C'est à cette mesure qu'il échappa en donnant, grâce 



1 A presque toutes les universités et gymnases les curateurs et 
directeurs, en Russie, sont des généraux ou colonels en retraite. 



o5!2 OHAPIT&Ë IX. 

à ses négociations diplomatiques avec Schamyl, une 
tout autre tournure à son rapport. 

Il y mentionne au général en chef les succès obtenus 
en 1837 : la construction d'un fort à Ghounsach, le 
calme rétabli dans F Avarie entière^ la soumission d'une 
foule de tribus indomptables autrefois, et la destruc- 
tion d'un grand nombre de leurs aouls et places fortes. 
Tilitlœ, le quartier général des mourides, avait été 
pris d'assaut, et Schamyl réduit à une telle esctrémité 
qu'il avait promis et juré solennellement d'observer la 
paix, et de reconnaître à tout jamais la suprématie 
de l'empereur. Et, à l'appui de la validité du traité 
et de la sincérité de ses sentiments , Schamyl , à la 
requête du général, aurait délivré des otages, etc. 

Le général Fesi se retira ensuite à Eouba avec les 
débris de son armée en passant par Chounsaeh, 
Bélokany et Easanitschtscha ^ . 

Les bruits de la déroute de Schamyl et de ses mou- 
rides firent croire à Tiflis et à Saint-Fétersboui^ à la 
conquête entière du Daghestan, et le général Fesi, qui 
avait accompli cette œuvre immense, trouva, dans 
l'envoi de décorations et d'une lettre de remerd- 
ments, la juste récompense de ses services* 



Le seul profit réel que tirèrent les Busses de la 
campagne de 18«37 était la connaissance exacte du 

1 II ne put prendre un chemin plus direct, attendu que les peuples 
désignés comme soumis sur le papier génèrent excessivement sa 
retraite. 



l'imàm souamyl. 553 

terrain ennemi, qu'ils avaient acquise par leurs allées 
et venues, connaissance qui pouvait leur être d'une 
grande utilité dans l'avenir. 

Mais aussi, de son côté, Schamyl avait excité au 
plus haut degré l'ardeur et la confiance de ses troupes 
par ses suocès remportés sur les armes russes, et 
l'habileté avec laquelle il avait défendu Tilitlœ. 

Après la retraite du général Fesi, l'imam, profitant 
de ces heureuses dispositions, publia à de nombreux 
exemplaires la proclamation suivante à son armée et 
aux peuples du Daghestan : 

c Au nom d'AUah UnU-puissant et miséricordiewD ! 
Gloire à Celui qui nous guide dans la voie de ses lu- 
mières et nous a fortifiés par sa sainte foi ! Gloire à 
Celui qui créa les montagnes comme la base de sa 
puissance : elles abritent nos personnes et protègent 
notre liberté! A Celui qui doua notre bras de la 
vigueur nécessaire à Textermination de nos ennemis, 
et rendit notre langue assez éloquente pour qu'elle 
publiât sa foi à ceux qui l'ont embrassée 1 Gloire à 
Celui qui déversa goutte à goutte sur nos têtes la pluie 
de ses bénédictions, dont l'éclat des étoiles témoigne 
de son amour pour nous, et dont la grâce infinie se 
répand sur tous ceux qui croient en Lui! 

c Guerriers du Daghestan I 

« Lorsqu'au mois chewalle maître des Busses cher- 
chait, dans une proclamation, à vous faire suspecter 
la réalité de ma mission, le doute et de sourdes ru- 
meurs troublèrent vos esprits : beaucoup me furent 
infidèles et m'abandonnèrent. J'en fus irrité et me 



854f CHAPITRE IX- 

dis à part moi : les inconstaDts ! Les paroles du Pro« 
phète s*accomplissent en eux : c Dieu vous rend ié- 
tt moin de ses miracles pour que vous deveniez sagee ; 
« mais vos cœurs sont endurcis comme de la pierre j 
c oui bien plus durs même, car certaines pierres dan- 
« nent passage aux nUsseaiuD ou laissent s'échapper 
c l'eau à travers leurs fissures^ la crainte de Dieu 
a bouleverse les atUres ; mais^ en vérité^ Dieu connaît 
« votre conduite * / » 

« Je marchai contre les infidèles avec quelques 
hommes qui me restèrent dévoués; je tuai leur chef " 
et les mis en déroute. Voyant que Dieu était avec 
moi, vous revîntes repentants me demander de 
vous recueillir dans nos rangs. Je vous i^réai, et 
vous menai de conquête en conqiiéte; je vous pro- 
mis le pardon de Dieu, si vous persistiez dans la 
foi ; car le Prophète a dit : « Ceux qui reviennent 
< sur leurs pas et combattent pour la religion de Dieu 
« sont certains de sa grâce : Dieu est bon et miséri^ 
€ cordieux. > 

€ Notre armée, vous l'avez vu, était très-faible com- 
parativement à celle de nos ennemis, et pourtant 
la victoire lui est restée, car la force est avec ceux 
qui ont la foi. Les Russes prirent Achoulgo et en 
rasèrent les fortifications. Allah Ta permis pour vous 
punir de votre incrédulité, il lit dans votre pensée et 
connaît tous vos projets. Mais je me riais de la puis- 



{ ' Tout ce qui est imprimé en italique est cité du Coran 
* Le comte Iwelitsch. 



l'imam 8CHAMYL. ^85 

sauce de nos adversaires : je les chassai d'Aschîltach, 
je les battis à Tilitlœ* et j'anéantis tous leurs plans. 
Après cela, le pacha * se présenta devant Tilitlœ avec 
des forces considérables pour venger les vaincus, et, 
malgré notre brave résistance, il réussit à s'emparer de 
la moitié de Vaoul : nous attendions chaque jour lader- 
nière bataille décisive. Alors, Allah paralysa tout à coup 
son bras et obscurcit sa vue, de sorte qu'il négligea ses 
avantages, et reprit en toute hâte le même chemin par 
lequel il était venu. Ce fut uniquement leur mauvaise 
conscience qui fit perdre à nos adversaires leur posi- 
tion ; leur impiété enfanta la crainte et leur conseilla 
la fuite : ils ne pouvaient supporter le voisinage des 
bons croyants. C'est ainsi que Dieu châtie ceux qui 
ne suivent pas la voie qu'il leur a tracée ! Mais son 
Prophète nous a parlé en son nom : Je mènerai dans 
le bon chemin celui qui entreprend une sainte guerre 
pour moi. Et vraiment Dieu est avec ceux qui font de 
saintes œuvresl Vous l'avez vu, quel que soit le nombre 
des infidèles, nous les vaincrons toujours. Lorsqu'ils 
invitèrent Hamsad-Beg à se rendre, voici ce qu'ils di- 
saient : Soumets-toi, toute résistance est impossible ; 
les armées que nous envoyons contre toi sont aussi 
coMÎdérables que les sables qui bordent la mer ! Je 
leur répondis en son nom : Nos armées sont comme 
les vagues de la mer, elles emporteront le sable ! — Et, 
vous l'avez vu, mes paroles se sont confirmées.— Les 



1 Ils étaient commandùs par le colonel Butschkiew. 
• Le général Fcsi, 



556 CHAPiTKfi IX. 

Susses portent la fausseté dans le regard, le mensonge 
sur les lèvres. Détruisons l'ouvrage de leurs mains et 
exterminons-les eux-mêmes, n'importe où nous les 
atteindrons, soit au foyer, soit à la guerre, soit par la 
ruse, soit par la force, afin que cette race maudite 
disparaisse de ce monde, car elle se multiplie comme 
la vermine» et elle est venimeuse comme les serpents 
qui rampent dans le steppe de Mouhan. Vous l'avez 
vu, la colère de Dieu est avec eux. 

• Le Tout-Puissant s'est exprimé ainsi : t Dieu ré- 
compense et prend pitié de celui qui combat pour la reli' 
gion et y persévère I » 

ff Plus loin encore : « Ne dites pas de ceux qui sont 
morts pour la religion de Dieu: « ils sont morts ^ » 
mais tils sont vivants; » car vous ne- pouvez com- 
prendre cela. » 

« Ayez égard à mes paroles, soyez forts et unis 
comme la chaîne des montagnes qui dominent nos 
têtes, et n'oubliez point ces paroles du Prophète : 

€ Ttiez pour F oeuvre de Dieu*. . — Chassez-les d^où. 
« ils vous ont chassés j car la tentation est pire que la 
€ mort. Amin. » 

Cette proclamation ne manqua point son e£fet. 
Taschaw-Hadshi, voyant alors qu'il ne pouvait ré- 
sister plus longtemps à l'influence croissante de 
Schamyl, se soumit, sous les yeux de l'armée entière, 
à l'imam, et le reconnut pour son maître et premier 
mourschide. Un grand nombre de tribus, qui avaient 
vécu jusqu'alors en mauvaise intelligence entre elles 
et s'étaient battues dans les rangs des Russes, se ré- 



l'iMÀM SCHAMYL. Î)S7 

concilièrent et passèrent du côté de Schamyl, dont le 
nom et les exploits étaient sans cesse dans la bouche 
des prêtres et dans les chants des bardes. Schamyl, le 
prophète! était Técho de toutes les montagnes, et 
répouz quittait sa femme, le fiancé sa maîtresse, et 
tous se pressaient sur son passage pour voir le mour- 
schide, l'envoyé de Dieu. On rapportait qu'il lui avait 
suffi de la parole pour chasser, sans coup férir, de 
Taoul de Tilitlœ, la grande armée des Eusses, si re- 
doutée. Depuis les expéditions désastreuses de Nadir ^ 
Chah, les populations du Daghestan n'avaient ja- 
mais mis sur pied une armée aussi formidable que 
celle que Schamyl conduisait alors, sous la bannière 
resplendissante du Croissant. Les hommes de la mon- 
tagne avaient tiré une sanglante vengeance des 
Busses, et Schamyl ne manquait aucune occasion 
d'exciter l'enthousiasme des siens. Il est impossible 
de décrire la crainte qu'inspirait dans le Caucase 
l'autorité du chef des mourides, qui grandissait cha- 
que jour. Plusieurs tentatives de la part des Russes, 
au printemps de 1838, pour recouvrer plusieurs pro- 
vinces qui leur avaient été reprises, échouèrent au 
point de leur ôter toute envie de recommencer cette 
année. Ils se contentèrent de préparer sans bruit la 
mémorable campagne de 1839, qui fera l'objet prin- 
cipal du chapitre suivant. 

Schamyl employa Tété de 1838 à rétablir les forts 
et aouls détruits par l'ennemi; le château d'Achoulgo, 
qui avait été rasé, fut relevé et devint plus redouta- 
ble que jamais. Il chercha ensuite à étendre son pou- 



558 CHAPITRE VL 

voir dans le nord du Daghestan, et avant que l'hiver 
eût fait irruption, il avait soumis Andi, Goumbet, 
Ssalatan, Eoissoubou et une petite partie de la 
Tschetschnja, ayant recours à la persuasion autant 
qu'à la force des armes. 



CHAPITRE X. 

Court aperçu des opérations de guerre du corps d'armée, sur le 
flanc gauche de la ligne du Caucase, sous les ordres de l'adjudant 
général de Grabbe (1839-1840) >. 



-a-o. 



La grande expédition que préparaient les Russes, 
et dont ils attendaient de si favorables résultats, ne 
\mt, malgré toute leur prudence, être tenue si secrète 
(jue les montagnards n'en fussent informés. Dans les 
I)remiers mois de 1839, la nouvelle de l'aggloméra- 
tion d'un gros corps d*armée, sur le flanc gauche, cou- 
rut dans la Katardah et la Tschetschnja. Schamyl eût 
donc tout le temps de se disposer à une vigoureuse 
résistance. Les ressources ne lui faisaient pas faute. 



■ Cette notice est extraite du journal d'un de mes amis mort 
aujourd'hui, qui prit longtemps part à cette guerre acharnée des 
Uusses et des montagnards. De là l'esprit tant soit peu russophile 
que respirent ces rapports. Mon rôle à moi est celui d'interprète ; je 
me suis donc contenté de coordonner ces feuilles éparsës, j'en ai 
retranché le superflu; j'ai complété ce qu'il 7 manquait, mais dana 
le fond je me suis abstenu de tout changement. Je leur ai même 
laissé leur couleur russe. Les répétitions, pour ce qui a peut-être 
été dit déjà, au lieu d'ennuyer^ serviront, je l'espère, à rafraîchir la 
mémoire du lecteur» 



o60 CHAPITRE X. 

Le chef des Tcherkesses * était entouré de mourides 
exaltés, qui sont les solides remparts de cette doc- 
trine si funeste aux Busses, fondée par Kasi-Moullah 
et propagée par Hamsad-Beg et son successeur Scha- 
myl. Grâce à son influence, toutes les populations des 
montages sont rivées les unes aux autres; elle a 
su allier les éléments les plus hétérogènes , et s'en 
servir comme des anneaux d'une chaîne d'airain, 
que l'esprit de liberté et la haine des Russes avûent 
forgée. La puissance de Schamyl repose sur ce dogme, 
qui a pour apôtres les fanatiques mourides, surnom- 
més les immortels, à l'exemple des troupes d'élite 
des anciens rois de Perse. Ils sont dévoués de corps 
et d'âme à leur chef, qu'ils regardent comme l'en- 
voyé de Dieu. Alliés par les liens du sang à tous les 
habitants des aouls du Daghestan et de la Tschets- 
chnja, les mourides sont de forts auxiliaires entre 
les mains de Schamyl. Il exerce, par leur entremise, 
une autorité directe sur toutes les peuplades des 
montagnes, qui manquent de force et d'unité pour 
lui résister. Les nouvelles croyances qui se sont ré- 
pandues dans le Caucase avec ime rapidité surpre- 
nante, particulièrement depuis trois ans, devaient 



1 Nous nous servons de ce terme impropre, il est vrai, non par 
ignorance, mais parce qu'il est généralement adopté et usuel en 
Europe, ties Tcherkesses, à proprement dire, qui se sont qualifiés 
à'Adighés, c'est-4i-dire de nobles, ainsi que les Oubyches et les 
Dshigèthes, sur la côte orientale du Pont, n'ont aucune part dans la 
guerre du Daghestan, et ne sont nullement sous les ordres de Scha* 
myl. 



OPÉRATIONS DE GUERRE. 361 

rencontrer cTautant plus de sympathies parmi les 
montagnards, qu'elles flattent tout à la fois leur in- 
stinct naturel d'indépendance et leur haine invétérée 
contre les Busses. Il n'existe pas de tribu, pas d'aoul 
dans les régions élevées du Daghestan qui n'y 
compte des partisans; ces idées religieuses se sont 
propagées jusque dans la grande Tschetschnja, dans 
la vallée de l'Argoun , chez les Aouches, les Itsch- 
keriners^ les Ssalataures et d'autres peuples encore. 

Les Ssalataures sont particulièrement attachés à 
la nouvelle secte, parce qu'ils dépendent totalement 
de Tcherkéi, cet aoul florissant et popul<»ux, qui fait 
tout ce qu'il peut pour soutenir Schamyl. Ses habi- 
tants ont compris que si le pouvoir des Russes se 
consolidait sur le Ssoulak et sur le Eoissou, leur 
propre perte et la ruine de leur commerce en seraient 
la conséquence inévitable; ils se verraient également 
frustrés des revenus qu'ils tirent actuellement des 
tribus voisines à double titre de négociateurs poli- 
tiques et de marchands. 

Il n'est pas douteux que la majorité des monta- 
gnards n'eut préféré rester neutre à l'égard de Schamyl 
comme à l'égard des Russes, au lieu de prendre parti 
pour le premier. Mais les plans de Schamyl étaient trop 
bien combinés et les moyens dont il disposait en faveur 
de son parti étaient trop efficaces. Il fallait être son 
ami ou son ennemi, devenir l'instrument ou la victime 
de sa vengeance. Il profita de la discorde qui régnait 
dans presque tous les aouls, et se servit de l'influence 

qu'il exerçait sur les notables habitants qui lui étaient 

36 



SOS CHAPITRE ï. 

dëvonéa, ponr gagner les masses à ses projets. U 
envoya ses mourides les pins affidés d'aoul en aoul 
ponr maintenir ses fidèles dans l'obéissance, et s'assu- 
rer des irrésolns an moyen d'otages choisis parmi les 
habitants les pins considérés. Tontes les peuplades qui 
se refusaient à faire cause commune avec lui, 9e 
voyaient enlever leurs troupeaux , et il faisait raser 
leurs villages. 

C'est ainai que Schamyl consolida une autorité sans 
bornes dans toutes les hautes régions du Daghestan et 
dans une grande partie de la Tschetschnja. A notre 
point de vue, un pareil procédé doit nous paraître 
injuste et cruel; nous ne pouvons cependant refuser 
notre admiration à un homme qui, sans être i^pelé à 
cette haute dignité par sa naissance, ne dut de porter 
le sceptre qu'à sa valeur personnelle. Il occupa et 
affermit cette position dans des circonstances très* 
difficiles : .il n'eut recours qu*à ses propres ressources 
pour en arriver à ses fins, mit sagement le présent à 
profit et persévéra dans ses idées avec une constance 
exemplaire. 

Ce que nous venons de rapporter démontre asses 
que les Russes n'ont pas affaire à un homme ordinaire, 
et l'on comprend que leurs projets de conquêtes et de 
paiz se soient depuis si longtemps toujours brisés 
contre le front d'airain du maître des Tcherkesses. 

Le caractère sauvage du terrain où s'est engagée la 
lutte est sans contredit l'un des plus grands avan- 
tages de Schamyl sur st's ennemis. Le pays, enveloppé 
par la crête des montagnes de Ssalatan-Betly et 



OP^RiTIONS DE 6UEKRE. K63 

d'Hîmry, est traversé en tons sens par des chaînes de 
hautes montagnes escarpées, par des précipices inac- 
cessibles et des gorges profondes. La défense en est 
donc très-facile; à chaque pas il existe des défilés 
qu'une douzaine d^hommes déterminés peuvent garder 
contre des forces considérables. En général , il est 
presque toujours impossible de contourner ces pas- 
sages. Les routes ne sont ici que des sentiers étroits, 
qui serpentent entre des rochers et des montagnes à 
pic, et que les habitants eux-mêmes ne parcourent 
qu'avec hésitation et prudence. 

Il est donc aisé de se rendre compte de la difficulté 
d'approvisionner et de déplacer des troupes dans ce 
pays de montagnes arides, désertes et privées de toute 
végétation. 

Trois places se distinguent particulièrement par leur 
position formidable et inaccessible, ce sont Arguani, 
Himry et Achoulgo. La dernière surtout semble avoir 
été le jouet de la nature, mais un jouet terrible, 
gigantesque, l'œuvre diabolique d'une imagination 
vagabonde, à laquelle Dieu prêta une forme et qu'il 
revêtit de pierres pour efirayer les hommes. Aucune 
description n'est capable de rendre l'aspect menaçant 
et le difficile abord de cette caverne de rochers entiè- 
rement isolée. 

Schamyl y entassa en quantité des munitions de 
guerre et des approvisionnements de bouche. Il forti- 
fia ensuite ces châteaux avec une habileté, qui eût 
fait honneur à un ingénieur européen. Quelques 
déserteurs 'polonais et l'effet de l'artillerie russe en- 



564 CHAPITRE X. 

seignèrent aux montagnards Fart de se retrancher. 

Au lieu de ces hautes tours, qui offirent peu d'abri 
et sont promptement battues en brèche, qu'ils avaient 
coutume de bâtir du temps de Kasi-Moullah, ils com- 
mencèrent dès Tannée 1837 à construire des épaule- 
ments, à se cacher en terre dans des trous, à creuser 
des chemins couverts, des tranchées et de profondes 
saklis * en pierres. Ils n'abattirent les arbres que dans 
les lieux à l'abri de Tartillerie. Plusieurs des points 
les plus redoutables, attaqués en 1837, avaient été 
mis en parfait état de défense ; toutes les issues étaient 
exposées au plus horrible feu croisé : tandis que 
l'ennemi, invisible et insaisissable, accroupi dans ses 
souterrains, se riait des foudres de l'artillerie russe. 

Les familles des mourides se réfugièrent dans ces 
retraites inaccessibles en apparence ; c'est aussi là que 
Schamyl cacha les otages pris aux tribus de Koissou- 
bou, de Goumbet et d'Andi. Il entra en rapport intime 
avec d'autres peuplades et prit secrètement des me- 

1 La sakli est une maison grossièrement bâtie, moitié hors de terre 
ou tout à fait souterraine. L'on choisit d'ordinaire pour la construc- 
tion de ces saklis un emplacement déjà favorisé par la nature. 
L'on amasse des pierres à l'entrée d'une grotte ou d'une caverne de 
rochers, et la sakli est terminée. Il arrive que l'on passe dans 
l'obscurité sur un village de semblables saklis, sans apercevoir ni 
hommes ni demeures. Il est inutile d'ajouter que la distribution de 
ces saklis se conforme toujours aux besoins des habitants, et que leur 
physionomie, dans les pays menacés de la guerre, est toute diffé- 
rente de celle qu'elle présente dan& les contrées pacifiques. A Tiflis, 
par exemple, les saklis des principaux grousiers sortent toutes à 
peu près déterre; elles perdent de leur forme grossière primitive^ 
et s'assimilent chaque année de plus en plus à de commodes habi- 
tations. 



OPÉRATIONS DE GUERRE. 868 

sures, pour qu'aucune ne manquât à Tappel général 
au premier signal. Environ quinze à vingt mille 
hommes, tant à pied qu^à cheval, lui obéissaient aveu- 
glément. Ils avaient tous juré solennellement de 
8 unir en un suprême effort pour chasser les Russes, ou 
de mourir pour la liberté. Ce sont les propres expres- 
sions du chef dans sa proclamation aux montagnards. 
LorsqueSchamyl eut compris, à l'accumulation des 
forces considérables à Wnesapnaja et aux grands pré- 
paratifs que Ton y faisait, que les Russes se dispo- 
saient à frapper un grand coup, voici le plan qu'il 
imagina. Les Tschetschenzes devaient menacer le flanc 
gauche de la ligne en faisant diversion, dès que le 
détachement russe se serait engagé dans la montagne, 
afin de l'affaiblir par les envois des réserves dans les 
forts, ou l'empêcher tout à fait de pénétrer plus 
avant. Dans le cas cependant où les Russes réussi- 
raient à forcer le passage, ils devaient rencontrer un 
premier obstacle à l'aoul de Boutoumay. Schamyl se 
chargeait personnellement d'y recevoir l'ennemi , 
tandis que trois mille Tscherkéiens et d'autres Ssala- 
taures les attaqueraient de dos au moment où ils 
descendraient dans la gorge profonde de Termergoul. 
Au plus léger échec des Russes toutes les tribus res- 
tées neutres ou à moitié soumises jusqu'à ce jour pren- 
draient part au mouvement. Dans le cas, au contraire, 
où les montagnards seraient battus, il leur restait à 
Arguani une position formidable. Car Schamyl, non 
content de son inaccessibilité naturelle, l'avait encore 
fortifié, dans le courant de Tannée, de tous les ouvrages 



566 OHAPITRI X. 

d'art possibles. Après Arguani, la traversée du nqiide 
Koissou devait arrêter les Basses, et leurs efforts et 
leur bravoure viendraient à la fin se briser aux roches 
aiguës d'Achoulgo, dernière ressource de SchamyL 
Celui-ci était si convaincu de la réussite de ce plan 
qu'il n'avait imaginé après cela aucun autre mojen de 
salut* 

Midgré cette sage combinaison, l'issue n'en était 
pas moins incertaine, parce qu'on ne pouvait se fier 
entièrement aux Tschetschenzes. L'espoir de Scha^ 
niyl, quant à la diversion projetée dans la Tschet- 
schnja, ne se réalisa point. L'expédition des Russes 
contre les Itschkeriners, qui dura cinq jours (du au 
1 4 mai) ; la destraction des deux camps retrandbés de 
Taschaw-Hadshi, son lieutenant; la dévastation de 
neuf aouls ennemis et d'autres disgrâces engagèrent 
les Tschetschenzes à ne songer qu'à leur propre salut, 
au lieu d'attaquer la ligne. H s'en suivit que Schamyl 
ne tint que deux heures à Boutoumaj) deux jours 
dans Arguani et enfin deux mois dans AchoulgO| sa 
dernière position. 

Non-seulement le détachement russe, fort primi- 
ûtrement de six bataillons et de dix batterieS) ne laissa 
aucune réserve dans les forts de la ligne ; mais il se 
recruta encore de sept batteries et de trois bataUloiis 
du régiment d'Apchéron. Le général Grabbe les avait 
retirés du Daghestan, pour concentrer ses forces sur 
les lieux, où il comptait porter un coup décisif à 
l'ennemi. 

Il s'avança en droite ligne sur Tsoherkéi, et ren- 



OFÉECATIONS D£ UUEBRE. 567 

contra à Boutournay un corps de 4,000 Tcherkesses. 
Le général attaqua aussitôt résolument cette position 
sans laisser à Schamyl le temps de la réflexion, et, 
après une courte résistance, ce dernier prit la fuite. 
Le secours que leur apportèrent les Tscherkéiens 
arriva trop tard, et les Ssalataures se virent con- 
traints de se rendre aux Russes, en attendant un re<* 
virement favorable des armes. 

Le général Grabbe laissa un bataillon dans le fort 
d'Oudatschno, point stratégique important sur le ver- 
sant de la montagne de Sauch-Balak, et il chargea 
l'ennemi une seconde fois à.#Arguaui. Cependant 
Schamyl avait eu le temps de rassembler toutes ses 
troupes; il comptait 10,000 hommes environ fous ses 
ordres. Le combat dura deux jours (le 30 et le 31 mai). 
Schamyl fut battu et eût 1,500 hommes tant tués 
que blessés. Jamais, avant Tassant d'Achoulgo, on 
n'avait été témoin d'un pareil massacre, et cet évé- 
nement dans une expédition ordinaire aurait décidé 
du sort de la campagne. Mais les Lesghis comprirent 
qu'il s'agissait cette fois de leur liberté ou de leur 
asservissement absolu, et que le moment était venu 
de mettre tout en œuvre pour conserver leur indé- 
pendance. Leurs chefs de parti, guerriers intrépides, 
et tous ceux auxquels leurs lumières ou leur audace 
donnaient quelque crédit dans leur tribu, accoururent| 
à l'appel de Schamyl, le rejoindre dans son asile for- 
tifié pour vaincre ou mourir avec lui. Car il était im- 
possible de songer à la fuite. 

La victoire d'Arguani avait porté ses fruits, et 



368 CHAPITRE X. 

répandu la stupeur et V effroi parmi les aouls de la 
montagne : leurs habitants redoutaient Fissue de 
cette lutte décisive, la dernière, entre Schamyl et les 
Russes. L'abrék Achwerdu-Mouhammed tenta, avec 
6,000 hommes tirés des villages des montagnes les 
plus reculés, de surprendre Tennemi par derrière. 
Mais la crainte et l'hésitation qu'il témoigna dans cette 
entreprise ne furent que trop évidentes, puisqu'il 
suffit de trois bataillons et demi russes pour le chasser 
de ses retranchements et disperser complètement ses 
troupes* Pendant ce temps les Susses s'étaient emparés 
de Tscherkéi et de la five droite du Koissou sans ren- 
contrer trop de résistance. 

A première vue le général Grabbe se convainquit 
du difficile accès d'Achoulgo. D résolut de la bloquer 
et ordonna les travaux de siège nécessaires, espé- 
rant réduire la garnison par la faim. Le blocus dura 
du 12 juin au 23 août, par conséquent près de deux 
mois et demi I II faut avoir vu de ses propres yeux ces 
affreux précipices, ces pics menaçants, ces pentes 
arides, pour se faire une idée des fatigues infinies et 
des dangers que la défense désespérée de Schamyl et de 
sa sauvage armée, joints aux obstacles naturels, op- 
posèrent au courage et à la ténacité des assiégeants. 
A mesure que la circonférence du siège se rétrécissait, 
il fallait construire de nouvelles batteries pour les 
pièces d'artillerie, creuser des chemins dans le roc 
pour les y amener, et élever des remparts au moyen 
de fascines entassées à la hâte et de murailles en 
pierres. Chaque position demandait à être bien gar- 



OPÉRATIONS DE GUERRE. 569 

dée, parce qu'il était impossible d'établir aucune 
commuincation entre les postes, même les moins dis- 
tants les uns des autres, ou de compter sur un secours 
réciproque. C'est à peine si les huit bataillons, dont 
se composait d'abord le détachement, purent occuper 
convenablement les postes. Les hommes qui travail- 
laient pendant le jour aux batteries faisaient égale^ 
ment de nuit le service des avant-postes; ils tiraillaient 
continuellement avec les assiégés, et ils étaient en 
outre inquiétés par de fréquentes sorties. L'approvi- 
sionnement des troupes en vivres et en munitions 
était très-difficile ; Ton construisit des routes dans la 
direction d'Ounzoukoul et de la montagne de Betly. 
La création de ces voies et d'autres sur Tscherkéi et 
Arguanî, à travers des localités inaccessibles jus- 
qu'alors, furent à tous égards d'une grande utilité à 
l'expédition. 

Ces différents ouvrages occupèrent le mois de juin 
et la mi-juillet ; les assiégeants s'étaient avancés pen- 
dant ce temps jusqu'à une pointe de rocher qui les 
séparait du vieux castel. Ils s'étaient emparés de la 
tour la plus avancée, dite de Sourchai ; sa situation 
favorable donnait une extrême étendue à leur posi- 
tion, en ce qu'elle empêchait également de travailler 
aux approches. Le détachement, qui diminuait de 
jour en jour, recruta deux bataillons du régiment 
d'Apchéron, trois bataillons du régiment du comte 
Paskéwitsch et neuf pièces de canon. 

Les Tcherkesses, enveloppés de tous côtés par 
l'ennemi, malgré leur fâcheuse position et les pertes 



570 cHAPrr&£ X. 

gensibles que leur faisait éprouver à tout instant l'ar- 
tillerie russe, et les privations de toutes sortes aux- 
quelles ils étaient en butte, ne songeaient nullement 
à se rendre. Le général Grabbe acquit de plus en plus 
la conyiotion que le blooms seul n'assurerait paa le 
succès; o'est alors qu'il décida l'assaut d'Achonl^o. 
L'attaque eut lieu le 16 juillet et elle échoua complè- 
tement! malgré la bravoure du régiment du comte 
Paskéwitsch et le dévouement personnel des officiers, 
qui succombèrent presque tous» Cet écheC) néanmoins, 
ne ralentit nullement l'ardeur des troupes, qui pour- 
suivirent avec zèle les travaux de siège dans la pré- 
vision d'un prochain assaut. 

Mais la tentative infructueuse contre Achoulgo 
avait rendu le gériéral circonspect ; il résolut de se 
préparer plus longuement| et d'attendre un moment 
favorable avant de s'attaquer de nouveau aux murs 
de cette forteresse» Les mineurs, protégés par V in- 
fanterie, réussirent à établir uu chemin couvert jus- 
qu'au pied de la partie neuve du fort. L'artillerie 
battait continuellement les retranchements ennemis 
en brèche, et s'efforçait de couper l'eau aux assiégés* 
Déjà, bon nombre àes plus dévoués partisans de 
Schamyl avait péri. Celui-ci avait dû comprendre que 
sa position était désespérée, et que les Busses ne re- 
culeraient devant aucun sacrifice pour s'emparer de 
son dernier asile. Dans cette extrémité il se déter- 
mina à rompre son serment en ne mourant pas l'irrc* 
conciliable ennemi des Russes. Il députa au général 
Grabbe l'un de ses confidents avec des propositions 



OPERATIONS DE QUEBRE. 571 

de paix. Il lui fut répondu qu'on ne cesserait le 
feu que lorsqu'il aurait envoyé, comme gage de sa 
bonne foi, son propre fils en otage dans le camp 
russe. Les négociations en demeurèrent là, parce que 
rimam refusa d'obtempérer à oette prétention. Le 
général poussa plus activement que jamais les tra^ 
vaux du siège, et, le 17 août, les principaux ou- 
vrages avancés de la partie neuve d'Achoulgo furent 
enlevés. Un régiment s'y installa aussitôt, et rendit 
possible la construction d'autres chemins qui devaient 
faire gagner du terrain. Un combat meurtrier s'en- 
gagea : il dura quatre jours et décida du sort de l'ex- 
pédition. 

Le général Grabbe vit que les intentions de Bcha* 
myl, à propos de la paix, n'étaient pas sérieuses ^^ 
parce qu'il rejetait les propositions qui pouvaient 
seules assurer la tranquillité du pays^ Les hostilités 
recommencèrent douc^ le SI août^ avec une nou- 
velle fureur. Les Tcherkesses étaient fous de dés- 
espoir; l'agréable perspective dune prochaine vic- 
toire animait les Susses, et ils brûlaient de venger 
leurs frères immolés en si grand nombre. La dernière 
rencontre fut courte, mais acharnée. Les assiégés, 
aussi bien que les assiégeuits, déployèrent ce courage 
et ce mépris de la mort, dont nos guerres européennes 
n'offrent que de rares exemples. L'on apercevait les 
femmes tcherkesses, avec leurs habits flottants, sur les 

créneaux du fort d'Achoulgo, suspendues a des rochers 

^ Il le dit formellement dani$ son rapport. 



572 CHAPITRE X. 

à pic. Ces héroïnes sans pareilles, tenant dans leurs 
frêles mains le fusil et la schaschka, enflammaient le 
courage de leurs maris, repoussaient avec violence 
dans la mêlée ceux qui reculaient, et répandaient 
aussi la mort autour d'elles. Dans le cours entier de 
ma carrière aventureuse, je n'ai jamais assiste à un 
plus beau ni à un plus terrible spectacle tout à la fois 
qu'à ce siège d'Achoulgo, et, lorsque les scènes de 
carnage de cette journée se retracent encore à ma 
pensée, un frisson secret me parcourt tout le corps. 

J'en suis à me demander maintenant comment tout 
me parut si simple alors, si naturel. Mais les moins 
braves parmi nous ne le cédaient point en cet instant, 
pour la fureur, aux tigres du désert ; les hommes lan- 
çaient par les yeux des flammes plus terribles que les 
bouches de notre formidable artillerie. On se baignait 
dans le sang, nos pieds foulaient des monceaux de ca- 
davres, et le râle des mourants était notre musique 
guerrière. Je vis tout, mais j.e n'éprouvai rien d'hu- 
main, rien de ce que j'ai coutume de ressentir, car en 
ce moment, Dieu était mort en moi, et le diable avait 
pris sa place... 

De toutes les images qui se succédèrent alors sous 
mon regard troublé, une entre autres est restée profon- 
dément gravée dans ma mémoire. C'était peu avant 
la fin du combat, je suivais le capitaine Schulz*, le 
brave des braves, à la tête des débris de mon bataillon, 
et nous venions de gravir une pente rapide. L'artille- 
rie du fort se taisait, le vent chassait les épais nuages 

1 Maintenant colonel. 



OPÉRATIONS DE GUERRE. 373 

de fumée, qui semblaient un rideau tiré entre nous 
et ses murailles. J'aperçus au-dessus de ma tête, sur 
un étroit plateau garanti par derrière par les rochers, 
au bord d'un précipice affreux, un groupe de femmes 
tcherkesses. Nos troupes avançaient toujours et leur 
avantage faisait présager à celles-ci leur future desti- 
née. Mais elles étaient fermement résolues à ne pas 
tomber vivantes entre nos mains, et elles s'unirent en 
un suprême effort pour faire périr le plus d'ennemis 
possible. La fumée qui les enveloppait se dissipait à 
mesure que nous nous rapprochions ; on les eût prises 
pour des anges vengeurs, descendus des nuages pour 
répandre, du faite de la montagne, l'épouvante et la 
mort. Dans la chaleur du combat elles s*étaient 
dépouillées de leur justaucorps, et leur longue et 
épaisse chevelure flottait en désordre sur leur poitrine 
presque nue. Quatre femmes roulèrent, avec des 
efforts inouïs, un énorme quartier de roc qu'elles pré- 
cipitèrent sur nous. Le bloc passa à quelques pas de 
moi et emporta quelques-uns de mes soldats à sa suite. 
Je vis une jeune femme, qui avait assisté jusque-là 
dans l'inaction et l'œil fixe à cette scène de carnage, 
prendre sur ses bras son petit enfant cramponné h sa 
robe, je la vis fracasser de toutes ses forces la tête de 
la pauvre créature contre une pointe de rocher, la 
lancer dans l'abîme et s'y jeter ensuite elle-même* 
Plusieurs autres femmes suivirent son exemple. 

Ma main tremble en retraçant les souvenirs de cette 
cruelle journée, où je me battis cependant sans sour" 
ciller... Ces mots, dans ma bouche, n'expriment ni 



574 CHAPITRE JL. 

louAnge ni forfanterie; il y a longtemps qne je suis 
insensible à de semblables enfantillages. H y aurait 
également ridicule à se flatter soi-même, puisque ce 
que j'écris , je l'écris pour moi seul. Et, si ce journal 
venait après ma mort à tomber entre telles ou telles 
mains, il ne peut que m' être fort indifférent de passer 
pour un poltron ou pour un héros. Si Ton me vit géné- 
ralement combattre aux premiers rangs, ce n'était ni 
mon intrépidité ni mon amour-propre qui me pous- 
saient en avant : je cherchais la mort sans vouloir 
attenter personnellement à mes jours. Ceux qui suc- 
combèrent étaient sans doute loin de la chercher, et 
moi qui l'appelais, je ne la trouvai point. J'ai vu plus 
d'un camarade mourir en héros sur le champ de ba- 
taille, qui avait jadis la réputation de lâché! Quel- 
que bizarre que paraisse cette assertion, il n'en est 
pas moins vrai cependant qu'un œil exercé est seul à 
môme de discerner dans la chaleur du combat le cou- 
rage inné ches un homme. 

Je reprends le c^urs de ma narration : Achonigo fut 
pris. Des milliers de cadavres jonchaient le sol rougi 
de sang. Les rapports officiels, auœqueU il eU juste de 
n'accorder totUefois qu'une confiance fort iimitée, annon- 
cent du côté des Tcherkesses 1 ,200 morts et 900 pri- 
sonniers, blessés en grande partie. Les Busses eurent 
1 officier d'état-major, officiers et 255 soldats tués; 
en blessés : i officier d'état*major, ai officiers et 
5il soldats ^ 



< Ces chiffres ne relatent que le dernier jour de la bataille ; quant 
au siège ménie il coûta la TÎe à bien des milliers d'hommes. 



OPÉRATIONS DE GUERRE, 878 

On était maître de la forteresse ; mais Scham jl ne 
so trouva nulle part. Plusieurs officiers assuraient 
lavoir vu pendant la lutte entouré de ses monrides 
aux turbans blancs. Nos troupes occupaient toutes les 
issues pendant le siège, et Ion ne remarqua, aussi 
loin que la vue s'étendait, aucune voie par laquelle il 
eût pu s'évader. Parles ordres du général, l'intérieur 
du fort, ainsi que les ravins, les grottes et toutes les 
oncbettes présnmables ftirent fouillés avec le plus 
grand soin; mais Sohamyl était introuvable. L'on se 
demande encore aujourd'hui comment il parvint à 
$;'évader. Plusieurs versions asses vagues coururent 
d'abord sur sa fuite. Après la déroute de son parti, 
il se cacba, dit- on, pendant quatre jours dans un 
souterrain avec quatre mourides, et, chassé par la 
fui m, il allait se livrer au général Grabbe, lorsqu'un 
n)oyen de saint s'offrit à lui par un bonheur inespéré. 
Hchamyl s'efforça de cacher cette circonstance mysté- 
rieuse aux montagnards, afin de lui donner l'appa- 
rence d'un miracle, 

La première nouvelle certaine de son existence et 
du lieu de sa retraite fut donnée parle pristaw (admi- 
nistrateur) koum jk , le major Âlpatoff , qui annonça 
par deux fois officiellement , le 4 et le 7 septembre, 
que Schamyl habitait le village Ssjassan, de la pro- 
vince itschkérinère. Ce dernier l'avait (le pristaw) 
fait prier, de cet endroit, par un koumyk, de prévenir 
le général en chef de l'armée russe» que non*seulement 
il était prêt de sa personne à se rendre , mais qu'il 
s'offrait encore à décider les autres chefs de parti 



576 CHAPITKE X. 

Taschaw-Hasdshi et Schwaïb-MonUah à faire acte de 
soumission. Pour rassurer oomi^étement les Rosses , 
il leur remettrait en otages les premiers cheils itscli- 
kériners et deux de ses propres fils. Le général Grabbe 
fit répondre à cette proposition qu'il pourrait l'accep- 
ter dans le cas seulement où Schamyl consentirait à 
habiter un aoul soumis , et qu'il se réservait de lui 
désigner. Il réclama ensuite des Itschkériners, outre 
les otages qu'il déterminerait aussi lui-même, un fasil 
en bon état par chaque dixaine de saklis. 

Le détachement sous les ordres du général Grabbe 
était demeuré à Achoulgo jusqu'au 30 août, et s'était 
occupé pendant ce temps à rechercher les cadavres et 
à détruire les fortifications. Le 30 août , le général 
leva le camp et se dirigea sur Temir-Ehan-Schoura, en 
passant par Ounzoukoul. La colonne de droite arriva 
le 1" septembre à Himry. La population de ce vaste 
aoul avait toujours été portée à la révolte, et déjà, du 
temps de Kasi-Moullah et d'Hamsad-Beg, elle vouait 
un culte fanatique au nouveau dogme. Maintenant au 
contraire que la plupart de leurs alliés avaient suc- 
combé et qu'ils ne pouvaient résister tout seuls à leurs 
ennemis, ils allèrent au-devant des Russes avec le pain 
et le seH, leur jurant obéissance. 

.Cependant la conduite de Schamyl dans les mon- 

< Lq pain et le sel. — Cette coutume est à peu près ce qu'est en 
Europe la reddition des clefs d'une forteresse ou d'une ville. En 
général le pain et le sel en Orient sont l'emblème de l'hospitalité. 
Dans la Russie proprement dite, ainsi que dans les provinces asia- 
tiques, chaque fois que l'on change de domicile, vos amis vous 
envoient du pain et du sel. 



OPE&ITIONS M 6U£BRE. 577 

tagaes itschkériuères , ne trahissait que le calme et 
une aj^rente indifférence; il espérait que le gouver- 
nement rosse, sur sa simple promesse de soumission, 
rendrait à la liberté quarante &milles de ses plus pro- 
ches et plus zélés partisans. Le gàiéral Grabbe avait 
promis une récompense de cent ducats pour sa tête ; 
Schamyl, dans s<m opinicm, ne valait pas davantage 
dans les circonstances présentes, sa trahison à sa pro- 
pre cause et à celle de son parti ayant complètement 
ruiné son crédit* Il faisait grandement erreur en cela, 
comme le prouvera la suite de ce récit. 

Le 9 septembre, le détachement quitta Temir- 
Khan-Schoura pour se rendre à Tscherkéi, Arrivé 
dans la' vallée de Ssoulak, le général vit venir à lui, 
portant le pain et le sel, les vieillards du village, qui 
rassurèrent de la soumission des habitants et de leur 
empressement à remplir toutes ses volontés. 

Sur ces entrefaites , la tête de la colonne , forte de 
trois bataillons du réghnent d'infanterie d'Apchéron, 
sous les ordres du maréchal de camp E3uke de Elu - 
genauj avait traversé le Ssoulak. De là, le chemin se 
dirige par un défilé étroit , bordé de jardins, vers le 
village qui emprunte son nom à la rivière. Derrière ce 
village s'élève une montagne facile à défendre , sur 
laquelle les Busses se proposaient de dresser leur 
camp. L'avant-garde atteignait déjà les premières 
saklis, lorsqu'un feu meurtrier l'assaillit des deux 

côtés de la route. 

Cette attaque à l'improviste amena quelque con- 
fusion dans ses rangs. En se voyant si soudaine- 

37 



o?8 cëaMtë» jt. 

ment enveloppés par Vennemi et séparés do gros 
de Tannée, les Russes se retirèrent en désordre, 
et nne pièce de montagne resta entre les mailiis de 
leurs adversaires. A peine eurent-Ils dépassé le pont 
jeté sur le Ssoulak, que les Tscherkéleiis y mirent le 
feu. Le général Grabbe, qui s'était avancé pendant ce 
temps avec le corps principal et avait pris position «tir 
la rive droite du fleuve, se fit amener les députés et 
leur reprocha leur conduite perfide. Mais ils afflroiè^ 
rent qu'ils avaient tout lieu d'être aussi surpris que 
les Russes de cette brusque embuscade. Elle pouvait 
Être le fait de 200 mourides à peu près, qui redou- 
taient la vengeance des Russes ; les autres habitants 
(au nombre de 400 environ) n'y avaient pris aucune 
part. La chose était plausible, puisque la députation 
et une grande partie des habitants les plus considé- 
rables de Tscherkéi se trouvaient dans le camp, par 
conséquent au pouvoir des Russes. Le général crut 
toutefois nécessaire de les punir pour ne pas s'être 
employés auprès des leurs, et n'avoir pas empêché ce 
coupable attentat. 

Le 10 septembre, le détachement se mit done en 
mouvement dans la direction de Mîaki, pour traverser 
en ce lieu le Ssoulak. Malgré le double pont-volant 
qu'on y établit pour hâter le passage des troupes, 
elles n'employèrent pas moins de trois journées à cette 
opération. 

Le général Grabbe s'installa le 14 septembre à 
Intsch-ché, Eu marche déjà il avait reçu quelques 
Tscherkéiens envoyés pour le prier, à genoux, de 



OPàtATIONS DE OU£BR£. 579 

leur pardonner oe qui était arrivé^ et jnrant qu'il 
n'y avilit en aacune complicité de leur part. II0 ra« 
menaient le canon capturé) et se déclaraient prêts à 
subir n'importe quel ckâtinient il plairait au général 
ruste de leur infliger, et ils aeoeptaient d'avance toutes 
s^ conditions. 

Le dievaleresque général sentit s'apaiser sa co* 
1ère à la vue de leur repentir et de leur humilité; 
il se fit scrupule de détruire ce riche et industrieux 
village « dont les vignobles s'étendaient à plus de 
110 verstes de distance* Voici les conditions qu'il 
imposa à son pardon : il exigeait d'abord qu'on 
lui livrât tous les mourides^-abréks \ et en outre 
40)000 moutons sur les 180,000 appartenant à l'aouL 
Une partie de ce butin devait être distribuée auk sol« 
dats et le reste vendu sur la ligne. Enfin, il demaii^ 
dait la concession d'un emplacement sur lequel on 
pût élever un fort russe ( cette mesure détruisait en 
grande partie les vignobles), et la fourniture des 
matériaux nécessiaires à sa construction. Les Tscher- 
kéiens consentirent sans réplique à ces exigences, 
quelque dures qu'elles leur parussent, parce qu'ils 
redoutaient , en cas . de refus , l'anéantissement de 
leur aouL Ainsi se termina la dernière opération de 
la campagne de 1839. 

Les fatigues et les périls inouïs que les troupei» 
avaient endurés tout l'été leur rendaient le repos 
urgent. La saison était trop avancée pour entre«* 

< Àhrfic, déserteur, exposé à la loi des représailles. 



580 CHAPITRE X. 

prendre les travaux de fortification. Les chevaax, par- 
ticulièrement ceux de l'artillerie, avaient péri eo 
grande partie à cause du manque de fourrage, et les 
autres étaient incapables de supporter plus longtemps 
cette guerre dans les montagnes. Les pluies torren- 
tielles habituelles à cette époque commençaient à 
rendre les routes impraticables ; les troupes ne de- 
vaient pas songer à aller au delà. 

Le général Grabbe licencia donc le détachement, le 
27 septembre. La dix-neuvième division et une partie 
de Tartillerie, sous les ordres de Eluke de Klugenau, 
rentrèrent à Temir-Khan-Schoura ; le reste vint 
occuper ses quartiers d'hiver sur la ligne. 

La prise d' Achoulgo, ce formidable nid de roches, 
regardé jusqu'alors comme imprenable chez les mon- 
tagnards, est un événement extraordinaire dans les 
annales du Caucase. L'empereur était si convaincu 
de l'importance de cette victoire et de son influence 
pacifiante sur les esprits des tribus, qu'il fit frapper 
exprès, en mémoire de cette glorieuse journée, une 
médaille destinée à être distribuée aux troupes pré- 
sentes au siège d'Achoulgo. Il faut avouer aussi que la 
persévérance et la bravoure des Eusses méritaient bien 
cette distinction, puisqu'ils avaient eu à lutter à huit 
reprises contre des forces considérables et contre les 
obstacles naturels. Nous verrons toutefois plus loin 
que le résultat de ces avantages ne répondit pas aux 
hautes espérances des Russes. 

C'est rinstant d'accorder un regard d'admiration 
au chef tcherkesse, à Schamyl, et de rendre justice à 



OFERATIOMS D£ GUERRE. 581 

Thabileté avec laquelle il sut faire tourner à son profit 
un événement qui semblait devoir lui enlever à tout 
jamais son pouvoir et son crédit. Il avait perdu 
quinze cents de ses plus fidèles partisans à la défense 
d'Achoulgo, et l'ennemi lui avait fait neuf cents pri- 
sonniers. Cette terrifiante nouvelle s'était répandue 
prompte comme l'éclair dans les montagnes ; un grand 
nombre de tribus se soumirent de plein gré et livrè- 
rent des otages ; d'autres n'attendaient que l'appari- 
tion de l'ennemi pour suivre cet exemple. 

Schamyl, nous Tavons vu, s'était retiré chez les 
ItschkérinerSy d'ob il avait adressé au gouvernement 
russe son ofire de soumission. Il est difficile de pré- 
ciser si un sentiment honorable lui dicta ces proposi- 
tions de paix, ou bien si elles dissimulaient seule- 
ment de perfides desseins, opinion que l'événement de 
Tscherkéi ne jfustifie que trop. Nous ignorons égale- 
ment les moyens dont il usa et qui lui ramenèrent la 
faveur perdue. Ce qu'il y a de certain, c'est que lors- 
qu'il parut dans la Tschetschnja, au mois de mars de 
l'année suivante, les notables de la plupart des vil- 
lages tschetschenzes s'empressèrent de faire acte d'hu» 
milité. Un grand nombre même qui servaient depuis 
longtemps sous les drapeaux russes renvoyèrent la 
croix de Saint-George qu'ils avaient reçue en mémoire 
de leur brave conduite, et vinrent rejoindre Schamyl. 

La prise d'Achoulgo l'avait rendu prudent : il 
résolut de reconmiencer la guerre de partisan, comme 
l'avaient faite si longtemps et avec tant de succès 
Kasi-MouUah et Hamsad-Beg. Les Russes au contraire 



BdS CHAPITRE X. 

se proposaient de souder encore trois anneaux à la 
chaîne des forts, sur la Ssoundsha, en fortifiant trois 
nouvelles positions. 

19ohamyl employa l'automne de 1889 et le prin- 
teinps de i 840 à soulever de nouveau les populations 
du Cauoase contre les Russes ; il allait lui-même d'aoul 
en aoul, et ses plus affectionnés mourides étaient 
chargés de continuer son œuvre. Lorsque le fanatisme 
et l|t persuasion ne trouvaient pas d'écho chez elles, il 
jeur enlevait des otages de vive fprcô, il s'emparait 
des troupeaux, le seul h\en de ces pauvres gens, et 
souvent encore il les menaçait de la destruction de 
leurs villages. Les Ssalataures, et particulièrement les 
Tscher^éiens , demeurèrent attachés aux Busses ; ils 
se préparaient m6me à résister courageusement à 
8chamyL Mais il est évident qu'Us agissaient ainsi 
pour sauver leurs troupeaux, qui paissaient dans le 
pays des Koumyks, sur le territoire russe, et qu'ils 
n^attendaient que Tinstant favorable pour faire cause 
commune avec Schamyl. 

Celui-ci parut le B mars, près de Grosnaja, dans les 
aouls tschetschnéiens ; une grande partie de la popu- 
lation passa immédiatement dans ses rangs* L'agita- 
tion des autres aouls témoignait assez que cet exem*- 
ple serait bientôt suivi partout. A cela se joignit le 
mécontentement du peuple au sujet des exactions et 
des injustices d'un employé russe dont je tairai le 
nom, parce qu'il les expia plus tard assez durement en 
perdant sa place. Le 6 mars, un détachement, sous les 
ordres du général PuUo commandant la colonne de 



0PËRATI0K8 m GUERRE. 58? 

gauche, entra en campagne . Schamyl battit en retraite 
de village en village, parce qull se sentait trop faible 
pour 3e mesurer en bataille rangée avec.le^ Russes. 
Cependant le général Golofi^ew avait pris le comman- 
dement des troupes actives sur le flano gauche et dans 
le Daghestan du nord, et, le V avril t il était arrivé 
à Grrosnaja. Toutefois les événements l'empêchèrent 
de commencer aussitôt les opérations* La campagne 
d'hiver avait trop éprouvé le^ troupes, particulière- 
ment les Cosaques ; leur approvisionnement eu vivres 
et en munitions réclamait aussi un certain temps. Les 
hommes appelés en premier à faire partie de Texpé- 
dition étaient distribués de façon à occuper les posi- 
tions les plus importantes, et h être ralliés à la fois en 
cas de besoin sur un seul point. Il y avait dans le fort 
Grosniija : quatre bataillons du régiment C, deu;c 
pièces de canon de la 20* brigade d'infanterie légère, 
deux pièces de la i 2' brigade des Co^^aques à cheval et 
quarante-quatre Cosaques de la ligne* Pans le fort 
Oumachan-Jourt : un bataillon du régiment impérial 
et soixante -quinze Cosaques de la ligne, A Tasch- 
Kitschou : une compagnie du 10' bataillon de ligne. 
A Gersel-Aoul : le 1" et le 2" bataillon de ligne, qua- 
rante Cosaques de la ligne, cent hommes de la milice 
koumyke, à pied, et cinq pièces de canon. Pans le 
fort situé près deStarian-Jourt : quarante hommes du 
régiment impérial et soixante-quinze Cosaques de la 
ligne. A Amir-Hadshi-Jourt ; trente hommes du régi- 
ment impérial et quatre-vingts Cosaques de laligne. A 
Wnesapnaja : deux compagnies du iO' bataillon de ligne. 



584 CHAPITRE X. 

Il fallut, pour assurer la sécurité de la ligne, requérir 
les trois régiments cosaques de Mozdok, Grebensky et 
de Kisljar, environ six cents Cosaques réguliers , qui 
furent mis à la disposition du commandant de Wladî- 
kaukas. Les officiers, opérant sur le flanc gauche et 
au centre, furent également chargés de lever un 
nombre désigné de milice, qui, jointe aux Cosaques, 
devait être répartie dans les diverses places sur le 
Térek et sur la Ssoundsha. Le 3* bataillon du régi- 
ment impérial, disloqué à Oumachan, avait pris posi- 
tion de l'autre côté de la Ssoundsha, près d'un village 
tschetschenze soumis, dans une sorte de tête de pont 
improvisée. Le 3* bataillon du régiment d'Apchéron, 
en marche de Temir-Khan-Schoura pour se rendre ici, 
fut envoyé en observation dans la tribu des Aouches, 
qui faisaient mine de se rallier à Schamyl. Il reçut en 
môme temps l'ordre de tenir la communication libre 
entre les deux forts Gersel-Aoul et Tasch-Kîtschou, 
et cinquante hommes de milice et un officier lui furent 
adjoints comme renfort. Le major PuUo, comman- 
dant à Oumachan- Jourt, devait rejoindre le bataillon 
d'Apchéron aussitôt que la conduite de Schamyl à 
l'égard des Aouches indiquerait plus nettement ses 
intentions. De la sorte, il était possible de réunir sur- 
le-champ, en cas de besoin, quatre bataillons et sept 
pièces de canon, pour couvrir le territoire des Kou- 
niyks, et s'opposer à l'entreprise de Schamyl contre les 
Aouches. Il y avait, en outre, aux environs de Wla- 
dikaukas, un plus faible détachement, sous les ordres 
du colonel Nestoroff, destiné, d'une part à couvrir la 



OPERATIONS 1>E GUER&E. 588 

route militaire grousienne, et de Tautre à tenir en 
respect les populations dans le voisinage de cette 
ville, et à garantir cette dernière des attaques de 
Tennemi. Ce détachement, dans le cours des opéra<- 
tions de la Tschetschnja, devait agir de concert avec 
le corps principal. Enfin l'on en forma encore d'autres 
petits, à diverses reprises, pendant la campagne, avec 
une partie des hommes campés à Grosnaja, sous les 
ordres du général Pullo et du colonel Freitag *. On 
ne saurait préciser le chiffi*e ^xact des forces en acti* 
vite dans cette expédition, vu leur déplacement con- 
tinuel. 

Voici quelles étaient, au commencement des opérar 
tiens, les troupes dont disposait le lieutenant-général 
Goloféjew : neuf bataillons des régiments d'Apché- 
ron, Paskéwitsch et impériaux, vingt-deux pièces de 
canon*, cinq cents Cosaques de la ligne, deux cents 
cavaliers de la milice des montagnes et deux cenl;^ 
sapeurs. Le détachement de la Ssoundsha, qui devait 
agir dans les environs de Nasran, se composait d'un 
bataillon du régiment de Tiflis et d'un corps formé de 
trois cents hommes avec huit pièces de canon. Il 
comptait encore cent Cosaques du régiment des mon- 
tagnards et trois cents hommes de milice. Le général 
Goloféjew était libre, en outre, de s'adjoindre le 



1 Plus tard lieutenant-général (f). 

s Le rapport mentionne exactement de quelle brigade ces pièces 
faisaient partie; combien il y avait de pièces de deux, de quatre et 
de dix, etc. Nous avons passé ces détails, ainsi que d'autres con^ 
cernant les différents corps de troupes. 



586 CHAPITU X. 

4* bataillon du régiment impérial; le ohil^ de la 
milice des montagnes pouvait être également porté à 
six cents hommes. On devait aussi appeler du Trans- 
eaiicase quatre compagnies pour couvrir la route mi- 
litaire grousienne. Sur ces entrefaites, l'empereur 
donna l'ordre d'envoyer, le 1*' mai, les renforts sui- 
vants aux troupes du Caucase : vingt*quatre conapa* 
gnies du 6* eorps d'infanterie, six mille quarante* 
quatre bommes ; la division de réserve du 3*" oor]is 
d'infanterie, quatre mille six cent cinqueateodeux 
hommes; six régiments de Cosaques du Don, ensemble 
quatre mille cinq cents hommes; la S* batterie de 
l'artillerie des Cosaques du Don, BkveQ huit pièc^ de 
canon. 

Dans l'expédition de 1 840, approuvée par l'empe- 
reur, il était question de fortifier t|H)is positions afin 
d'assurer la sécurité sur le territoire des Koumyl» et 
sur celui du pohamsehal de Tarkou ; on commencerait 
par Tacberkéi et Gersel-Aoul. Cependant, le soulève- 
ment des T^obetschenzes, qui éclata, obligea le général 
Goloféjew de modifier un peu le plan arrêté. Voulant 
uéunmoins exécuter autant que possible les ordres 
de l'empereur, il se mit, le 19 mai, en marche de 
Grosnaja pour Gersel-Aoul, et entreprit la reconstruc- 
tion du fort qui s'élevait jadis ^u cet endroit, 

Ce travail , qui ne consistait qu'en levées de terre 
avec sept bastions et une tour en pierre, avançait 
fort lentement, parce que les troupes pccupées b> trars 
porter les pièces d'artillerie, les matériaux de con- 
struction, les vivres, etç,, rédui^içut d'autant le 



OPÉRATIONS m GUERRE. 587 

nom^e de brae. Le général 0e vit, en outre, deux 
fois contraint d'opérer un mouvement à la tête do la 
plus forte partie de ses troupes, d'abord chez les 
Aouohes^ puis chez les S^lataures, que la présence 
de quelques mourides avait excitési et qui faisaient 
mine de se révolter. Plus de deux mois s'écoulèrent à 
ces entreprises et au travail assidu des fortifications ; 
gchamyl avait également mis ce temps h profit, lie 
souvenir du mauvais succès de sa précédente cam- 
pagne et des pertes énormes essuyées k la prise 
d'Aehoulgo, l'engagea à adopter une autre tactique. 
Il divisa ses forces en plusieurs corps, commandés par 
des chefs en sous-ordre : Achwerdu-Mouhammed *, 
8ohwaïb'»Moullah^ Tascbaw-Hadshi , Dshewad-Khun 
et autres. Il fit plusieurs incursions sur le t**rritoire 
des Eoumyks , tantôt menaçant la ligne on la route 
militaire de Kisljar, tantôt l'Avarie et la province du 
schamschal. Pour accroître son parti, il avait partout 
répandu le bruit qu'Ibrahim-Paoha accourait à son 
aide avec une puissante armée, Il réussit, ^ l'aide de 
ces subterfuges et d'autres semblables, k gagner la 
Tschetschnja en grande partie, ainsi que la plupart 
des montagnards du Daghestan. Une certaine effSsy- 
vescenoe parcourut même la Kabardah , les mesures 
prises par les Busse» rerapôçhèrent toutefois d'éclater.^ 
Enfin, le 28 juillet, 1^ général Goloféjew parut 



t Aehu>9rdu^Mouhammed fui tué 0q 1843 \qr§ d*unp Mtaque contre Us 
Tpusçhiners, tribu dévouée aux Ruwes et d'une bravoure éprouvée. 

« Schioàih'Moullah fut poignardé dans la Tschetschnja, au com- 
menceiiient de l'année J844. 



o88 CHAPITRE X. 

avec un détachement dans la Grosnaja, et, le 29, il 
ouvrit la campagne dans la Tschetschnja. Il projetait 
surtout de ravager les moissons , mûres alors , et les 
villages des indociles Tschetschenzes , afin de con- 
traindre les habitants à se soumettre. 

La première expédition rencontra peu de résis- 
tance ; mais ^ la seconde, les troupes eurent un rade 
combat à soutenir. Ce fat sur la rivière de Walérîk 
que les Russes perdirent le plus de monde : rennezni 
leur avait dressé de longue main une embuscade pour 
les empêcher de passer outre. Les Tcheikesses se 
frayèrent à grand'peine des éclaircies dans l'épaisseur 
des bois et le long de la rivière , et , Us y étaient si 
bien cachés, qu'ils tuèrent aux Russes un nombre 
d'hommes considérable, avant même que ceux-ci les 
eussent aperçus. Une lutte acharnée et corps à corps 
s'engagea cependant, dans laquelle les Russes demeu- 
rèrent vainqueurs , mais où ils eurent environ trois 
cent cinquante tués ou blessés. Les troupes qui avaient 
donné en cette circonstance se composaient de deux 
compagnies de sapeurs, de six bataillons d'infanterie 
C 4,000 hommes) et de mille quatre cents Cosaques. 
11 y avait quatorze pièces de canon. Le jour suivant, 
Goloféjew rencontra le détachement du général Labin- 
zoff, fort de trois bataillons d'infanterie, de six pièces 
de canon et de près de six cents Cosaques. 11 est 
regrettable que les deux détachements n'aient pas 
mieux combiné leurs mouvements , et que ni l'un ni 
l'autre n'aitété informé des obstacles qu'ils rencontre- 
raient. Par là, les Russes auraient évité de grandes 



OPERATIONS D£ OUEftRE. 589 

pertes, et ils eussent été à même de porter un coup 
terrible aux Tcherkesses. Ceci est encore une nouvelle 
preuve de la mauvaise organisation de l'e^ionnage 
chez les Busses. 

Cependant Sciiamyl convoitait toujours la posses- 
sion de l'Avarie et celle du Daghestan ; il s'était même 
déjà établi dans la première de ces deux provinces. 
Onze aouls avaient fait acte de soumission à sa personne 
presque dès le début, et le reste de rAvarie, que ga- 
gnait l'exemple de Hadshi-Mourad, penchait forte- 
ment pour Schamyl. Ce dernier se porta aussi dans le 
Daghestan et sur le territoire du schamschal ; mais 
un rude échec, que lui fit essuyer, le 10 juillet, le 
général Eluke de Klugenau, le força de s'enfuir chez 
les Ssalataures qui embrassèrent, ainsi que les Tscher- 
kéiens, simultanément son parti. Instruit de Tappa- 
rition de Schamyl dans le Daghestan, le général 
Goloféjew s'avança immédiatement sur Temir-ELhan- 
Schoura. Il n'y remarqua point l'imminence d'un 
danger, et se contenta de laisser à Eluke de Klugenau 
deux bataillons de renfort ; il retourna ensuite dans 
la Tschetschnja pour terminer les travaux de fortifi- 
cation commencés. Mais des ordres précis du général 
en chef l'en empêchèrent : il l'invitait à se borner uni- 
quement à châtier les rebelles Tschetschenzes. 

Pour plusieurs motifs, et surtout à cause d'une 
blessure qu'il avait reçue, Schamyl ne put secourir 
efficacement les Tschetschenzes à la première attaque 
de leur territoire. Cette conduite les mécontenta, et 
leur fidélité à sa personne s'en ébranla. Ils députèrent 



39() CHAPITRE X» 

pluftieurs vieillttrcls au général en chef à Tiflis^ ik 
offrirent leur soumission et le prièrent en môme temps 
de faire cesser certaines oppreMions^ que leur ûhef 
leur faisait subir. 

Mais Schamyl, informé de leur démarclie) le rendit 
presque aussitôt d^uks la Tschetscbnja^ et sa préfteocé 
lui ramena tous les esprits. 

La proclamation du général Golowine^ par laquelle 
il accordait amnistie entière aux Tschetschenze^i fut 
sans effeté Toutes le» relations étant ainsi rom- 
pues ^ le général Goloféjew se mit en marche ^ le 
27 septembre, avec son détachement augmenté récem-* 
ment. Il voulait châtier les Tschetscbcns^ infldèlen 
en saccageant leurs villages et en leur enlevant leurs 
provisions d'hiver, enfin activer et hâter, à Tatde de 
ses canons y leur intention si souvent manifestée de se 
rendre. Cependant, Schamyl, dont le but était bien 
moins de protéger le pays des Tschetschenzes que d*é- 
viter sa reddition, devança les Russes en donnant plu- 
sieurs exemples de punitions cruelles infligées h cenX 
qui avaient déserté son parti , et en réunissant un corps 
de î,000 Ssalataures, Andlers et Lesgbis. Après avoir 
détruit un grand nombre de villages, le général 
Goloféjew sinstalla dans une forte position, près de 
l'aoul d'Iermentschouk, où il fit élever une barricade 
de chariots sur une presqu'île formée par la rivière 
de Dshalka. Ce retranchement, protégé par un ba- 
* taillon, était destiné à renfermer le gros bagage, les 
blessés, etc., tandis que le corps principal parcourrait 
la contrée et dévasterait les villages ennemis. Quoique 



OPÉRATIONS DE GUERRE. 891 

les Tschetschenzçs n'eussent pas déguisé leur mécon- 
I teniement de rinaction de Schamyl, qui avait laissé 
f: détruire leurs aouls et piller leurs nombreuses provi- 
sions d'hiver, ils n'osaient cependant point se sou- 
I mettre aux Russes, de peur d attirer sur eux la ven- 
geance du terrible liïiam. Lé gétké]*al Grabbe, arrivé 
le 14 octobre à Grosnaja, reprit en personne le com- 
mandement supérieur des troupes et fit deux incur- 
sions dans la Tschetschnja. Malgré les énormes pertes 
qu'il y essuya, le résultat ne répondit pas à son at- 
tente; aussi clôt-il la campagne, pour cette année, 
dès le 20 novembre. Le seul avantage sérieux qu'il y 
avait obtenu était la constntotiott du fort de Gersel- 
Aonl. Mais que de sang répandu pour l'élévatioti d'une 
misérable forteresse^ 1 

D'après les rapports officiels, les Russes brûlèrent, 
dans la campagne de 1840, 11,344 gargousses et 
1 ,206,675 cartouches ordinaires I 

* DaDd ttn« proclamatioil de Schamjrl Aux monUgiiArds» il fte s«r- 
YÎt, dit^on, des expressions suivantes : « Les Russes bâtissent leurs 
forleresâes avec des ossements humains et les cimentent de leur 
sang. » 



CHAPITKE XI. 



Schamyl législateur et adttinittratevr. 



^m 



Les faits précédents nous ont révélé chez Schamyl, 
homme de guerre et chef de parti, un de ces caract^:es 
fermes et résolus, tels qu'eu enfante toute gueire d'in- 
dépendance. Le nuage chargé de vapeurs ne produit-il 
pas réclair? C'est un de ces esprits forts qui surgis- 
sent de la mer des peuples comme un roc élevé- 
Mais Schamyl n'est pas seulement un guerrier et un 
grand capitaine, il est tout à la fois prêtre, législateur 
et réformateur. Prudent et heureux dans l'emploi de 
ses expédients, habile à utiliser les circonstances et 
prompt à suppléer aux lacunes, il posa les fondements 
d'un Etat qui, s'il l'amène à bonne fin, — car la pos- 
térité ne juge que d'après les résultats, — ^lui donnera 
une place brillante dans l'histoire. Le peuple à la tête 
duquel il est aujourd'hui lui doit sa nationalité. Ce 
n'était pas une œuvre facile de fusionner en une masse 
compacte et indissoluble les éléments les plus hétéro- 
gènes, de rapprocher ces tribus divisées par la diffé- 



SCHAMYL LÉGISLATEUR, ETC. 593 

rence de mœiirs, par les traditions et par un esprit 
vindicatif inné chez elles. L'unité de l'Allemagne ne 
présenterait pas plus de difficulté. Pour atteindre son 
but, il lui fallut briser le pouvoir d'un grand nombre de 
chefs belliqueux, et lui, homme du peuple, se faire l'ar- 
bitre des souverains. Il lui fallut rallier des partis reli- 
gieux dont l'inimitié se perpétuait depuis des siècles, 
et combattre, comme jadis Thésée le Minotaure, le 
plus terrible des monstres : cette loi de la vengeance, 
qui avait englouti des générations, et qui enlevait à 
la patrie, chaque année, ses plus nobles têtes. Il fit 
plus encore, il mit du neuf à la place du vieux, et 
releva d'une main ce qu'il détruisait de l'autre. Son 
activité se portait dans toutes les directions et par- 
tout il imprimait le cachet du génie; sa conduite 
confirmait les populations dans l'idée qu'il gouvernait 
par la grâce de Dieu. Les innovations introduites par 
Schamjl ne sont point, comme en Turquie, importées 
du dehors à titre d'essai : elles ne commencent pas aux 
pantalons et aux vêtements étriqués pour finir par la 
ruine de l'Etat. La nécessité du moment les produisit, 
les besoins pressants du peuple les engendrèrent, et 
elles répondaient à ses idées. 

En fondant une nouvelle doctrine , qui semblait un 
frais rejeton enté sur la vieille souche de l'islamisme , 
il calmait la haine brûlante des sectes d'Omar et d'Ali, 
si hostiles l'une à l'autre jusqu'à ce jour. Il ralliait, 
en outre, les tribus éparses du Daghestan par le lien 
solide de la foi commune. Ceci fut le premier pas et 
aussi le plus important; car la foi commune devint 

38 



594 CHAPITRE XI. 

})ientôt pour tous le gage d'une haine commune aussi 
qu'ils vouaient aux Russes. 

Schamyl, par le succès de plusieurs entreprises bel- 
liqueuses, exalta la confiance et affermit le courage des 
tribus qui lui obéissaient. Au milieu des troubles de 
la guerre il trouva le temps de rédiger un nouveau 
code de lois, d'établir une armée permanente et d'a^ 
surer la base de son pouvoir en créant une nouvelle ad- 
ministration. Je vais essayer de tracer en peu de mots 
le tableau de l'organisation de l'Etat fondé par Scha- 
inyl. Et , s'il se trouve que mes efforts soient demeu- 
rés incomplets et imparfaits , on a lieu de s'en pi-en- 
dre à la rareté des sources authentiques, auxquelles il 
m'a été permis de puiser. D'autant plus qu'il n'est ici 
question que de l'origine d'un Etat seulement en voie 
d'achèvement. 

Tout le territoire soumis par Schamyl se divise en 
provinces et en naïbats (gouvernements)*; le chiffre 
des aouls dont se compose un naïbat est variable et 
soumis à la décision du mourschide. Cinq naïbats, ré- 
gis chacun par un naïb (gouverneur) , forment une pro- 
vince. Un chef supérieur est à la tête de chaque pro- 
vince, il réunit en lui le pouvoir séculier et le pouvoir 
spirituel. Voici, à l'époque où ces pages furent écri- 
tes, les noms de ceux qui remplissaient ces charges : 
l^Achwerdu-Mahoma; 2^ Hadshi-Moured; 3* Kibit- 
Mahoma de Tilitlœ; 4° Daniel, sultan de Jelissoui. Les 
noms des naïbs de distinction sont Nour-Mahomed, 

* J*ai retranché ici la nomenclature des naïbat», qui sont auiiombre 
de Tîngt et quelques. 



SCHAMYL LÉGISLATEUK, ETC. 895 

Ali, Tschaga-Hadshi , Ouloubéy, Hassan de Bonrtougai, 
Aboukar-Cadi, Kasi Jaf, Abdourachman^Debir^, etc. 

Les devoirs du naïb consistent à administrer rigou* 
reusement le territoire qui lui est confié, à percevoir 
les impôts fixés, à recruter les conscrits, à faire stricte- 
ment observer la loi extérieure (le charyat), à purger 
les différends et à arrêter le cours des vengeances, etc. 

Tous le^ chefs et naïbs ne sont pas revêtus de la 
même autorité : Achwerdu-Mahoma, Hadshi-Mourad, 
Ouloubéy-MouUah et Nour-Mahommed , qui ont fait 
preuve à T égard de Schamyl d'un dévouement sans 
bornes, jouissent non-seulement de sa confiance à un 
haut degré , mais ils se distinguent encore des autres 
par diverses insignes extérieurs* Ils sont, en outre, . 
investis d'un pouvoir discrétionnaire et illimité pour 
juger et punir ; ils ont môme le droit de prononcer des 
arrêts de mort. Les fonctions des autres naïbs sont 
plus restreintes : ils ne peuvent rien conclure sans 
le consentement de Schamyl, et ils sont tenus de lui 
abandonner le sort de tous les grands criminels. 
Chaque naïb a son adjoint, dont le rang égale le 
sien, mais qui cependant lui est subordonné. L'on 
trouve encore dans chaque aoul un juge chargé d'in- 
former régulièrement le naïb de tous les événements 
de quelque gravité. Il doit, en outre, maintenir l'or* 
dre, vider les querelles, livrer les coupables, etc., et 
donner aux proclamations et aux ordres de l'imam 
ou à ceux que lui adressent les n«ïbs la plus prompte 



396 CHAPITRE XI- 

publicité sur son territoire. A un signal déterminé, 
toute la population se rassemble sur la place publique, 
et le citoyen le plus âgé ou un mirza lit à haute voix 
la missive qui lui a été communiquée. 

A certaines heures du jour, l'accès dans la demeure 
des vieillards et des naïbs est libre pour tous les guer- 
riers. 

Les naïbs sont obligés d'entretenir trois cents cava- 
liers , dont voici le mode de recrutement : sur chaque 
dix maisons d'un aoul l'on prélève un homme, et tant 
qu'il vit, la famille à laquelle il appartient est déchar- 
gée des impositions ; l'équipement et l'entretien de ce 
soldat tombent à la charge des neuf autres familles ^ . 
Même pendant le sommeil, il est défendu aux guer- 
riers de déposer leurs armes, afin d'être prêts à com- 
battre au premier appel. En 1 843 , la milice à cheval 
de Schamjl comptait un total de cinq mille hommes 
environ. 



< L'organisation du service militaire était à peu près la même chez 
les anciens Normands et chez les Germains. Nous retrouvons cette pra* 
tique en Russie j usqu'à la souveraineté des Mon gols, et pro bablement 
(d'après Topinion de Hagemeister) elle y aurait été importée pûi les 
princes normands émigrés. Pour l'ordre du service les gens étaient 
divisés par digaine, centaine et millième. Ces dénominations se sont 
conservées jusque de nos jours, et dans tous les villages les admi> 
nistrateurs communaux portent le nom d'homme aux lEûatnes, our 
centaineê.Il est question des hommes aux millièmes comme capitaines 
en chef des princes souverains jusqu'au temps des Tartares. On 
désignait ainsi au Grand-Nowgorod, jusqu'à la ruine de cet État 
libre, le second employé supérieur. 

Quant à la similitude de cette division dans l'armée de Schamyl, 
avec les institutions germaines, consultez Waitz, Histoire de la can- 
ttitution àa^mande (Kiel, 1844), i. I, p. 3S. 



SCHAMYL LÉGISLATEUR, ETC. 397 

Les habitants de chaque aoul, depuis Tâge de quinze 
ans jusqu'à cinquante, à Texception des troupes en 
activité, doivent connaître à fond Texercice du cheval 
et celui des armes. Ils sont ainsi en état de défendre 
leurs foyers en cas de surprise, et viennent au moment 
du danger grossir Tannée de Schamyl. Dans ce cas, 
rhomme qui fait partie de Farmée active commande 
aux: habitants des dix maisons, dont il a été élu. L'on 
observe la plus stricte discipline et Ton montre la plus 
aveugle soumission aux ordres transmis, depuis Scha- 
myl jusqu'au dernier officier; selon les circonstances, 
la plus légère infraction peut être punie de mort. 

Schamyl est sans cesse entouré d'une garde d'élite ; 
l'on nomme ceux qui en font partie mourtosiga- 
tors * . La plus grande circonspection préside dans le 
choix de cette garde; on ne prend que des gens d'une 
bravoure et d'une fidélité éprouvées, bien pénétrés de 
la sainteté de la doctrine du mourschide. Ces hommes, 
une fois attachés à sa personne, possèdent sa confiance 
tout entière, surtout en raison de la'difficulté et de 
la méfiance que Schamyl exerce lors de leur admission. 
Toutefois, les mourtosigators achètent par de grands 
sacrifices la haute considération dont ils jouissent 
auprès des autres guerriers. Tant qu'ils servent de 
rempart protecteur à la sainte personne du mour- 
schide, ils renoncent à tous les liens qui , dans la vie 
ordinaire, les attachent à l'existence. Les célibataires 
sont tenus de rester garçons, et les hommes mariés 

* Les mottrtosigaion «ont l'élite des mourides 



o98 CHAPITÎIE XI. 

ne peuvent , sous aucun prétexte , avoir de relations 
avec leur famille pendant le temps de leur service. Tls 
doivent, comme Schamyl, donner les premiers à leurs 
frères d'armes l'exemple du consciencieux accomplis- 
sement du charyat, de la sobriété et de l'abstinence. 
On leur fait également un devoir de propager autant 
que possible le nouveau dogme ; ce sont des instni- 
ments. dans toute l'acception du mot, entre les mains 
de Schamyl, qui punit de mort la moindre infraction à 
ses ordres. Les mourtosigators sont au nombre de mille 
environ . Leur division se rapporte complètement à celle 
du système décimal ; chaque dizaine d'hommes compte 
son chef, dix de ces chefs ont également le leur, et 
aiwi de suite. Le même ordre est observé pour la mi- 
lice à cheval des naïbs. Les chefs sont très-privilégiés; 
ils portent les marques distinctives de leur grade, et 
leurs subordonnés leur témoignent le plus grand res- 
pect. On n'admet à ce poste que des hommes d'une 
bravoure ou d'un mérite signalés. La solde des mour- 
tosigators est d'environ 3 florins • par mois ; ils per- 
çoivent en outre une part fixe du butin. Les aouls, 
où l'on envoie des mourtosigators, doivent les dé- 
frayer entièrement, et l'estime pour la garde d'hon- 
neur de l'imam va si loin, que tous les aouls tien- 
nent à honneur d'héberger dans leur enceinte ses 
illustres satellites. 

On n'a pas d'exemple d'une trahison parmi les 
mourtosigators. Ils ont voué à l'imam un attache- 

* Le florin vaut 2 francs 12 centimes. 



SCHAMYL LÉGISLÀTEim, ETC. o99 

ment et une fidélité à toute épreuve, et ils sont ani- 
més d*un esprit si belliqueux, que la mort sur le 
champ de bataille est pour eux la fin la plus enviée. 

Leur présence inspire autant d'effroi aux arméea 

• 

russes que de hardiesse et d'assurance à Schamyl et 
à ses guerriers. 

Des officiers russes citent d'admirables traits de 
leur courage et de leur sang-froid dans l'action. On ne 
se rappelle pas avoir vu tomber im mourtosigator vi- 
vant aux mains de ses ennemi?. Le pouvoir de Scha- 
myl repose aussi bien sur eux pendant la paix que 
pendant la guerre. Us ne se distinguent pas seule- 
ment par cette valeur brutale et ce mépris de la mort 
que l'on rencontre aussi chez l'Arabe du désert ; mais 
un lien plus élevé , plus intellectuel les unit , et c'est 
à ce double titre que nous leur consacrons notre at- 
tention. En temps de guerre, ils tiennent la tête des 
combats ; en temps de paix ils prêchent avec enthou- 
siasme la doctrine de Schamyl, et font observer ses 
lois. Ils ne possèdent aucun bien , et cependant ils 
disposent sans cesse de sommes considérables, qu'ils 
emploient à leur gré pour l'accomplissement de leurs 
projets. 

Ils font également la police secrète de Schamyl : 
leur vigilance s'exerce en tout lieu; celui qu'ils 
accusent est puni sans rémission. Les prêtres et les 
juges eux-mêmes ne sont point à l'abri de leur inqui- 
sition, et Schamyl les considère comme le ciment re- 
liant ensemble les pierres qui ont servi à élever le 
monument de sa puissance. 



600 CHAPITRE XI. 

Les revenus de Schamyl et ceux de ses prédéces* 
seurs Kasi-Moullah et Hamsad-Beg provenaient jadis 
de butin conquis à la guerre, dont la cinquième psoide, 
selon Tusage établi , appartenait de fait au chef. Le 
reste était partagé entre, les soldats et les chefs su- 
balternes , d'après un ordre réglementaire. Toute in- 
fraction à la loi du charyat entraînait une amende et 
formait le revenu casuel. Sur les derniers temp9, et 
depuis que la domination du mourschide se consolide 
et s'étend toujours davantage, le premier soin deScha- 
myl a été d'accroître et d'assurer ses revenus à l'aide 
d'une pénalité déterminée et d'autres mesures. 

Voici en résumé les ordonnances qu'il rendit à cet 
effet: 

1 . Les naïbats Goumbet et Andi payent annuelle- 
ment un rouble d'argent pour droit de capitation, par 
chaque famille ; les autres tribus, où l'argent est plus 
rare et manque parfois totalement, s'acquittent pour 
la valeur équivalente en produits de leur culture ou de 
leur industrie. 

2. Toutes les tribus délivrent le dixième de leurs 
récoltes. 

3. Les droits et les donations importantes, qui 
jadis étaient le partage des mosquées et des lieux de 
pèlerinage, et profitaient à un nombreux clergé et à 
une infinité de derviches, sont actuellement versés 
dans la caisse de l'armée. Les prêtres en sont dédom- 
magés par un traitement; mais les derviches en état 
de servir sont incorpores dans la milice, et les autres 
renvoyés. 



3CHAMYL Ll^GISLATBUR) ETC. 601 

4. Lorsqu'un guerrier meurt sans laisser d'héri- 
tiers directs, ses biens, meubles et immeubles, revien- 
nent de droit à la caisse de la guerre. L'on n'a aucun 
égard aux héritiers collatéraux. 

Telle est l'organisation du système financier de 
Schamyl. Il existe sans doute encore une quantité 
d'autres règlements, mais nous n'avons pu nous pro- 
curer des renseignements plus précis à cet égard. 

Les revenus en numéraire sont versés directement 
entre les mains de l'administrateur des finances de 
Schamjl. Les naïbs sont chargés de recouvrer les 
impôts en blé, grains, etc. 

L'on accuse souvent Timam d'un excès de cupidité, 
parce qu'il cache, dit-on, en divers lieux, à Andi et 
dans les forêts itschkéiînères, des trésors d'or, de 
pierreries et d'autres objets précieux. Cette imputa- 
tion me semble aussi mal fondée qu'injuste. Dans sa 
position, la plus scrupuleuse économie est aussi sage 
qu'obligatoire. Schamyl a besoin de grandes res- 
sources pour ne point succomber dans cette lutte où 
les forces du puissant czar se renouvellent sans cesse, 
et pour réaliser son vaste projet, la fondation d'un 
nouvel empire dans le Daghestan. Disons encore qu'il 
ne considère nullement ces trésors accumulés comme 
sa propriété privée. Far ses habitudes de sobriété et 
de simplicité il rivalise avec le dernier de ses soldats ; 
il est également pour sa personne d'une économie 
portée jusqu'à l'avarice. Mais qu'il s'agisse de récom- 
penser une belle action, de gagner à son parti une 
tribu puissante, et en maintes autres circonstances 



602 CHAPITRE XI. 

semblables, il pousse la libéralité jusqu'à la prodiga- 
lité. Les officiers russes payent non-seulement de leur 
personne, mais encore fort chèrement de leur argent, 
les ordres dont ils sont décorés ; Schamyl, au con- 
traire a fait frapper une médaille qu'il accorde aux 
braves et à ceux qui sont blessés grièvement; elle 
assure à son propriétaire trois roubles d'argent de peri- 
sijjn mensuelle. L'on voit que sa parcimonie n'a pas 
un caractère sordide. 

La sphère de son activité s'étendit en raison de 
Taccrolssement de son autorité et de son influence; 
l'introduction d'une administration régulière y con- 
tribua également. Ses rapports avec ses naïbs et ses 
subordonnés devinrent aussi plus fréquents. Quoique 
sa volonté fut saintement respectée et s'exécutât im- 
médiatement, Schamyl se vit contraint d'établir une 
foule d'institutions nouvelles, afin de donner aux 
affaires un plus prorapt essor. A la fin de 1842, 
Schamyl, à l'exemple des Russes, organisa une poste 
volante j au moyen de laquelle les événements et les 
ordres se transmirent avec une rapidité incroyable. 
Un certain nombre d'excellents chevaux attendent,, 
tout sellés, l'arrivée des courriers dans chaque aoul, 
pour les transporter plus loin. Ces courriers, devant 
justifier de leur qualité, sont munis de cartes de cir- 
culation signées par Schamyl ou par ses naïbs. En 
quelque endroit qu'un courrier exhibe ce permis, on 
lui fournit aussitôt un cheval tout frais et un bon 
guide. La fatigue ou quelque autre accident rend-il 
le messager incapable d'accomplir sa mission, la 



SCHAMYL LiÎGISLATEUR, ETC. 603 

commune en prend soin gratuitement, et l'adminis- 
trateur de Vaoul fait choix en tonte hâte d'un autre 
homme qui le remplace, etc. 

Je regrette de n'avoir pu rien découvrir de précis, 
aux temps de Ghasi-Mouhammed et d'Hamsad-Beg, 
sur la situation intérieure des tribus qui obéissaient 
au mourschide, et en quoi consistait la solde des 
sous-chefs et des autres employés. Avant Tintro- 
duction de sa nouvelle ordonnance administrative , 
Schamyl récompensait d'ordinaire les services rendus 
par des présents consistant en chevaux, armes, mou- 
tons, vêtements, et souvent aussi en argent. L'on con- 
sidérait un don de Timam de trente roubles d'argent 
comme une haute marque de distinction. En 1840, 
après la complète organisation des mourtosigators, il 
institua plusieurs décorations ; nous rapporterons ce 
que nous savons de leur valeur ou de leur importance. 

La première est une médaille ronde en argent, que 
ne portent que les jous-baschis (chef de 100 hommes), 
ce qu'indique l'inscription elle-même ainsi conçue : 
« Au jous-baschi^** pour sa bravoure. » 

La seconde est de forme triangulaire, uniquement 
destinée aux utsch-jous-baschis (c'est-à-dire chef de 
300 hommes). Les honneurs qu'elle rapporte sont en 
proportion de sa rareté. Un courage à toute épreuve 
en rend seul digne, et l'inscription en fait foi : 
« A *** pour sa bravoure extrême. » 

La troisième distinction, qui est aussi la plus haute, 
consiste en épaulcttes d'argent fet en un porte-cpée de 
même métal. Elle donne rang de prince et procure en 



604 CHAPITRE XI. 

outre de grands avantages pécuniaires. 11 n'y a que les 
besch-jous-baschis (chef de 500 hommes) qui soient 
admis à porter ces insignes. La seule différence de ces 
épaulettes avec celles des Russes, c'est que celles-ci 
sont en fils d'argent et les autres en argent battu. 

 la fin de 1 84S, Schamyl commença à établir dans 
l'armée un certain classement de rangs, d'après le 
système européen. Il conféra le titre de général aux 
trois premiers naïbs Achwerdu-Mahoma, Schwaïb- 
Moullah et Ouloubéy-MouUah ; les autres naïbs et 
plusieurs chefs de mourtosigators reçurent celui de 
capitaine. 

Les personnages élevés à la dignité de généraux 
portent sur chaque côté de la poitrine, en témoignage 
de cet honneur, deux pièces d'argent en forme de 
demi-étoile. Le prince russe Orbeljanoff, longtemps 
prisonnier chez les montagnards, prétend avoir vu 
Schwaïb-MouUah décoré de deux étoiles à cinq pointes. 
Une petite plaque d'argent, de forme ovale, désigne 
tous les autres naïbs et ceux qui ont rang de capi- 
taine. La marque distinctive des substituts des naïbs, 
ainsi que des juges ou vieillards des aouls, est une 
petite plaque d'argent qui ressemble à la platine de 
nos serrures. 

Il est nécessaire aussi que nous fassions mention 
d'un signe honorifique, qui est au surplus unique. 
C'est une grande médaille en argent; l'inscription 
en langue arabe est ainsi conçue : Il n'existe pas 
un second héros qui égale Achuoerdu-Mahoma^ et pas 
une schaschka comme sa schaschka. 



SCHAMYL LÉGISLATEUR, ETC. 608 

Outre les ordres que je viens de mentionner, 
Schamyl dispose de beaucoup d'autres moyens pour 
distribuer des témoignages publics de sa reconnais- 
sance à ceux qui se sont distingués par leur valeur. 
En 1842, quelques tribus s'illustrèrent dans cette 
mémorable campagne par plusieurs actions d'éclat ; 
Schamyl envoya en récompense à leurs naïbs des dra- 
peaux d'honneur admirablement brodés. A la prise 
des territoires Kourin et Kasikoumyk, les Tcherkesses 
s'emparèrent de deux drapeaux russes qui leur avaient 
été donnés autrefois par l'empereur, en mémoire de 
leur antique fidélité à la Russie. L'un fut remis à 
Schwaïb-Moullah, l'autre à Ouloubéy-MouUah pour 
leur belle conduite, dont les forêts d'Itschkéri avaient 
été le théâtre. Les deux naïbs, nous l'avons vu plus 
haut, repoussèrent l'armée commandée par le général 
Grabbe, et déjouèrent ainsi son projet de conquête 
sur Dargo. 

Les peines que Schamyl a introduites sont aussi 
variées que ses récompenses. H est perçu une amende 
en argent à la moindre infraction aux règlements du 
charyat ou aux ordres de l'imam. Lorsque l'argent fait 
défaut , l'on perçoit la quantité de produits agricoles 
équivalente à la somme exigible. 

Les amendes sont doublées ou grossies selon la 
mesure du délit. Lorsqu'un voleur est pris sur le fait, 
il est tenu de restituer le double de la valeur de l'objet 
soustrait. La moitié de cette part revient au légitime 
possesseur, l'autre est versée à la caisse de la guerre. 

Un morceau de woilok (feutre grossier) attaché 



606 CHAriT&£ XI. 

autour du bras droit est la marque de honte qui désij^e 
Thomme lâche dans le combat. Une pièce de ce woilok 
est cousue dans le dos de quiconque a fui à l'approche 
de Tennemi. Ces peines infamantes né peuvent se ra- 
cheter que par une suite de traits de courage. Tout 
commerce avec les femmes est interdit aux guerriers 
porteurs de ces feutres ; en guerre, ils forment cette 
classe connue habituellement sous le nom fC enfants 
perdus. 

Ce singulier usage rappelle cette vieille coutume 
persane, qui condamnait les hommes accusés de lâ« 
cheté, à quelque rang qu'ils appartinssent, à porter 
des vêtements féminins. L'on raconte même qu'au 
temps du roi Abbas, le gouverneur de Khorasan» 
Ali-Kouli-Khan, ayant pris la fuite dans une bataille 
contre Theimouras, prince de Géorgie, fut contraint 
de demeurer dans le camp tout un jour eu habits de 
femme sous les yeux de l'armée. — On trouve dans le 
Gjulisian du Saadi (chap. iv) un passage qui a rapport 
à cet usage : « Hommes courageux, y est-il dit, sui- 
vez-moi et combattez bravement, pour que l'on ne 
vous trouve pas dignes de porter des habillements de 
femme. » 

Poursuivons l'analyse du code pénal institué par 
Schamyl. 

Outre Tamende, l'emprisonnement existe aussi 
pour ceux qui se sont rendus coupables de graves 
délits. Il n'y a pas de fables que n'aient rapportées 
les Russes à propos de la cruauté de ces incarcérations. 
Les prisonniers , selon eux , ne reçoivent que juste 



SCHAMYL LÉGISLATEUR, ETC. 607 

iissez de nourriture pour ne pas mourir de faim. Au 
surplus, celui qui a été témoin des horribles tourments 
infligés dans les prisons moscovites conviendra avec 
moi qu'à cet égard, il est difficile d'égaler les Eusses 
et impossible de les surpasser. Une sévérité outrée 
dans la répression des crimes serait encore plus excu- 
sable chez Schamyl, qui commande à des hordes bar- 
bares , élevées sans le moindre frein , que chez le 
puissant empereur de Russie, dont les couleurs flottent 
dans trois parties du monde, et dont lu population 
compte parmi les nations civilisées de TEurope. 

La peine de mort, appliquée en cas de meurtre, de 
trahison et d'infidélité, s'inflige au moyen de Tépée ; 
elle comprend deux classes nommées : le tribunal 
d'honneur et le tribunal infamaiit. 

Le condamné par le tribunal d'honneur s'assied à 
terre, les jambes croisées, selon la coutume orientale; 
il se découvre lui-même la tête et le cou, et, après 
avoir fait sa prière, il se penche en avant pour rece- 
voir, dans cette posture, le coup mortel. 

Quant au condamné par le tribunal infamant, c'est 
la main du bourreau qui met ses épaules à nu, et il a 
la tête tranchée sur un billot. 

Le troisième mode d'exécution , le plus cruel de 
tous, consiste à être fusillé ou poignardé. Ce supplice 
néanmoins ne s'emploie que fort rarement, et ne 
subsiste, par exception , que pour les mourides con- 
vaincus de trahison. 



608 CHAPITRE Xï. 

Schamyl règne en maître absolu sur les peuplades 
du Daghestan et de la Tschetschnja qui lui sont sou- 
mises, et, comme nous Favons vu, il s'applique es- 
sentiellement à former des nombreuses tribus éparses 
un nouvel empire indépendant. Ce vaste plan ne sau- 
rait toutefois s'effectuer qu'au prix d'efforts inouïs. 
La crainte , bien plus que l'attachement , conunande 
l'obéissance à la plupart de ces tribus, surtout, entre 
autres, à celles de Earach, d'Andi, de (xoumbet, 
de Ssalatan et d'Andalal. La Bussie, depuis long- 
temps, a compris l'importance de la possession de 
ces territoires, et elle n'a épargné ni efforts, ni pré- 
sents , ni promesses pour attirer à elle ses habitants. 
Si cependant Schamyl jouissait encore paisiblement 
pendant quelques années de l'autorité sur ces con- 
trées , il est probable, heureux wmme il l'est dans 
tout ce qu'il entreprend, qu'il réussirait à les annexer 
à ses autres possessions. 

Lorsqu'on examine avec attention la situation inté- 
rieure du Daghestan telle qu'elle était alors, on s'étonne 
réellement des obstacles que Timam eut à surmonter. 
Son armée ne s'est point recrutée des chevaleresques 
Adighés, des Oubyches ou des Schapssouchs. Des 
tribus au contraire dégradées par un long esclavage , 
d'autres devenues puissantes à force de rapts et de bri- 
gandages, et chez lesquels des prêtres cupides et ignares 
ont éteint tout respect pour la religion, qui ne con- 
naissent d'autres lois que les anciens usages ou leur 
propre volonté , — voilà , en grande partie , le^s élé- 
ments qui composent le corps formidable dont Scha- 



SCHAMTL LEGISLATEUR, ETC. 609 

myl s'est fait Vâme tout entière- Ils se battent , en 
général, uniquement par amour de la liberté ; le reste, 
au contraire, comme il arrive d'ordinaire, est mû par 
dessentiments beaucoup moins élevésj ceux-ci alléchés 
par l'espoir du butin, ceux-là enflammés par les dis- 
cours de rimam ou redoutant sa vengeance impla- 
cable. Mais leur but commun est l'expulsion des 
Eusses du Daghestan. 

Autrefois les Tschetschenzes donnaient, pour ain«îi 
dire, l'impulsion dans le Caucase oriental; les Le^»- 
ghis et les Avares se joignaient toujours à eux lors- 
qu'une expédition s'organisait contre les Busses. Mais 
depuis l'avènement de Kasi-MouUah et de Schamyl 
chez les Lesghis, la situation a changé; les Lesghis 
ont pris le dessus, et, depuis ce temps, les Tschet- 
schenzes supportent avec répugnance leur dépen- 
dance des premiers. Schamyl réside dans les hautes 
montagnes de la Tschetschnja, mais il est entouré 
de Lesghis ; son naïb favori , Achwerdu-Mahoma, 
en agit de même. En 1841, lorsque les Nasrans 
furent attaqués à Timproviste, Schamyl appela 
Hadshi-Mourad avec cinq cents guerriers lesghis et 
avares, moins pour augmenter le nombre des com- 
battants que pour intimider les Tschetschenzes, qui 
avaient donné à plusieurs reprises des signes de mal- 
veillance. La différence d'origine de ce peuple n'est 
pas le seul motif de mécontentement de ces fiers habi- 
tants de la Tschetschnja, elle provient également de 
sa moins large crédulité en la divine mission de Scha- 
myl. Du reste, son autorité et son influence chez les 

39 



010 CHAPITRE XI. 

Tschetschenzes tendent plutôt à grandir qu'à dimi- 
nuer, et, en général, de toutes les tribus soumises à 
rimam nulle ne sait au juste celle qui jouit le plus de 
ses bonnes grâces. H épouvante et châtie les unes par 
les autres , pour les maintenir toutes dans la crainte 
et le respect. 

Schamyl, pour se donner plus d'importance, fait 
accroire à ses mourides qu'il correspond sans cesse 
avec le sultan de Turquie et le pacha d'Egypte. Les 
Russes affirment qu'il écrit dans ce but des lettres 
fictives, dans lesquelles ces princes l'assurent de leur 
amitié et lui promettent de prompts secours ; il fait 
ensuite parvenir ces fausses lettres aux cadis et aux 
prêtres, en leur enjoignant de les publier a haute 
voix dans les mosquées et les assemblées populaires. 

Ses entretiens supposés avec Allah et le Prophète 
ont lieu, et il agit fort sagement en cela, une fois, 
tout au plus deux fois l'an ; c'est généralement lors- 
qu'il s'agit de l'exécution de quelque vaste entre- 
prise. 

Pour se préparer à cet acte solennel il se retire dans 
une grotte isolée, ou bien il s'enferme dans ses appar- 
tements ; il y passe trois semaines dans le jeûne et les 
prières, et lit le Coran. Sa demeure, pendant tout ce 
temps, est rigoureusement gardée à vue, et l'entrée 
n'en est accessible à qui que ce soit. Il réunit, le soir 
du dernier jour de cette existence érémitîque, les prin- 
cipaux chefs et les prêtres, il leur annonce solennelle- 
ment que le prophète Mahomet lui est apparu sous la 
forme d'une colombe, qu'il lui a communiqué d^s 



SCHAMYL LÉGISLATEUR, ETC. 6 H 

ordres, révélé de grands secrets et recommandé de 
persévérer dans la guerre sainte, etc. Il se montre 
ensuite à la foule immense qui entoure son habitation, 
il récite, en chantant, quelques versets tirés du Coran, 
et prononce un long et chaleureux discours, fort em- 
preint de fanatisme et de la haine contre les Russes. 
Il résume en même temps au peuple, dans cette allo- 
cution, les points capitaux de la nouvelle révélation, 
et rassemblée entière entonne ensuite une hymne 
grave. Tous les guerriers tirent leur poignard du 
fourreau, ils renouvellent le serment de fidélité à leur 
foi et à Texécration des Russes, et se dispersent en 
s'écriant : « Dieu est grand, Mahomet est son premier 
prophète et Schamyl le second ! » 

Les cadis et les moullahs retournent dans leurs 
aouls, et racontent au peuple les miracles dont ils ont 
été témoins; et les fêtes et la joie succèdent dans 
tout le pays , pendant une semaine entière, au long 
jeûne de l'imam déifié. 

La rigueur avec laquelle il rend la justice, car il 
n*a pas reculé devant le sacrifice de quelques-uns de 
ses plus proches parents, ne pouvait manquer d'atti- 
rer bon nombre d'ennemis puissants à Schamyl, tant 
parmi les Lesghis que parmi les Tschetschenzes. Il y 
a longtemps qu'il serait tombé sous quelque fer ven- 
geur, s'il n'était aussi prudent dans le choix de ceux 
qui l'entourent. Jamais il ne se montre seul en public, 
il est très-difficilement accessible h quiconque ne fait 
point partie de ses confidents. Le cérémonial prescrit 
est strictement observé ; ceux qui sont admis en sa 



612 CHAPmtE XI. 

présence, sans distinction de rang ou de personne, 
doivent s'incliner jusqu'à terre et baiser le bas de son 
vêtement. 

Sa maison est entourée jour et nuit d*une garde 
nombreuse, et, chaque fois qu'il en sort, ses princi- 
paux mourtosigators l'accompagnent. Lors d'excur- 
sions plus longues, dans certaines provinces du 
dévouement desquelles il est assuré, sa suite se corn* 
pose de cinq cents à mille cavaliers; mais dans la 
Tschetschnja et les autres pays que la Bussie a réussi 
en partie h gagner, il ne prend jamais moins de deux 
à cinq mille hommes. 

L'on aurait tort du reste d'imputer cet usage chez 
Schamyl à un effet de la peur : il ne faut pas oublier 
que le cortège des princes asiatiques nous semble 
comparativement toujours exagéré. En Europe l'on 
impose également par une grande simplicité, mais en 
Asie la pompe et l'éclat sont de rigueur. 

Les gouverneurs de Schamyl ont également une 
escorte plus ou moins considérable, et proportionnée 
à leur rang. 



CHAÎ^ITRE XIL 

Suite des opérations militaires de 1840-1842. Hadshi-Monrad 
TAbrék. — Dshelal-Eddin. —Le prince Argoutinsky-Dolgoronky 
(Longomanns). — Golowine. — Rappel du Caucase du général 
Grabbe. 



La fin de Tannée 1840 fut signalée par un évé- 
nement funeste aux Russes, quoiqu^ls en fussent eux- 
mêmes les instigateurs. 

Hadshi-Mourjftd , le favori du peuple avare, le 
meilleur cavalier et le plus vaillant guerrier du Daghe- 
stan, celui qui tua le mourschide Hamsad-Beg, qui 
régna sept années de suite sur TAvarie avec un 
dévouement et une habileté rares, qui repoussa deux 
fois Schamyl hors des murs de Chounsach, et auquel 
les Russes devaient tous leurs succès dans le Daghe- 
stan depuis la mort d'Hamsad-Beg ; Hadshi-Mourad 
était destiné à périr victime de la corruption et de la 
trahison des Russes ! 

Mais il réussit à échapper aux tschinowniks russes, 
avant qu'ils eussent mis à exécution leur sombre 
mission, c'est-à-dire le knout et la Sibérie, qu'on lui 
réservait pour seconde patrie en récompense de ses 



614 CHAPITRE XII. 

services. Il s'enfuit heureuseipent de Clionnsach , et 
adressa à Schamyl un message ainsi conçu : 

« Je suis déchu par l'ingratitude de ceux-là mêmes 
que j'ai rendus puissants. Moi, qui gouvernais il n'y 
a pas longtemps encore l'Avlirie pour la gloire des 
exécrables Russes, j'erre maintenant en fugitif dans 
ma patrie. 

« Allah m'accable de tout le i)oids de sa colère, 
parce que j'ai prêté aide aux Russes impies au détri- 
ment des guerriers de sa foi. Je déserte mes faux 
amis pour accourir auprès de toi, mon implacable en- 
nemi ; accepte mon bras et ma vengeance. Tu as ap- 
pris h connaître sa valeur lorsque je luttais œntre toi 
à Chounsach, veux-tu l'éprouver encore une fois, 
maintenant que je m'oflFre à combattre avec toi? » 

Schamyl répondit : 

« Gloire à Allah tout miséricordieux et compatis- 
sant ! 

« Dieu égare qui il veut et guide dans la bonne voie 
qui lui plaît ! Tu as marché dans les ténèbres et tu 
reviens à la lumière. Nos portes te seront ouvertes, 
et nos mains s'étendront pour t'accueillir. 

« Dieu s'est révélé par signes à nous, et les paroles 
du Prophète se sont accomplies en ta personne : Lors- 
que le croyant trébuche^ Dieu lui-même le retient par 
la main. En vérité, le temps n'est pas loin oii les 
ailes noires du double Aigle russe se brûleront au 
Croissant, qui est la bannière radieuse des croyants! » 

Ces deux lettres, chargées de citations et de nom- 
breux commentaires, furent insérées dans une pro- 



SUITE DES OPÉRATIONS MILITAIKES, 615 

elamation de Schamyl aux peuples de Daghestan, afin 
de leur dévoUer Tabjection des Russes et la grâce 
d'Allah , qui ramène dans le bon chemin les fidèles 
égarés. 

L'agitation et le désordre gagnèrent toute la po- 
pulation avare après la fuite d'HadshiiMourad. Une 
partie du pays prit fait et cause pour Schamyl, qui 
avait envoyé Hadshi-Mourad avec un détachement, 
dans le but d'attirer le peuple à lui au moment pro- 
pice. Cependant les Eusses, qui avaient le plus grand 
intérêt à se maintenir en possession de T Avarie, 
n'étaient pas demeurés oisifs. Es marchèrent contre 
Hadshi-Mourad avec des forces imposantes, et l'ex- 
pulsèrent du cœur du pays où il s'était fortifié ; il fut 
contraint dç se retirer dans Taoul de Thoch, sur le 
Koissou, territoire d'Andi. 

L'éloignement subit d'Hadshi - Mourad favorisait 
momentanément d'une façon inespérée la position des 
Eusses ; mais l'influence qu'avait exercée le naïb * sur 
la population était trop profonde pour que sa chute 
ne fut suivie d'aucun événement. Dans l'impuis- 
sance de recourir à la force des armes, il prit des 
voies détournées. Il avait servi les Eusses avec tant 
de loyauté et pendant si longtemps, que leur perfidie 
et leur ingratitude excitèrent dans son cœur l'indi- 
gnation et la soif de la vengeance. Les résultats de 
cette haine implacable se révélèrent bientôt. A peine 
les Eusses crurent-ils avoir rétabli l'ordre dans l'inté- 



^ Schamyl avait élevé Hadshi-Mourad à la dignité de premier naïb. 



616 CHAPITRE XU. 

rieur du pays, que l'un des plus puissants chefs 
avares y Kibit-Mahoma ^ de Tilitlœ, les abandonna 
ouvertement en engageant une foule d'autres tribas 
à suivre son exemple. En vain les Russes réunirent- 
ils tous leurs efforts pour ramener à Tobéissance les 
tribus qui les avaient abandonnés; partout ils ren- 
contrèrent l'opposition la plus opiniâtre, et ils fu- 
rent contraints de se retirer sans avoir accompli leur 
tâche. Le pouvoir et la faveur de Schamyl gran- 
dissaient chaque jour ; les échecs qu'il fit subir suc- 
cessivement aux Russes exaltèrent au dernier de^ 
gré le courage et la confiance des siens. La preuve 
de la part active de Hadshi-Mourad à ces exploits 
ressort du fait que , depuis sa chute , le territoire de 
Schamyl porta en quelques mois ses frontières trois 
fois plus loin. Son autorité s'étendait dans le nord 
jusqu'aux forts de Georgiewsk et de Kisljar, et dans 
le sud jusqu'au fort de Ssamour. 

L'envahissement menaçant du terrible mourschide 
suscita les plus vives craintes à Tiflis. Les Russes 
organisèrent à la hâte une dernière expédition contre 
Schamyl. L'on requit en Russie de grands renforts en 
hommes et en artillerie, une milice nombreuse fut 
formée de Géorgiens, d'Arméniens , de Tartares et de 
Tousches, et le sardaar *, le général Golowine, qui 
avait succédé au baron Rosen, se mit en personne à 



* Mahoma, Mehmed, Mahomtd, ne sont qu'une altération fréquente 
du nom Mouhammed. 
« Sardaar, commandant en chef. 



SU1T£ D£S OPJÉ&ATIONS MILITAlRfi6« 617 

la tête de ces troupes. La campagne s'ouvrit au prin- 
temps de Tannée 1841 • 

Schamyl fut promptement informé par ses espions 
des formidables apprêts des Busses, et il ne manqua 
point de son côté de se préparer à une résistance 
opiniâtre. Mais les obstacles qu'il rencontra cette fois 
étaient plus sérieux et plus difficiles à surmonter que 
tous ceux avec lesquels il avait eu à lutter jusqu'à 
présent. Les montagnards savaient que le sardaar 
marchait contre eux avec des forces considérables, 
et cette nouvelle les jeta dans la consternation. Le 
nom seul de sardaar, depuis YermoloffS le diable 
russe, qui commandait alors les expéditions, avait 
laissé un souvenir terrible. Schamyl eut recours à 
toute son éloquence et aux violences de toute sorte 
pour maintenir les tribus inconstantes dans le devoir. 
Les Russes dirigèrent leur première attaque contre 
l'aoul de Tscherkéi , important à cause de son com- 
merce et de ses richesses; nous avons déjà parlé lon- 
guement de la valeur de sa position dans le récit de 
la campagne de 1839-1840. Malgré le prix que Scha- 
myl attachait à la possession de cet aoul nouvellement 
reconquis, plutôt remarquable par son industrie que 
par l'esprit belliqueux de ses habitants , il ne jugea 
pas prudent de chercher à arrêter l'entreprise des 



1 Les montagnards qualifièrent le général Termoloff de Moskoff- 
Scheitarif c'est-à-dire le diable russe. Les Tcherkesses ont donné au 
gouverneur général actuel du Caucase, au prince Woronzoff» le sur- 
nom de Jarim-Krall (demi-roi), pour désigner le pouvoir e^cessil 
dont il est revêtu. 



618 CHAPITRE XII. 

llusses. 11 préféra leur abandonner la place sans coup 
férir, pour ne point, dès le début, exposer ses forces 
aux bouches d'airain de leurs batteries. Nous avons 
vu à diverses reprises dans le cours de cette histxjire 
que Schamyl évite sagement toute rencontre avec ses 
ennemis, et n'oppose ses troupes à celles des Busses, 
beaucoup plus considérables, que lorsqu'il ne peut faire 
autrement. Son armée se compose en grande partie de 
tribus réunies au hasard, dont Thostilité mutuelle 
ne cessa que le jour où son énergie les réunit en 
une masse puissante. Dans ce but, il les entretient 
dans la croyance qu^il est leur chef invincible et 
le prophète envoyé de Dieu, que ses défaites ne 
sont pas la conséquence de sa propre faiblesse, mais 
un signe de la colère d'Allah, qui les punit parfois de 
leur incrédulité et de leur impiété. 11 sait parfaite- 
ment qu'un échec définitif, à l'ouverture de la cam- 
pagne, entraînerait infailliblement la perte de la foi; 
il lui importe donc essentiellement de diviser et d'af- 
faiblir Tarmée russe par des retraites , par l'abandon 
de quelques forteresses (qu'il est toujours certain de 
reconquérir un jour), et par des attaques isolées. 

Ce fut particulièrement dans l'expédition de 1841 , 
où il devait se trouver pour la première fois en pré- 
sence du sardaar, que Schamyl crut devoir user 
d'une extrême prudence. 11 prévoyait bien que, dans 
cette lutte engagée avec un si redoutable adversaire, 
le plus léger succès grandirait son pouvoir aux 
yeux de ses mourides, et que le plus faible échec 
l'affaiblirait plus que toutes ses victoires ou ses pré- 



SUITE DES OPERATIONS MILITAIRES. 619 

cédentes défaites réunies. La fin de l'expédition dé- 
montre avec quelle habileté tout était calculé /et 
quelle adresse et quelle énergie il déploya dans Tac- 
complissement de ses plans. Il abandonna sans ré- 
sistance Tscherkéi aux Eusses , persuadé que^ la dé- 
fense opiniâtre de cet aoul ferait inutilement couler 
beaucoup de sang et exigerait du temps. Les tribus 
limitrophes , les Aouches , les Ssalataures , les Goum- 
bets et les Andiers étaient en outre précisément celles 
auxquelles il pouvait le moins se fier. Peu auparavant 
il avait fait décapiter le kasi d^Andi , parce qu'à la 
nouvelle de l'approche de l'armée russe celui-ci s'était 
mis secrètement en rapport avec le sardaar, et l'avait 
assuré de son bon vouloir. Le kasi laissait dans les 
tribus de Goumbet et d'Andi un grand nombre de 
parents et d'amis puissants, qui, pour se venger, mirent 
tout en œuvre pour soulever les populations contre 
Schamyl, et les engagèrent à envoyer aux Russes des 
otages avec le pain et le sel en signe de leur soumission. 
Les tribus disséminées des Aouches et des Ssalataures, 
les plus exposées aux incursions des Russes, imitèrent 
leurs voisins, afin de sauver leurs troupeaux et leurs 
foyers : ils députèrent des çtages et jurèrent obéis- 
sance. Les Russes envahirent le territoire des Aouches 
et des Ssalataures, massacrant et brûlant tout sur 
leur passage , dévastant les champs , enlevant le bé- 
tail, pillant les maisons et y mettant ensuite le feu. 
Les habitants, trompés dans leur attente, se réunirent 
de nouveau, et se jetèrent en désespérés sur leurs pei^ 
fides agresseurs ; mais ils étaient trop faibles, et il 



1 



620 CHAPITRE XII. 

leur fallut céder au nombre. Beaucoup s'enftiireiit 
dans les montagnes dltschkeri et de la grande Tschet- 
schnja, et vinrent implorer le secours de Schamyl. 
Plusieurs centaines de familles tombées entre les 
mains des Russes furent dirigées sur les rives du 
Kouban et du Térek , et allèrent peupler les colonies 
militaires de la ligne. Schamyl, informé des dépréda- 
tions des Russes, accourut aussitôt avec l'élite de ses 
troupes et défit l'ennemi coup sur coup. Il soumit rapi- 
dement Andi et Goumbel , s'empara du territoire des 
Aouches, chassa les Russes de Ssalatan, et se retira 
dans l'aoul de Tscherkéi qu'il avait fortement re- 
tranché pendant cet intervalle. Les Russes n'obtin- 
rent aucun résultat dans le courant de Tannée , et la 
prise de Tscherkéi fut Tunique avantage remporté dans 
la campagne de 1841 , sur laquelle ils fondaient de si 
hautes espérances. 

La terreur qu'inspiraient les Russes aux monta- 
gnards avait disparu depuis l'échec de leur entre- 
prise; l'autorité et le pouvoir de Schamyl s'étaient 
accrus en raison de ses succès. Il avait battu les Rus- 
ses et le sardaar lui-même : aussi la confiance des 
peuples du Daghestan lui fut-elle à jamais acquise. 
Toutes les tribus tschetschenzes , qui s'étaient déta- 
chées de lui, retournèrent sous sa domination en Tas- 
surant de leur repentir. Les tribus de Earach et d'An- 
dalàl , riveraines de Roissou et bornant le pays des 
Kasikoumyks, jusqu'alors protégées par la Russie, 
députèrent des envoyés à Schamyl et lui jurèrent 
obéissance. Les Russes qui s'y étaient établis furent 



SUITE DES OPâlATIONS MILITAIRES. 621 

tués OU chassés, et Schamyl s'empara de ce territoire- 
Il est évident que les avantages que lui procura l'ex- 
tension de ses possessions remportèrent de beaucoup 
sur le préjudice causé par l'abandon du village de 
Tscherkéi. En outre, l'esprit qui animait ses troupes 
à la fin de Vexpédition était tout autre qu'à l'ouver- 
ture de la campagne. Le nom de sardaar ne leur 
inspirait plus d'effroi. L'ennemi avait fui devant 
elles , et , pour le moment, elles avaient la certitude 
d'avoir écarté le redoutablç Yermoloff. Les tribus 
ssalataures et aouches, qui croyaient s'assurer la pro- 
tection et la sécurité auprès des Russes, ne pou- 
vaient leur pardonner d'avoir saccagé leur pays, dé- 
vasté leurs champs, enlevé leurs bestiaux, déshonoré 
leurs femmes , incendié leurs villages et emmené des 
centaines de familles en captivité. La panique répan- 
due à l'apparition du sardaar était passée 5 elle avait 
fait place à la haine et à la vengeance. Les tribus sur 
le concours desquelles Schamyl croyait auparavant 
devoir peu ou point compter devinrent précisément 
ses plus puissants auxiliaires. 

Nous sommes contraint, pour expliquer ce qui va 
suivre, de faire un pas en arrière et de rappeler le 
nom, maintes fois cité déjà, du mouUah Dshelal- 
Eddin, l'ancien précepteur de Schamyl. L'on a vu , 
dans les premières pages de cette histoire , ce même 
Dshelal-Eddin, ainsi que Kasi - Moullah , Scheban, 
Joussouf et Ehan-Mouhammed , recevoir, en lSâ4, 
des mains de Moullah -Mouhammed de Jarach, le 
premier mourschide du Daghestan, la consécration 



622 CHAPITRE XII. 

de la guerre sainte , et Tautorisation de publier la 

nouvelle doctrine. 

Tandis que ses compagnons parcouraient les aouls 
du Daghestan, prêchant et combattant, Dshelal- 
Eddin vivait calme en apparence ; mais, dans le fait 
il ne déployait pas moins d'activité que ses compa- 
gnons sur le territoire des Kasikoumyks. Il était en 
correspondance suivie 'avec les principaux chefs et 
mouUahs des pays voisins, et mettait tous ses soins à 
exciter le plus possible Tanimosité et augmenter Tan- 
tipathie contre les Russes. 

Il rendit surtout d'éminents services aux apôtres de 
la nouvelle doctrine, lorsque, plus tard, nommé 
mirza * d'Arnslan-Khan (qui était pour les Russes), il 
eut occasion d'informer toujours très-exactement ses 
amis des plans et des préparatifs de ces derniers. Son 
influence s'accrut encore sous le règne de Nounzal- 
Khan, qui succéda à Ârnslan ; cependant, l'époque où 
il fut le plus utile fut celle où la khane Hulsoum- 
Biké, la veuve d'Arnslan-Khan, prit la direction des 
affaires. Sa haute intelligence et ses connaissances 
imposaient tant à cette princesse, qu'elle n'osait rien 
entreprendre sans son conseil et sans son adhésion. 
Dshelal-Eddin était le levier de l'opinion publique 
dans le pays kourin et kasikoumyk, et l'oracle vivant 



• Ce mot eat pris ici dana racception d'écriraîn intime ou de 
secrétaire. Ordinairement mirsa signifie prince ou sarant, selon qu'iî 
se trouve avant ou après le nom propre. Ainsi, mon maître de 
langues orientales à Tiflis s'appelait MirtaSchaffy. S'il eût été de 
naissance ou de qualité princière, on l'eut nommé Schafly-Mirsa» 



SUITE DES OPÉRATIONS MILITAIRES. 623 

de toutes les tribus du Dagliestan. Il est le seul main- 
tenant encore devant lequel Schamyl, le redoutable 
îraam, courbe le front, dont il baise respectueu- 
sement la main , et dont il accueille avec douceur 
et suive les conseils. La sévérité de son extérieur 
et de sa conduite inspire un tel respect à tous les 
musulmans du Daghestan, qu'il jouit de la même ré- 
putation de sainteté chez les partisans des Eusses 
que chez leurs adversaires. Mouride du fond de 
l'âme, porté au fanatisme le plus ardent, il a voué une 
haine implacable à tout ce qui est russe, et, quoique 
de tout temps il soit resté étranger au tumulte de la 
guerre, Dshelal-Eddin s'est acquis la plus haute 
estime dans le Daghestan. Il cherchait sans relâche à 
étendre le cercle de son activité, et poursuivait avec 
sagesse et fermeté le but qu'il s'était proposé : la pro- 
pagation de la nouvelle doctrine, l'excitation à la 
révolte contre les Russes et l'anéantissement de leur 
pouvoir. Il lui était plus facile que partout ailleurs 
d'obtenir ce résultat sur les territoires de Kourin et 
des Kasikoumyks, car les peuples d'Arnslan-Khan 
obéissaient en apparence aux Russes, mais en réalité 
ils leur étaient hostiles. Malgré la rigoureuse défense 
qu'avaient souvent réitérée les Russes, les Kasikou- 
myks entretenaient sans cesse avec les mourides des 
aouls soumis des relations de commerce et d'amitié. 
Schamyl avait accordé à plus de quatre-vingts négo- 
ciants des lettres de protection et des sauf- conduits. 
Machmoud-Beg, le corégent de la khane Hulsoum* 
Biké, non- seulement était informé de toutes ces 



624 CHAPITR£ XII. 

démarches et les tolérait, mais encore (du moins les 
Busses r affirment) il correspondait directement avec 
Schamyl, et il travaillait en secret à la réussite de 
ses projets. Lorsque les mourides avaient pillé un 
marchand du Easikoumyk, celui-ci n'avait qu'à 
s'adresser à Machmoud-Beg , et aussitôt les objets 
volés lui étaient restitués. Les habitants de Kourin et 
les mourides vivaient aussi en bonne intelligence ; ils 
leur apportaient continuellement du plomb, du pain^ 
des armes, des touloups * , des étofies de toute sorte, et 
même de l'argent. Leur chef en était instruit, mais il 
faisait semblant de l'ignorer; et, lorsque par hasard les 
Russes lui démontraient combien sa participation était 
manifeste, il trouvait toujours quelque subterfuge 
adroit pour se tirer d'affaire. C'était Dshelal*£ddin, 
le conseiller intime et l'auxiliaire du mourschide, 
qui était la cause principale de cette situation. 

L'extension que prit la domipation des mourides 
à l'issue de la campagne de 1841, si funeste aux 
Russes à cause de Tadj onction de l'Andalal, de Karach 
et du territoire de Koissouboulin, dont s'était em- 
paré Schamyl, décida le général en chef Golowine 
à faire tous ses efforts pour mettre un terme au pouvoir 
toujours croissant de l'ennemi. A cet effet, il nomma 
le lieutenant-général Fesi, qui connaissait parfai- 
tement le pays, gouverneur de toutes les provinces 
du Daghestan , et lui confia le commandement supé- 



* TovUoup, vêtement court, doublé en fourrure et attaché par de* 
vant par de? agrafes. 



SUITE DES OPÉRATIONS MILITAIRES. 625 

rieur de la totalité des troupes sur pied. Ces troupes 
devaient encore recevoir du renfort du haut Caucase, 
et mettre le lieutenant général Fesi en état d'entre- 
prendre pendant Thiver une expédition contre Scha- 
myl, pour recouvrer les provinces que ce dernier avait 
conquises, et ramener de nouveau à Tobéissance les 
tribus qui, grâce aux efforts d'Hadshi-Mourad, s'é- 
taient détachées de T Avarie. Je vais tenter de re- 
tracer en quelques lignes la marche de ces événe- 
ments, qui commencèrent comme toujours à l'avan- 
tage des Russes et se terminèrent à leur détriment. 

L*une de leurs premières opérations fut la con- 
quête! de Gergebil , aoul avare; ils y laissèrent une 
forte garnison, chargée d'arrêter Schamyl dans Toccu- 
pation de TA varie. Le général Fesi dirigea ensuite 
ses meilleures troupes sur FAndalal; il se proposait 
d'envahir Taoul de Tschocha, qu'il savait presque sans 
défense. Ses habitants, qui vivaient dans Vaisance, 
redoutaient les dévastations des Busses, la perte de 
leurs troupeaux, la ruine de leurs foyers; ils en- 
voyèrent leur soumission au général en implorant sa 
protection. 

Schamyl accourut dès qu'il eut été instruit de ce 
mouvement; il délivra Tschocha, fit vm massacre 
épouvantable des Russes et les expulsa du terri- 
toire de r Andalal. Il châtia sévèrement les habitants 
de Tschocha, pour s'être trop pressés d'ouvrir leurs 
portes à l'ennemi. 

Schamyl s'avança ensuite en toute hâte sur Kasi- 

koumyk , dont Dshelal-Eddin avait d(\jà préparé eu 

40 



«2lV CUAPITRE XIÎ. 

partie la population à le receyoir. H s'empara sans de 
grands efforts de la résidence des khans, et, au bout 
de quelques jours, le pays tout entier était occupé par 
les mourides. La khane et Machmoud-Beg , son co- 
régent, Omar le frère d*Amslan-Khan, et le lieute- 
nant-colonel S..., chef de district, qui se trouvaient 
dans le Kasikoumyk, tombèrent entre les mains de 
Scharayl. 

L'imam confia le gouvernement du khanat au khan 
Hadshi-Jagwia, frère de Gorin, et il transporta lui- 
même les prisonniers et le butin en Avarie. 

La conquête de Koissoubou, que le général Fesî 
soumit pendant que Schamyl occupait le Ka«i- 
koumyk, dédommagea en quelque sorte les Busses. 
Cependant leur position dans le Daghestan était de- 
venue fort précaire depuis la perte de ce territoire 
important, dont les montagnards avaient recouvré 
la possession. Ils devaient s'attendre à la révolte 
de toutes les tribus situées entre le Ssamour et le 
Térek. Leurs bonnes relations avec leurs alliés 
de Dargo étaient nécessairement aussi menacées 
d'une rupture prochaine ; car, peu auparavant, ceux- 
ci répondaient à Schamyl, qui les engageait à se 
joindre à lui, « qu'ils y consentiraient dès qu'il 
se serait emparé du Easikoumyk, de Kourach et 
d'Achtali; que, jusque-lii. les tribus de Dargo ne 
prendraient parti ni pour ni contre lui. » Schamyl 
avait accompli sa tâche presque à moitié, et ce qui 
lui restait à foire semblait devoir se réaliser fort 
prochainement. Mais l'apparition subite des Busses 



SUITE DES OPÉRATIONS MILITAIRES. 627 

Tempêcha toutefois de mettre momentanément la 
dernière main à son œuvre. 

L'année 1842 s'ouvrit sous ces auspices. Depuis 
quelques mois Tarmée russe avait éprouvé de telles fa- 

m 

tigues, que le général Fesi fut contraint de requérir 
auparavant de nouveaux renforts , pour pouvoir 
recommencer les hostilités* Cependant , h peine le 
printemps avait-il semé ses fleurs sur les champs gor- 
gés de sang, que les Russes avaient déjà terminé leurs 
préparatifs pour une expédition qui menaçait de deve- 
nir plus terrible encore que les deux.précédentes. 

Le plan que les Russes comptaient mettre k exécu- 
tion consistait à pénétrer dans la Tschetschnja, située 
au nord du Daghestan et couverte de montagnes ; à 
s'emparer de Dargo, la résidence de Schamyl, et à en 
finir ainsi une bonne fois avec le mouridisme. Les 
montagnards, affaiblis par la lutte, avaient alors plus 
que jamais sujet de se tenir sur la défensive et de serrer 
leurs rangs. Les Russes entraient en campagne avec 
Varmée la plus considérable qu'ils eussent mise sur 
pied dans le Daghestan depuis plus de cinquante 
ans. Ils avaient en outre à leur tête l'adjudant général 
Grabbe, muni de tous pouvoirs et de toute liberté 
d'action ; c'était, depuis Termoloff, le plus habile des 
généraux envoyés dans le Caucase. Les Tcherkesses 
le redoutaient infiniment, et ils se rappelaient les 
terribles scènes dont la prise d'Achoulgo avait été le 
théâtre. Une armée moins forte s'avançait, sous les 
ordres du prince Argoutinsky-Dolgorouky, vers le 
centre du Daghestan ; son but était de reconquérir le 



628 CHAPITRE XII. 

îthanat de Kasikoumyk enlevé par Schamyl, et de con- 
tenir les pays limitrophes, qui n'étaient que trop portés 
à la révolte. Les tribus du Daghestan furent conster- 
nées en apprenant que Grabbe commandait les forces 
russes. Schamyl seul demeura inébranlable. Il arrêta 
immédiatement son plan de défense, dès qu'il eut 
connaissance, par ses espions, des préparatifs des 
Russes. Il comprit qu'il ne pouvait défendre à la 
longue Dargo contre l'attaque formidable des Susses; 
aussi transféra- t-il sa résidence à Ândalal , avec Fes- 
poir d'étendre de ce point sa domination sur les con- 
trées situées entre le Ssamour et le Koissou. Sa famille 
et celles de ses principaux lieutenants, ses trésors et les 
leurs furent conduits en toute hâte à Audi, ainsi que 
les prisonniers russes que renfermait Dargo. En cas 
de défaite, il y aurait encore moyen de les envoyer en 
lieu de sûreté dans les montagnes du Goumbet, où il 
leur avait ménagé un asile protégé par l'art et par la 
nature. Schamyl, aidé d'Achwerdu-Mahoma, son pins 
intime compagnon d'armes, résolut de diriger en per- 
sonne l'expédition des mourides. 

La première opération des Eusses fut exécutée par 
Tavant-garde du détachement de Ssamour. Trois 
cents soldats seulement et quelques pièces d'artillerie, 
que commandait le capitaine d'artillerie Orbelianoff, 
remportèrent, à la bataille de Ritscha-Tschai (d'après 
les rapports russes), la victoire sur une nuée de 
Tcherkesses conduits par Hadsbi-Jagwia. Ces der- 
niers y perdirent une centaine de morts et de prison- 
niers ; la terreur s'empara des Kasikoumyk.*, et le 



SUITE DES OPERATIONS MILITAIRES. 629 

Daghestan tout entier s'en émut fortement. Immédia- 
tement après le siège et la prise de Tschirach, dirigé 
par le prince Argoutinsky-Dolgorouky, les tribus voi- 
sines se décidèrent à courir aux armes et îi prendre 
parti pour Schamyl. Le prince laissa une garnison 
suffisante dans Taoul de Tschirach, et se porta lui- 
même avec le reste de ses troupes vers le Koumyk, 
qui était mal défendu, et dont il se rendit maître 
après une courte résistance. C'est alors que Schamyl 
s'avança à la tête de ses naïbs Achwerdu-Mahoma , 
Hadshi-Mourad, Kibit-Mahoma de Tilitlœ, Abdou- 
Bachman, Hadshi-Jagwia, et de beaucoup d'autres 
chefs renommés. Il contourna le détachement de Ssa 
mour par une manœuvre aussi habilement conçue 
qu'eflfectuée , et chercha à prendre position de façon 
à lui couper toute communication avec Derbend, 
Kouba et Achtali. Tandis que Schamyl réitérait ainsi 
ses attaques contre le Daghestan central, le général 
Grabbe pénétrait dans la partie ennemie de la 
Tschetschnja, gouvernée par le naïb Schwaïb. Il y eut 
une rencontre sanglante dans les forêts d'Itschkeri, 
où périrent des deux parts un jgrand nombre 
d'hommes; la victoire demeura douteuse. Schwaïb 
résistait de tous ses efforts à l'envahissement des 
Russes, tout en prévoyant bien qu'il ne pourrait tenir 
longtemps, malgré son énergique résistance contre un 
ennemi si supérieur en forces; il dépêcha donc en 
toute hâte messager sur messager à Schamyl pour lui 
demander du secours. Mais, n'en recevant pas au bout 
de quelques jours, il écrivit au mourschide que s'il ne 



630 CHAP1TK£ XII. 

lui venait immédiatement en aide» la faite seule le sau- 
verait d'une perte assurée ; que le général Grabbe 
s'avançait sur Y aoul de Schuana, et que s'il s'en rendait 
maître la Tschetscimja tout entière et Andi allaient 
tomber au pouvoir des Eusses. L'imam, qui venait 
de défaire les Russes en plusieurs rencontres, se dispo- 
sait justement à leur enlever aussi le Eoumyk, lorsque 
cet appel du naïb l'obligea de renoncer mom^itané- 
ment à son projet. Il se dirigea sur-le-champ vers les 
forêts d'Itschkeri, pour sauver Dargo et Schuana* Il 
arriva encore à temps pour déjouer les plans de cou* 
quête de Grabbe. Les deux redoutables généraux se 
retrouvaient en présence l'un de l'autre, pour la pre- 
mière fois depuis la prise d'Achoulgo. Dans cette 
formidable lutte, l'issue résultant de cette rencontre 
déciderait nécessairement du sort de Schamyl. Si la 
victoire restait aux Russes, la puissance des mourides 
était anéantie pour toujours. Schamyl l'avait compris 
et n'en fit aucun mystère à ses troupes. 11 exigea de 
tous ses naïbs qu'ils prêtassent serment sur le Coran 
de vaincre ou de mourir à leur poste. La bataille dans 
les forêts d'Itschkeri fut l'une des plus terribles et des 
plus acharnées qu'aient jamais citées les annales du 
Caucase. La victoire que remporta Schamyl fut écla- 
tante. Une partie du camp russe, une grande quantité 
de canons et de prisonniers tombèrent aux mains des 
mourides, et le général de Grabbe ne sauva son 
armée d'une perte complète qu'en opérant une 
prompte et habile retraite. 

Dargo était sauvé , et l'entrée triomphante de 



SUITE DES OrE&ATlOMS MILITAIRES. 031 

BebaiDyl y fut fêtée comme un des plus brillants faits 
d'armes. 

Tandis que ces événements s'accomplissaient, dans 
les forêts d'Itscbkeri, les Busses, profitant de Téloi* 
gnement de Schamyl, s'établirent sor le territoire 
kasikoumyk. Us renversèrent le gouvernement exis- 
tant , et appelèrent à la direction des affaires Abdou* 
Bachman (fils d'Omar, frère d'Amslan-Kban), qui leur 
était tout dévoué. 

Le général de Grabbe^ pour se venger de l'écbec 
essuyé àltsohkeri, entreprit, de Temir-Khan-Scboura, 
où il avait été retremper ses forces, une dernière et 
formidable expédition contre Igali, Schamyl et lui en 
vinrent une seconde fois aux mains en rase campagne , 
etf pour la seconde fois aussi, Grabbe eut le dessous, 
malgré les efforts désespérés que déployèrent les 
Busses, excités par le courage de leur cbef. Celui-ci 
battit en retraite sur Temir-Eban-Schoura, contraint 
de se défendre sans cesse contre les mourides qui le 
barcelaient. Ses pertes, tant en morts que blessés et 
prisonniers, furent si considérables qu'il renonça forcé- 
ment, pour cette année, à toute opération ultérieure. 
Scbamyl , néanmoins , quoique sorti vainqueur de 
toutes ces épreuves, avait payé son triomphe de plu- 
sieurs milli^s de ses braves. 

La carrière militaire du général de Grabbe se ter- 
mine avec l'expédition de 184â ; il fut rappelé peu 
après à Saint-Pétersbourg pour y remplir des fonctions 
plus paisibles. La mésintelligence qui régnait entre le 
général en cbef Golowine et lui fut le principal motif de 



632 CHAPITRE XIÏ. 

cette mesure. Cependant, malgré les deux victoires 
décisives que Schamyl remporta sur lui à Itschkeii et 
à Igali, les peuples du Daghestan ont gardé de son nom 
le même souvenir de crainte et de respect que de 
celui du brave Yermoloff. 

Schamyl lui-même, — qui rend pleine justice à ses 
ennemis lorsqu'ils le méritent, — avoue que c'était son 
plus redoutable adversaire, et que la nouvelle de son 
rappel du Caucase lui causa plus de joie que tous les 
avantages qu'il avait obtenus sur lui. 

Le prince Argoutinsky-Dolgorouky commandait le 
petit détachement ; il était d'origine asiatique et plus 
accoutumé au mode de guerre en usage dans le Cau- 
case. Nous avons vu qu'il avait profité des circon- 
stances favorables pour s'emparer presque sans coup 
fcrir du khanat de Kasikoumyk. 

Toutefois, la reprise de ce territoire et la paix qui 
s'ensuivit dans le Daghestan central dédommagèrent 
quelque peu les Russes des pertes qu'ils avaient faites 
pendant cette funeste- campagne. 

Les derniers et brillants succès remportés par 
Schamyl dans les opérations qu'il avait partout diri- 
gées en personne lui valurent aux yeux des monta- 
gnards une considération et une estime d'autant plus 
grandes cette fois, qu'il avait eu à lutter contre un 
formidable ennemi. Les Tcherkesses reprenaient cou- 
rage et confiance, précisément en raison de ce que les 
Riii^ses avaient perdu sous ce rapport. 



CHAPITRE Xm. 



Aperçu des opérations de guerre du corps d'armée A Taile droite 
de la ligue du Caucase, sous les ordres des généraux de ffrabbe 
et de Sass (1840-1842). 



Dès le début, un certain brouillard poétique déguise 
à l'œil du lecteur les événements de cette deuxième 
période : à mesure qu'ils marchent, l'indécision cesse, 
et la lumière se fait en dernier lieu. C'est un effet 
inhérent à notre sujet, qui n'a besoin ni de justifica- 
tion ni d'autre commentaire. Il n'existe chez les 
Tcherkesses ni archives, ni rapports officiels où l'on 
soit à même de puiser ; l'historien n'a d'autres res- 
sources que les écrits disséminés de quelques oulémas 
et les traditions orales. Les uns ne contiennent que 
des fragments sans liaison intime, les autres s'ob- 
scurcissent à chaque pas qu'elles reculent dans le 
passé. 

Ti'on comprend la difficulté d'un ensemble coor- 
donné avec ces matières éparses, et j'attends d'une 
équitable critique qu'elle n'accuse point l'auteur des 
vices de ce travail, mais qu'elle en rejette les im- 
perfections sur les obstacles d'une pareille entreprise. 



y 



634 CHAPITRE XIII. 

Plus, d'une part, les renseignements me faisaient faute, 
et plus, de l'autre, il importait d'utiliser ceux qui m'ar- 
rivaient, pourvu que l'origine en fût sûre. C'est donc 
sous ce point de vue que vase dérouler le récit des phases 
belliqueuses des années 1840-1842 : nous le tenons 
d'une plume étrangère, qui Ta gracieusement mis à 
notre disposition. Il pourra servir à compléter ce que 
nous avons rapporté de cette époque, et à rectifier 
peut-être aussi certains points. Pour les raisons 
indiquées à diverses reprises, je me suis essentielle- 
ment attaché à l'histoire du Daghestan, qui est le 
véritable foyer de la guerre; le récit suivant s'at- 
tache en outre spécialement à la partie occidentale du 
Caucase. A cette époque, quatre généraux : Golowîne, 
Grabbe, Sass et le prince Argoutinsky-Dolgorooky ,|quî 
étaient continuellement en opposition, menaient les 
opérations dans le Caucase. Pour cette étude, j*ai eu 
recours aux notes officielles et aux indications de 
commandants supérieurs d'un certain parti. L'auteur 
des lignes suivantes s'est servi des rapports de l'autre 
parti ; en sorte que notre sujet, doublement interprété, 
ne fera qu'y gagner en lumières. 



On sait que l'armée russe, sur le pied de guerre, 
comprend deux principales divisions : l'armée du nord 
et celle du midi. La première occupe la frontière le 
long du Kouban et du Térek, l'autre est établie sur les 
versants méridionaux des montagnes, depuis la mer 
Noire jusqu'à la mer Caspienne. Eu 1841, le général 



AP£RVU DES OPERATIONS DE GUERRE. 635 

Golowine commandait la totalité des troupes préposées 
à la guerre du Caucase, et particulièrement celles du 
Transcaucase. Il résidait à Tiflîs. L'armée du nord 
était sous les ordres du général de Grabbe, et son 
quartier général à Stawropol . 

L'on a surtout eu égard, ici, à cette division de 
Tarmée. Celle-ci, eu sa qualité de cordon militaire, 
dépendait de différents chefs. Le général Anrepp 
commandait à Kertch, éloigné de quelques verstes 
seulement de leni-Ealé, Textrâme flanc de Taile droite, 
qui entoure les dernières limites occidentales des terres 
du Caucase, et descend jusqu'à la mer Noire. Il devait, 
avant tout, surveiller Tembouchure du Kouban ; les 
garnisons des forts maritimes de Tmoutarakan , 
d'Anapa et de Soudschoukkaleh (ne point confondre 
avec Soukhoumkaleh) lui étaient subordonnées. Sav^a- 
doffsky, Tattaman des Cosaques, dominait la ligne 
du Kouban depuis l'embouchure du Kouban jusqu'au 
fort Oust-Labinskaia, c'est-à-dire jusqu'à l'extrémité 
nord des frontières occidentales du territoire des 
Cosaques tchernomoriques. Son quartier était à 
lekaterinodar. L'autorité du brave et habile général 
Sass commençait à partir de là : par conséquent à 
peu près depuis l'endroit où la Laba et le Kouban se 
réunissent jusqu'à la forteresse de Kisslowotzk, ce qui 
couperait justement en travers une ligne droite tirée 
de l'Elbrouz vers le nord. Il résidait de sa personne à 
Protschny-Okop (c'est-à-dire le fort redoutable) , tout 
près de l'embouchure de l'Ouroup, dans le Kouban. 
Le terrain qui s'étend à l'aile droite de l'armée du 



636 CHAPITRE XIII, 

Caucase, ne présente pas moins de variété que sa popu- 
lation de montagnards. La contrée qui fait face à là 
ligne des Cosaques tchernomoriques est traversée par 
une foule de grosses et de petites rivières. Belaia ou 
Schahadgaschah (le fleuve blanc) est la plus impor- 
tante et la plus connue d'entre elles. Tous ces cours 
d'eau descendent avec fracas des sombres montagnes 
de l'extrémité occidentale du Caucase, dont les der- 
nières hauteurs s'avancent également jusqu'aux envi- 
rons de la ligne. C'est là, près du Kouban, que s'ouvre 
le steppe, mais son étendue y est encore insignifiante. 
Les habitants les plus dangereux de ce district mili- 
taire sont les sauvages Schapssouchs , maintes fois 
nommés déjà, et les Tcherkesses, plus puissants et 
aussi hostiles que les premiers, dont on a souvent 
emprunté le nom à tort pour désigner la nation entière 
du Caucase. 

C'est en deçà delà Laba, jusqu'à TOuroup et devant 
la ligne que le steppe, à peine indiqué çà et là par 
quelques faibles collines, a le plus d'étendue. Vu de 
Protschny-Okop, on dirait une vaste mer verte, d'où 
les stanîzes et les aouls surgissent comme de petits 
rochers crayeux. Plusieurs magnifiques forêts de 
chênes, perdues dans cet espace, semblent de jeunes 
taillis. La silhouette des sombres montagnes borne 
fort au loin cette mer de verdure ; à u ne plus grande 
distance encore, tout au fond, le roi du Caucase, le 
père du Kouban, l'Elbrouz se détache, brillant comme 
de l'argent, sur le ciel bleu, et sa cime élevée, qui a 
la forme d'une selle, dépassé tout ce qui l'entoure. En 



APERÇU DES OPÉRATIONS DE GUERRE. 637 

général le terrain est peu accidenté, et l'on estime la 
population du steppe comme étant pacifique en grande 
partie, — jusqu'au jour où un événement imprévu la 
transformera de nouveau en ennemis. Ces paisibles 
habitants appartiennent pour la plupart à la tribu des 
Nogais. Les peuples de même race encore hostiles 
occupent de préférence les montagnes avancées du 
Caucase^ tandis que les Oubyches et particulièrement 
les Abassèches (Abassines) se sont retirés dans Tinté- 
rieur des montagnes, et se sont répandus même au 
delà jusque sur le bord de la mer. Ces derniers, à 
l'exemple des Tschet-schenzes (vis-à-vis de l'aile 
gauche) sont régis par une constitution tout à fait 
républicaine, qui oppose aux efibrts des Russes les 
plus grands obstacles à leur pacification, ou tout au 
moins à leur neutralité. £n effet, chaque individu 
trouve moyen d'occuper un poste important, pourvu 
qu'il réunisse des vertus guerrières ou des dispositions 
au commandement. Et ces talents sont aussi peu rares 
chez eux que chez les autres peuples du Caucase. 
Mais, outre la supériorité de ces guerriers sous le 
rapport numérique, qui les rend redoutables aux 
Eusses, l'influence qu'ils exercent sur leurs voisins en 
fait de dangereux adversaires. Ils jouissent, à l'égal 
des Athéniens et des Lacédémoniens chez les Grecs, 
d'une certaine autorité sur les Adighés. Cependant, 
vu leur plus faible degré de culture politique, cette 
situation n'est pas aussi accusée chez eux que parmi 
les anciens Hellènes. Toute tribu de montagnards 
qui possède un chef habile est à même de conque- 



638 CHAPITRE XIII. 

rir ce rang. Ainsi s'illtistrèrent autrefois Asi^Ian-Bey 
chez les Kabardes, et Kasi-MouUah chez les Tschet- 
schenzes. Omar Vabrek (c'est-à-dire le tratisflige), du 
pays des Abassèches, se distingua surtout cotome le 
plus implacable ennemi de la Russie. Il s'acquit une 
réputation d'autant plus grande qu'il joignait au pins 
ardent amour de la patrie et de la liberté la connais— 
sance des coutumes et de la tactique européennes. 
Encore enfant il avait été fait prisonnier par les 
Turcs et vendu au pacha d'Egypte. Celui-ci devina sa 
rare aptitude, et, lorsqu'il eut atteint l'âge de l'ado- 
lescence^ il l'envoya ù Paris pour perfectionner son 
éducation. 11 y suivit pendant plusieurs années les 
cours de l'École polytechnique, après avoir préalable- 
ment visité le midi de la France. Enfin, lorsqu^l 
reçut Tordre de revenir en Egypte, Omar s'adressa à 
l'ambassade russe ^ espérant échapper à l'esclavage 
par son entremise et pouvoir regagner sa patrie , le 
Caucase* Ses désirs furent exaucés. On lui procura les 
moyeus de se rendre sur le théâtre de la guerre, dans 
le Caucase, sans avoir égard aux droits de Méhémet- 
Ali. On avait espéré gagner dans ce fils de l'Asie, 
formé aux idées européennes, un aUié important, et on 
lui donna un brevet d'of&cier. Mais il sacrifia la 
civilisation et toutes ses jouissances raffinées à l'amour 
du sol natal et à son ardeur pour la liberté. Il s'échappa 
secrètement et revint auprès de ses frères. De là le 
surnom d'abrek. Il était dans les montagnes du Gau* 
case ce qu'il est encore aujourd'hui, car il existe tou- 
jours, si je ne me trompe. 



APERÇU DES OPÉRATIONS DE GUERRE. 639 

Depuis rOuroup jusqu'au Térek, ou, à propretnent 
parler, à partir de l'endroit où le Zelentschouk (Ind- 
schik) se jette dans le Kouban jusqu'à la contrée 
désignée, le pays, de ce côté, est couvert de mon- 
tagnes et traversé par une foule de rapides cours 
d'eau. Ces torrents descendent du versant nord de 
l'Elbrouz et de ceux qui l'entourent ; ils se divisent en 
bras qui vont rejoindre à l'ouest le Kouban, au nord 
la Kouraa, à l'est le Térek. Les Abassèches, les Alti- 
kessekes et les Kabardes, — établis à l'est del'ElbroUa, 
— sont tous hostiles aux Kusses. L'autorité suprême, 
si elle peut se qualifier ainsi, est exercée par les 
Kabardes. Car, abstraction faite de la valeur numé- 
rique de ces guerriers et de leur bravoure person- 
nelle, c'est de tous les montagnards la nation la plus 
civilisée et aussi la mieux dotée eu avantages phy- 
siques. Plusieurs princes la gouvernent, et elle occupe 
parmi ses alliées, à peu de chose près, le même rang 
que l'Europe concédait aux Français il y a quelque 
dix ans, et que ces derniers assignent d'ordinaire 
encore aujourd'hui aux habitants de Paris. 

L'aile gauche de l'armée du Caucase a beaucoup 
moins de développement que l'aile droite ; elle com- 
mence à une courte distance de Wladikawkas et se 
prolonge jusqu'aux possessions riveraines russes du 
nord du Daghestan» Le quartier général était et est 
encore le fort de Grosnaja, sur la Ssoundsha (ou 
Soltsch), à environ 25 verstes au sud de Tscher* 
wlenna. Legénéral Alscheflfskyyi'ésidait,en 1841^ en 
qualité de commandant en chef de l'aile gauche, et le 



640 CHAPITRE XIII. 

général Freitag, appelé depuis à le remplacer, n'était 
alors que colonel. A cette époque, Grosnaja se trouvait 
assez isolé en ce pays ennemi : car les peuples établis 
entre la Ssoundsha et le Térek, quoique auparavant 
soumis et pacifiés, avaient de nouveau manifesté sur 
les derniers temps Tintention de se révolter ; Scha- 
myl les y poussait, et la nature du pays qu'ils 
habitent les y encourageait. 11 serait difficile de 
s'imaginer un terrain plus propre à être défendu 
par ses habitants et d'un abord plus défavorable à 
l'attaque extérieure. En effet , les dernières mon- 
tagnes du Caucase se projettent sans régularité dans 
l'intérieur du pays, an nord-est de la route de Tiflis, 
sous le nom de chaîne de Belantscha et d'Arek. 
Mais, de Test au nord du Daghestan, il existe en- 
core des montagnes qui se relient au Caucase, et 
forment la puissante chaîne des montagnes Noires h 
son extrémité orientale. L'Aksaï et le fougueux 
Koissou parcourent ce pays entrecoupé de ravins, 
et des milliers de petits torrents se précipitent en 
tout sens vers ces deux rivières. Les Goumbets, 
les Lesghis, les Avares, les Kasikoumyks habitent 
impunément ces cimes inabordables, et, abrités der- 
rière quelque quartier de roc, ils répandent la mort et 
la destruction dans Tannée russe. A proximité de la 
route du nord, mais au sud de la Ssoundsha, sont par- 
ticulièrement établies les tribus orientales kabardes, 
ingousches, karaboulakes et celles des Tschetschenzes 
souvent nommés. Le territoire de ces derniers com- 
prend la grande et la petite Tschetschnja : Tune située 



APERÇU DES OPl^RATIONS DE GUERRE. 641 

h Toiiest, l'autre à Test, et toutes deux au sud de 
Grosnaja. L'Argoun, rivière alimentée par la Ssound- 
sha, démarque en quelque' sorte les deux territoires. 
Les Tschetschenzes ont le pas sur les autres tribus dans 
le Caucase oriental. 

Les Tschetschenzes, on Ta vu, sont réjçis par une 
constitution toute républicaine; ils reconnaissaient 
autrefois Easi-MouUah comme chef suprême, actuelle- 
ment c'est Schamyl *. Tous deux étaient jadis les 
prêtres de ce peuple. Plus Télément religieux s'alliait 
avec le temps chez les montagnards à leurs premiers 
efforts pour conserver leur indépendance, alors que 
les défenseurs de la patrie devenaient de fanatiques 
combattants du Coran, et plus leurs prêtres acqué- 
raient naturellement d'influence, surtout lorsqu'ils 
étaient en même temps des guerriers renommés. Cette 
influence du mahométisme et de ses interprètes se fait 
par conséquent, encore aujourd'hui, bien plus ressen- 
tir chez les peuples hostiles de l'est, que chez ceux de 
l'ouest du Caucase. Le but principal auquel aspirent 
les tribus de Touest est la liberté ; celles de l'est n'en 
sont pas moins avides, mais, avant tout et surtout, 
elles tendent à la conservation de leurs anciennes 
croyances. Aussi n'est-il pas rare de voir dans l'ouest 
du Caucase, au milieu même des escarmouches, des 
prêtres se ruer sur les Eusses à la tête des monta- 
gnards, le Coran d'une main et la schaschka de l'autre, 
chantant des psaumes et promettant à leurs frères 



' On se rappelle que Schamyl est Lesgbis âe naissance. 

41 



642 OtîAMT«E tllf. 

d'armes les félicités du pal*adis. Ce spectacle rappeDe 
vivement les exemples semblables que nous offrait 
r Église cbré tienne aux temps des croisades; et les 
exploits, les traits de courage, Ici satisfaction de mou- 
rir pour sa foi sont tout aussi fréquents parmi ces 
musulmans que jadis dans les rangs des chrétiens. En 
général, plus on a de rapports avec ces adversaires, et 
plus on apprend h les estimer ; leurs vertus comman- 
dent le respect. Ils soht chevaleresques au suprême 
degré, et leur conduite est empreinte d'une franchise 
et d'une loyauté extrêmes. Les deux défauts qu'on 
leur impute si souvent à blâme, leur cupidité insa- 
tiable et leur penchant au brigandage, sont les con- 
séquences* inévitables d'une nature inculte, mais 
mâle. Jetei un regard sur les premières nations belli- 
queuses de l'Orient et de l'Occident, et vous n'en ren- 
contrerez pas une qiti, dans son passé barbare, n'ait 
révélé les mêmes instincts d*une façdu tout aussi im- 
périeuse. 

Revenons à Kasi-MoùUah et à Schamyl. Le premier 
remplissait d'abord cheiles Tschetschenzes de hautes 
fonctions religieuses. Mais il abandonna bientôt 
l'Église, et se servit de son pouvoir séculier et spiri- 
tuel pour ranimer le courage des cœurs abattus, 
enflammer les tièdes, exciter les esprits pacifiques 
aiguillonner les indiflférents, et avant tout pour rallier 
à un plan de défense et à une lutte en commun les 
montagnards qui combattaient isolément. C'est ainsi 
qu'il devint pour les Tschetschenzes une sorte de dic- 
tateur, et Ttm des chefs les plus éminents et les plus 



APERÇU DES OPl^RATIONft DE GUERRE. 64â 

influents de Test du Caucase. Parmi ses compatriotes 
il estimait Schamyl, son plus liabile lieutenant. Aussi 
celui-ci, initié à ses projets, parvint-il facilement à 
le remplacer lorsqu'il périt au chatnp d'honneur. 
Schamyl s'est acquis une réputation presque supé- 
rieure à celle de son prédécesseur. Il se montre pat- 
tout infatigable, conseillant, ehcourageant, entraî- 
nant , combattant , et rallumant sous ses pas les 
brandons de la guerre prêts à s'éteindre. Il joint à cela 
un esprit d'une extrême subtilité et une bravoure à 
toute épreuve. 

(Suit la description du siège d'Achoulgo, qui ne 
révèle aucun détail important qui n'ait déjà été traité 
tout au long dans le chapitre précédent.) 

Les expéditions de Taile droite en pays ennemi, à 
l'exception de quelques escarmouches, ne s'étaient 
jamais portées au delà du Belaia (fleuve blanc]. 
Cependant aux aouls soumis du steppe se tnêlaiènt 
déjà quelques stanizes, et le général Sass éloigna, eti 
4839 et en 1840, plus de mille familles arméniennes, 
en leur assignant de nouveaux domiciles dans le rayon 
de Protschuy-Okop ; il anéantit ainsi l'influence d'un 
grand nombre de ses ennemis occultes les plus dange- 
reux. En effet, ces Arméniens nomades jouaient dans 
les montagnes à peu près le rôle que remplissent les 
Juifs en Pologne. Ils étaient et sont,— car il en existe 
encore considérablement au Caucase, — contrebandiers 
et colporteurs de marchandises de tout genre, aussi 
bien pour les Russes que pour les Adighés. C'est pour 
cela que ce sont des espions fort n craindre ; ils sont 



64i CHAPITRE XIII. 

assez adroits pour entraîner aussi bien les montai- 
gnards que les Russes dans des entreprises ou des 
eoups de main hasardés, en leur faisant tantôt de 
faux et tantôt de vrais rapports sur les deux armées 
ennemies , ce qui , malgré la plus rigoureuse sur- 
veillance du chef de la ligne, n'a que trop fréquem- 
ment compromis les intérêts de la Russie. Toutes les 
opérations militaires de ce corps, à l'aile droite, étaient 
alors assez avancées pour que Ton songeât à étendre 
la ligne de quatre-vingts lieues vers le sud, jusqu'à la 
Laba. Cette rivière est presque parallèle au Kouban, 
tant qu'elle coule de Test à l'ouest ; elle rejoint la der- 
nière au dessous d'un coude qu*elle fait, vers le sud, 
à Onsi-Labinskaia. On projetait également d'avancer 
la ligne, à l'aile gauche, du Térek à la Ssoundsha. Il 
est vrai que Grosnaja et d'autres forts étaient déjà con- 
struits depuis quelque temps sur la Ssoundsha ; mai.^ 
l'on a pu se rendre compte, par ce qui a été dit précé- 
demment, de leur isolement entre les deux rivières, de- 
puis que les habitants de ce district s'étaient détachés 
de la Russie. L'année 1841 avait donc pour mission 
principale l'établissement, le long de la Ssoundsha, 
d'un réseau de forts qui, dans les montagnes, devait 
naturellement bien plus se resserrer qu'à Taile droite ; 
en outre, la destruction des places ennemies les plus 
fortes à proximité du nouveau cordon. 

Avec son zèle infatigable Schamyl avait réussi, en 
1840, à soulever une foule de tribus soumises des 
environs de la ligne du nord. Il en était ainsi, tant à 
l'est qu'à l'ouest. Néanmoins les événements sur le 



APERÇU I>Eâ OPÉRATIONS DÉ GUERRE. 645 

Térek, sur la Ssoundsha et le long du Koissou, oii le 
terrain était pins propice et où Tinfluence de Schamyl 
s'était moins fait sentir, avaient été plus défavorables 
aux armes russes que dans le steppe découvert 
du Kouban et de la Laba. On réclamait avant tout 
la présence du général de Grabbe à Taile gauche 
de l'armée du nord. De toutes parts arrivait à Gros- 
naja la nouvelle que des aouls dépendants et des 
tribus pacifiées se soulevaient. Les efforts de tant 
d'années semblaient sur le point d'être perdus. On 
disait déjà que Grosnaja était en quelque sorte coupé, 
en arrière de la ligne du Térek, depuis que les tribus 
tschetschenzes (entre la Ssoundsha et le Térek) avaient 
pris parti pour les montagnards. Le cri de guerre avait 
aussi de nouveau retenti au sein des aouls soumis de 
la grande et de la petite Tschetschnja. Sur l'autre 
rive du Koissou même quelques aouls s'étaient insur- 
gés, et des démonstrations menaçantes avaient eu lieu 
parmi les Eoumyks, entre la partie du Koissou * qui 
s'étend au nord-est et l'extrémité du Térek. 

Le général de Grabbe se rendit donc au printemps 
de 1841 avec une partie de son état-major et une 
escorte militaire de Stawropol à Tscherwlenna, sur le 
Térek. Il avait reçu Tordre de s'avancer en droite 
ligne sur le territoire indépendant des Tschetschenzes, 
sans s'inquiéter des tribus qui se soulèveraient autour 



^ Le Térek comprend rancien et le nouveau Térek, le Koissou se 
partage également en deux bras près de son embouchure dans la 
mer Caspienne ; l'un conserve son nom primitif et l'autre prend 
celui de Ssoulak ou d'Agrakbau. 



B4t) CHAPITRE XIII* 

de lui, de s'emparer et de détruire avant tout Tscher- 
kéi sur le Eoissou. Effectivement Tscherkéi, comme 
première place commerçante du nord du Daghestan, 
ét)9it d'uoe immense ressource pour les montagDards, 
et, à cet ég^rdy sa pos^e^sion ne laissait pas que d'à- 
voir une extrême importance pour les Busses. I^es 
troupes devaient se concentrer de divers points de la 
ligne à Tscherwlenna, et Ton ne négligea aucune des 
jnesures nécessaires pour assurer le succès de la cam- 
pagne qui allait s'ouvrir. L'existence de cette stanîze 
date du règne de Catherine IL JlUe fut hâtie à cette 
époquepar un régiment de cavalerie révolté, quiy avait 
pté relégué. Ces troupes, leurs foyers ijaie fois con- 
struits, méditèrent un rapt semblable à celui des Sa- 
bines : ils firent des incursiops sur le territoire des 
Tschetschenzes et leur enlevèrent leurs femmes. Les 
arrière-petits-fils et surtout les arrière-petites-filles de 
ces mariages forcés sont maintenant réputés la plus bdlp. 
rO'Ce humaine des possessions russes au Caucase. Les 
femmes ont conservé leurs nueurs et leurs antiques 
costumes, — seulement elles laissent retomber le voile, 
— et les hommes de Tscherwlenna ont adopté beau- 
coup des coutumes tcherkesses. Tous les Cosaques de 
la ligne et aussi beaucoup d'ofiiciers des autres corps 
de Varniée ont échangé l'uniforme, intolérable sous ce 
ciel, contre le costume tcherkegse, infiniment plus 
commode; on se croirait donc, à Tscherwlenna, réelle- 
ment transporté au milieu d'un aoul des montagnes. 
Les Cosaques de Tscherwlenna ont pn outre , comme 
on le pense bien, dans la physionomie, une grande 



APEBÇU DES OPâliTIONS DE GUERRE. 647 

riessembl^nce avec les peuples de l'Asie , dont ils ont 
kérité à p}us 4'uQ titre 4es vûses et des viêrtus. La 
jalousie asiatiaque ^m* parait |^utefois demeurée 
étrangère jusqu'à présent. Du fjipip^ le long séjour 
daîui cette st^nize d'u|^ nom)>re considérable de 
Susses désœuvrés, sous le prétexte de prendra les 
eaux 4^ quelqfies bains An voisinage tput a &it insi*- 
gi^fifi^t^, pourrait-il leur suggérer des supppsitipns 
d'un tout autre gei)re. Schamyl est peu|)-âtre le seul 
encore de nos jours qqi m semble pas avoir renoncé à 
venger la violisnce exercée sur les femmes ^çcbet- 
scbenges. Son |iarem ne se compose en grande partie 
j^iue d^ dirétieppes rus^eSi et, il 7 a quelques années 
j^ peine, il enlevait, à l'occasion d'une pareille razzia, 
la femnie d^un négpciant de Mozdok. Malheurepse- 
ment les nombreuses ocicupations qui m'accablèrent 
pendant le peu à» temps que nous passâipes ^ Tscher- 
irl^na m'eoipi^bërent d'éclaijrpir dayantage'cesdifi^ 
nents ppipts. Les troupes longèrent la rive gauche du 
Tféreky dans la direction de Scbtspjiedrînskaji^. }j' ar- 
mée d'expédition y recruta eocore de nouvelles 
£Drces ; elle passa le Térek et TAkssaï, et poursuivit sa 
marche, au sud-est, sur Andrjejew. 

Là, nous fûmes fort étonnés d'appren4^6 que le géné- 
ral Golowine s'étaitavancé de Tfflis jusqu'à T^rkou, par 
la grande voie de communication militaire de l'est. Il 
avait ensuite continué sa ^oute directement à l'ouest à 
travers le Daghestan du nord jusqu^au Koissou, et il 
avait attaqué Tscfajerkéi du côté de la rivière, de son 
propre chef, sans en avertir le général de Grabbe. Cela 



648 CHAPITRE XIII. 

uvait d'autant plus lieu de surprendre que la conduite 
de cette expédition revenait de fait, d'après la posi- 
tion même de Tscherkéi, au commandant de Vannée 
du nord. Mais ces incidents ne sont rien moins que 
rares dans le Caucase. Car naturellement, avec la 
grande liberté d'action de chaque général en particu- 
lier, il surgissait fréquemment des scissions entre enx, 
par suite de rivalités dont nul n'avait d'ordinaire 
plus à souffrir que le soldat, qui les payait an prix de 
son sang. Et cependant le Caucase fait tant de victi- 
mes dans les rangs des Busses, que chaque existence 
inutilement exposée vaut ici le double. Cette fois 
l'entreprise du général Golowine avait échoué : 
Tscherkéi était parfaitement protégé, du coté de la 
rivière, par des rochers, dans lesquels les Tschetschen- 
zes avaient taillé des créneaux et des parapets. La ri- 
vière, quoique encore étroite, mais coulant avec une vio- 
lence extrême,n'étaitpointnavîgable,etilfutimpossible 
d'y jeter un pont. On ne peut même réussir à y établir 
un pont-volant. Après avoir canonné la place pendant 
plusieurs jours sans succès, et perdu beaucoup d'hom- 
mes atteints par les balles des Tschetschenzes embus- 
qués derrière les rochers, le général Golowine reconnut 
l'inutilité de son entreprise. Il fut informé en même 
temps de notre approche, et il ne laissa qu'une faible 
armée de siège devant Tscherkéi, sous les ordres du 
général Vegesack. Il passa lui-même à l'extrême nord 
du Daghestan le Eoissou près de Eosdek, cherchant à 
rallier le corps du général de Grabbe. Sur ces entre- 
faites,'nous nous étions avancés d'Andrejew par le sud, 



APEKVt DES OPERATIONS DE GUERKE. 649 

continuellement engagés dans des escarmouches avec 
l'ennemi qui se cachait dans les forêts et les monta- 
gnes. Nous rejoîgiiîmes, sur les bords de Tlndschkeh 
(confluent du Koissou) et près du défilé de Koubar 
(ou Kouvar), le corps du général Golowine. 

Dans le trajet d'Andrejew j'assistai à un com- 
bat qui dénote bien le caractère des Tcherkesses et 
comme soldats et comme alliés. Nos hommes avaient 
cerné dans le bois six cavaliers Tschetschenzes. La 
distance diminuait toujours de plus en plus entre les 
combattants, et finalement les Tschetschenzes furent 
acculés contre un arbre isolé mais d'une grosseur pro- 
digieuse. Les Russes s'avançaient de tous côtés sur eux ; 
ils comprirent que la victoire était impossible. Cepenr 
dant ils n'acceptèrent point la vie qui leur était offerte. 
Se rapprochant immédiatement les uns des autres, ils 
tentèrent de se frayer avec leurs sabres un passage à 
traversl'ennemi. Vain effort. Un seul force la ligne ets'é- 
lance dans l'espace. Les cinq autres se jettent à bas de 
leurs chevaux et les tuent selon leur coutume, car ils 
ne songeaient plus qu*à vendre chèrement leur vie. A 
ce moment ils aperçoivent leur camarade qui s'enftiit. 
Ils l'appellent. Celui-ci tire sans hésiter la bride, et se 
fraie un chemin jusqu'à ses amis ; d'un coup de poi- 
gnard il abat son cheval et continue la lutte avec eux. 
Tous succombèrent. Tel est le caractère des défenseurs 
du Caucase ! 

Le défilé de Koubar est le seul endroit accessible 
pour envahir cette partie du territoire ennemi sur 
lequel est situé Tscherkéi, de ce côté-ci du Koissou. 



050 CHAP^Ti^K XIIL 

Mfus i} pt^it peu probable q^e l'armée rnssp cliofsit 
((^t|^ ypie, 3i|rto^t ^p cette ^aiçop, et les T^liet- 
fe||9n2^? ^ étaiQfft tellenxeiit cppy^incif^ qu'ils q^ 
^'av^ient mêpe popit Mp garder- Ce pa;sssge est 
comme une trancifée étroite et profop4e dan9 les mou- 
tagines qoireSf qui s'av^pant à l'pst ; d'épa|fises fi»^ts 
p'éteudept des deux oôtéa depuis Içfir sommet jusqu'à 
)§ rpute. V]ilveY sévissait epcore dans toute sa 
rigueur ^^r cf s piu^es él^véïss et pfiyée^ de végétatioii; 
la gl^e et la neige semblaipnt intercepter tout 
passage* Nous venions de faire halte en tête du 
défilé, avec l'intention ide dresser i^ps tentes pour la 
nuit, lorsque nous rieçûnies avis qup Schamyl était 
parti de Xscberli^éi, et s'ayauçait ^ toute l)âte à notre 
rewqptre avec huit mille homm^es, pour occuper le 
4éfil|é. Il ptait de toute impossibilité fie le devancer, à 
paus/e de sa proximité ^t de la lassitude des troupes. 
4 ppine si vers l'approche de l{a nuit quelque fraicbeur 
suCtiiMa à la chaleur accab^te de la journée, qui 
ayait été remplie de luttes et de fatigue^ Un cid 
clair et parsemé d'étoiles nous prédisait pour le lea<- 
,4euiaifi ifup matiui^ tout ^ussi brûhmte, et le bruit 
çourd et vague qui arrivait jusqu'à nops de la mon- 
tagne boisée nous annonça, quelques heures après, 
que les Tscl^ptschenzes s'établissaient de l'auixe fiàté 
du défilé dans la position principale et aussi la pins 
forte. Comme toujours, les mourides accompagnaimt 
le redoutable Schamyl. Cfss niouri4^ lui sprveut en 
quelque sorte d^ garde personnelle. Ils sont issus de 
ra^ Ulustre et l'ont adopté pppir ch^, ils se sont tous 



APERÇU DES OFERITIONS DE GUERRE. &^ 

voilés corpç et .âme à h défen^je de h patrie et à ce)|^ 
du Coran. Ils n'accordent et ^'^ceptept point de 
quartier. Leur bopnet blanc les distingue d^s autrep 
guerriers, qui portent habituellement d'jj-utres cou- 
leurs. 

Les généraux de Grabbe et Golowiue arrêtèrent \fi 
li}X}t v^èvj^G d'un commun accord le plan à suivre pour 
Je lendemain. Il fut convenu que Tafmée d'opération 
njarcherait sur trois colonnes. Les dpux colonnes laté- 
r^lesy la gauche commandée par le généra Elugenau, 
la droite par le colonel Labipzsoff, devaient côtoyer 
les ^ancs des montagnes qui bordaient la route. Elles 
chasseraient l'ennemi des bois et frayeraiept ainsi à 
Jçur centre un passage sûr pour l'artillerie et le train* 

La nuit était encore tout à fait sombre dan^ la 
vsiUée, lorsqu'on donna le signal du départ. Mais, au 
sommet des montagnes, le soleil était déjà levé, et se3 
premiers rayons rougi^saiept les pics couverts de 
jgjace. Les troupes se rangeaient dans le plus grand 
silence, lorsque le chant monotone des Tschetschenzes, 
s'éleyant des bois voisins, vint nous glacer d'horreur. 
C'était leur prière du matin et leur salut de mort, 
dont ils accompagnaient leurs préparatifs d'attaque. 
L'on apercevait de temps à autre leurs vêtement^ 
éclatants à travers les arbres, tandis qu'ils travail- 
laient à élever quelques légers r^tr^uchements, et 
nous les voyions se glisser pareils à des spectres entre 
les rochers. Les troupes se mirent en mouvement. 
Pas un coup de feu n'avait encore été tiré. Mais, dès 
que les j)entes devinrent plus escarpées, la fusillade 



652 CHAPITRE XllI. 

commença. A chaque pas le terrain présentait plus de 
difficultés pour les deux colonnes. Je fus moi-mênie 
bientôt obligé de renvoyer mon cheval au train, et 
d'aller à pied d'une colonne à l'autre. Les soldats se 
servaient de leurs armes pour se soutenir ; ils ne pou- 
vaient riposter aux coups partis des hauteurs qu'en 
s'appuyant contre les arbres. Plus ils avançaient après 
des efforts inouïs, et plus le feu des Tschetschenzes 
redoublait d'intensité, et plus nos soldats se trouvaient 
exposés à leurs balles meurtrières. Mais en revanche 
l'exaspération gagnait ceux-ci en proportion des rava- 
ges que l'ennemi faisait dans leurs rangs. Nos hom- 
mes, rivalisant d'énergie, n'écoutaient que leur 
ardeur et gravissaient la pente sur laquelle ils étaient 
engagés , sans souci des dangers qui les environnaient 
de toutes parts. Tantôt ils s'élançaientau pas de course 
pour être repoussés immédiatement, tantôt, protégés 
par les arbres ou s'offirant à découvert à l'ennemi, ils 
combattaient généralement moins pour s'ouvrir un 
passage que pour défendre leur vie. Et, tandis que 
sur les hauteurs, à droite, à gauche, en avant, en 
arrière la mort faisait une riche moisson des deux 
parts ; tandis que la fusillade retentissait, soit isolé- 
ment, soit en feux roulants , que l'arme blanche fen- 
dait les airs , que les baïonnettes s'entre-choquaient, 
la voix tonnante du canon grondait au bas dans le 
chemin creux, majestueusement répétée par l'écho 
des montagnes, et se confondant avec tous ces bruits, 
qui tenaient tous les sens en suspens. Cela dura 
depuis le matin jusqu'à l'après-midi; une chaleur tro- 



APERÇU DES OPERATIONS DE GUERRE/ 653 

picale embrasait le ciel pur de tout nuage. Il se fit de 
part et d'autre des miracles de valeur. Cependant 
nous n'étions maîtres des montagnes avancées qu'à la 
chute du jour : c'était la position la plus redoutable, 
parce qu'elles étaient très-ardues et couvertes d'épais- 
ses forêts. Enfin, le soleil était couché depuis long- 
temps, lorsque nos troupes atteignirent un plateau 
élevé et découvert. La forêt se terminait là, et les 
cavaliers ennemis dispersés s'enfuirent de l'autre côté 
dans les ravins et les cavités des hauteurs que nous 
avions encore à franchir. Un instant après nous aper- 
cevions Schamyl en personne, suivi de ses mourides, 
gagner son aoul, à l'intérieur des montagnes, par des 
sentiers abrupts. 

Dans toute la journée nous avions parcouru une 
verste et demie. La chaleur accablante, qui s'était 
concentrée dans les neuf montagnes environnant le 
plateau, nous priva même du repos de la nuit. Le 
lendemain l'armée recommença son ascension vers 
les régions des neiges par un soleil des plus brû- 
lants, souvent harcelée par la fusillade des Tschet- 
schenzes transformés en guérillas. Le terrain devint 
bientôt si pénible que les chameaux et tout le 
train demeurèrent fort en arrière de l'infanterie, qui 
avançait toujours. Arrivés près des pics de glace, une 
bise pénétrante s'éleva tout à coup, et bientôt aussi 
nous fûmes enveloppés de tourbillons de neige. Le 
matin, nous étions presque suffoqués par la chaleur, 
et maintenant, nous marchions enfoncés dans la neige 
jusqu'aux genoux. Les manteaux et autres effets pro- 



eS4 CfiAWTBÉ «IL 

près à nous réchauffer étaient restés avec 1<? tftiîti, et 
aussi en partie à Tscherwlenna. Il était iinpossible qné 
le train et l' artillerie nous rejoignissent avant la tom- 
bée dé la nuit; ils campèrent même à quelque^ 
verstes de nous, tandis que nos soldats passèrent la 
nuit au sommet des montagnes, trempés, grelottait de 
froid, mourant de faim et de soif et accablés de lassi- 
tude. Ce fut une niiit épouvantable. La fatigue cepen- 
dant allégeait Ife sentiment de la souffrance, et la 
matinée se leva enfin pure et sereine. La clarté dit 
jour découvrit à nos regards un panorama, qni arracha 
des cris d'adtniratidti même aux soldats leS plus gros- 
siers et tout à leurs peines physiques. Att nôM, se 
déroulaient ])resque à nos pieds plusieurë branches 
latérales de la chaîne des montagnes de Test du Cau- 
case, avec leur ravissante verdiire et leurs cimes d'un 
brun rougeâtré. Ici, defe chuteë d'eail, eclâlf'ées par 
Taurore, scintillaient comme de larges cristaux limpi- 
des. Là , un léger brouillard feé groupait en nuages 
isolés, pour s'élever dans les nues; et le t)ay§ èti deçà 
des montagnes, qui est le Daghestan du nord, S'éclaif- 
cîssait à mesure que Vastre rayonnant montait. Les 
plaines et les bois, coupés par des rivièrtjs aux reflets 
dorés, gagnaient toujours en étendue. Quelc[Ues aotds 
et stanizes avec leurs murailles blanches peintes à la 
chaux perçaient çà et là, et enfin apparaissait, à 
l'horizon, comme utt brillant ruban d'argent, la faiéi- 
Caspienne. A notre gauche, M hord-ëst, é'étendait 
le pays plus plat des Koumyks, ar't'osé d'un nombre 
considérrtble de rivières, et dont Ift Végétation eî*t 



APERÇU D£S OPEBATIONS D£ GUERRE. 6S5 

d'une rieBesse extrême. A notre droite^ derrière 
nous, la y ne se perdftit sur les cimes de montagnes 
de toutes formes, arides ici, boisées là ou couvertes de 
glace, s'étageant particulièrement vers la droite ^ et 
disparaissant enfin à Thorikon dans le lointain et au 
milieu des légères vapeurs du matin. 

De retotir dans la pkine nous apprîmes , près de 
Kabar, que les Tsehetsehenzes avaient rendtiTscherkéi 
à Ici petite arxtiéè de siège laissée en observation. Yoioi 
comment cela avait eu lieu. Le général Vegesack fut 
informé que Schamyl avait quitté la ville avec la plus 
grande partie de la garnison, pour marcher contrit 
nous. Il profita de ce moment de panique parmi les 
assiégés pour faire traverser à ses troupes, avec len- 
teur il est vrai, le Koissou au-dessoUs de la ville, et il 
ouvrit âlbrs contre elle le feu du côté de la terre ferme. 
Après une courte résistance, la faible garnison s'était 
Ttte rëdtiitë h livrer la place à la condition de sortir 
librement. Malheureusement le général Vegesack pé- 
rit dans le combat. 

Nos opérations étaient terminées , car la prise de 
Tscherkéi devait clore la première expédition de Tan- 
née. Après avoir accordé aux sbldats épuisés quelques 
jours de repos, nous retournâmes k Tscherwlennai 
sans être beaucoup inquiétés par Tennemi, par le 
même cheinin que nous avions déjà suivi. Le général 
dfe Grabbe y demeura quelques Semaines; il se rendit 
ensuite à Grosnaja, pour ordonner les travaux de for- 
tification de la nouvelle ligrie sur la Ssoundsha. 



656 CHAPITRE XIII. 

A son arrivée à Grosnaja, le général de Grabbe fit 
aussitôt mettre la main au fort de Sakan-Jourt. Cett^; 
place est située à vingt verstes environ à Test de 
Grosnaja, sur la Ssoundsha. Nous trouvâmes la rive 
opposée du fleuve, assez étroit eu cet endroit, encore 
entièrement boisée; malgré tous nos postes avancés et 
nos patrouilles, les Tschetschenzes surent très-bien 
mettre cette circonstance à profit. Tandis que nos 
hommes travaillaient aux terrassements, Fennemi, 
caché sous d'épais feuillages, inquiétait toute la journée 
nos ouvriers. L'on connaît l'habileté des troupes asia- 
tiques au tir; nous fûmes donc contraints de songer à 
recourir aux mesures de rigueur, pour mettre un ter- 
me à ces escarmouches meurtrières. Avant que Ton 
entreprit les constructions, nous envoyâmes de fortes 
patrouilles sur la rive opposée. £t tandis qu'une par- 
tie de nos hommes chassait l'ennemi en tout sens, et 
le refoulait de la Ssoundsha vers l'intérieur du pays, 
l'autre abattit les arbres qui bordaient la rivière. C'est 
ainsi que la forêt fut éclaircie; les Tschetschenzes 
une fois débusqués, nous pûmes, au moins pendant le 
jour, goûter quelque repos. 

Mais la fusillade n'en devint que plus vive la nuit. 
Auparavant, les Tschetschenzes cessaient les hostilités 
à la fin de la journée ; mais actuellement ils se glissaient 
à la faveur de l'obscurité jusqu'à nos sentinelles, nos 
avant-postes ou nos piquets, et les égorgeaient lors- 
qu'ils se croyaient en sûreté. Ces sortes d'attaques noc- 
turnes avai^it aussi lieu du côté de la terre ferme, et 
bientôt chaque lumière des tentes du camp devint le 



APERÇU DES OPÇRATIOKS DE GUERRE. feST 

point de mire des rusés montagnards. Les postas et les 
piquets furent doublés; et, malgré de nombreuses pa- 
trouilles continuellement en mouvement, les embû- 
ches ne diminuaient point 'et nos armes avaient tout 
aussi peu de succès. A la fin nous donnâmes Tordre de 
ne plus riposter. Le soir où cette mesure fut observée 
pour la première fois, la fusillade recommença, du 
côté de l'ennemi, avec sa vivacité accoutumée. Mais 
bientôt elle cessa, et Ton entendit au milieu du silence 
de la nuit une voix qui demandait pourquoi nous 
ne tirions plus, et si par hasard nous les mépri- 
sions. € Nous voulons dormir, allez aussi vous cou- 
cher ! » leur répondit-on. Les Tschetschenzes alors 
de rire, de pousser des exclamations et de nous apo- 
stropher durant quelques instants ; toutefois il n'y eut 
plus un coup de feu tiré. (Croit-on qu'un ennemi civi- 
lisé eût agi aussi noblement que cette t grossière peu- 
plade asiatique » ? ) Cependant il eût été ridicule de 
se reposer sur ce système de défense, qui s'exerçait 
uniquement sur le moral des Tschetschenzes : d'au- 
tant plus que de notre côté, malgré la rare magna- 
nimité de nos adversaires, nous n'en poursuivions pas 
moins la construction du fort. En conséquence, Sakan- 
Jourt une fois achevé, l'on entreprit une incursion 
dans la petite Tschetschnja, afin de purger le pays 
qui touche à la Ssoundsha. Elle fut couronnée d'un 
médiocre succès : quelques aouls détruits, quelques 
troupeaux enlevés, et un petit nombre de Tschet* 
schenzes emmenés en captivité. Il n'y eut aucun com- 
bat important. 



658 CHAPITRE XIII. 

De retour de cette expédition , Ton commença à 
bâtir un second fort Bur la Ssoundaha, celui de 
Naghan- Jourt , à vingt yerstes environ à Touest de 
celui de Sakan-Jourt ; il fut terminé à la fin de sep' 
tembre , sans que l'ennemi opposât une forte résis^ 
tance* 

Sur ces entrefaites arriva de Saint-Pétersbourg 
l'ordre d'envahir dans de larges proportions la grande 
Tschetschnja : ce qui fut effectué dans les derniers 
jours de septembre. Le récit de semblaUes invasions 
a déjà été tracé si souvent, et la manière de se battre 
au Caucase est si exactement la même partout, qu'il 
serait superflu de rapporter encore ici les incidents de 
nos opérations. Il n'y eut également point de rencon* 
tre sérieuse cette fois« quoique le cri de guerre retentit 
perpétuellement de la base à la cime des montagnes^ 
et que les coups de feu partissent de chaque bois et de 
chaque taillis. Parfois seulement, lorsqu'un aoul se 
trouvait sur notre passage, la lutte s'engageait avec 
plus d'opiniâtreté. Notre armée s'avançait sur le ter« 
ritoire de la Tschetschnja comme un de ces forts navi' 
res, qui, en fendant la mer, trace derrière lui un sil* 
Ion longtemps visible , tandis qu'à l'avant et sur les 
bords les lames se brisent, s'ouvrent pour le laisser 
passer, et se réunissent aussitôt. De quelque coté que 
nous nous dirigeassions, Tennemi avait disparu ; mais 
il harcelait sans cesse la tête et les flancs de notre 
colonne, et à peine dispersé se reformait sur nos 
talons. L'expédition ne laissa pas de souvenir bien 
durable chez eux. Çà et là, s'élevait seulement de^i 



APERÇU DES OPERATIONS DE GUERRE, 659 

profondeurs de leurs incommensurables forêts le dra- 
peau rouge, signalant le passage des Russes^ — Vincen- 
die d'un aouL Nous rapportions pour uniques tro- 
phées quelques prisonniers et d'assez forts troupeaux 
de bétail. Peut-être attacha- t-on, à Saint-Pétersbourg, 
plus d'importance à cette campagne qu'elle n'en 
mérita réellement. 

Voici la direction que suivit l'expédition. De Gros- 
naja elle s'avança par le sud-est jusqu'au pied des 
montagnes, elle longea celles qui se détachent à l'est 
de la chaîne, passa des rivières, gravit les hauteurs, 
traversa des forêts et, enfin, continuant sur la rive 
gauche de la Kasba (ou Âkstass, confluent du Térek) 
par le nord-est, elle atteignit de nouveau, à la fin 
d'octobre, les possessions russes entre Andrejew et 
Mamatiourt. De tous les aouls ennemis que nous ren-* 
contrâmes, un seul se distinguait des autres par ses 
maisons bâties en pierre. Il était abandonné, mais 
dans presque toutes les pièces désertes étaient restés 
des appareils de chirurgie et de riches herbiers, signe 
évident que ce village était particulièrement habité par 
des médecins asiatiques. Si les nôtres eussent connu 
l'emploi de ces herbes, elles auraient sans doute formé 
la part la plus précieuse de notre butin. Car les chi- 
rurgiens des montagnards ont une supériorité réelle 
sur ceux des Russes, que ces derniers ne cherchent 
même point à leur contester, dans le traitement des 
blessures les plus dangereuses, pour lesquelles ils font 
usage de pansements humectés avec des infusions 
et des décoctions de plantes des montagnes, con- 



660 CHAPITRE XllI. 

nues d'eux seuls. Ils sont aussi merveilleusement 
habiles à opérer, et particulièrement à sonder et à 
juger une blessure à première vue. Malheureusement 
il était très-difficile de les décider à prêter assistance 
dans notre camp, et ils dissimulent avec âoin leurs 
connaissances chirurgicales et pharmaceutiques aux 
yeux des Européens. Ce qu'il y a de certain, c'est 
que presque tous ceux qui ont fait la guerre au 
Caucase rapportent des cas où nos médecins désespé- 
raient de certaines guérisons, tandis que ceux des 
Tcherkesses l'obtenaient au bout de fort peu de temps, 
et presque toujours sans une grave opération. Lors de 
la guerre avec la Perse, les Busses eurent déjà occasion 
de faire la même observation. 

A quelques verstes d'Andrejew, le corps expédi- 
tionnaire trouva des milliers de meules de foin que les 
Tschetschenzes y avait apportées; la suite des événe^ 
ments nous apprit qu'ils projetaient une incursion sur 
le territoire des Koumyks, et qu'ils avaient amassé à 
proximité ces fourrages pour les chevaux. Ces meules 
furent incendiées. C'était un admirable coup d'œil de 
voir ces innombrables gerbes de feu s'élever dans les 
nues au milieu du silence de la nuit, répandant aux 
environs de sinistres reflets empourprés. La dévasta- 
tion habituelle desaouls conquis, l'anéantissement des 
moissons, le pillage des troupeaux, qui sont la base 
ordinaire des manœuvres des Russes, jettent en géné- 
ral sur la guerre du Caucase un certain jour de bar- 
barie. Cependant (sans compter que les Français ne font 
pas mieux en Algérie, et que les Anglais en agiss int de 



AFËRÇU DES OP£RATIONS D£ GU£KKË. 601 

même dans l'Inde), il ne faut pas oublier que pour at- 
teindre le but qu'on se propose : Taffaiblissement et 
finalement la soumission des Tschetschenzes, une autre 
tactique ne serait nullement suffisante. Une expérience 
de presque cent années a appris, au contraire, qu'à 
peine battus et chassés de leurs foyers ils reprennent 
aussitôt l'offensive. Ils rassemblent leurs alliés et se 
ruent avec pdus d'acharnement encore, s'il est possible, 
sur leurs adversaires. Mais en détruisant leurs aouls, en 
saccageant leurs moissons, eu enlevant leurs troupeaux , 
l'on contraint momentanément une partie des combat: 
tantsà abandonner le théâtre de la guerre, parce qu'ils 
se retirent au cœur des montagnes, où ils créent de 
nouveaux champs, de nouveaux troupeaux et de nou- 
velles habitations. Dans cet intervalle l'armée russe a 
le temps de se fortifier dans quelque position récem* 
ment conquise. L'on ne peut nier néanmoins que la 
conduite, non de la Bussie, mais celle de quelques 
officiers russes dépasse les limites de la rigueur néces- 
saire dans cette guerre, et qu'ils se rendent coupables 
d'une brutalité et de mauvais traitements tout arbi- 
traires. Si, d'une part, l'on admet l'obligation d'ime 
certaine sévérité, l'on doit blâmer d'autant plus vive- 
ment de l'autre une injuste cruauté. 

L'expédition de lagrandeTschetschnj a terminée, le 
contingent retourna dans ses foyers, le long de la ligne, 
et le général de Grabbe revint en toute hâte à Stawro- 
pol. L'année belliqueuse de 1841 paraissait terminée. 
Mais Schamyl avait eu le loisir de recruter une nou« 
velle armée chez les Goumbets. Il fit appel à tous les 



663 CHAPITRE XIII. 

hommes de la grande et de la petite Tschetsebnja en 
état de porter les armes, et menaça les absents d'une 
amende d'un rouble d argent ou de cinquante coups de 
kantschousoh* Quinze mille hommes furent ainsi bien* 
tôt réunis. Se ruant avec la promptitude de l'éclair sur 
le territoire des Koumyks, il surprit les habitants 
devenus les alliés des Russes, incendia leurs villages, 
les emmena prisonniers, enleva leurs troupeaux et vint 
menacer Kisljar. Le colonel commandant la place, 
sans prendre le temps de la réflexion, se met en 
jnarche contre lui, en rase campagne, avec cent 
hommes seulement et deux canons. En un clin d'œil, 
cette petit.e troupe est vaincue par le nombre, passée 
presque entièrement par les armes, et les deux canons 
enlevés. Les commandants des forts de Grosnaja (le 
général Alscheffsky) et de Tscherwlenna (le colonel 
Woinaroffsky) informés aussitôt de cette catastrophe 
sortent de leurs places, avec l'intention de i^joindre 
l'ennemi pour lui couperla retraite. Mais Schamyl avait 
été prévenu de leur projet, et ses hommes avaient déjà 
reçu Tordre de rétrograder. Les troupes d' Alscheffsky 
et de Woinaroffsky n'étaient plus qu'à une couple de 
verstes de celles de Schamyl, qui arrive en toute hâte 
et pousse ses rangs serrés entre les deux colonnes 
russes. Il range ensuite son armée sur trois lignes, 
attaque avec le même entrain celle de gauche et celle de 
droite de l'ennemi, et dirige pendant le combat, vers 
les montagnes, par la route devenue libre, quarante 
mille tâtes de bétail et les canons qu'il avait capturés. 
Cette expédition eut plus d'importance dans ses 



APERÇU D£fl OrÉKÂTIONS DE GU£KR£. 663 

conséquences indirectes que directes sur la tournure 
que prit dès lors la guerre du Caucase. D'abord ces 
deux canons étaient les premiers tombés entre les 
mains des Tcherkesses (ceux dont s'étaient emparés 
précédemment les Abasëches dans les forts maritimes 
et qu'ils nommaient « les pistolets de Temperenr » ne 
pouvaient leur servir en rase campagne); et puis 
Tinvasion de Schamyl sur le territoire des Koumyks 
eut pour résultat la désastreuse campagne de Tannée 
suivante dans le pays des Goumbets, où le général de 
Grabbe perdit plus de mille hommes et plus de cent of- 
ficiers. L'on sait que son rappel suivit de près cette 
défaite, quelegénéralGolowine fiit également suspendu 
de ses fonctions, et le général Sass admis à un congé 
illimité. Ces grands changements dans la direction su* 
périeure de la guerre ramenèrent cet étemel système de 
défensive, qui se termina pour la Russie par des pertes 
immenses, aux mois de novembiH} et de décembre de 
l'année 1843. Et il est fort probable, h en juger parles 
mesures actuelles, que Ton adoptera à l'avenir le mode 
de l'offensive, au lieu de celui qu'on a suivi jusqu'à ce 
jour au Caucase. Mais les collisions qui pourront en 
résulter pour la Bussie avec les autres puissances euro- 
péennes sont inestimables. 



Déjà, avant 1841, plusieurs forts avaient été con- 
struits, tant à l'aile gauche de l'armée, sur la 
Ssoundsba, qu'à l'aile droite, sur laLaba. Les années 
l^'écédentes le général Sass, eu asservissant les Tchei^- 



6(54 ciiAl'iT&Ë XIII. 

kesses, sur rOnroup^ et, en y faisant construire quel- 
ques forts et stanizes, s'était particulièrement efforcé 
d'établir une ligne de démarcation entre l'ennemi, dans 
les hautes montagnes qui s'élèvent au sein du steppe. 
C'est à cette circonstance, si je ne me trompe, qu'à 
partir de i 838 Georgiewskoje, assis sur l'Ouroup à 
environ quatre-vingts verstes de Protschny-Okop, 
dut son origine* Serofskj, près de la source du 
Tscbamlyk, confluent de la Laba, était le centre de 
cette partie de la ligne qui devait se prolonger au sud, 
depuis l'Ouroup jusqu'au cordon de la Laba, et déjà 
situé dans les montagnes. Mais à l'endroit où la Laba 
se divise en six bras, prèsde la montagne d'Achmedet 
au cœur de la forêt, en abattant les arbres des deux 
côtés de la route, Ton avait rendu son passage impra* 
ticable en partie du moins, et l'on s'était mis en quel- 
que sorte à l'abri des surprises même de corps de trou- 
pes peu considérables. £n outre, une forteresse, d'une 
grande valeur pour nous, y avait été élevée déjà en 
1839, sur la hauteur qui domine les environs. Néan- 
moins, la date des établissements russes (stanizes) le 
long de la Labaufer, à partir de la contrée désignée, 
remonte à 1840. Il existait encore une autre voie de 
communication militaire importante sur la Laba au- 
dessus de l'embouchure du Chops, et des construc- 
tions russes s'étendaient également en ce lieu le long 
de la rive droite du fleuve. Cependant les vastes mou- 
vements insurrectionnels des années 1840 et 1841 
parmi les montagnards avaient considérablement en* 
travé l'énergique développement de ces entreprises à 



APERÇU DES* OPlÉRATIONâ DE GUERRE. 665 

Taile gauche ainsi qu'à Taile droite. Presque tous les 
aouls soumis des hautes régions, et même beaucoup 
de ceux du steppe, se montrèrent peu à peu hostiles 
aux Susses. Aussi le temps qui eût été employé à la 
poursuite des travaux de fortification de la ligne le 
fut-il en grande partie aux expéditions. Celles-ci se 
terminaient presque toujours avec éclat, mais les 
résultats, quant à l'objet principal de la guerre, 
étaient moins favorables cependant que ceux des 
années précédentes. Fufr<îe un effet de l'expérience 
qu'acquéraient les montagnards dans l'art delà guerre 
européenne, ou bien Schamyl était-il convaincu du 
précepte, déjà répandu chez les Adighés par un Anglais 
nommé Urquart, de la nécessité de l'unité dans le 
combat? — C'est ce qu'on ignore. Mais le fait n'en est 
pas moins réel. 

Cependant l'on ne peut nier que le général Sass ne 
se soit fait parmi les montagnards, comme général en 
chef, une réputation redoutable des mieux méritées, 
et quelques-uns de ses succès parfois prodigieux ont 
eu autant de retentissement dans le Caucase qu'à 
St-Pétersbourg. J'avais obtenu mes papiers pour 
retourner dans la Russie d'Europe, et je mis les ins- 
tants qui me restaient à profit pour faire une excur- 
sion à Protschny-Okop ; je ne voulais point quitter le 
Caucase sans avoir vu le général. Parfois le bonheur 
nous favorise, et j'eus à me louer du mien en cette 
circonstance, qui me fit arriver justement à temps à 
Protfichny-Okop, pour prendre part à une expédi- 
tion sous la conduite du général Sass. Cet incident 



666 cuAnx&Ë xiii. 

était d'autant plus imprévu que nous nous trouvions 
au mois de janvier 1842, époque à laquelle les deux 
partis se reposaient habituellement des fatigues de la 
belle saison, et retrempaient leurs forces en vue de 
futurs combats. Le soir môme de mon arrivée nous 
étions à prendre le thé, quand un chef soumis nous 
apporta la nouvelle que les Abasèches faisaient mine 
d'attaquer, à l'extrême droite, le cordon de Sass. Le 
général donna aussitôt J ordre de seller les chevaux, et 
quelques minutes après 400 Cosaques et trois canons 
étaient prêts à se mettre en marche. Nous longeâmes 
les rives du Kouban qui était gelé, et nous atteignîmes 
la nuit même Ladoshskaja. Mais le plus grand calme 
y régnait. Autour de nous rien n'annonçait le voisi- 
nage de Tennemi. Tout le jour et toute la nuit sui- 
vants, le second jour même, les chevaux restèrent bri- 
dés et sellés, et nous attendions avec impatience le 
signal du départ. Enfin, au milieu de la seconde nuit, 
survient un Tcherkesse soumis : il nous dit qu'un 
corps de troupes, fort de 8,000 hommes, s'avance a 
notre rencontre et n'est plus guère éloigné de la ligne. 
Tout est prêt, chacun tient son cheval par la bride, 
les pièces sont amorcées. Notre immobilité se pro- 
longe. Enfin, vers quatre heures du matin, deux 
coups de canon retentissent à l'ouest, dans la direction 
d'Oustlabinskaja. Nos chevaux partent au galop, et 
parcourent quarante verstes en moins de trois heures. 
Les clameurs du combat se rapprochent, et devien- 
nent plus distinctes. Nous arrivons aux confins de la 
ligne du général Sass ; la lutte a lieu de l'autre côté, 



APERÇU DES OFERATIONS DE GUERRE. 667 

bien audelàd'Oustlabinskaja. Mais le général s'écrie : 
c 11 faut aussi venir en aide à ses voisins. » A ces 
mots nous reprenons notre course en avant. 

La stanize attaquée était Wasiourinskoi >. L'en- 
nemi plus nombreux menace déjà d'écraser les braves 
Cosaques de la ligne, lorsque ces derniers nous aper- 
çoivent. Les Russes poussent un cri de joie, les Aba- 
eèches un cri de terreur : « Voilà Sass ! » Et aussitôt 
les montagnards passent la rivière sur la glace, em- 
portant leur butin avec eux. En un clin d'oeil Sass 
et les Cosaques se réunissent pour donner la chasse 
à l'ennemi. Les Abasèches épouvantés par le nom 
seul du général fiiyaient toujours, quoique tou- 
tes nos forces s'élevassent à 700 hommes et à six 
canons. Dans la chaleur de notre poursuite nous 
avions couru plus de sept verstes. Il faisait alors 
grand jour. Les Abasèches s'arrêtent tout à coup, 
reconnaissant sans doute la faiblesse de notre nombre, 
et ils prennent position en face de nous. Nous nous 
trouvions au milieu du steppe, sans nul abri par 
derrière et l'ennemi devant nous ; la retraite, quoi- 
que prudente, était impossible. Cependant nos adver- 
saires s'étaient partagés en trois colonnes, leur cen- 
tre immobile, tandis que leurs deux ailes s'apprê- 
taient à nous envelopper. De son côté, le général 
donne l'ordre de s'aligner, et il commande : t En 
avant, marche! » sans se préoccuper de la manœuvre 
des ailes des montagnards. Nous nous ruons au grand 

1 Woroneshnkaja. 



t>t)6 CllAriTRK X I î 

était d'autant plus inii^révu (|Ki 
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parcourent quarante verste> 

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nent plus à 

ligue du f 



FINALES. 



a Circfliiie, de l'annia 1U3 
■ Umpi. 



e l'année 1842 le genè- 
se, l'adjudant général 
iplac«î par l'adjudant 
iparavant, te prince 

de la guerre et fort 
èmpeiïHt d'une tour- 
>ur se convaincre par 
mt glissés, et prendre 
rogrès. Nous ne parle- 
le, — pour ne pas nons 
te,— dont se conduisit 

ce voyage ; noua ne di • 
a Géoi^ie à sa propre 
issie, en un mot, cora- 
, mission. C'est ce dont 



668 CHAPITRE XIII. 

trot sur le corps central des Abasèches, et leurs deux 
colonnes latérales montrent un moment d'hésitation 
à la vue de ce mouvement rapide. Arrivés à deux 
cents pas le général Sass commande à notre ligne une 
conversion à gauche et à droite, et nos six bouches 
vomissent un feu meurtrier dans l'espace resté entre 
nous. L'effet de cette décharge sur Fennemi à une si 
faible distance fut terrible ; il rompit ses rangs et 
prit la fuite. En même temps que les coups de c pis- 
tolet de l'empereur > poursuivaient les fuyards, nos 
hommes se jettent avec un vigoureux entrain sur les 
ailes des Abasèches stupéfaits. Elles lâchent également 
pied, et la victoire nous reste. Cette fois pourtant, par 
prudence, nous ne leur donnâmes la chasse qu'à envi- 
ron une demi-verste. Nous retournâmes dans l'après- 
midi à Wasiourinskoi, et la nuit même à Protschny- 
Okop. 

Avec le récit de ce brillant fait d'armes se termine 
aussi la présente relation. 



CONSIDÉRATIONS FINALES. 



Neidhart et Woronzoff.— Situation de la Gircassie, de l'année 1842 

jusqu'à ces derniers temps. 



L'on se sonyient qu'à la fin de l'année 1 842 le géné- 
ralissime de l'armée du Caucase, l'adjudant général 
Golowine , fdt destitué et remplacé par l'adjudant 
général de Neidhart. Peu auparavant, le prince 
Tschemitschew, alors ministre de la guerre et fort 
redouté, avait été chargé par l'emperpur d'une tour- 
née d'inspection au Caucase, pour se convaincre par 
lui-même des abus qui s'y étaient glissés, et prendre 
des mesures pour en arrêter le progrès. Nous ne parle- 
rons point de la façon impolitique, — pour ne pas nous 
servir d'une expression plus forte,— dont se conduisit 
le prince Tschernitschew lors de ce voyage ; nous ne di* 
rons point combien il nuisit en Géorgie à sa propre 
considération et h celle de la Russie, en un mot, corn* 
bien il répondit mal au but de sa mission. C'est ce dont 



670 CONSm^llATIONS FINALES. 

on ne paraît pas s'être rendu bien compte dans de 
hautes régions, et cependant on ne se fit pas faute au 
Caucase, pendant fort longtemps, de blâmer amère- 
ment la manière d'agir du ministre de la guerre. 

Le rappel de Golowine se rattachait à la révoca- 
tion du général de Grabbe, et n'en fut, à vrai dire, 
que la conséquence. Leurs fréquentes dissensions, — 
Grabbe commandait spécialement Tarmée du Nord, 
et Golowine, outre la direction supérieure des affaires 
du Caucase, avait le commandement de Tarmée du 
Midi, — amenaient des conflits perpétuels. Ainsi 
que nous l'avons dit, les années 1840-1841 s'étaient 
écoulées sous des auspices qui ne se montraient 
nullement favorables aux projets d'occupation des 
Russes dans les provinces orientales de la Circitôsie. 
Les rapports du général Sass, au contraire, rela* 
talent sans cesse de nouveauit succès obtenus dans 
les provinces occidentales, et il était naturel que Ton 
fût mieux disposé en sa faveur à Saiut-Pétersbourg 
qu'à l'égard des deux autres généraux, et particulier 
rement de de Grabbe, Mais cette irritation contre 
eux ne se manifesta réellement qu'à l'automne de 
1 841 , lorsque Schamyl menaça d'envahir sérieusement 
le pays des Eoumyks, qu'il assaillit même Kisljar, et 
fit perdre aux Eusses bon nombre d'hommes et de 
canons. C'était avec l'intention de prendre sa revan- 
che que le général de Grabbe entreprit la campagne de 
1 842 contre le pays des Goumbets ; sa malheureuse 
issue est sans doute encore présente à la mémoire 
du lecteur. Le nord du Daghestan, les bords du 



CONSIDF^RATIONS FINALES. 67 i 

Koisson, la rive occidentale du Térek semblaient 
moins que jamais appartenir à la Russie, et le général 
de Grabbe fut mandé-à Saint-Pétersbourg pour rendre 
personnellement compte de sa conduite. Durant le 
cours de l'instruction, la cause des pertes de la 
Eussie parut retomber en partie aussi sur Grolowine. Il 
fut également rappelé à Saint-Pétersbourg, et le géné- 
ral Sass resta seul de ses trois anciens rivaux au Cau- 
case. Mais Grabbe et Golowine s'étaient appliqués, 
pendant ce temps, à rejeter sur ce général la plus large 
part de leurs échecs (particulièrement chez les Tschet- 
schenzes). Ils s'efforcèrent de prouver qu'il avait man- 
qué plusieurs fois à Tordre qu'il avait reçu d'envoyer 
en temi)S et lieu le» secours demandés. Le ministre 
de la guerre^, sur ces indications, se trouva contraint 
de le mander aussi a Saint-Pétersbourg, pour qu'il 
eût à se justifier. 

A son arrivée, le général Sass démontra qu'en ces 
différentes circonstances, il avait cru devoir agir de la 
sorte, parce qu'en obéissant à ces ordres il aurait sacrifié 
des hommes inutilement, attendu qu'il était impos- 
sible d'opérer la jonction de ses troupes avec celles de 
de Grabbe pour l'époque indiquée. Ses adversaires ré- 
pliquèrent que le général de brigade devait obéir sans 
restriction aux ordres du général en chef. En émettant 
ce grief ils cherchaient à détourner l'attention de l'ac- 
cusation principale — ils avaient mal exécuté les opéra- 
tions prescrites, — pour la reporter sur le champ de l'in- 
subordination. Sass allégua la différence des rapports 
de discipline au Caucase, et l'indépendance et la liberté 



. i 



672 CONSIDERATIONS FINALES. 

dont jouit ici chaque chef de la ligne, contraii*ement a 
ce qui a lieu dans toute autre campagne. C'est ainsi 
que se croisaient les accusations^ les réponses, les ré- 
pliques et les excuses, et qu'on s'écartait du véritable 
but de l'enquête primitive. Des incidents, des ques- 
tions tout à fait en dehors de la cause furent mis en 
avant; et le ministère put se convaincre de Tinsuffi- 
sance du cx)mmandement supérieur au Caucase, qui 
n'obtiendrait ainsi aucun avantage sérieux. Bref, l'at- 
faire tourna en discussions , l'on abandonna tels ou 
tels points, et l'instruction demeura inachevée. Le 
seul résultat fut que les généraux de Grabbe et Soss 
perdirent leur emploi, tandis que Golowine fut nommé 
gouverneur général des provinces de la Baltique. 

Lorsque le général Neidhart prit le gouvernement 
supérieur au Caucase, voici comment étaient répartis 
les principaux commandements de l'armée : le général 
Hurko succéda à de Grabbe et commandait l'armée du 
nord ; il résidait à Stawropol, la capitale du haut Cau- 
case. Le général Trasskin* remplaça l'excellent général 
de Kotzebue, il était chef d'état-major h Tîflis. Le 
général Anrepp (remplacé plus tard par le brave géné- 
ral Budberg) surveillait de Kertch le cordon des for- 
teresses établies sur la côte orientale de la mer Noire ^. 



1 II était très-bien vu de l'empereur, mais il tomba en disgrArc 
BOUS le général Woronzoff; il remplit aujourd'hui les fonctions do 
curateur à l'université de Charkow. 

• Les noms de ces forts sont souvent défigurés dans les journaux ; 
aussi la liste suivante, qui est fort exacte, pourra-t-elle être agréable 
k quelques-uns de nos lecteurs : 

Dans le pays des Nalschokouadschs : Anapa. 



^ 



C0N8IDi^.RATI0NS FINALES. 673 

Les postes inférieurs encore occupés par des hommes 
influents et d'un mérite éprouvé étaient les généraux 
Freitag, Eluke de EJugenau, le prince Argoutinsky- 
Dolgorouky , Schwarz, Kaslainoflf, Passech et le colonel 
Nestorofi (devenu général sous WoronzolF), le brave 
commandant deWladikaukas. Le général de Rœhrberg, 
à Tiflis, était le chef de l'artillerie. 

La conduite et le rang que tint M. de Neidhart au 
Caucase ont été de la part des journaux l'objet d'opi- 
nions si erronées ou si partiales, que nous croyons de 
notre devoir, instruits des faits comme nous le som- 
mes, de modifier Cies jugements à certains égards, avec 
d'autant plus de raison qu*en général ces bruits repo- 
sent sur des motifs très*puéri]s. 

Dans celai des Schappsoochs : NoworoBsysskt-^KabardiiiBkoje,— 
Gelendshiky — Nowotroitzkoje,— Tenginskoje, — ^Welljaminowskpje, 
— Lasarew, — Golowinsky oa Ssoubaschi. 

Dans le pays des Oabyches : Nawaginskoje oa Ssotscha. 

Dana le pays des Dshigbètbes : Ardiller ou Ssw. Ducha,— 'Gagra^ 

En Abchasie : Pitzounda, — Bomber (dans le district de Bsyb),— 
Ssoaohoum-Kalé,— Drandy (dans le district d'Abshoub}. 

Dana le Samoaraachan : Ilori. 

En Mingrélie : Redout-Kalé,— Poti. 

En Gourie : Ssw. Nikolaja. 

Cette ligne de forts comprend quatre divisions, organisées ainsi 
qu'il suit, lors de mon voyage sur la côte est du Pont (1845). La pru- 
mière division s'étendait d'Anapa à Gelendsbik, sous les ordres de 
contre-amiral Ssérebrakoff; la seconde, de Gelendsbik à Golowinsky, 
sous les ordres du major général comte Oppermann ; la troisième, 
de Golowinsky à Ilori, sous les ordres du'major général de Wrangell; 
la quatrième, d'Ilori jusqu'à la frontière ottomane, sous les ordres 
du colonel Forsten. On estimait alors à seize mille bommes la tota- 
lité des garnisons des forts de la ligne. Il se trouvait en outre dans 
cbaquefortun piquet de Cosaques pour .l'entretien des courriers et 
des communications par terre et par eau. 

43 



U74 COKSIDÉRATIOIVS FINALES. 

On ne pouvait refuser au vieux général le mérite 
d'une bonne administration ^ d'une réputation sans 
tache, d'une érudition profonde alliée à un esprit émi«^ 
nent; ses œuvres parlaient pour lui. Il fallait donc 
qu'on portât l'attaque sur un autre point, et c'est ce 
qu'on fit en l'accusant dlnaptitude au commandement 
d'une armée. £t cependant, la guerre russo-française 
et plus tard les sanglantes annales de la Pologne lui 
valurent un renom peu commun. Les armes russes 
dans le Caucase, sous la direction de Neidhart, firent 
peu de progrès, il est vrai ; mais si, au lieu de recher^ 
cher la cause de cette lenteur dantf les con